« Il faut beaucoup d’histoire pour faire un peu de littérature », écrivait André Gide dans son journal.  Mais, pour le paraphraser, on pourrait ajouter qu’il en faudrait autant pour faire un peu de cinéma.

A ce sujet et à l’heure où la ville de Tanger accueille ces derniers jours la 25ᵉ édition du Festival national du film, il n’est pas inutile de rappeler que cette tradition a été instaurée en 1982. Mais si l’on n’en compte que 25 éditions, c’est qu’il fut un temps où l’on n’avait pas produit suffisamment de films pour organiser un festival.  C’est moins le cas ces dernières années, mais peut-on pour autant parler d’une histoire du cinéma marocain ?

C’est justement la question qu’on a omis de poser lors d’une rencontre sous forme de « conversation avec trois générations de cinéastes marocains », organisée lors des activités parallèles de cette 25ᵉ édition du festival marquée par une excellente et professionnelle organisation dans l’écrin du beau Palais de la culture de la ville.

Mais si les interventions d’une dizaine de cinéastes et le récit de leurs parcours croisés ont été francs et intéressants à plus d’un titre, on ne peut pas dire que l’échange et les regards ont été véritablement croisés. De l’avis même – recueilli en aparté près de la rencontre – de quelques cinéastes de la génération dite d’avant. Avant quoi ? Toute la question est là et voilà pourquoi il est pour le moins présomptueux de parler de trois générations s’agissant d’un cinéma dont les premiers films de fiction datent de la fin des années 60, soit plus de dix ans après l’indépendance du pays.

Il est vrai que ce découpage générationnel par tranches d’âge est dans l’air du temps. Des « boomers » au « Zoomer » en passant par les générations X et Y, on aime saucissonner la population, quitte à opposer les uns aux autres. Mais si l’on se réfère aux démographes et autres experts, une génération « dure en moyenne entre 25 et 30 ans, période durant laquelle des enfants naissent, grandissent et deviennent adultes à leur tour. Cette estimation est souvent utilisée dans les sciences sociales pour définir le renouvellement d’une population adulte capable de se reproduire ».

La délimitation demeure cependant élastique dans la mesure où les experts ne s’accordent pas pour délimiter telle ou telle génération. Voilà pourquoi, s’agissant de l’histoire du cinéma marocain, la délimitation entre des cinéastes, jeunes et moins jeunes, lors de cette rencontre de « regards croisés » semblait plus biologique qu’historique.

Depuis quelque temps déjà, le discours critique, plus que la véritable critique proprement dite, si rare, semble obsédé par l’idée de « générations ». La première, dit-on, serait celle des pionniers des années 60 et 70, fondateurs du cinéma militant ou poétique d’un pays fraîchement indépendant. Puis viendrait, comme une génération spontanée, celle des « enfants des années 90 », ces cinéastes de la transition qui, à la faveur de l’ouverture politique, auraient introduit de nouvelles formes de récit, plus intimes et plus urbains.

Enfin, on évoque désormais une « jeune génération », hyperconnectée, issue des écoles de cinéma locales ou étrangères et rompue aux codes de la production numérique. Mais cette manie de découper l’histoire en tranches chronologiques en dit plus peut-être sur notre besoin de classement que sur la réalité du cinéma lui-même. Comment peut-on parler encore de générations dans un pays où les conditions de production changent plus vite que les imaginaires ?

Aujourd’hui, un cinéaste de 25 ans peut, grâce à un téléphone portable et un réseau social, faire exister son film à côté d’un auteur consacré qui peine à trouver des financements pour le sien. Tous deux vivent et rêvent à la même époque et dans le même pays, mais ce dernier ne produit pas tant des générations que des « solitudes créatives », chacune inventant son cinéma dans les interstices d’un système cinématographique encore fragile mais prometteur et plein d’ambitions. Le cinéma marocain ne se transmet plus par filiation – si tant est qu’il se transmette – mais par affinités et par constellations d’œuvres et de solitudes créatives qui redessinent chacune à sa manière, le visage changeant du pays.

Enfin, pour revenir et parler en connaissance de cause d’un pan de la brève histoire de la cinématographie marocaine, qui mieux qu’un cinéaste-poète de la tribu, Ahmed Bouanani, auteur d’un unique et beau long métrage de fiction au titre évocateur, « Mirage » ?

Écrivain, poète et véritable démiurge du montage, Bouanani a accumulé pendant plus de trente ans, avant son décès, une riche et diverse documentation qu’il a lui-même glanée, prospectée, inventoriée et analysée dans une bel ouvrage intitulé « La septième porte » et sous-titré : « Une histoire du cinéma au Maroc de 1907 à 1986 ». Cet ouvrage (publié aux éditions Kulte, grâce aux efforts entêtés de sa fille Touda avec la complicité artistique de Omar Berrada) est un don à l’avenir et une porte entrouverte sur un pan du passé cinématographique colonial au Maroc et sur la genèse du cinéma de notre pays.

Nombre de cinéastes, toutes « générations confondues » ; et tout critique en mal de références pour parler du cinéma marocain en connaissance de cause ou évaluer sa valeur et sa qualité intrinsèque en connaissance des choses, serait bien avisé de le consulter. Bouanani, quant à lui, aimait citer la formule d’Orson Welles qui estimait qu’ »un film n’est réellement bon que lorsque la caméra est un œil dans la tête du poète ». Et Bouanani était d’abord un poète qui a fait du cinéma avant de se faire son historien.