Dès le début de son deuxième mandat, le président américain avait choqué le monde en pensant conquérir son voisin canadien. Après son récent coup au Venezuela, toute son attention est désormais concentrée sur le Groenland sa prochaine cible qu’il veut annexer par la force au nom de la sécurité nationale de son pays.

Le Groenland, la plus grande île du monde, se trouve géographiquement à l’Est du Canada. Il est le prolongement du continent nord-américain vers lequel les Etats-Unis ont décidé de réorienter leur doctrine de sécurité face aux puissances concurrentes. Trump a affirmé que, si son pays n’en prenait pas possession rapidement, ce sera la Chine ou la Russie qui s’y installeront bientôt, et cela représente pour son pays un danger et un grand défi. Pourtant, Washington y possède depuis 1951 une forte présence à travers sa base militaire, considérée comme un verrou du système de surveillance satellite et d’alerte contre les missiles balistiques.

Par sa position, l’île présente de grandes fragilités pour assurer sa propre défense. Ceci laisse la porte largement ouverte aux appétits des grandes puissances et accentue par là même sa vulnérabilité. D’abord sa faible population qui ne dépasse guère les 60 000 âmes, vivant sur une grande superficie dépassant les deux millions de km carrés. Groenland est habitée par les Inuits, peuple autochtone de l’Arctique, dispersé également au Canada, en Alaska et en Russie. Ils sont traditionnellement nomades, liés à la chasse pour survivre, mais de plus en plus sédentaires. Si l’île est peu peuplée, elle est au contraire riche en minerais, matières premières et terres rares qui ne sont pas encore exploités.

Le désir de Trump de prendre possession du Groenland, territoire dépendant du Danemark, l’autre allié des Etats-Unis au sein de l’OTAN, a produit une grande consternation auprès des Européens. Ceux-ci, empêtrés dans le conflit ukrainien, et peinant sur le plan économique pour renouer avec la croissance, observent placidement l’évolution de la position américaine sans pouvoir la contrecarrer. Ils y ont installé quelques troupes symboliques pour signifier à Trump leurs désaccords, mais leur crainte est de s’aliéner les Etats-Unis, au moment où ils en ont le plus besoin dans leur confrontation avec la Russie.

C’est ce profil bas qui pousse Trump à aller encore plus loin et à réitérer sa volonté de conquérir le Groenland. De préférence pacifiquement, ou alors par la force s’il le fallait, dit-il. Il s’est bien moqué des réticences danoises qui sont restées bien fort timides.

Le président américain, comme à son habitude, s’est même moqué du gouvernement danois. « Savez-vous ce que les Danois ont fait récemment pour renforcer la sécurité du Groenland ? », interroge-t-il des journalistes ? Ils ont ajouté un traineau à chiens, et ils ont trouvé que c’était une super initiative pour se défendre. Ce dédain à l’égard du Danemark, comme du reste de l’Europe, est bien révélateur de l’état d’esprit de Trump. Il sait que, faute d’une force à sa taille qui lui fait de la résistance, tout lui est donc permis.

Entre ambitions américaines et impuissance européenne

L’Amérique n’est pas la seule à vouloir renforcer sa présence dans l’Antarctique. Depuis plusieurs années, cette région est le théâtre de remilitarisation de la part de la Russie qui a multiplié ses exercices militaires. Une expédition militaire russe avait provoqué en 2007 l’émoi quand Moscou y avait planté son drapeau national, prétextant l’adhésion de certains pays nordiques à l’Otan. Pourtant les Américains avaient par le passé permis aux Russes de rejoindre, en tant qu’observateurs, les opérations Cold-Response qui rassemblaient jusqu’à 30.000 soldats. Cette coopération fut arrêtée après le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022.

Quant à la Chine, elle a également montré un appétit grandissant, mais pour le moment économique, dans son projet de la route de la soie polaire. Pékin s’est même proclamé un Etat quasi-arctique, a envoyé son premier brise-glace ainsi que des sous-marins de recherche et des missions océanographiques dans cette région. Elle a en outre multiplié des investissements au Groenland en échange d’un accès aux ressources minières et des terres rares les plus prometteuses de la planète. Toutes ces démarches chinoises inquiètent au plus haut degré l’administration Trump qui voudrait rapidement prendre possession de l’île.

Au milieu de ces trois grandes puissances, l’Union européenne représente peu, pour ne pas dire rien, face aux Etats-Unis qui veulent s’accaparer le Groenland pour qu’elle devienne territoire américain et étendre leur influence. Ce n’est pas en déclarant que le Groenland est un territoire européen, ou en décidant d’ouvrir un consulat au Groenland, ou en y installant quelques troupes que Trump va réviser sa position. Celui-ci obtempère d’abord aux idéologues de son parti, affiliés à l’influent Heritage Fondation, qui lui proposent les directives politiques à mettre en œuvre et à exécuter pour servir les intérêts de l’Amérique et de ses entreprises.

Pourtant le Groenland fait partie de l’OTAN, comme l’est le Danemark. Les Américains savent mieux que d’autres le rôle stratégique considérable qu’il est appelé à jouer dans l’avenir pour tout l’Occident. Cette île est aussi associée à l’Union européenne, mais celle-ci ne peut assurer correctement sa défense. La Première ministre danoise Mette Frederiksen a beau protester contre les Etats-Unis, mais ses appels restent sans écho à Washington. Si les Etats-Unis choisissent d’attaquer militairement un autre pays de l’OTAN, alors tout s’arrêtera, y compris l’OTAN, dira-t-elle. Une position certes salutaire mais loin d’être partagée par ses collègues européens.

Au sein même du gouvernement local du Groenland, les avis sont partagés face aux offres que miroitent les Américains à la population locale. Le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielson ne croit pas à l’invasion américaine. D’autres parties de la population estiment par contre que les Américains ne peuvent pas faire pire que ce que le Danemark leur a fait subir pendant des siècles. Ils sont conscients que depuis longtemps ce n’est pas le Danemark qui les protège, mais bien les Etats-Unis qui leur apportent la sécurité. Est-ce une coïncidence que, depuis l’annonce de la prise de possession du Groenland par Trump, on observe la publication d’informations sur les pages noires de la colonisation danoise ?

Parmi ces affres coloniales, on rappelle la politique de stérilisation forcée des femmes autochtones menée par le gouvernement danois avec l’intention délibérée de réduire la population locale. Cette période sombre a perduré de 1966 à 1975, et a touché des milliers de femmes inuites qui, sans leur consentement, en étaient les victimes. Cette politique délibérée visait aussi les jeunes filles qui n’avaient pas atteint l’âge de puberté, dans le seul but de freiner la croissance d’une population déjà peu nombreuse. Qualifiées de génocidaires, ces pratiques ont causé des traumatismes physiques et psychologiques, et ont eu des conséquences durables sur la santé des femmes inuites. Ce n’est qu’en aout dernier que la Première ministre danoise a timidement reconnu ces crimes, et demandé pardon à la population. Un geste jugé insuffisant et qui vient malheureusement un peu tard.

Ce n’est donc pas cette excuse officielle qui effacera ces douleurs et qui fera pencher la population du Groenland vers le Danemark. La volonté américaine de s’approprier l’île confirme ce retour assumé à la logique coloniale de puissance brute que les Européens eux-mêmes ont exercée et pratiquée sur les autres.

Cette région est la victime d’une double dépossession, hier colonisée et humiliée par le Danemark, et aujourd’hui convoitée par les Etats-Unis comme un simple objet stratégique de grandeur. Cela illustre l’impuissance du droit international à s’imposer à tous, Européens et Américains confondus, sans distinction, au Groenland comme ailleurs, face à ces grandes puissances qui n’ont que leur force pour imposer leurs dictats et faire valoir leurs prétentions.