Chez nous, il n’est de rentrée que scolaire. Ce rituel du retour des vacances est politique, littéraire (notamment en France où elle demeure une exception bien française avec son lot de prix et de barnums culturels et médiatiques), sinon sociale annonçant grèves et manifestations syndicales, toujours dans l’Hexagone comme c’est le cas ces derniers jours.
Ici cette rentrée n’est que scolaire ou universitaire, c’est-à-dire marquant la reprise de l’enseignement dans les établissements d’éducation après les grandes vacances. Les médias lui consacrent ce qu’ils peuvent comme espace, présentent quelques statistiques, des entretiens de circonstances ou de petits reportages sur des familles dans l’angoisse ou l’euphorie d’enfants sur le chemin de l’école, le tout à l’ombre d’un petit « marronnier » qui fleure bon le réchauffé.
Normal, tout le monde revient de vacances. Cependant, une autre profession se montre plus impliquée dans la cause, quoique tout aussi redondante dans son activité : celle des libraires. Certes les librairies sont rares mais elles cessent toute activité littéraire pour se transformer en papeteries. Repoussant romans, essais et autres ouvrages au fond de l’office, elles font de l’espace aux manuels et fournitures scolaires, ces produits saisonniers qui sont la hantise des parents d’élèves depuis la création de l’école et donc de la rentrée.
Ah la rentrée ! Chaque année, elle constitue une traversée de frontière d’un âge à un autre, un rite de passage où l’on quitte le foyer et la sphère privée vers un espace public et institutionnel. Un « rite d’institution » comme dirait le grand sociologue Pierre Bourdieu, à savoir « un rituel social qui vise à consacrer et légitimer des distinctions sociales arbitraires en leur donnant une apparence de neutralité ou de légitimité ». La rentrée est donc aussi ce miroir de la société qui révèle les inégalités sociales et territoriales.
Je revois encore aujourd’hui cet enfant sans cartable, debout devant le portail d’une école sans nom et portant déjà sur ses frêles épaules le poids d’un chagrin à venir. Reste la traversée du temps scolaire, un parcours de socialisation fait d’une temporalité cyclique qui nous fait accéder à la catégorie socialement reconnue et valorisée ; et plus tard, peut-être, bien plus tard, rejoindre l’espace du travail, gagner sa vie en perdant son enfance… Faire sa mue, endosser une autre peau ou une autre carapace. Rite initiatique où l’enfant affronte chaque année une épreuve qui le fait grandir.
Telle est la rentrée pour certains. Plus qu’une date sur le calendrier, c’est un moment de renouveau ouverts sur de nouvelles ambitions ou de nouvelles opportunités d’apprentissage. Dans son roman autobiographique « Le fond de la jarre » (Folio), le poète Abdellatif Laâbi, évoquant son enfance à Fès, écrit : « La première fois que j’ai écrit mon nom sur l’ardoise, j’ai eu l’impression de m’inventer moi-même ». Et toujours à propos de l’apprentissage, Abdelkbir Khatibi, dans « Maghreb Pluriel », souligne : « L’écriture est un apprentissage de l’altérité. A l’école, l’enfant découvre pour la première fois le pouvoir des mots et leur étrangeté ».
Chaque rentrée scolaire au Maroc réveille une émotion universelle caractérisée par l’angoisse de l’élève face à l’école. Les générations se succèdent, mais le sentiment reste identique : une boule au ventre, hier sans cartable, aujourd’hui courbé sous un sac à dos débordant.
Dans les années 60 et 70 de l’autre siècle, l’école était un privilège. Nombre d’enfants arrivaient presque les mains vides, parfois avec un simple cahier ou une ardoise. Le cartable rare symbolisait déjà une appartenance à la modernité. Aujourd’hui, les cartables, remplacés par des sacs à dos, débordent de manuels et de cahiers. Mais au poids physique s’ajoute celui de la compétition scolaire et des incertitudes du marché de travail et de l’avenir.
Hier, comme aujourd’hui, l’école demeure une scène où les craintes, le doute et l’espérance se croisent. L’élève marocain continue de porter un fardeau, qu’il soit invisible – celui de la responsabilité familiale d’hier—ou matériel et psychologique – celui du poids et prix du cartable et de la compétition mondiale.
Ce paradoxe est résumé par le romancier français et ancien enseignant au lycée, Daniel Pennac, auteur d’un essai autobiographique « Chagrin d’école » : « L’école est le lieu de la douleur, mais elle peut aussi être celui de la révélation ». Peut-être faut-il voir dans cette permanence de l’angoisse non pas un échec, mais une preuve de l’importance de l’école. Car si elle continue de susciter autant de craintes, c’est qu’elle reste le lieu où se joue l’avenir, individuel et collectif.