Comme dirait une ancienne pub, quand les pubs étaient plus marrantes et moins premier degré : « je profite de la fête des femmes pour parler des hommes« . Il y a un peu plus d’une semaine, le 8 mars plus exactement, on a fêté la journée mondiale de la femme. Tout le monde ou presque y a été de son couplet féministe et égalitariste.

Les médias ont relayé soupirs et suppliques en faveur d’une population injustement reléguée au second plan. Et les hommes n’étaient pas en reste quant à la défense de la cause féminine. Certains d’entre eux, hissés sur des estrades partagées en toute parité, ont même rivalisé en revendications et appels fermes lancés aux responsables avec les féministes les plus patentées. Le plus étrange, c’est que les responsables désignés à la vindicte figuraient parfois parmi ces « nouveaux mâles » transmués, le temps d’une journée, en suffragettes indignées. Normal, ce n’est que la journée mondiale de la femme.

Toutes les journées se ressemblent, mais telles ces familles heureuses dans la première phrase qui ouvre le roman « Anna Karénine » de  Tolstoï : « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon ». Les journées mondiales, elles aussi, thématisent chacune à sa façon, diffèrent et ne se comptent plus. On en compte pourtant plus de 200, selon l’ONU, et il s’en crée chaque année de nouvelles et non des moins étonnantes.

Il y a près de dix ans déjà, ici même sur Médias24 (un peu d’autopromotion ne fait pas de mal) parut ce titre inspiré qui dit tout : « N’importe qui peut créer une journée mondiale de n’importe quoi« . L’article en question fut publié le 9 mars, soit le lendemain de la journée de la femme. L’auteur de l’article y précise qu’il existe deux cas pour créer une journée internationale : soit, et c’est la manière la plus courante, par une initiative d’une organisation ou organisme onusien, soit par la volonté d’une ONG, d’une association, d’un groupe de pression, voire d’un particulier. Cependant, et en l’absence de règles particulières, tout le monde a vocation à lancer sa journée, pour le meilleur et pour le pire. Parfois pour le rire, si l’on jette un œil sur la si longue liste de ces journées et l’intitulé loufoque, sinon l’objectif paradoxal de certaines d’entre elles.

En effet, depuis la parution de cet article de Médias24, nombre de nouvelles journées ont vu le jour sous l’égide d’organismes internationaux, mais plus souvent à l’initiatives d’ONG de groupes de pression d’utilité publique ou à caractère commercial ; mais aussi par la volonté d’un simple particulier qui veut se faire plaisir ou faire le pitre.   Officiellement, l’objectif de ces journées, comme l’indique l’ONU sur son site, est « d’aborder des aspects essentiels de la vie humaine, des enjeux importants du monde ou de l’histoire et de sensibiliser le public ». L’objectif est on ne peut plus noble, les thématiques conséquentes et leur communication cohérentes avec les résolutions de l’ONU : paix et sécurité, développement durable, protection des droits de l’homme, etc…

Si une année commune compte 365 jours, et un jour de plus l’année bissextile, on dénombre, à date d’aujourd’hui, près de 700 journées mondiales. Le mois de mars, puisque nous y sommes, totalise à lui seul, selon un site collaboratif dédié à cette tâche (journéesmondiales.com), bien plus de journées mondiales qu’il ne puisse compter de jours, disons, ordinaires. Cela commence bien, puisque le 1er du mois est déclaré, par on ne sait quel gentleman, journée du Compliment. Il s’achève, valeur cette année, par la journée de la sauvegarde des données informatiques.

Rien à dire, c’est bougrement utile ! Mais juste avant, les 28 et 29 mars, sont décrétées successivement journées mondiales du Big Bang et des… nuages. Cette dernière, avouons-le, nous serait bien utile par ces temps avares en pluies.

D’autres thématiques diverses et disparates fleurissent pendant ce mois printanier largement surbooké. Citons au hasard : les journées du livre, de l’impro, du théâtre, du tennis, de l’obésité, des mathématiques, du pyjama et la fameuse journée préférée des insomniaques, celle du sommeil. Son pendant national serait, si on y avait pensé, celle qu’une dite « association nationale du repos et du sommeil » vantait à coups de spots publicitaires par un fabricant local de literies et de matelas (Al Jam3ia al watania lirraha wa annaoum).

Non loin thématiquement, il y a la journée de la procrastination, mais précédée on ne sait pourquoi par une autre, moins universelle : « La journée européenne de l’enfant à naitre ». Est-ce une initiative lancée par les éditeurs des ouvrages de conseils pratiques de Laurence Pernoud, « J’élève mon enfant » ?

Mystère de ces prolifiques journées que, à l’exception de l’ONU, n’importe qui peut promouvoir, pour n’importe quoi, n’importe comment et n’importe quand sur un calendrier déjà bien embouteillé. Certes, on ne peut citer tous les intitulés de ces journées, tant ils sont nombreux et ébouriffants. Mais si on s’amusait à les mettre bout à bout, du mois de janvier au mois de décembre, il y aurait de quoi constituer un opuscule digne du « Cadavre exquis », exercice collectif littéraire et ludique inventé par des poètes surréalistes, notamment Jacques Prévert. Ce même poète qui a écrit de jolies choses sur les jours et le temps qui passent : « Quel jour sommes-nous ? /Nous sommes tous les jours« . Mais se jouant et du temps et des mots, ce même poète aurait peut-être célébré la journée mondiale des transports durables (le 26 novembre) par ce quatrain homophonique et plein d’entrain : « Le temps nous égare/Le temps nous étreint/Le temps nous est gare/Le temps nous est train ».