« Un écrivain est quelqu’un pour qui écrire est plus difficile que pour les autres », a assuré un jour Thomas Mann, auteur allemand de « La montagne magique », « Mort à Venise » et prix Nobel de littérature en 1929.
Mais comme une réponse à cet aveu ou un écho à celui-ci, voici ce qu’un autre auteur français, Maxime Cohen, peu connu, qui a peu publié et pour cause, mais grand lecteur, érudit et conservateur général des bibliothèques : « Les raisons d’écrire un livre sont toujours moins nombreuses que celles qu’on aurait de s’en abstenir ; elles peuvent même sembler pires si l’on considère la multitude de ceux qui ont passé leur vie sans se donner cette peine et où le moindre lecteur se range bien volontiers ». (Promenades sous la lune, éditions Grasset 2008)
Ne sont-ce pas là des aveux qui en disent long sur la modestie et l’humilité devant l’autorité de la chose écrite de la part d’auteurs de talent ? C’est en effet la marque des grands auteurs, tel l’illustre écrivain argentin J.L Borgès qui se rangeait volontiers parmi les lecteurs dont parle Cohen en affirmant : « Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites, moi je suis fier de celles que j’ai lues ».
Ces propos sur ce désir irrépressible et cette ambition dévorante qui poussent les uns et les autres à écrire coûte que coûte (qui des livres, qui des articles ou des chroniques, mais sont incapables d’aligner une phrase), interrogent sur l’aubaine qu’ils ont trouvé dans l’assistance de IA.
Outil puissant pour la création littéraire ou journalistique, l’IA offre désormais aide et assistance pour l’amélioration du style ou la structuration du texte. Elle peut aussi générer à la demande des idées, intrigues ou personnages pour tel projet, de roman, nouvelle, scénario ou pièce de théâtre.
Mais, au quotidien et dans l’urgence, c’est dans la création de contenus journalistiques qu’on n’hésite plus à y recourir, de plus en plus et partout dans les médias. On a déjà commencé dans certains journaux et magazines célèbres, à travers le monde, à y recourir pour remplacer des services jugés subalternes mais budgétivores, tels le secrétariat de rédaction, la révision et la correction.
Certains sites ont autorisé le recours à l’IA à leurs rédacteurs à condition toutefois de signaler en fin de leur livraison que celle-ci a été réalisée avec l’assistance d’un chatbot. Mais qui saura, en pourcentage, l’apport de ce dernier, à part le journaliste lui-même qui en a signé l’article ? De plus, l’avouera-t-il si on le lui demande, quand bien même il estimera le volume dont la paternité revient à l’IA ? Question d’égo, dirions-nous, car l’acte d’écrire, comme on le devine dans les aveux des auteurs illustres cités ci-dessus, n’est rien d’autre qu’une passion narcissique dévorante dont l’antidote demeure la modestie ou l’humilité devant la chose écrite, la tempérance et la retenue face à l’ivresse des mots et au vertige de l’imaginaire.
L’autre jour au café, on m’a confié qu’un quidam, auquel personne de ses connaissances ne reconnait ni compétence, ni expérience, ni formation et encore moins de talent en matière littéraire, s’est targué devant l’assistance d’avoir écrit une vingtaine de romans en quelques mois. Mieux et plus étonnant encore, il a affirmé, sans ambages, et tout en s’en glorifiant, que ces œuvres lui ont été générées, gratos et généreusement, par l’IA.
Il lui a suffi de quelques prompts, deux ou trois astuces techniques et quelques bidouillages pour se retrouver à la tête d’une « pléiade », qu’un Flaubert aura mise toute une vie à constituer. Et encore, l’auteur de « Madame Bovary » n’est entré dans la vraie « Pléiade » des éditions Gallimard qu’en 1936 pour ses œuvres romanesques et, tardivement en 1973, pour sa fameuse « Correspondance ».
Ce génie méconnu qui se targue et se fait honneur de n’avoir jamais lu, ni du Flaubert, ni du Kundera, ni même du Manfalouti, a pourtant créé pour la postérité sa propre Pléiade, qui plus est de son vivant et en trois coups de cuillère à pot. Une insoutenable légèreté des lettres ! Mais tant qu’à faire, il aurait même pu sculpter sa propre statue, en « 3 D » gracieusement générée par IA pour l’ériger dans un parc de la ville. Cet auteur, sûr de lui et ectoplasmique, a manifestement plus d’une corde à son… art de l’esbrouffe.
Mais n’étant ni technophobe intraitable, ni pourfendeur radicalisé de l’IA, j’ai estimé qu’il serait plus juste de demander l’avis de cette dernière en tant que partie prenante dans cette chronique. Que pense-t-elle du cas de notre auteur par procuration et de ses ambitions déraisonnables ? Voici la réponse de ChatGPT, version gratuite, formulée en moins de temps qu’il n’en fallait pour la demander. Elle est claire, précise et dans un style fluide et, ma foi, mesuré pour ne pas dire circonspect :
ChatGPT: « Ecrire vingt romans en trois mois sans expérience littéraire, avec l’aide de l’intelligence artificielle, peut sembler irréaliste, mais reste techniquement possible. L’IA permet aujourd’hui de générer des récits structurés, de développer des personnages, de créer des intrigues efficaces—notamment dans des genres populaires comme la romance, le thriller ou la science-fiction. Pour un objectif purement productif ou commercial (publication numérique, autoédition), cela peut fonctionner.
Mais produire des textes qui ressemblent à des romans ne signifie pas pour autant écrire de la littérature. La vraie écriture engage une démarche intérieure, une exigence de style, un regard sur le monde—des dimensions que l’IA ne peut simuler en profondeur. L’écrivain naît dans le doute, l’échec, la réécriture. L’IA peut être un excellent outil, mais pas une source d’inspiration authentique.
Cela dit, un tel projet, même ambitieux ou naïf, peut être une école créative pour qui cherche à apprendre, à tester sa persévérance et à explorer son imaginaire. Dans ce cadre, l’IA peut accompagner, suggérer, orienter, mais sans jamais remplacer l’expérience humaine de l’écriture. Car au fond, l’essentiel n’est pas de produire des romans à la chaîne, mais de découvrir peu à peu sa propre voix ».