Accros aux écrans : le mal invisible qui ronge les cerveaux connectés

En 2024, selon le Global Digital Report, un utilisateur moyen passe près de 7 heures par jour devant un écran, tous appareils confondus. Ce chiffre grimpe à 9 heures chez les 16-24 ans. D’après une étude longitudinale de Stanford publiée dans le Journal of Behavioral Addictions, 41% des adultes se sentent « anxieux » lorsqu’ils sont séparés de leur smartphone pendant plus de deux heures.

Des chiffres qui font réfléchir

Une méta-analyse regroupant 42 études internationales (65.000 participants), publiée dans Psychological Medicine, estime que 6 à 8% de la population mondiale présente une forme d’addiction aux écrans suffisamment sévère pour nécessiter une prise en charge thérapeutique.

Et au Maroc ? Une étude menée à Casablanca sur des lycéens en 2020 a révélé que 40% d’entre eux ont un usage problématique d’Internet, et environ 8% sont en situation d’addiction avérée.

Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) alerte : 43% des jeunes concernés souffrent de troubles du sommeil, 41,5% constatent une baisse de leur rendement scolaire et 35,6% font état de conflits familiaux récurrents.

Ce phénomène, amplifié depuis la pandémie, est aujourd’hui traité dans certains cas comme une véritable dépendance comportementale, au même titre que le jeu pathologique ou les addictions sans substances.

Quand l’usage devient problématique

Mais comment distinguer une simple habitude d’une addiction réelle ? Les chercheurs de l’Université de Yale ont établi en 2022 une série de critères reconnus, publiés dans l’American Journal of Psychiatry :

– Besoin croissant d’utiliser les écrans pour obtenir une satisfaction ;

– Symptômes de sevrage (irritabilité, anxiété) en cas d’interruption ;

– Perte de contrôle sur le temps passé ;

– Poursuite de l’usage malgré la conscience des effets négatifs ;

– Retrait social progressif ;

– Préoccupation mentale constante autour des écrans.

« L’addiction se caractérise par une perte de liberté », résume le Dr Antoine Pelissolo. « Quand l’écran devient une nécessité plutôt qu’un choix, nous ne sommes plus dans le loisir mais dans le comportement compulsif« .

Les mécanismes du piège numérique

Ce n’est pas un hasard si nous sommes si nombreux à être « accro ». Les plateformes sont conçues pour optimiser la rétention. Une étude du MIT a révélé que 76% des applications populaires intègrent des mécanismes d’engagement similaires à ceux des machines à sous : récompenses aléatoires, boucles d’actualisation, notifications calibrées…

Une autre étude publiée dans Nature Human Behaviour montre que l’utilisateur moyen consulte son smartphone 96 fois par jour, soit toutes les 10 minutes. « Notre cerveau est littéralement reconditionné pour chercher sans cesse une dose de stimulation numérique », observe le Dr Michel Desmurget, auteur de La fabrique du crétin digital.

Des conséquences multidimensionnelles

>Physiques

L’Université de Copenhague a suivi pendant 10 ans plus de 12.000 adultes : ceux qui passent plus de 8h/jour devant un écran développent dans 64% des cas des douleurs cervicales chroniques, contre 23% dans le groupe de contrôle.

>Cognitives

Gloria Mark (Université de Californie) a mesuré la chute de notre attention soutenue, passée de 2,5 minutes en 2004 à 47 secondes en 2022. L’ère numérique favorise une attention fragmentée, peu compatible avec la concentration ou la réflexion longue.

>Psychologiques

Le Journal of Social and Clinical Psychology a montré que limiter les réseaux sociaux à 30 minutes par jour pendant 8 semaines réduit de 30% les symptômes de solitude et d’anxiété.

>Sociales

Entre 2012 et 2022, le temps consacré aux interactions réelles chez les 18-30 ans a chuté de 40%, selon l’Institut national américain de la santé mentale.

Les jeunes en première ligne

Chez les enfants et adolescents, le phénomène est plus préoccupant encore. Une étude publiée dans JAMA Pediatrics (2023), portant sur 40.000 enfants, établit un lien direct entre plus de 2h/jour d’écran récréatif et des retards cognitifs ou langagiers.

Au Maroc, selon le CESE, près de 9 jeunes sur 10 entre 13 et 19 ans sont connectés quotidiennement. Et plus de 40% rapportent une baisse de concentration en classe liée à l’usage nocturne du téléphone.

« Le cerveau en développement est particulièrement vulnérable aux stimulations intenses et rapides », explique la chercheuse Catherine L’Ecuyer. Les zones du cortex préfrontal liées à la régulation émotionnelle et à la planification seraient les plus affectées.

Vers une prise de conscience collective

Dans plusieurs pays, des politiques publiques émergent. En France, depuis 2022, un avertissement sanitaire figure sur les emballages des produits numériques : « L’usage excessif des écrans peut nuire à la santé mentale ».

Plus de 4.300 écoles dans le monde ont lancé des programmes « Digital Detox ». Une étude (Educational Psychology Review, 2024) y a observé une amélioration de 18% de la concentration après 6 mois de réduction encadrée du temps d’écran.

Au Maroc, plusieurs cliniques spécialisées intègrent désormais l’évaluation de la dépendance aux écrans dans leurs consultations en pédopsychiatrie, notamment pour des troubles associés : anxiété sociale, isolement, phobie scolaire.

Trouver l’équilibre : des pistes concrètes

Comme dans toute addiction, l’interdit radical n’est pas la solution. Il s’agit plutôt de rééduquer l’usage. Le Dr Anna Lembke (Stanford) recommande :

– Des zones sans écrans à la maison (repas, chambres) ;

– Des jeûnes numériques réguliers (24h de déconnexion chaque semaine) ;

– Le basculement vers des contenus actifs (création, apprentissage, sport) ;

– L’usage de rappels et minuteurs pour mieux doser son temps ;

– Et surtout : réhabiliter l’ennui, condition de la créativité.

Une étude de l’Université d’Amsterdam (2023) a montré qu’en adoptant ces pratiques pendant trois mois, 42% des participants rapportent une meilleure qualité de vie, et 37% voient leurs troubles anxieux diminuer.

5 chiffres à retenir

7h/jour : temps d’écran moyen dans le monde

8% : adolescents marocains en addiction numérique avérée

96 : consultations quotidiennes d’un smartphone en moyenne

47 secondes : durée moyenne d’attention soutenue en 2022

18% : amélioration de l’attention scolaire après 6 mois de détox encadrée.

Réapprendre à lever les yeux

L’addiction aux écrans est le paradoxe silencieux de notre époque. Jamais nous n’avons été aussi connectés… et parfois, aussi isolés. Repenser notre rapport au numérique n’est plus un luxe, mais une nécessité collective et intime.

La technologie n’est ni le problème, ni la solution. C’est notre usage qui fait la différence. Plus de détails sur la page que je consacre à ce sujet.

Les visages cachés de la dépendance : portraits de Marocains ordinaires face à l’extraordinaire combat

Au Maroc, comme ailleurs, les addictions touchent toutes les couches de la société. Elles ne sont ni une faiblesse morale, ni une déviance volontaire. Ce sont des maladies multifactorielles, qui enferment des individus dans une spirale dont il est difficile de sortir seul.

En tant que psychiatre addictologue, j’ai accompagné de nombreuses personnes dans ce combat. Voici quelques portraits anonymisés, pour incarner une réalité trop souvent ignorée.

Pr Youssef El Hamaoui, psychiatre addictologue à Casablanca

Portraits de la dépendance

>Amina, 28 ans – L’illusion douce des benzodiazépines

Jeune cadre dynamique, Amina avait recours aux anxiolytiques pour « tenir le coup » au travail. Ce qui devait être une solution temporaire est devenu une dépendance invisible. Les insomnies, les tremblements et les crises d’angoisse ont remplacé le réconfort initial. Ses proches, ne voyant rien, ont pensé à une dépression passagère. Il a fallu plus de trois ans avant qu’elle ose consulter.

>Karim, 35 ans – La banalisation du cannabis

Au Maroc, près de 6% des jeunes consomment du cannabis régulièrement¹. Karim, lui, avait commencé à 16 ans. « Tout le monde fumait », disait-il. Vingt ans plus tard, il ne reconnaissait plus son propre visage dans le miroir : perte d’emploi, isolement, crises de panique. Il croyait encore que le cannabis était « moins grave que l’alcool ». La psychothérapie a d’abord déconstruit ces idées, avant de reconstruire un projet de vie.

>Mehdi, 42 ans – Les jeux d’argent, l’autre addiction silencieuse

Mehdi a découvert les jeux en ligne lors d’un congé maladie. Très vite, il a parié plus que ce qu’il pouvait se permettre. Les dettes se sont accumulées, et avec elles la honte, les mensonges et l’éloignement familial. Les jeux d’argent pathologiques touchent environ 1 à 2% de la population générale², mais sont rarement diagnostiqués. La thérapie l’a aidé à reprendre confiance et à renouer avec ses proches.

>Youssef, 17 ans – Prisonnier des écrans

Youssef passait ses nuits à jouer en ligne. Son sommeil, son humeur, ses études : tout a sombré. L’addiction aux écrans est aujourd’hui une préoccupation croissante, notamment chez les adolescents³. Le dialogue avec ses parents, suivi d’une prise en charge structurée (psychoéducation, sevrage numérique progressif), a permis un retour progressif vers la réalité.

La dépendance au Maroc : une réalité préoccupante

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les troubles addictifs touchent environ 5,4% de la population mondiale⁴. Au Maroc, les données sont plus fragmentaires, mais les études disponibles indiquent :

– Une consommation régulière de cannabis chez près d’1 jeune sur 15¹
– Une prévalence de l’usage nocif d’alcool sous-estimée en raison du tabou⁵
– Une montée inquiétante des addictions comportementales (jeux, écrans, achats compulsifs)³
– Moins de 0,5 psychiatre pour 100.000 habitants au Maroc⁶

Les structures spécialisées sont encore rares. Beaucoup de personnes souffrent en silence, faute de prise en charge accessible, ou par peur du jugement social.

Briser le silence : une responsabilité collective

La dépendance est une maladie. Elle touche l’humain dans sa fragilité, sa solitude, mais aussi dans sa capacité à rebondir. Le traitement repose sur une approche globale : psychothérapie, soutien familial, parfois traitement médicamenteux.

Mais il faut surtout oser parler, écouter sans juger, accompagner sans culpabiliser. C’est dans la relation, dans le lien thérapeutique, que commence souvent la guérison.

Un chemin de reconstruction

Chacune de ces histoires est une victoire en devenir. Derrière chaque dépendance, il y a une personne. Un passé. Une souffrance. Mais aussi une force insoupçonnée.

Notre rôle, en tant que professionnels de santé, parents, enseignants ou citoyens, est de tendre la main. D’ouvrir des portes. Et de rappeler qu’il est toujours possible de s’en sortir.


Références :

1. Enquête nationale sur les comportements de santé des jeunes – ONDA Maroc, 2022
2. Petry NM. Pathological Gambling: Etiology, Comorbidity, and Treatment. American Psychological Association, 2005
3. Kuss DJ & Griffiths MD. Internet Addiction in Adolescents: A Review of Empirical Research. Int J Ment Health Addict, 2012
4. World Health Organization. Global Status Report on Alcohol and Health, 2018
5. Belghazi T. L’alcool au Maroc : usages, risques et regards sociaux, Revue Aswat, 2021
6. Atlas de la santé mentale – OMS Maroc, 2021

Contact auteur :

Pr Youssef El Hamaoui
Psychiatre – Addictologue – Professeur de psychiatrie à Casablanca
Site : https://addictions.ma

Lbouffa, une cocaïne du pauvre qui s’installe

Lbouffa, lpouffa, Madame Courage, La’aïla (la famille)… Autant de noms donnés à une drogue de synthèse qui circule de plus en plus dans les rues de Casablanca et sa région. Elle a fait son apparition il y a quelques années, notamment avec des patients du nord du pays venus suivre des séances de désintoxication à Casablanca, ou des personnes refoulées d’Europe à la fin de la pandémie de Covid-19, cette drogue fait l’objet d’une consommation qui s’est largement propagée.

Le crack fait son apparition dans le centre du pays

Une tendance confirmée auprès de plusieurs sources associatives et médicales à Casablanca. Selon Abdelmajid El Qadiri, président de l’association « Non aux psychotropes », basée à Ain Sebaâ, qui gère un petit centre dédiée à l’addiction dans la même préfecture, l’association reçoit en moyenne quatre à cinq patients par semaine.

Au sein du centre d’addictologie du CHU de Casablanca, l’établissement de référence de la région, qui reçoit en moyenne une quarantaine de patients par jour, depuis près de deux ans, une nouvelle admission sur deux est concernée par cette nouvelle drogue.

Si les cas recensés à Casablanca sont encore relativement peu nombreux et récents, le phénomène est apparu il y a plus longtemps à Tanger, et plus généralement dans le Nord, qui dénombre plus de 3.000 patients recensés et suivis. La même drogue y est appelée lbasé.

Dans les deux cas, il s’agit de débris de cocaïne synthétisés à partir d’une réaction chimique avec de l’ammoniac ou des bicarbonates de soude. Brûlés puis inhalés, ces cristaux, qui peuvent être extrêmement toxiques (l’ammoniac est un puissant corrosif), produisent un effet « stimulant » ainsi qu’ »une forte assurance et une estime de soi accrue qui tendent à la mégalomanie. Cette substance est fortement addictogène.

Contactée à ce sujet, la DGSN décrit lbouffa comme « hautement addictive ». « Cette drogue dure artisanale, basée sur une préparation des restes de cocaïne et de l’ammoniac, plaît beaucoup aux jeunes. Elle est souvent utilisée en inhalation, les cristaux en question, sont fumés dans des ‘pipes’ ou tubes de stylo bien plus discrets et disponibles », nous explique-t-on. 

Selon les différentes sources, il suffit de quelques prises pour tomber dans l’addiction, synonyme de violentes crises de manque.

« Quelles que soient les dénominations au niveau régional, c’est du crack tel qu’il a été documenté depuis les années 1980 aux Etats-Unis », explique Lahcen Outaleb, chercheur en politiques des drogues et droits humains, installé à Tanger. Le nom tangérois est plus proche du procédé chimique de sa fabrication « base de cocaïne » − ou free base en anglais. Apparue dans la ville du détroit, elle se diffuse de plus en plus à l’intérieur du pays.

Un phénomène rampant

Selon les données fournies par les services de la DGSN à Médias24 concernant lbouffa, depuis 2020, « la ville de Casablanca a enregistré le nombre le plus élevé des saisies opérées au niveau national, avec 2 kg 555,20 g, suivie de Settat avec 147,30 g, Khouribga avec 19,90 g, Salé avec 04 g et El Jadida avec 0,25 g ».

En général, les saisies de police représentent une fraction des quantités en circulation. Toutefois, la DGSN semble relativement sereine concernant ce phénomène. « Il apparaît que l’évolution de ce type de drogue, au niveau national, n’est pas alarmante, dans la mesure où le nombre d’affaires enregistrées n’a pas dépassé 182 affaires, ne touchant que quelques villes du Royaume. »

Néanmoins, elle estime qu’ »une lutte contre la prolifération de ce nouveau type de drogue paraît judicieuse pour mettre un terme à son éventuelle propagation au niveau national et aux répercussions qu’il peut engendrer ».

Un phénomène à prendre au sérieux, donc, d’autant qu’une source du CHU de Casablanca soupçonne que, contrairement à lbasé de Tanger, lbouffa de Casablanca pourrait être coupée à l’héroïne, ce qui la rendrait plus dangereuse et plus addictive.

Selon notre source, les effets du manque ou lors de la descente sont différents de ceux observés dans le cas de la cocaïne. Ce mélange est aussi destiné à rendre cette drogue plus accessible, le prix de l’héroïne étant inférieur à celui de la cocaïne.

Nouveau marché des dérivés de la cocaïne

Selon notre source, les prix ont baissé depuis quelque temps, ce qui a permis une plus grande diffusion de la drogue. Par ailleurs, le profil des consommateurs a lui aussi changé, devenant de plus en plus « mélangé ». « Il n’est plus question du cliché du poly-consommateur de drogues, d’origine plutôt modeste et ayant eu des antécédents judiciaires. Ce sont divers types de consommateurs, y compris des jeunes filles et garçons qui n’ont pas d’autre consommation de drogue ». Une étude du profil des patients est d’ailleurs en cours pour mieux comprendre le phénomène.

Une analyse qui se recoupe avec les cas de Tanger. Selon Lahcen Outaleb, également formateur et accompagnateur de terrain avec l’Association Hasnouna de soutien aux usagers de drogues (AHSUD), « avant, c’était essentiellement dans des situations de poly-consommation de drogue et d’alcool, où les usagers cherchaient dans un cadre festif à ‘exploser’ l’effet d’autre psychotropes, qu’était utilisé lbasé. Maintenant, on remarque que c’est en train de changer ».

Pour lui, ces changements en cours sont en lien avec une plus grande diffusion de la cocaïne. « Nous sommes en phase de construction d’un nouveau marché de dérivés de la cocaïne. Plus la matière première est abondante, plus on crée de dérivés », affirme notre expert. C’est ce que soutient par ailleurs le Dr Mostafa Didi, ancien directeur du Centre d’addictologie de Sidi Moumen, qui suit actuellement plusieurs cas avec l’association « Non aux psychotropes ».

Pour lui, la disponibilité du produit, la baisse de son prix en plus des changements des modes de distribution, en font un nouveau phénomène. « Aujourd’hui c’est lbouffa, demain ce sera autre chose. C’est en train de devenir industriel, avec des zones de transformation et de vente qui sont connues à Casablanca. »

Il faut dire que les quantités de cocaïne qui circulent au Maroc deviennent de plus en plus importantes et sa consommation de plus en plus banalisée. Selon les données fournies par la DGSN, entre 2015 et mai 2023, 8 tonnes, 815 kilogrammes et 401 grammes de cocaïne ont été saisies essentiellement par les préfectures de police de Casablanca, Oujda, Tanger, Marrakech, Rabat, Tétouan et Béni-Mellal.

Par ailleurs, plusieurs annonces avaient été faites concernant d’importantes saisies nationales et internationales (au large du Maroc, atteignant des records: 1 u=tonne en 2018, 1,4 tonne en 2019 et d’autres).

Dans une interview réalisée en 2019 par Médias24, le chef de la lutte antidrogue de la DGSN, Abderrahim Habib, avait estimé qu’entre 25 et 30% des quantités de poudre blanche saisies au Maroc étaient destinées au marché national.

Drogue des pauvres

Des chiffres qui démontrent que la dynamique du marché et assez forte, engendrant une baisse des prix et une banalisation de la consommation. « En général, et selon le rapport mondial sur les drogues publié par les Nations unies, les stratégies des mafias internationales de trafic de drogues consistent à attaquer de nouveaux pays plus pauvres et à très forte population, ce qui peut expliquer les raisons pour lesquelles on relève le phénomène du crack dans les quartiers populaires de Casablanca, alors qu’il était autrefois cantonné dans le Nord, une zone de passage », explique Lahcen Outaleb.

Ce déplacement des zones de consommation est aussi en lien avec la baisse du prix. Selon notre source au CHU de Casablanca, les prix de lbouffa ont baissé de 300 à 100 dirhams le gramme, ce qui permet de le casser en 5 à 7 doses, soit moins de 20 dirhams la dose, contrairement à la cocaïne « crue », c’est-à-dire non synthétisée, ou « cuite », dont le prix du gramme varie entre 600 et 700 dirhams. Cette baisse des prix s’accompagne aussi d’un changement des modes de distribution et de recrutement, en ciblant une population plus jeune, notamment féminine, ou des intermédiaires qui se font payer en doses de drogue, étant eux-mêmes des consommateurs, relate notre source du CHU.

Toutefois, ce qui inquiète le plus nos interlocuteurs, au-delà des conséquences économiques et sociales de cette addiction, c’est d’une part la violence que peut susciter la consommation de cette drogue. « Hautement addictive, cette drogue procure une sensation de plaisir. Sa consommation quotidienne développe une addiction qui fait que la personne droguée est capable de n’importe quoi pour s’en procurer », nous indique la DGSN.

Redoubler d’efforts

D’autre part, nos interlocuteurs s’inquiètent des conséquences sanitaires. Son mode de consommation et les sensations de manque que ce produit provoque peuvent amener les personnes qui s’y adonnent à s’enfermer avec la drogue pendant des jours sans manger, ce qui provoque un sérieux amaigrissement, une déshydratation en plus d’une baisse de l’immunité, à même de générer des maladies opportunistes assez sévères avec de graves séquelles sur la santé. Le sentiment de manque peut engendrer de l’anxiété grave pouvant aller jusqu’au suicide. « En général, les patients se rendent dans les centres avec l’accentuation du phénomène de manque qui ne peut plus être comblé par la consommation de drogue et en devient insupportable. Ce phénomène violent, caractérisé par des douleurs intenses et des tremblements, nécessite une prise en charge par les structures spécialisées et un sevrage, notamment avec des substances de substitution et de puissants antalgiques. »

Pire, pour Lahcen Outaleb, afin de maximiser les effets de la drogue. « Ses consommateurs peuvent passer de l’inhalation à l’injection. J’ai peur que les modes de consommation se transforment vers de l’injection. Nous avons vécu ce phénomène à Tanger il y a quelques années et avons eu beaucoup de mal à le juguler, avec tous les effets secondaires qu’il peut engendrer, notamment des maladies graves comme l’hépatite ou le VIH. La prise en charge est alors plus compliquée et plus risquée. »

Au-delà de l’approche purement répressive, nos divers interlocuteurs recommandent une approche fondée sur la prévention primaire, et notamment sur le suivi et l’accompagnement des enfants avec une faible estime de soi.

Pour Lahcen Outaleb, il faut arrêter de diaboliser les drogues et les traiter comme des phénomènes sociaux. « Plusieurs centres ont été ouverts ces dernières années pour traiter les personnes en situation d’addiction. Malheureusement, beaucoup ne sont pas connus, ce qui fait que nous ne connaissons pas l’ampleur du phénomène, sans parler de l’absence d’études épidémiologiques. Par ailleurs, de très rares centres sont spécialisés. On mélange ainsi des personnes victimes de divers types d’addictions et de drogues, ce qui est dangereux. Il faut un plus grand accompagnement des psychiatres, psychologues et même des juges, pour traiter de manière plus adéquates les divers cas. »

Pour le Dr Mostafa Didi, il est crucial de proposer des lieux d’expression et d’épanouissement aux jeunes afin de les éloigner de ces phénomènes. « C’est un problème social et politique. Il faut que la société prenne conscience de cela et qu’elle puisse garantir des espaces aux jeunes afin qu’ils remplissent leur temps et leurs esprits. »