Affaire du » Malien » : Said Naciri, le couteau suisse
Toutes les personnes citées dans cet article, suspectées et mises en cause dans l’enquête préliminaire, sont présumées innocentes.
« Chef de la logistique, « porte-parole », « facilitateur », « chargé des relations publiques »… Dans l’affaire de « L’Escobar du Sahara », Said Naciri est présenté comme l’homme à tout faire. L’enquête de la BNPJ estime qu’il a joué un rôle « central » dans le réseau présumé de trafic de drogue « dirigé » par Abdenbi Bioui, impliqué dans le même dossier.
Parmi la vingtaine d’individus mis en cause, Said Naciri est probablement celui dont les agissements ont été les plus scrutés par les enquêteurs. La BNPJ s’est penchée de près sur ses liens avec El Hadj Ahmed Benbrahim, dit le Malien, condamné pour trafic et dont les confidences ont servi de base pour le démantèlement du réseau.
Les investigations préliminaires reconnaissent à Naciri des tâches de coordination entre les membres du cartel, mais aussi entre ce dernier et d’autres bandes criminelles. Il est suspecté d’avoir facilité la circulation de la drogue sur le sol marocain, et ce, en jouant de ses relations « tentaculaires » qui s’étendent à des membres des forces de l’ordre.
La BNPJ impute à Naciri sa participation active dans les 200 tonnes de Chira exportés entre 2006 et 2013, période où le réseau connait son apogée. Les témoignages impliquent l’intéressé dans plusieurs opérations ultérieures et portant sur des dizaines de tonnes. La dernière remonte à 2021.
2013, c’est l’année où Hadj Benbrahim s’installe au Maroc et Naciri fait partie des premières personnes qu’il rencontre. De là, nait une relation où se mêlent business illégal, soirées festives, politique, mais aussi tromperies et fausses promesses.
Car quand le « Malien » décide de se confier à la BNPJ depuis sa cellule de prison (incarcéré depuis 2019 au Maroc), c’est surtout pour sanctionner ses anciens associés, accusés de l’avoir spolié de plusieurs biens immobiliers au Maroc. Naciri est omniprésent dans ces accusations qui seront vérifiées par la BNPJ.
Entre El Hadj Benbrahim et Naciri, c’est aussi une histoire de prêts non remboursés. L’enquête évoque la somme de 2 millions d’euros accordée par le « Malien » pour aider son associé à investir dans des projets immobiliers et commerciaux.
Cet argent devait servir à « blanchir » les revenus obtenus du trafic de drogue. La transaction a eu lieu à Casablanca, dans la voiture du baron Malien et devant l’ex-compagne de ce dernier, une chanteuse marocaine entendue en tant que témoin.
Selon les investigations, le montant a été remis à Naciri dans un sac en plastique noir. Ce sac revient souvent dans les témoignages pour décrire les scènes de règlement – toujours en millions d’euros – des sommes destinées à l’exécution des opérations en lien avec le trafic de drogue.
L’analyse des différents comptes bancaires de Said Naciri a fait ressortir des dépôts dépassant les 140 MDH entre 2014-2023. L’intéressé n’a pas réussi à justifier la provenance d’une grande partie de ces sommes.
Les éléments de l’enquête abordent d’autres libéralités concédées à Naciri par le ressortissant malien. On parle de 1,5 MDH destinées à financer une « campagne électorale avant l’heure » à Zagora.
Les faits remontent à 2013. La somme a été versée contre la promesse, faite par Naciri, d’appuyer la naturalisation de son associé, qui souhaitait obtenir la nationalité marocaine. Naciri lui avait même décroché un écrit du Chef de la Zaouia Naciria (le manuscrit reconnaissait à la mère du Malien des origines marocaines), faisant croire à l’intéressé que cela facilitera la validation du dossier.
Fallacieuse, la manœuvre n’aboutira évidemment à aucun résultat, et viendra s’inscrire dans la longue liste de promesses mensongères.
Nous sommes en 2019, le Malien vient de purger une peine de 4 ans en Mauritanie. A sa sortie, il est encouragé par Naciri à rentrer au Maroc où il sera arrêté dans la foulée. Résultat : une condamnation à 10 ans de réclusion en lien avec les 40 tonnes de cannabis saisies en 2015 à El Jadida.
En Mauritanie ou au Maroc, Naciri n’a jamais rompu le contact avec le Malien. Même après l’arrestation de ce dernier, le président du Wac maintenait les échanges par téléphone. Les appels interceptés par la BNPJ renseignent particulièrement sur la nature de cette relation et les intérêts qui se jouaient au sein du réseau.
Encore des promesses et des dettes non remboursées. Cette fois-ci, Naciri promet au Malien d’activer ses accointances politiques pour décrocher une extradition vers le Malien.
Dans ces appels qui dureront jusqu’à mai 2023, il est surtout question d’un montant dû par Abdenbi Bioui à El Hadj. Soit plus de 30 millions de dirhams en lien avec une opération de trafic. Ici, Naciri apparait comme le messager de Abdenbi Bioui. Il joue surtout le médiateur entre le débiteur et son créancier, de plus en plus agacé et qui soupçonne ses associés de l’abandonner. Il menace même de révéler une histoire de 80 tonnes qui aurait jusque là échappé aux radars des autorités.
Conciliant au début, Naciri fera part de sa lassitude vis à vis de cette affaire de dette, allant même jusqu’à inciter son interlocuteur à régler son problème en tuant Abdenbi Bioui. Une suggestion rejetée par le Malien. Glaçante, cette discussion datée du 5 mai 2023 a été interceptée par la BNPJ. Parlait-il au figuré ? A la Justice d’en juger.