Round up. Nouveau souffle pour la filière du cactus

Il y a dix ans, un insecte commençait à ravager les cactus du Maroc. En 2020, cette infestation a provoqué une chute de la production de figues de barbarie et une hausse des prix, au grand dam des consommateurs marocains. Cependant, depuis quelques mois, le Maroc enregistre d’importantes victoires contre la cochenille du cactus.

En multipliant les opérations de lutte biologique et génétique, le ministère de l’Agriculture a réussi à redonner un second souffle à une filière qui était à l’agonie. D’une part, en détectant et en produisant en masse des prédateurs de la cochenille. De l’autre, en misant sur huit variétés de cactus résistantes à cet insecte nuisible.

Sur ce dernier point, l’agriculture solidaire, composante essentielle de la stratégie Génération Green 2020-2030, prévoit la plantation de 120.000 hectares de cactus résistants à la cochenille d’ici 2030. « Il s’agit des variétés Marjana, Belara, Karama, Ghalia, Angad, Cherratia, Akria et Melk Zhar, inscrites au catalogue officiel des espèces et variétés végétales au Maroc. Ces variétés ont servi de base pour les plantations dans le cadre du programme national », précise le ministère de l’Agriculture à Médias24. 

Ce matériel végétal assurera donc l’accompagnement de la relance de la filière. « Des planifications des superficies ont été mises en place pour ce vaste programme national de plantation par les variétés résistantes à la cochenille, directement chez les agriculteurs, dans plusieurs régions à travers le pays », ajoute la même source.

Une superficie de 11.676 hectares

Lancé en 2021, ce programme de plantation a permis jusqu’à présent d’atteindre une superficie de 11.676 ha répartis par année comme suit : 

– En 2021 : 402.589 plants de cactus ont été produits par l’INRA, qui ont permis de planter 1.454 ha dans les régions de Marrakech-Safi (1.007 ha) et Guelmim-Oued Noun (447 ha).

– En 2022 : 1.705.320 plants de cactus ont été produits par l’INRA, qui ont permis de planter 5.730 ha dans les régions de Souss-Massa (1.000 ha), Casablanca-Settat (530 ha), Marrakech-Safi (1.500 ha) et Guelmim-Oued Noun (2.700 ha).

– En 2023 : 1.939.195 plants de cactus ont été produits par l’INRA. 4.492 ha ont été plantés dans plusieurs régions, notamment Rabat-Salé-Kénitra, Souss-Massa, Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Guelmim-Oued Noun, Marrakech-Safi et Béni Mellal Khénifra. En outre, des travaux de sol ont été achevés sur 150 ha dans la région de l’Oriental, avec des travaux de plantation en cours. 

– En 2024 : Il est prévu de produire 6.556.005 plants de cactus pour planter 23.677 ha dans neuf régions du pays.

À partir de 2025, la production de plants de cactus pourra atteindre plus de 6.700.000 plants par an, permettant de planter un total de 24.188 ha/an. « Ainsi, l’objectif prévu de 120.000 ha devrait être dépassé avec l’aide de l’Institut national de recherche agronomique (INRA) », se félicite le ministère de tutelle.

En effet, l’INRA est en capacité de fournir plus de 37,6 millions de cladodes et de plants de cactus résistants à la cochenille jusqu’en 2028, suffisamment pour reconstituer 136.000 ha de cactus touchés par la cochenille sur l’ensemble du territoire national. À ce titre, la bonne marche du programme de multiplication sera déterminante. C’est pourquoi de nouvelles plateformes de cactus ont vu le jour.

Un parc à bois de matériel végétal de départ a été installé dans la station expérimentale de l’Office régional de mise en valeur agricole (ORMVA) de Doukkala. « Le matériel végétal de départ établi à Zemamra a permis la multiplication de dizaines de milliers de plantules de cactus et l’établissement de 11 parcs à bois de pré-base ‘plateformes’ à travers le pays, s’étendant sur une superficie de 105 ha », indique le ministère de l’Agriculture.

À noter que des croisements entre les variétés résistantes à la cochenille et les anciens écotypes les plus prisés par les consommateurs, comme Aissa, Moussa et Dellahia, ont été réalisés avec des résultats satisfaisants. « Toutefois, il faut compter de trois à quatre années pour obtenir les premiers fruits, et les comparer avec ceux des parents pour avoir une idée claire des résultats des croisements génétiques », souligne le département de l’Agriculture. 

Un équilibre entre la présence de la cochenille et la productivité des cactus

Si le ministère de tutelle mise particulièrement sur la résistance génétique à la cochenille des huit variétés de cactus, l’INRA continue d’explorer d’autres méthodes de gestion de cet insecte. « L’idée est d’arriver, par des moyens biologiques, à établir un équilibre entre la présence de la cochenille et la productivité des cactus. En effet, le recours à des ennemis naturels, des parasitoïdes, des entomopathogènes et des substances naturelles est devenu une solution propre à plusieurs ennemis des cultures à travers le monde », explique le ministère de tutelle. 

C’est pourquoi une unité d’élevage et de production en masse des prédateurs de la cochenille et de certains ravageurs des principales cultures des Doukkala a été développée, notamment un insectarium au sein de la station expérimentale de Zemamra. Actuellement, les recherches menées par l’INRA couvrent la maîtrise de l’élevage en masse des prédateurs et le développement de régimes alimentaires artificiels pour une nutrition équilibrée des prédateurs. 

À cela s’ajoute la lutte biologique contre la cochenille et d’autres ennemis des cultures en milieu réel, en combinant des prédateurs, parasitoïdes, levures et champignons entomopathogènes, ainsi que la diffusion des résultats sous forme de publications dans des journaux indexés Scopus.

Des espèces de prédateurs autochtones, notamment des coccinelles et des syrphes (une famille de mouches), ont été identifiées et élevées, tout comme des parasitoïdes. Des actions sont également menées pour maîtriser l’élevage et la production de parasitoïdes. Sur le terrain, les résultats de ces méthodes de lutte semblent prometteurs, tant pour la cochenille du cactus que pour les ennemis des cultures telles que la betterave à sucre, la pomme de terre, le maïs, l’olivier et la courgette.

De plus, des pièges appropriés ont été développés pour capturer un plus grand nombre de mâles de la cochenille, empêchant ainsi sa prolifération. « Des extraits de plantes, du savon noir et du piment fort ont été évalués, et les résultats pour la gestion des nymphes de la cochenille sont satisfaisants », affirme le ministère de l’Agriculture.

12 unités de valorisation dont 9 à Marrakech-Safi

Avant l’apparition de la cochenille au Maroc en 2014, les 150.000 ha de cactus produisaient entre 1,2 et 3,5 millions de tonnes de figues de barbarie, avec un rendement compris entre 8 t/ha et 25 t/ha, pour un revenu situé entre 20.000 DH/ha et 40.000 DH/ha.

À la lumière de ces chiffres, il est évident que la valorisation du cactus au Maroc a un impact positif sur les conditions de vie des agriculteurs, la création d’emplois et la diversification de l’économie locale. Pour relancer l’apport économique de la filière, 12 unités de valorisation ont été mises en place dans le cadre des projets de l’agriculture solidaire.

Parmi ces structures, 9 sont implantées dans la région de Marrakech-Safi, en raison d’un potentiel considérable et des conditions édapho-climatiques. Ces unités permettront notamment de conditionner les fruits du cactus, d’extraire l’huile des figues de barbarie et de fabriquer des aliments pour bétail à base de cactus.

En outre, plus d’une dizaine de groupements de producteurs de cactus ont bénéficié des programmes de mise à niveau, représentant 18 coopératives et près de 374 petits agriculteurs. Pour soutenir la commercialisation, l’Agence de développement agricole (ADA) a organisé plusieurs rencontres B to B avec les acheteurs des grandes et moyennes surfaces (Marjane, Label’Vie, Carrefour et Aswak Assalam) et le marché solidaire Oasis-Casablanca.

« Ces rencontres ont abouti au référencement de 4 coopératives spécialisées dans la commercialisation du cactus et de ses dérivés, représentant 44 petits producteurs », assure le ministère de l’Agriculture, qui a également créé une plateforme en ligne sécurisée. « Pratique, cette plateforme regroupe une panoplie de boutiques en ligne. Quatre coopératives de producteurs y sont présentes, regroupant 24 petits agriculteurs », poursuit la même source.

Pour la promotion internationale, l’ADA a organisé, au cours de la dernière décennie, la participation de 13 groupements (35 coopératives et 685 adhérents) à différentes manifestations internationales (Salon international de l’agriculture à Paris, Semaine verte de Berlin et Salon international des aliments à Abu Dhabi).

Ces opportunités ont permis de conclure des contrats d’achat avec des acheteurs potentiels sur les marchés ciblés, où plusieurs produits diversifiés issus des travaux de recherche menés par l’INRA et l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV) sont commercialisés : 

– Sorbet au jus de figue de barbarie ; 

– Popsicles (glace) au jus de figue de barbarie ; 

– Vinaigrette au jus de figue de barbarie ; 

– Limonade au jus de figue de barbarie ; 

– Smoothie à base de figue ; 

– Boisson de figue à la menthe ; 

– Levain traditionnel de figue de barbarie (pelure) ; 

– Levain traditionnel de figue de barbarie (tourteau de graine) ; 

– Sauce barbecue au jus de figue de barbarie ; 

– Huile de graine de figue de barbarie. 

Comment le Maroc a métamorphosé ses coopératives agricoles

Le Plan Maroc vert a totalement métamorphosé l’écosystème des coopératives agricoles. La stratégie Génération Green entend poursuivre sur cette lancée. De nos jours, 70% des coopératives du pays sont de nature agricole. Le secteur compte plus de 20.000 coopératives contre 4.000 en 2008. Néanmoins, cette croissance est par moment freinée par des conditions climatiques défavorables et une gestion perfectible. 

Sur le papier, une coopérative agricole prend la forme d’une entreprise collective. Elle permet à ses membres de mutualiser les moyens de production, d’optimiser les coûts d’acquisition des intrants et de rendre possible des investissements qui seraient hors de portée individuellement. 

Ce type de structure ouvre les portes de nouveaux marchés et permet de créer des enseignes commerciales. Tout un programme pour lequel le Maroc a initié plusieurs mesures d’accompagnement sur le volet humain, mais aussi en termes de valorisation des produits du terroir, dont certains sont uniques. 

A commencer par la convention qui porte sur la mise en place et l’exécution d’un programme national visant à accélérer la création et le développement de coopératives agricoles nouvelle génération. Cette convention, signée lors du lancement du Plan Maroc vert, a été reconduite en 2021,  pour accompagner l’implémentation de la nouvelle stratégie agricole Génération Green (2020-2030). 

« Les efforts d’accompagnement et de structuration ont permis de créer des coopératives agricoles, favorisant ainsi l’intégration des agriculteurs dans les chaînes de valeur. Plusieurs centaines de ces coopératives étaient présentes lors de la 15e édition du Salon de l’agriculture (SIAM), qui s’est récemment tenu à Meknès », se félicite Mahjouba Chkail. 

Pour Médias24, la directrice du développement de la commercialisation des produits du terroir au sein de l’Agence pour le développement agricole (ADA) revient sur les mesures d’accompagnement et les perspectives de développement des coopératives agricoles. 

3.000 coopératives identifiées 

Les coopératives agricoles garantissent une plus grande intégration dans le marché national et international. Elles sont également un des créneaux privilégiés pour encourager le développement de l’entrepreneuriat des jeunes ruraux. Les efforts d’accompagnement et de structuration des acteurs ont permis de créer plus de 10.000 coopératives agricoles lors de la dernière décennie, dont une majorité dans les régions de Souss-Massa, Béni Mellal-Khénifra et Tanger-Tétouan-Al Hoceima. 

Si plus de 20.000 coopératives existent au Maroc, seules 3.000 d’entre elles sont identifiées. « On ne peut accompagner la commercialisation des produits des coopératives que pour les coopératives ayant cette autorisation », avance Mahjouba Chkail. « À cet effet, il y a un travail rigoureux opéré au niveau du ministère de l’Agriculture, en matière de formation et d’accompagnement des coopératives », indique-t-elle. 

« C’est également le cas de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), notamment grâce à la certification sanitaire qui permet à ces structures de mettre leur produit en vente sur le marché, tout en garantissant une bonne qualité aux consommateurs, mais aussi aux sociétés qui souhaitent revendre ces produits. »  

Technique managériale, campagne publicitaire, packaging…

La pérennité du modèle économique d’une coopérative est parfois mise à mal par une gestion où l’amateurisme prime. C’est l’un des principaux obstacles auxquels sont confrontées ces structures. En ce sens, l’ADA accompagne les coopératives à travers plusieurs programmes, « dont un sur la mise à niveau en matière de formation, de technique managériale, de gestion de l’unité et de la coopérative », assure Mahjouba Chkail. 

D’autres programmes sont également mis en place, notamment pour assurer la promotion des produits des coopératives par le biais de campagnes publicitaires et de packaging attrayants. « L’idée est d’exposer les produits du terroir marocain comme une marque collective garantie par l’Etat », souligne-t-elle.    

D’ailleurs, en termes de commercialisation, l’ADA a établi des conventions avec la grande distribution et certains marchés, au niveau national ou international, pour faciliter l’accès aux produits du terroir marocains. « On travaille également en amont pour que ces marchés ne soient pas déçus, que ce soit au niveau de la qualité ou de la disponibilité des produits de manière permanente », affirme Mahjouba Chkail, tout en assurant que c’est le cas des marchés solidaires, dont celui de Casablanca. 

« Ils abritent plus de 200 coopératives, toutes contrôlées en amont et en aval. L’ADA effectue des contrôles inopinés. Des agents se rendent incognito dans ces marchés, en tant que consommateurs, pour analyser le produit destiné au grand public », explique-t-elle. 

Le miel, l’huile d’olive et l’argan dans le top 3 

Grâce à cette structuration, plusieurs filières ont connu une belle croissance ces dernières années, « à l’image du miel et de la filière des céréales, notamment le couscous, et en particulier le couscous El Khoumasi et le couscous El Toulati », développe notre interlocutrice.  

Les filières de l’huile d’olive et de l’huile d’argan représentent une richesse nationale. Idem pour le safran. Ces dernières années, nous remarquons également une évolution positive de la filière des plantes aromatiques et médicinales (PAM) », ajoute Mahjouba Chkail. 

Cela dit, les produits du terroir et les coopératives qui les commercialisent subissent les effets néfastes des derniers épisodes de sécheresse. En conséquence, plusieurs filières marquent un recul en termes de production. Ce qui impacte inévitablement l’activité des coopératives. A l’instar du miel et de l’argan. 

« Nous avons en effet constaté que la sécheresse a touché l’arganeraie. Cela s’est traduit par une hausse du prix de la matière première », admet notre interlocutrice. Une situation problématique, dont les intermédiaires essayent de tirer profit en accaparant de grandes quantités pour les revendre à prix d’or. « Pour limiter ce fléau et augmenter la productivité de cette filière, l’ADA travaille sur l’agrégation de ces coopératives. »

Une agrégation qui va également concourir à la préservation des produits du terroir, dont certains sont estampillés bio. Une appellation extrêmement demandée. « Nous travaillons avec beaucoup de coopératives dont la production est bio par nature, comme l’argan. Actuellement, nous essayons de développer une filière bio d’huile d’olive », annonce Mahjouba Chkail. 

« Il y a aussi d’autres produits bio qui font leur apparition comme les dattes. Cette année, nous avons d’ailleurs signé une convention avec un groupe de grande distribution belge pour l’exportation des dattes bio. »

Une indépendance financière à favoriser

Toutefois, selon plusieurs professionnels, la certification bio est onéreuse, en particulier pour les coopératives naissantes. Son prix avoisine les 20.000 DH par an. « Cette certification est la seule dont le prix est aussi élevé. Par exemple, la certification ONSSA est gratuite », souligne notre interlocutrice. « Cela dit, si la certification bio est onéreuse, c’est parce qu’elle nécessite plusieurs étapes. Mais elle en vaut vraiment la peine, car elle permet aux coopératives d’accéder à des marchés où le bio est très prisé. »  

En outre, les coopératives ne peuvent être indéfiniment soutenues sur le plan financier. « L’idée est d’encourager l’autonomie financières de ces coopératives. Plusieurs d’entre elles réussissent à développer leur activité indépendamment du soutien du gouvernement. Elles favorisent l’intégration des femmes et des jeunes, tout en s’ouvrant à de nouveaux marchés. C’est un modèle que l’on souhaite généraliser », conclut Mahjouba Chkail.

Souveraineté alimentaire : le foncier agricole, deuxième défi après la pénurie d’eau

On dit que pour faire de l’agriculture, il faut de l’eau et de la terre, ce qui semble une évidence. Or aujourd’hui, le Maroc se heurte à des problèmes au niveau de ces deux facteurs. Le réchauffement climatique provoque une pénurie d’eau, tandis que les superficies cultivées rétrécissent. La pérennité du foncier agricole est menacée par de multiples obstacles, dont cette baisse de la superficie cultivée et le statut du foncier agricole.

La démographie vieillissante d’une partie des exploitants et l’extension de l’urbanisme aux dépens de terres au potentiel agronomique important, sont des écueils tout aussi handicapants. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient d’apporter un éclairage sur le statut du foncier agricole au Maroc. 

Un statut foncier complexe 

Le foncier agricole représente 55% de la superficie de l’ensemble du territoire national. Il est constitué des terres de parcours, des forêts et des terres cultivables. Soit une superficie d’environ 40 millions d’hectares, dont 9 millions d’hectares de superficie agricole utile (SAU). 

Ces terres sont régies par plusieurs statuts juridiques : 

– Le melk est le plus dominant. Il donne un droit de propriété stable sur la terre et permet des mutations, des locations et même des hypothèques sous la forme immatriculée du melk

– Les terres collectives sont l’une des formes les plus anciennes d’occupation des sols, qui sont à l’origine essentiellement des terres de tribus. La législation accorde à ces terres un caractère inaliénable, imprescriptible et insaisissable, et elles sont assujetties à des limites au droit de location ; 

– Les terres guich sont des parcelles collectives avec un statut particulier. Ce régime est caractérisé par un démembrement du droit de propriété. A la différence des terres collectives des tribus, l’État a la nue-propriété (droit éminent) des terres guich, qui sont donc inscrites au domaine privé de l’État. 

– Les biens habous sont des biens offerts par un individu au profit d’une œuvre pieuse, charitable ou sociale. Ces propriétés inaliénables et imprescriptibles sont régies par les règles de droit musulman. 

Des terres collectives à fort potentiel  

Pour augmenter la superficie cultivée, les terres collectives non exploitées constituent une aubaine. Selon une source non officielle, elles sont évaluées à 3 millions d’hectares sur un total de superficie agricole utile des terres collectives estimée à 5 millions d’hectares

Toutefois, ce droit de pleine propriété privative n’est pas nécessairement individuel. Il peut également prendre la forme d’une propriété familiale, appartenant à plusieurs héritiers. Cette particularité se traduit par le morcellement et des situations d’indivision, rendant complexes les modalités d’investissement et de jouissance.

« Il est difficile de mobiliser des investissements et d’installer des aménagements hydro-agricoles dans des superficies de 5 hectares ou moins, qui représentent la majorité des terres en melk, tout en sachant que la rentabilité ne sera pas au rendez-vous« , précise un expert à Médias24.

Afin de remédier à l’exiguïté des exploitations agricoles et à un faible niveau d’organisation des agriculteurs, le Plan Maroc vert a apporté une solution via l’agrégation agricole. Ce modèle d’organisation des agriculteurs autour d’acteurs privés ou d’organisations professionnelles, à l’image des filières sucrière et laitière, devait permettre de dépasser les contraintes liées à la fragmentation des structures foncières.

Au-delà de mutualiser les facteurs de production, l’agrégation a également pour finalité d’assurer « aux exploitations agrégées la possibilité de bénéficier des techniques modernes de production et du financement et d’accéder au marché intérieur et extérieur », assure l’Agence de développement agricole (ADA).

L’agrégation a ainsi permis le développement et la pérennisation de la filière sucrière, dont les producteurs profitent d’une agrégation agricole efficiente au service d’un seul acteur qui jouit d’une responsabilité nationale. Dans le cas de la filière laitière, ce système n’est pas moins efficace. 

Un arsenal juridique plus efficace 

Mais en dépit des incitations mises en place par le gouvernement, notamment en termes de subventions agricoles pour promouvoir le modèle de l’agrégation, dans certaines zones, c’est l’individualisme qui prime. Peu d’agriculteurs acceptent de s’associer avec d’autres exploitants limitrophes.

En conséquence, le mécanisme de l’agrégation agricole n’a pas réussi à complètement résoudre la problématique du morcellement des terres agricoles. Mais grâce à la réforme du cadre juridique de 2019, il a été possible de mettre en place un arsenal plus riche et efficient.

« Ce cadre permet une responsabilisation claire et précise des acteurs du secteur, mais surtout une amélioration de son attractivité et du climat des affaires permettant de drainer plus d’investissement, de progrès et de développement », assure le ministère de l’Agriculture. 

La transmission intergénérationnelle : 360.000 agriculteurs sont âgés de plus de 65 ans

Le Maroc compte environ six millions d’agriculteurs. Ce nombre diminue, principalement à cause de l’héritage. Par exemple, lorsque trois frères héritent d’une exploitation agricole, il arrive souvent que deux d’entre eux revendent leurs parts au troisième. Mécaniquement, nous passons de quatre agriculteurs potentiels, en comptant le père, à un seul. 

De plus, la démographie vieillissante des exploitations agricoles jette un voile en termes de transmission intergénérationnelle. Ce pilier de la stratégie Génération Green est censé maintenir les superficies cultivées au Maroc sous l’ombrelle du secteur agricole, d’autant que « 360.000 agriculteurs sont âgés de plus de 65 ans », précise le ministère de l’Agriculture. 

A ce titre, « la transmission intergénérationnelle, la création d’opportunités pour les jeunes et le renforcement de l’attractivité du secteur sont des enjeux majeurs pour assurer la continuité du développement agricole », confirme à Médias24 Mohamed Sadiki, ministre de l’Agriculture. 

Réflexions en cours pour de nouveaux systèmes de gestion ou location longue durée des terres agricoles

Dans le cadre de la stratégie Génération Green, cette continuité devait être garantie par un mécanisme adéquat, qui doit jouer le rôle de la médiation entre un agriculteur qui veut prendre sa retraite et vendre ou louer sa terre, et l’acheteur.

Un chantier qui en est encore à l’étape de la réflexion. « Cette structure devrait permettre à l’agriculteur de vendre ou louer sa terre en location longue durée en contrepartie d’une pension mensuelle qui fera office de retraite« , indique à Médias24 une source proche du dossier.  

« La structure aura la possibilité d’agréger plusieurs terrains pour favoriser l’investissement et les louer ou les vendre à un jeune repreneur », assure notre interlocuteur. Pour ce faire, le gouvernement souhaite rendre le foncier agricole accessible. 

D’autres solutions sont également à l’étude, à savoir « inclure les prérogatives de l’organisme dudit mécanisme à celles d’une agence existante, ou bien qu’une structure soit créée sous forme de groupement d’intérêt public (GIP). La flexibilité de ce modèle est la plus adaptée au contexte marocain », souligne notre source.  

« L’une des pistes que nous explorons actuellement pour la gestion et le transfert des terres agricoles, c’est la possibilité de transformer ces terres en sociétés pour faciliter l’accès aux investisseurs« , indique le ministre de l’Agriculture. 

La France, par le biais des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) et du Schéma directeur des exploitations agricoles (SDREA), possède des mécanismes permettant de réguler et de contrôler l’accès aux terres. 

Mais le contexte marocain est particulier. Les agriculteurs ne prennent que rarement leur retraite. Ils travaillent la terre jusqu’à leur dernier souffle, ce qui conduit inévitablement aux morcellements des parcelles par héritage. Pour toutes ces raisons, l’état d’avancement de la création du mécanisme assurant le passage de témoin entre un propriétaire et un investisseur semble prendre plus de temps que prévu.  

Une chose est sûre, « les jeunes s’intéressent particulièrement à l’exploitation des terres agricoles. Un constat qui ressort notamment lors des appels d’offres de partenariat public-privé autour des terres agricoles du domaine privé de l’Etat, où le nombre de candidatures peut parfois atteindre une quarantaine de soumissionnaires, en majorité des jeunes« , souligne notre source. 

« Ces derniers ont pour habitude d’investir dans l’agriculture comme activité secondaire, qui plus est si le lot de terrain concerné par l’appel d’offres est situé dans une région qui n’est pas en situation de stress hydrique« , ajoute-t-elle.  

Impossible dimposer une orientation agricole à des investisseurs privés 

Certains héritiers des terres agricoles préfèrent tout simplement vendre leurs parcelles qui finissent parfois par tomber dans les mains d’investisseurs. D’où la difficulté de leur imposer des orientations agricoles.

Ces derniers mois, plusieurs transactions ont fait la une des journaux. Des sociétés étrangères ont acquis des centaines d’hectares pour y cultiver des fruits rouges notamment, à l’image de l’entreprise chilienne Agroberries.   

Si le Fonds de développement agricole permet d’orienter les investisseurs − puisqu’il y a quelques mois, le gouvernement a supprimé les subventions à l’irrigation pour les nouvelles parcelles d’avocats, agrumes et pastèques −, cette mesure présente une limite majeure.

Selon plusieurs professionnels sondés, les investisseurs peuvent facilement se passer de ses subventions, qui sont de l’ordre de 35.000 à 45.000 DH par hectare. Dans le cas de l’avocat, les gains permettent largement de s’en passer. 

A une époque, les périmètres agricoles irrigués devaient être obligatoirement cultivés à 70% en plantes sucrières et oléagineuses. Mais l’assolement obligatoire n’est plus d’actualité, et ce depuis les années 1990. Une période qui correspond à l’apparition de plusieurs cultures, à l’image des fruits rouges dans le Gharb.

Finalement, « l’Etat n’a aucun moyen d’imposer son orientation stratégique aux investisseurs agricoles », concède Mohamed Sadiki. En revanche, ces opérateurs étrangers, qui sont peu nombreux, n’ont pas le droit de louer pour une longue durée une terre à vocation agricole ou de l’acheter. « Pour l’acquérir, ils doivent créer une filiale de droit marocain », nous indique une source.  

L’extension des périmètres urbains 

Autre problématique non moins importante, l’empiètement du périmètre urbain sur les terres agricoles. En pratique, il existe une loi qui protège les terres relevant d’un périmètre agricole. La loi nº 08-16 portant orientation agricole interdit toute mutation de terres agricoles ou à vocation agricole. « Mais les plans d’aménagement urbain ont cette latitude, via les commissions de l’urbanisme », assure notre source.   

Pour exemple, « la ville de Berrechid s’est agrandie aux dépens de terres agricoles très fertiles. C’est le cas également des terres agricoles situées à la périphérie de Casablanca, notamment en direction de Dar Bouazza et de la ville d’Errahma, qui ont subi l’extension du périmètre urbain », précise-t-elle. 

Ainsi, chaque périmètre urbain qui s’agrandit, grignote chaque fois un peu plus la superficie agricole utile. Pour s’en prémunir à l’avenir, « il faudrait définir les caractéristiques des terrains agricoles en périphérie des villes et définir une classification selon leur potentiel agronomique, car certaines parcelles ont un potentiel important et parfois unique, gâché par l’urbanisme », suggère notre interlocuteur.   

En conclusion, l’une des solutions à mettre en œuvre dans le cas où il serait ardu d’étendre la superficie cultivée sur le territoire national, est de passer d’une vision quantitative à une visée qualitative, en améliorant la productivité à l’hectare, via une mécanisation et des bonnes pratiques culturales, dont une meilleure utilisation des intrants agricoles. 

Produits du terroir : deux nouveaux marchés solidaires prévus à Marrakech et Rabat

A l’instar de celui de Casablanca, les marchés solidaires sont très importants pour les coopératives car ils leur permettent d’atteindre des consommateurs inaccessibles. Raison pour laquelle la construction de deux nouveaux marchés à Marrakech et Rabat est prévue à l’avenir. 

« Le marché solidaire est un important débouché pour les coopératives. Il en abrite plus de 200 qui sont contrôlées en amont et en aval des chaînes de production et de valorisation », explique Mahjouba Chkail, directrice du développement de la commercialisation des produits du terroir, à l’Agence de développement agricole (ADA).

A ce jour, plus de 800 coopératives possèdent l’autorisation de commercialisation accordée par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA). « L’accompagnement en matière de commercialisation n’est possible qu’avec ces coopératives, qui représentent au total 40% à 50% de l’ensemble des structures existantes », précise-t-elle. Ces marchés sont également des baromètres de la qualité des produits qui y sont exposés. 

« Des agents de l’ADA y effectuent des contrôles inopinés et mensuels, en se faisant passer pour des clients lambda. Ils y achètent des produits qui seront par la suite analysés dans les laboratoires dédiés à cet effet. »

Toutefois, les coopératives n’ont pas toutes la chance d’exposer leurs produits dans les marchés solidaires du Royaume, dont le plus important se situe à Casablanca, à quelques pas de la gare ferroviaire Casa Oasis. Et pour cause, ce dernier « est particulièrement congestionné par l’offre. De fait, nous avons énormément de difficultés pour y faire de la place à nos produits », déplore un membre d’une coopérative de la région Souss-Massa.

En ce sens, les deux marchés solidaires qui verront le jour à Rabat et Marrakech, sur le modèle de celui de Casablanca vont permettre à des centaines de coopératives de disposer d’un revenu mensuel stable.