Younes Kouira : « Le Maroc peut viser une licorne en cinq ans, mais à condition de plonger dans la DeepTech »

BENGUERIR. DEEP TECH SUMMIT 2025 – Présent pour la première fois au DeepTech Summit, Younes Kouira, entrepreneur en intelligence artificielle et spécialiste de l’adoption technologique, s’est dit impressionné par l’écosystème émergent de l’innovation au Maroc. Ce qu’il a vu à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) l’a conforté dans une conviction : le pays est prêt à jouer un rôle de premier plan dans l’économie numérique mondiale, à condition d’assumer pleinement les potentialités de l’IA.

Les startuppeurs marocains ont une vision internationale

Mais au-delà de la forme, c’est le fond qui a surtout retenu son attention : « Ce qui m’a le plus marqué, c’est l’ambition affichée par nos startuppers. Ils ne se contentent pas de répondre à des problématiques locales ; ils ont une vision internationale et souhaitent créer un impact à l’échelle mondiale », confie-t-il à Médias24. Une dynamique portée, selon lui, par les nouvelles technologies, et en particulier par l’IA, qui agit comme un accélérateur d’ouverture à l’international.

L’IA, un levier de transformation, pas une menace

M. Kouira observe que les cas d’usage les plus avancés au Maroc se situent actuellement dans des domaines bien identifiés : « relation client, création de contenu marketing, maintenance prédictive, accès à la connaissance… »

« Mais cette technologie commence à s’aventurer dans des domaines traditionnellement réservés à l’intellect humain », poursuit Younes Kouira. Elle est même capable aujourd’hui de « comprendre et d’analyser des documents techniques complexes ».

Et cette avancée ne doit pas susciter de craintes. L’IA ne remplacera pas l’humain, mais comblera des manques : « Il faut comprendre qu’elle peut compenser l’absence de travailleurs. Je m’explique : au Maroc, nous faisons face à une déficience, voire une carence chronique, en main-d’œuvre qualifiée ». Et de poser une question directe : « Combien d’opportunités économiques nous échappent simplement parce que les profils ne sont pas disponibles ? ».

C’est dans cette logique que M. Kouira voit l’IA comme « une arme redoutable pour la montée en compétence ». Elle nous permet aussi, en tant que Marocains, « d’explorer des secteurs et des territoires qui nous étaient jusque-là difficiles d’accès ».

Les piliers de la stratégie Maroc Digital 2030

Pour Younes Kouira, la stratégie « Maroc Digital 2030 » trace une feuille de route cohérente, fondée sur trois piliers essentiels : l’infrastructure, les talents et l’adoption. Et sur ce dernier volet, l’entrepreneur se montre résolument optimiste. « Sur le point de l’adoption, les résultats sont particulièrement encourageants. Comme je l’ai mentionné, nous partons d’une base solide ».

Un constat conforté par des données objectives. « La dernière étude du Boston Consulting Group classe les managers marocains quatrièmes au niveau mondial en matière d’utilisation de l’intelligence artificielle », rappelle-t-il. Une performance qu’il qualifie « d’avantage stratégique indéniable ».

Mais cette dynamique s’accompagne aussi de précautions. « Cette même étude souligne une tendance à trop faire confiance aux résultats générés par des outils comme ChatGPT, sans les remettre suffisamment en question ». Younes Kouira considère que ce biais cognitif peut être corrigé par un accompagnement ciblé et des actions de sensibilisation adaptées.

Sur le terrain, il note déjà des initiatives positives portées par des acteurs marocains engagés, qui proposent des masterclasses de haut niveau. « Elles sont animées par des experts que nous pourrions même valoriser à l’international, en Europe, en Afrique ou dans le monde arabe ». L’adoption, selon lui, est bien plus qu’une tendance – « c’est un motif de fierté nationale ».

Un focus nécessaire sur le développement du capital humain

Pour notre spécialiste de l’adoption technologique, le levier des talents nécessite « une attention renforcée ». Sur le terrain, des actions concrètes ont déjà été engagées, dont le reskilling, cette capacité à offrir une nouvelle trajectoire professionnelle à ceux qui souhaitent évoluer vers l’intelligence artificielle. « Il est essentiel de permettre à tous les ingénieurs désireux de se reconvertir vers l’IA de le faire », affirme-t-il, « comme ce fut le cas à l’étranger dans le cloud ou la cybersécurité ».

À cet égard, le gouvernement marocain « mobilise des moyens importants, avec des programmes comme JobInTech et d’autres dispositifs », rappelle-t-il. Les entreprises, elles aussi, s’impliquent fortement. Notre interlocuteur relève dans ce sens « une multiplication de masterclasses et de formations continues », reflet d’un véritable dynamisme sur le terrain.

L’éducation et l’inspiration des écoliers avant tout

Aujourd’hui, le cœur du défi se situe en amont, dans l’éducation. Dans le cadre de la stratégie Maroc Digital 2030, l’objectif est clair : former 100.000 ingénieurs en cinq ans. Une ambition qui impose d’agir dès aujourd’hui, dans les collèges et lycées du Royaume. « Il faudrait déjà inspirer entre 200.000 et 500.000 jeunes à s’orienter vers ces filières : les sciences, la technologie, l’ingénierie, la DeepTech ».

Ce virage ne peut se limiter à l’introduction de quelques cours de coding, c’est d’abord une question d’inspiration. « Nos collégiens sont brillants, curieux, connectés au monde. Il faut leur montrer le sens, l’utilité, la liberté que permet ce secteur. » Une liberté que M. Kouira connaît bien, après plus de vingt ans de carrière dans la tech : « C’est un domaine qui ouvre des perspectives extraordinaires : liberté de création, liberté de lieu, et de nouvelles formes de travail que nous avons nous-mêmes contribué à inventer, comme le télétravail ».

Une ambition inédite : faire émerger des licornes marocaines

Dans le cadre de la stratégie Maroc Digital 2030, un indicateur de performance particulièrement audacieux a été fixé par le ministère : faire émerger, d’ici cinq ans, une à deux licornes marocaines (licorne : start-up valorisée à plus d’1 milliard de dollars) . »Il y a encore trois ans, un tel objectif aurait semblé prétentieux, voire irréaliste », concède Younes Kouira. « Mais aujourd’hui, avec l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle, cet objectif devient véritablement envisageable pour nos entrepreneurs, nos startuppers et même nos étudiants. »

Le tournant s’est opéré en novembre 2022, avec le lancement de ChatGPT par OpenAI. « Ce que le grand public a perçu comme un effet ‘waouh’ a été, pour les professionnels de la tech, un véritable séisme », analyse notre interlocuteur. Ce choc d’innovation a eu un effet immédiat : la baisse brutale du ticket d’entrée technologique. Désormais, concevoir un produit puissant ne requiert plus des mois de développement ni des ressources colossales. Il suffit de savoir combiner intelligemment des outils déjà disponibles.

Une démocratisation qui appelle une différenciation

« Nous sommes dans une phase où des compétences comme le prompt engineering, l’assemblage d’API, ou le packaging de solutions IA deviennent accessibles à tous« , observe M. Kouira. Mais cette démocratisation a un revers : elle banalise l’usage. « Comme hier tout le monde affichait ‘maîtrise d’Office’ sur son CV, demain, tout le monde maîtrisera ChatGPT ou un LLM ».

Dès lors, la vraie valeur ajoutée ne résidera plus dans l’utilisation de l’outil, mais dans sa compréhension profonde et sa réinvention. Younes Kouira appelle à un saut qualitatif vers la DeepTech, ce domaine où l’on explore les couches internes des modèles, où l’on développe ses propres frameworks et où l’on crée localement des solutions de rupture. « C’est à ce niveau que se construira la différenciation stratégique », affirme-t-il. Et c’est là, selon lui, que le Maroc doit miser s’il veut non seulement atteindre l’objectif des licornes, mais surtout poser les fondations d’un leadership technologique durable.

Le maillon faible : l’infrastructure technologique

Dans la dynamique de la stratégie Maroc Digital 2030, Younes Kouira relève une convergence croissante entre la vision gouvernementale et les besoins concrets du terrain, mais rappelle tout de même qu' »un écosystème n’a pas vocation à s’aligner parfaitement avec son gouvernement — que ce soit au Maroc ou ailleurs ». Ce n’est pas, selon lui, dans les règles naturelles de l’innovation.

Mais dans le cas marocain, il note l’existence d’une compréhension mutuelle des enjeux, une base essentielle pour bâtir un avenir numérique partagé. Reste un défi de taille : l’infrastructure. Pour M. Kouira, « c’est sur ce pilier que nous avançons encore trop lentement, surtout en comparaison avec d’autres écosystèmes ».

Le frein principal ? « L’absence d’une vision claire et partagée de ce que doit être la souveraineté technologique ». Il appelle à sortir des discours génériques pour proposer une définition concrète, applicable, et surtout adaptée au contexte marocain.

Et sur ce point, le Maroc n’a pas à chercher loin pour trouver l’inspiration. Younes Kouira cite l’exemple du modèle développé par OCP dans l’agriculture, et rappelle que l’UM6P — où il s’exprime — incarne justement cette capacité à ancrer une vision stratégique dans un projet scientifique et industriel. « Le Maroc a su, grâce à sa diplomatie multi-alignée, sécuriser ses chaînes d’approvisionnement même dans un contexte de crise mondiale, comme celle déclenchée par la guerre en Ukraine ».

« C’est ce même esprit qu’il nous faut transposer au numérique et à la tech », insiste notre entrepreneur en IA. « Cela signifie sortir d’une logique binaire opposant souveraineté locale et dépendance extérieure ». Il propose dans ce sens de bâtir « des architectures hybrides » : des installations stratégiques sur le territoire national, certes, mais aussi des alliances structurantes avec les géants mondiaux de la technologie.

Le Maroc, souligne-t-il, est aujourd’hui dans une position géopolitique exceptionnelle. « Dans un monde où la Chine ne peut plus acheter de puces Nvidia aux États-Unis, le Maroc dispose encore d’un accès privilégié à ces technologies, qu’elles soient américaines, chinoises ou européennes ». Un avantage rare, qu’il faut transformer en modèle marocain de souveraineté technologique. Un modèle à la fois pragmatique, imaginatif et résilient, à l’image de ce que le pays a su construire dans d’autres secteurs clés.

Encadrement de l’IA : la CNDP auditionne experts et institutions

Ces traitements, qui exigent une attention particulière en matière d’intégrité, de transparence, de loyauté et de lisibilité, doivent garantir aux citoyens l’accès à des voies de recours, a indiqué la CNDP dans un communiqué, notant que la Commission veille ainsi à leur conformité avec les dispositions légales en vigueur, notamment la loi 09-08.

Dans ce contexte, un benchmark international a été réalisé et des consultations ont été menées auprès d’autorités et d’instances de protection des données à l’échelle internationale, ajoute la même source.

Ainsi, la CNDP prévoit d’auditionner une diversité d’acteurs, incluant des experts nationaux et internationaux, des organisations scientifiques et professionnelles, des institutions, des associations de la société civile, ainsi que toute personne ou entité capable d’apporter un éclairage sur le sujet.

Les acteurs intéressés sont invités à manifester leur intérêt en adressant un message à l’adresse suivante : auditions-ia@cndp.ma, conclut le communiqué.

La CGEM lance l’initiative « Génération AI : Booster 1.000 PME marocaines »

Ce programme vise à accompagner 1.000 petites et moyennes entreprises marocaines dans l’adoption de l’intelligence artificielle (IA) en leur fournissant des licences d’apprentissage exclusives sur LinkedIn, précise la Confédération dans un communiqué.

Via ce programme, la CGEM et ses partenaires ambitionnent d’outiller les entrepreneurs marocains avec les connaissances et les compétences essentielles pour mieux appréhender les nouvelles opportunités offertes par l’intelligence artificielle et ainsi booster leur compétitivité et productivité, fait savoir la même source.

Les entrepreneurs auront également accès à plusieurs modules de formation, notamment sur l’innovation, le développement durable, la stratégie digitale. Ils recevront des licences individuelles et non transmissibles, valables jusqu’en septembre 2025.

Les entreprises intéressées devront soumettre leur candidature via ce formulaire et devront s’engager à compléter au moins deux modules de formation.

Sont également associés à cette initiative l’AFEM (Association des femmes entrepreneurs du Maroc) et le Technopark pour maximiser l’impact de ce programme auprès de toute la communauté des entrepreneurs marocains.

DeepSeek, le chatbot chinois qui bouscule l’IA mondiale

Fondée en 2023 à Hangzhou, la start-up chinoise DeepSeek s’est imposée comme un concurrent redoutable aux géants de l’intelligence artificielle générative tels que ChatGPT (OpenAI) et Gemini (Google). Grâce à son modèle d’IA performant et peu coûteux, elle a récemment pris la tête des téléchargements sur l’App Store, surpassant OpenAI.

DeepSeek a été fondée par Liang Wengfeng, un ingénieur diplômé de l’Université du Zhejiang, qui s’est rapidement passionné pour l’intelligence artificielle. Convaincu de son potentiel, il a d’abord appliqué l’IA à différents domaines avant de lancer DeepSeek. Dès 2021, il a discrètement commencé à acheter des processeurs Nvidia pour un « projet parallèle », qui deviendra son chatbot révolutionnaire.

Ses partenaires le décrivent comme un « geek » doté d’une « capacité d’apprentissage terrifiante » plutôt qu’un chef d’entreprise traditionnel.

Une montée en puissance spectaculaire

DeepSeek a fait sensation en développant le modèle DeepSeek-R1, qui rivalise avec les meilleures IA américaines à une fraction de leur coût. Son dernier modèle, DeepSeek-V3, aurait nécessité moins de 6 millions de dollars en puissance de calcul, une prouesse dans un secteur où les investissements se chiffrent habituellement en milliards. Cette efficacité économique a semé la panique à Wall Street, entraînant une chute des actions de Nvidia et AMD.

L’entreprise Nvidia a vu son cours boursier chuter de 17%, tandis qu’AMD a perdu plus de 6% de sa valeur. Ces baisses s’expliquent par le fait que DeepSeek a réussi à concurrencer OpenAI et Meta en utilisant un nombre limité de puces Nvidia H800, remettant en cause la pertinence des investissements colossaux des entreprises américaines dans l’IA.

Le succès de DeepSeek ne passe pas inaperçu. Des experts de la Silicon Valley saluent la qualité et l’efficacité de ses modèles. Même Sam Altman, CEO d’OpenAI, a reconnu sur X que « DeepSeek-R1 est un modèle impressionnant, particulièrement pour ce qu’il est capable de proposer à ce prix. Nous proposerons évidemment de meilleurs modèles, mais c’est stimulant d’avoir un nouveau concurrent ».

La réaction des marchés financiers à l’ascension de DeepSeek met en évidence une problématique clé du secteur de l’IA : le modèle économique des entreprises américaines repose sur des investissements massifs dans des infrastructures coûteuses. Or, DeepSeek démontre qu’il est possible d’atteindre un niveau de performance similaire, avec une approche beaucoup plus économique.

Cette situation remet en question la dépendance des acteurs occidentaux aux puces Nvidia, alors même que les restrictions américaines visaient à limiter la montée en puissance de la Chine en IA. DeepSeek a suscité l’intérêt pour sa capacité apparente à contourner les restrictions américaines sur l’exportation de puces avancées vers la Chine.

En quelques mois, DeepSeek est passé d’un projet confidentiel à un acteur clé du paysage mondial de l’intelligence artificielle. En combinant innovation technologique et rentabilité, la start-up chinoise bouleverse un marché dominé par les États-Unis et redéfinit les règles du jeu dans la course à l’IA.