Filière des voitures fantômes : la BNPJ remonte un réseau d’une ampleur inédite
La police marocaine remonte le fil d’un réseau criminel d’une ampleur inhabituelle, mêlant exfiltration de voitures neuves, exploitation de personnes vulnérables, falsifications en cascade et fraudes aux sociétés de crédit. Le dossier est piloté depuis des mois par la section de criminalité économique et financière de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), avec des arrestations en août 2025 et des investigations en cours.
Les éléments examinés par nos soins suggèrent un système aux allures d’organisation transfrontalière parfaitement structurée, actif depuis plusieurs années entre le Maroc, l’Europe et l’Afrique du Nord. Et qui, surtout, laisse entrevoir l’existence de complicités au sein d’agences bancaires, de services de légalisation et de circuits comptables.
Les premiers suspects interpellés, dont deux frères considérés comme des maillons centraux, se trouvent aujourd’hui sous instruction judiciaire à la chambre criminelle de Casablanca.
En parallèle, les investigations se déploient pour identifier l’ensemble des ramifications du réseau et des acteurs impliqués.
Des voitures neuves financées à crédit, exfiltrées presque aussitôt
Au cœur du dispositif apparaissent des véhicules neufs obtenus via des crédits automobiles contractés auprès de sociétés spécialisées telles que Wafasalaf, Eqdom, Sofac et Vivalis…
Ces prêts, accordés pour l’acquisition de modèles récents, n’ont jamais vocation à être remboursés et permettent aux voitures d’être immédiatement détournées puis dirigées vers des circuits parallèles.
Les notes d’enquête mentionnent déjà une série de modèles concernés, Peugeot 308, Hyundai Tucson, BMW, Cobra, Renault Express, Ford Transit, Alfa Romeo ; toutes des voitures acquises à crédit au nom de sociétés-écrans créées ou reprises pour l’occasion.
Une fois sous contrôle du réseau, les véhicules sont convoyés vers l’Europe à travers Tanger Med ou Bab Sebta, déposés à Alicante ou Marseille, démontés ou revendus entiers parfois à un tiers de leur valeur réelle. Ils réapparaissent ensuite en Afrique du Nord, notamment en Algérie, où ils sont écoulés avec des cartes grises « prêtes à l’usage », bien qu’il s’agisse de véhicules neufs à peine sortis des concessions.
Des victimes ciblées, fragilisées, instrumentalisées
Les premiers éléments de la procédure dressent un tableau d’une dureté saisissante, avec l’usage explicite du terme « traite des êtres humains ».
Les victimes, souvent des femmes en situation de fragilité, sont identifiées, approchées, isolées, utilisées comme prête-noms. On leur fait créer des sociétés, reprendre des entreprises dormantes, signer des documents pré-remplis et suivre des parcours administratifs dont elles ne comprennent ni la logique ni les enjeux.
À chaque étape, quelqu’un les attend, les oriente, les encadre ; un déroulé que les enquêteurs décrivent comme « trop fluide pour être accidentel », un « mode opératoire répétitif » construit pour obtenir en un temps record des véhicules destinés à quitter le territoire, un engrenage dont la finalité apparaît clairement : déposer des demandes de crédits automobiles qui ne seront jamais remboursés, puis livrer les voitures au réseau.
Les procès-verbaux font état d’intermédiaires masculins qui gagnent la confiance des victimes, se présentent comme des sauveurs, des facilitateurs, voire des protecteurs, avant de se révéler comme des recruteurs opérant pour le compte d’une structure beaucoup plus vaste.
Un écosystème de complicités organisé autour de points névralgiques
Les notes d’enquête révèlent l’existence de relais internes, des maillons essentiels permettant au réseau de fonctionner avec une aisance troublante. Il s’agit d’un directeur d’agence bancaire facilitant les ouvertures de comptes et les mouvements financiers, d’agents de légalisation saisissant systématiquement les mêmes signatures, d’un comptable décrit comme une « pièce essentielle » dans la fabrication des sociétés-écrans, d’intervenants liés aux services de récupération de véhicules impayés à même de retarder des saisies, ainsi que de contacts présents aux frontières pour fluidifier les passages.
Les enquêteurs parlent d’une mécanique trop bien huilée pour relever du hasard, d’une organisation capable de coordonner en temps réel plusieurs opérations, de la création des sociétés au montage des dossiers jusqu’à l’exfiltration rapide des voitures.
Une enquête encore en expansion
Plusieurs personnes citées dans les procès-verbaux sont frappées d’interdiction de quitter le territoire, parmi elles des comptables, des transporteurs, des propriétaires de stations-service, des individus liés au stockage, à la circulation ou à la revente des véhicules.
Les trois téléphones saisis chez les deux frères arrêtés sont en cours d’analyse par la brigade spécialisée en traces numériques. Des échanges préliminaires évoquent déjà des menaces, des pressions, des injonctions aux victimes afin d’orienter ou de rétracter des déclarations.
D’autres volets s’ouvrent en parallèle : la collecte des enregistrements de passage aux frontières, la vérification des fausses autorisations de sortie, l’identification des sociétés-écrans réellement actives, la confirmation du rôle du comptable et des agents de légalisation, la liste complète des véhicules exfiltrés et leur destination finale.
Les enquêteurs notent que « l’intégralité du réseau n’a pas encore été identifiée », et que les ramifications pourraient s’étendre au-delà des premiers cercles visibles.
Médias24 reviendra avec un récit détaillé de l’affaire…
