Liaison électrique Dakhla-Casa, un projet et de multiples questionnements
Le nouvel appel à manifestation d’intérêt de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) concernant le raccordement de Dakhla à Casablanca par une liaison électrique à très haute tension a suscité beaucoup de réactions et d’intérêt au sein de la communauté énergétique nationale. Le projet de 1.400 km permettra à terme d’évacuer toute l’électricité produite dans le sud du Maroc vers les grands bassins de consommation situés dans le Nord.

« Une excellente nouvelle pour le secteur », nous déclare un expert de l’énergie qui a occupé, pendant plus de vint-cinq ans, plusieurs postes de décision, aussi bien dans des structures publiques que privées, en lien avec la production électrique.
Pour lui, cette infrastructure, qui permettra d’exploiter le potentiel d’énergie renouvelable des régions du Sud, répond à un grand besoin. « Aujourd’hui, toutes les capacités de transport disponibles, notamment à partir de Boujdour et Aftissat, sont réservées par les projets développés à proximité. Une infrastructure de transport supplémentaire pourra réellement booster le développement de projets renouvelables dans le Sud. »
Selon notre source, plusieurs projets étaient bloqués à cause du manque d’infrastructure de transport. C’est ce qui fait dire à une autre source spécialisée dans le financement de projets énergétiques, que cet AMI est étonnant à plus d’un titre. « Le réseau électrique est par nature une infrastructure de monopole public, que ce soit en lien avec des aspects sécuritaires, de coûts, de risques financiers, d’amortissements, etc. Ce type de projets doit être intégré en aval avec une demande finançable de façon mutualisée, et non pas annoncé de façon indépendante sans préciser la demande qui va l’alimenter et, à terme, le payer. »
En panne de financement
Aujourd’hui, Dakhla n’est toujours pas raccordée au réseau électrique national. Un projet est en cours après un effort considérable de l’ONEE, notamment sur le volet financier, puisque ce raccordement devra coûter plus de 2,4 milliards de DH, dont la plus grande partie est prise en charge par l’Office.
Cette connexion se fait à travers plusieurs projets de raccordement des provinces du Sud qui, il y a encore quelques années, étaient quasiment des îlots énergétiques non connectés aux réseaux de haute et très haute tension nationale.
En 2019, l’ONEE avait lancé un projet visant à renforcer son réseau haute tension (400 kv) entre Agadir et Laâyoune pour un coût de près de 2 milliards de DH, en grande partie financé à travers les fonds propre de l’Office. Le basculement à 400 kV du réseau du Sud (jusqu’à Boujour) a été mis en service en juillet 2023.
Le projet de la dorsale électrique, lui, ne va pas suivre ce cheminement, puisque d’emblée l’AMI concerne une concession de la gestion sur 30 ans pour le consortium qui pourra l’emporter. Un schéma de financement et d’exploitation privé qui soulève nombre de questions.
Ainsi, les conditions de l’AMI stipulent que ce soit un consortium privé qui construise, gère et exploite la ligne. Autrement dit, c’est à lui de lever les financements. Et c’est là où les choses peuvent se corser. « Il y a très peu de bailleurs de fonds internationaux, notamment européens, qui acceptent de financer des projets de la région. Le plus probable, c’est que des fonds des pays du Golfe se positionnent sur ce genre de projet« , affirme une source spécialisée dans les financements de projets énergétiques.
Selon notre source, le projet, qui s’étend sur 1.400 km pour une capacité à terme de 3 GW, pourrait coûter dans les 20 milliards de DH. La piste du financement local est aussi évoquée, ce qui peut renchérir le projet, notamment en termes de risque de change pour acheter le matériel dont la plus grande partie devra être importée. Une clause d’offset industriel a bien été insérée dans l’AMI pour maximiser l’intégration locale, mais elle reste optionnelle.
L’ONEE, dont la dette flirte avec les 70 milliards de DH, a ainsi choisi de confier la réalisation de cette dorsale électrique, qu’il n’est pas en mesure de financer, à des acteurs privés. Ou du moins de sonder l’intérêt des opérateurs, leur offre, leurs nationalités, etc.
Un ballon d’essai ?
L’autre avantage de cet AMI est d’ordre interne pour l’ONEE. Une de nos sources nous affirme que la fixation du prix du transport par un consortium privé pourrait aider l’Office dans son processus de séparation des métiers (umbundling), et à mieux valoriser son réseau et son activité de transport. « Aujourd’hui, malgré le fait que l’Agence nationale de réglementation électrique (ANRE) a fixé la méthodologie de calcul du prix du transport, une offre privée viendrait fixer dans le marbre un prix de référence qui permettrait à l’ONEE de mieux défendre sa position dans les négociations futures », analyse notre source.
Il est à rappeler que le timbre de transport aujourd’hui adopté pour les projets de production d’électricité, dans le cadre de la loi 13-09, est de 8 centimes par kWh. Avec une concession privée sur 30 ans, ce montant a de grandes chances d’être revalorisé.
Un ancien haut cadre de l’ONEE souligne que le contexte de cet AMI n’est pas non plus fortuit. « Au moment où le Maroc accentue son activisme à l’international pour la reconnaissance de ses provinces sahariennes, ce projet vient inciter les opérateurs européens, et de facto leurs Etats respectifs, à préciser leur position. » Un argument qui laisse penser que cet AMI pourrait être beaucoup plus qu’un ballon d’essai.
Côté officiel, au ministère de la Transition énergétique, le discours est assez confus. Selon une source autorisée, ce projet intervient dans le cadre du plan d’équipement de l’Office (2023-2027) pour renforcer le rôle du privé dans l’offre énergétique nationale. Lorsqu’on se penche de plus près sur le site de la tutelle, on retrouve bien un point : « Projet de renforcement du Réseau Sud nécessaire pour l’Evacuation des Nouveaux Projets ENR » sur la page dédiée aux projets de transport électrique pour la phase 2023-2027. Aucune indication toutefois sur le schéma institutionnel ou de financement. Sur le site de l’ONEE, rien ne laissait présager ce projet. Le plan d’équipement de l’Office n’est d’ailleurs toujours pas validé par le conseil d’administration, qui ne s’est pas encore tenu cette année.