Capital-investissement : « La dynamique marocaine actuelle, c’est du jamais vu » (Hatim Ben Ahmed)

Le Maroc ambitionne de faire du capital-investissement un levier stratégique de financement des entreprises à l’horizon 2030. Mais pour que l’ambition devienne réalité, encore faut-il que les conditions soient réunies, au-delà des intentions. Stabilité macroéconomique, profondeur du marché, outils réglementaires, mobilisation de capitaux : autant de sujets abordés lors du premier panel de la conférence annuelle de l’AMIC tenue le vendredi 30 mai, dans une séquence de regards croisés sur les conditions concrètes de développement de l’écosystème marocain.

Un nouveau cycle pour le capital-investissement au Maroc

Hatim Ben Ahmed, Managing Partner de Mediterrania Capital Partners, estime que la dynamique actuelle de levée de capitaux marque un tournant pour l’industrie. « Ce qu’on vit aujourd’hui en matière de levée de fonds, c’est du jamais vu sur le continent africain. C’est totalement disruptif, notamment par l’ampleur des montants mobilisés ».

Avec près de 20 MMDH attendus sur deux ans via l’initiative du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement, auxquels s’ajoutent entre 1 et 3 MMDH provenant d’autres véhicules régionaux, le secteur du private equity marocain entre dans une nouvelle dimension. « On parle de 10 milliards de DH par an, alors que notre objectif initial à horizon 2030 était fixé à 6 MMDH. La question, maintenant, c’est comment rendre ce rythme soutenable dans la durée ».

« Il ne faut pas que ce soit une impulsion ponctuelle, mais un changement de fond. On doit viser une relation structurée, stable dans la durée, entre investisseurs et sociétés de gestion ».

Parmi les leviers à activer : l’ouverture vers d’autres classes d’actifs. « À l’avenir, on verra de plus en plus de sociétés de gestion marocaines devenir multi-assets. Pour maintenir le lien avec les institutionnels, il faudra pouvoir proposer régulièrement des produits complémentaires, sans sortir de l’univers du non coté ».

Également, le recours croissant au co-investissement. « Aujourd’hui, il devient rare de voir un deal important structuré sans co-investissement. C’est une tendance lourde qui s’installe aussi au Maroc. Ça permet à l’investisseur de déployer davantage de capital, à moindre coût, tout en renforçant la relation avec le gestionnaire ».

Enfin, la structure du marché a évolué. « La plupart des opérateurs historiques sont passés à des tickets supérieurs à 100 MDH. Ce mouvement a laissé un vide sur la tranche 50–100 millions, qui est en train d’être comblé grâce à l’effet d’entraînement du Fonds Mohammed VI. D’ici 2026, cette classe d’actifs sera à nouveau bien servie ».

Compétitivité du marché : les verrous à faire sauter

Alors même que le capital-investissement connaît une dynamique inédite, plusieurs freins structurels identifiés dans l’étude « Le capital-investissement au Maroc à l’horizon 2030 – Feuille de route pour un changement d’échelle », continuent de peser sur la compétitivité du marché marocain. Hassan Laaziri, président de l’AMIC, en commente les principaux points de tension.

Parmi elles, la TVA appliquée aux frais de gestion reste un point de blocage majeur. « On est l’un des rares pays au monde à appliquer une TVA sur les frais de gestion, sans possibilité pour les fonds de la récupérer. C’est un impact direct sur le rendement, et donc sur la capacité d’investissement ».

Cette situation contraste avec les pratiques observées dans des juridictions comme le Luxembourg, Maurice ou Malte, où ce type de taxe n’existe tout simplement pas. « Même en France, il n’y a pas de TVA sur les frais de gestion. Alors qu’on veut attirer des fonds à se domicilier au Maroc, cette distorsion pose un vrai problème ».

L’absence d’instruments juridiques modernes permettant de structurer des mécanismes d’intéressement pour les dirigeants. « Dans une SA, on se retrouve avec trois outils : le capital, les obligations simples et les obligations convertibles. Dès qu’on veut aller plus loin, il faut tout écrire dans des pactes d’actionnaires, sans force de loi. On travaille avec des moyens limités, alors que le marché exige de la souplesse. C’est comme demander à un ébéniste de faire un meuble avec juste une scie et un tournevis ».

Le problème s’étend aussi au venture capital, avec l’exclusion des SAIF (Simple Agreements for Future Equity) du périmètre d’investissement des OPCC. Pourtant, ces contrats sont devenus le standard mondial dans les phases d’amorçage.

« Aujourd’hui, toutes les transactions VC se font via des SAIF. Si les futurs fonds sélectionnés dans le cadre de l’appel à projets du Fonds Mohammed VI ne peuvent pas les utiliser, ils seront désavantagés ».

Pourquoi le capital-investissement international regarde de plus en plus vers le Maroc ?

Le Maroc commence à se démarquer comme une destination à part entière pour les grands investisseurs internationaux, notamment dans le paysage africain. Nicholas Vickery, responsable mondial des fonds de private equity à l’IFC, en donne une lecture claire. « Dans notre portefeuille, l’Afrique représente environ 40% de nos investissements en fonds, et le Maroc émerge aujourd’hui comme l’une des places les plus attractives ».

Trois facteurs principaux expliquent cet intérêt croissant. Le premier tient à la stabilité macroéconomique du pays, en particulier sur le volet monétaire. « La question du taux de change est une vraie douleur sur le continent. Quand on investit en dollars ou en euros, on veut un rendement supérieur à la dévaluation. Le Maroc, de ce point de vue, est un atout ».

Le deuxième levier est la profondeur du marché des sorties, souvent perçue comme une faiblesse sur le continent. « Le rythme des exits reste lent dans plusieurs pays africains. Mais au Maroc, la Bourse de Casablanca joue pleinement son rôle, avec des opérations bien valorisées. C’est l’une des places les plus actives après l’Afrique du Sud ».

Troisième atout, et non des moindres : l’accès au financement bancaire. « Dans de nombreux pays, le coût du crédit est trop élevé pour soutenir efficacement les entreprises. Ce n’est pas le cas ici. Les sociétés que nous finançons au Maroc trouvent des conditions bancaires abordables, ce qui améliore clairement la performance globale ».

À ce jour, dix fonds de l’IFC ont investi au Maroc, avec une exposition à une cinquantaine de sociétés. Les résultats parlent d’eux-mêmes. « Le multiple moyen des sorties est autour de deux fois, ce qui reflète une bonne dynamique de création de valeur. Et surtout, on voit un nombre croissant de fonds régionaux qui cherchent à entrer sur le marché marocain. Cela crée un effet d’entraînement très positif ».

Voici les impacts du capital-investissement sur les entreprises investies (AMIC)

L’Association marocaine des investisseurs en capital (AMIC) a diffusé un rapport d’impact du capital-investissement au Maroc entre 2000 et 2023.

Le document revient sur les bénéfices tirés par les entreprises investies sur la période, et l’évolution de leurs revenus et effectifs. Il ressort que le capital-investissement accélère la croissance des entreprises, notamment celles en phase d’amorçage.

Le TCAM du chiffre d’affaires des entreprises investies est de 18,8% à fin 2023

Il s’avère qu’à fin 2023, sur les entreprises investies, le taux de croissance annuel moyen du chiffre d’affaires est de 18,8%. Par stade de maturité d’entreprise, cela varie beaucoup. Pour les 55 entreprises accompagnées en phase d’amorçage/risque, le taux de croissance a été en moyenne de 100%. Pour les 98 entreprises en développement, le taux de croissance moyen des revenus a été de 16%, et de 7% pour les 26 entreprises au stade de transmission.

Le rapport fait également ressortir que les entreprises investies par des fonds affichent, en 2023, une croissance de leur chiffre d’affaires de l’ordre de 22,3%, alors que les entreprises cotées ont, sur la même période, affiché une croissance de leurs revenus de 4,4%.

Encore une fois, ce sont les 33 entreprises en phase d’amorçage/risque qui affichent la croissance la plus importante, avec 55% contre 10% de croissance pour les 45 entreprises au stade de développement et, enfin, 6% pour les 6 entreprises au stade de transmission.

« Les secteurs investis par les fonds, ayant connu la plus forte croissance de leur chiffre d’affaires en 2023, sont la santé (45%), les TIC (29%) et les services (28%). Le taux de croissance enregistré par l’ensemble des secteurs investis par les fonds en 2023 se situe à 22% », indique le rapport.

Une amélioration de la profitabilité et de la contribution fiscale

Concernant cette même année 2023, tous secteurs confondus, les entreprises investies par des fonds ont affiché une croissance de chiffre d’affaires de 22%, et une hausse de 17% de leurs effectifs. Le secteur de la santé est celui qui a affiché la plus forte hausse de revenu, avec 45% de croissance, alors que le secteur de l’industrie affiche la plus forte croissance de ses effectifs, avec une progression de 26%.

Au global, l’EBITDA des entreprises investies a été multiplié par 2,3, à 6,77 milliards de DH entre la date d’entrée et celle de sortie du fonds.

Les entreprises investies présentent une contribution fiscale plus importante entre l’année d’entrée et l’année de sortie du fonds (ou 2023 pour les entreprises encore investies). « Sur près de 180 PME accompagnées entre 2000 et 2023, la contribution fiscale du secteur a augmenté de près de 3 milliards de DH [à 4,9 MMDH, ndlr] pour une durée moyenne de détention de 6 ans. En 2023, le montant total des impôts et taxes collectés auprès des entreprises investies a enregistré une hausse de 450 millions de DH en comparaison avec les données de 2022 », souligne le rapport.

Capital Investissement : levées, investissements… une année 2023 record (AMIC)

« L’année 2023 a été l’un de nos meilleurs crus », annonce d’entrée Hatim Ben Ahmed, président de l’AMIC, lors de la conférence annuelle organisée ce jeudi 6 mai pour présenter les chiffres clés de l’an passé.

L’industrie a établi deux records en 2023, notamment concernant les levées effectuées par les fonds et les investissements.

L’écosystème a levé 3 MMDH en 2023 auprès de six fonds d’investissement de la place

« Il s’agit d’une hausse notable par rapport à 2022, où les levées atteignaient 1,16 MMDH », précise Omar Benchekroun, consultant senior à Grant Thornton, en charge de l’étude.

Le montant global des fonds levés sur la période 2018-2023 est de 9,88 MMDH. Cette fenêtre de temps équivaut à la quatrième génération de fonds depuis la création de l’industrie nationale en 2000.

On observe également que ces fonds levés sur la période 2018-2023 proviennent de fonds marocains et transrégionaux, avec une part de 78% pour ces derniers.

Cette quatrième génération de fonds laisse apercevoir un retour des investisseurs marocains sur le devant de la scène.

Après une baisse de la part des investisseurs marocains entre la première et la troisième génération de fonds (de 73% entre 2000 et 2005, à 25% entre 2012 et 2017), une hausse marquée (de 45%) a été enregistrée entre 2018 et 2023.

En cumul, les capitaux étrangers représentent 56% des levées de fonds réalisées.

Hausse de 180% des investissements d’une année sur l’autre

L’autre record enregistré l’an dernier a trait aux investissements. En 2023, un total de 2,5 MMDH a été investi par l’industrie du capital-investissement contre 914 MDH en 2022.

Ce montant a été investi dans 41 entreprises, alors que les investissements en 2022 avaient porté sur 45 entreprises.

En 2023, 25 nouvelles entreprises ont été nouvellement investies et 16 ont été réinvesties. « Les principaux secteurs investis en 2023 ont été les services, la distribution et la santé », souligne Omar Benchekroun.

Il convient de jeter un œil au stade de développement des entreprises investies. Il s’avère que la grande majorité des investissements se font dans le cadre du capital-développement. « C’est le principal moteur de l’industrie du capital-investissement au Maroc, avec près de 11 MMDH cumulés investis à fin 2023. Les investissements en démarrage d’activité ont représenté près du tiers des investissements en 2023 », est-il expliqué. Sur la période 2018-2023, 85% des investissements en valeur ont été dirigés vers le capital-développement.

Ces investissements sont également intéressants à suivre en observant le ticket moyen investi. « On remarque que la part des transactions inférieures à 20 MDH a augmenté de 27 points de pourcentage pour atteindre 49%, et celle des tickets de plus de 100 MDH a évolué de 8 points de pourcentage pour atteindre 20% », ajoute l’AMIC.

« Aujourd’hui, il y a, en somme, de plus en plus de transactions inférieures à 20 MDH et plus de transactions supérieures à 100 MDH. Cela induit que les transactions entre 20 MDH et 100 MDH connaissent une baisse significative « , explique Omar Benchekroun.

Le ticket moyen tout type d’investissement s’élève à 58 MDH, avec un doublement du ticket moyen pour le capital développement/transmission/retournement à 117 MDH.

4,6 MMDH de désinvestissements effectués sur les six dernières années

Alors que l’année 2022 enregistrait un record dans les désinvestissements, 2023 a également été une bonne année avec la deuxième meilleure performance depuis la création du capital-investissement dans le pays.

En 2023, un peu plus d’un milliard de dirhams a été désinvesti, à travers 12 actes, contre 1,4 MMDH l’année précédente.

Durant les six dernières années, un total de 4,6 MMDH a été désinvesti à travers 52 actes de désinvestissement. Ce montant a plus que doublé par rapport à la troisième génération de fonds. »Le mode de désinvestissement privilégié par les fonds de quatrième génération est le marché secondaire qui représente 49% des montants. On observe également que l’IPO devient plus populaire avec 14% des montants contre 9% durant la vie des fonds de troisième génération », décrit Omar Benchekroun.

Des levées de fonds de 7,2 MMDH sont attendues en 2024

Qu’en est-il des perspectives pour 2024 et les années à venir ? « Je pense que 2023 est un ajustement de l’offre pour matcher la demande de capitaux sur le marché. Nous sommes dans une dynamique positive depuis la sortie de Covid. Il y a les fruits des perspectives 2030 importantes et qui pousseront à la hausse de nombreux secteurs. Du coup, il y a eu un rattrapage dans un contexte international favorable au Maroc », explique le président de l’AMIC.

Le lancement opérationnel du FM6I va naturellement booster le secteur et les perspectives d’investissement. Le fonds est doté de 45 MMDH de fonds propres pour une enveloppe d’investissement comprise entre 120 et 150 MMDH. « Nous voyons qu’en 2023, la part des institutionnels marocains a progressé et nous pensons que cette année et l’an prochain, cette part va encore s’accroître du fait que le FM6I n’avait pas encore investi son argent. De la troisième à la quatrième génération de fonds, la part des investisseurs marocains est passée de 25% à 45%. Il va y avoir l’arrivée de nouveaux opérateurs dans le domaine du capital investissement, et ce, sur toutes les tranches de tickets », explique Hatim Ben Ahmed.

Il y a en effet une sorte de ventre mou du financement où les tickets de 20 à 50 MDH sont assez délaissés. Le FM6I pourrait dynamiser cette catégorie d’investissement et créer un continuum d’investissement, en plus de l’amorçage et du capital-développement. « Il se peut que grâce à cette initiative, plusieurs acteurs vont prendre en charge ce segment-là et il faut s’en réjouir. Cela va également permettre d’adresser des secteurs qui ne sont pas fortement investi par l’écosystème actuel, comme le tourisme, l’agriculture, etc. », poursuit-il.

L’AMIC s’attend d’ailleurs à une forte progression des montants des levées de fonds de la part des acteurs du capital-investissement à plus de 7 MMDH en 2024, et 49 actes d’investissements au cours de l’année.

TGCC : désengagement de Mediterrania Capital confirmé au profit d’investisseurs locaux

Le fonds Meditarrania Capital, présent dans le capital de TGCC, a effectué sa sortie, nous confirme une source autorisée.

Il s’agit d’une sortie naturelle après une période d’investissement de six années, ce qui est la norme d’un cycle d’investissement de ce genre.

Le fonds a participé à renforcer les fondamentaux et la gouvernance du groupe, jusqu’à l’emmener à l’IPO en décembre 2021.

Le fonds détenait jusqu’à la semaine dernière un total de 7,26% du capital et l’a désormais cédé sur le marché à de nombreux investisseurs locaux durant plusieurs séances.

Cette session devrait accroître le flottant en bourse. Notons que la capitalisation boursière du groupe frôle désormais les 10 MMDH à l’heure où ces lignes sont écrites, et que le titre enregistre une croissance de près de 70% en YTD.