Sécheresse, prix, subventions : les agriculteurs dénoncent la récupération politique

Face aux critiques et idées reçues, les représentants des principales filières ont livré leurs chiffres, rectifié certaines affirmations et défendu une vision responsable de l’agriculture nationale. Les agriculteurs en avaient certainement gros sur le cœur, puisque l’événement a été manifestement organisé dans des délais courts. Il faut dire que l’agriculture et la sécheresse ne font pas bon ménage, et le thème revient de plus en plus souvent dans le discours politique à l’approche des élections de 2026.

Dans la partie consacrée aux questions-réponses, plusieurs thématiques ont été évoquées, clarifiées et analysées.

L’agriculture, un enjeu stratégique à protéger des surenchères politiques

Pour Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader), l’agriculture ne peut plus être l’otage de considérations politiciennes.

« Il est temps de cesser de se servir de l’agriculture pour régler des comptes politiques. Il s’agit d’un secteur stratégique, qui dépasse les différends temporaires et qui nécessite un traitement national responsable », affirme-t-il avec fermeté.

Concernant le sujet des subventions à la filière tomate, Rachid Benali tient à rétablir les faits. Selon lui, en cette année 2025, les subventions accordées à la culture de la tomate n’ont couvert que 2.735 agriculteurs.

« Pour la campagne 2023-2024, les mesures d’appui ont bénéficié à 3.849 agriculteurs, couvrant une superficie totale de 11.900 hectares de tomates, soit une moyenne de 3 hectares par bénéficiaire. Pour la saison 2024-2025, 2.735 agriculteurs ont été concernés, avec une superficie totale de 11.170 hectares, ce qui équivaut à une moyenne de 4 hectares par exploitant », précise-t-il.

La FISA défend un secteur autonome et exportateur

Dans le même sens, et en réponse à une question sur le mécanisme de formation des prix dans la filière avicole, Youssef Alaoui, président de la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole (FISA), apporte les précisions suivantes.La filière avicole n’a bénéficié d’aucune subvention, pas même d’un seul dirham« Le secteur des volailles, qu’il s’agisse des poulets ou des œufs, n’a jamais bénéficié de la moindre subvention. Pas un seul dirham, ni pour l’alimentation ni pour quelque autre aspect lié à la filière. Il est donc inacceptable qu’un responsable vienne aujourd’hui accuser les producteurs d’augmenter indûment leurs marges. Où étaient-ils lorsque nous vendions à perte pendant la pandémie de Covid, avec un coût de production de 12 dirhams le kilo et des ventes à seulement 6 dirhams ? Qu’on laisse les producteurs tranquilles ! Il ne faut pas politiser la question des prix », explique-t-il.

« Et comment peut-on admettre qu’un responsable affirme que seuls deux producteurs de tomates ont bénéficié de subventions ? Même si ce n’est pas mon domaine, c’est tout simplement invraisemblable. Ce que nous demandons, c’est qu’on nous laisse exercer notre métier en paix », poursuit Youssef Alaoui.

Sur le volet exportation, le président de la FISA précise que le secteur dispose d’une capacité de production de 9 millions de poussins par semaine.

« Pour revenir à la filière avicole, nous avons atteint l’autosuffisance et nous sommes désormais en mesure d’exporter. Sur une production hebdomadaire de 9 millions de poussins, un million est exporté, et cela sans aucune subvention, ni pour la production ni pour le transport », précise-t-il.

Importations de bétail : un levier de stabilité selon l’ANOC

Dans le même sujet des subventions, cette fois-ci concernant les importations de bétail, Abderrahmane Majdoubi, président de l’Association nationale des éleveurs ovins et caprins (ANOC), tient à clarifier la position des éleveurs nationaux.

Selon lui, les aides publiques à l’importation n’ont en rien porté atteinte aux marges des éleveurs locaux. Bien au contraire, elles ont permis de relativiser les tensions sur le marché des viandes rouges et de préserver le cheptel national.

« Nous représentons les éleveurs marocains et ne sommes pas concernés par les mécanismes de subvention à l’importation, qui relèvent d’une autre responsabilité. Certes, il y a bien eu des importations de bétail en 2022, 2023 et 2024, mais loin de nuire aux éleveurs, elles ont permis d’apaiser la pression sur le cheptel national, dans un contexte de demande accrue. Il fallait répondre à un besoin réel de viande rouge, et dans ce cas, l’importation était une nécessité », affirme-t-il.

Il souligne également que l’abandon exceptionnel des mesures protectionnistes, notamment la taxe douanière de 200%, s’inscrivait dans une logique de gestion de crise.

« Il s’agissait d’une mesure exceptionnelle, dans une conjoncture elle aussi exceptionnelle, pour permettre aux importateurs de rester compétitifs et de garantir un approvisionnement suffisant en viande rouge. Cette décision a été prise dans l’intérêt du consommateur », conclut-il.

Subventions agricoles : un effort massif en faveur des petits exploitants

Sur la question des subventions en faveur des petits agriculteurs, Rachid Benali, président de la Comader, rappelle les efforts considérables engagés par l’État en leur direction. Selon lui, les dispositifs de soutien sont loin de bénéficier uniquement aux grandes exploitations.Dans le cadre du PMV, le système de goutte-à-goutte est subventionné à 100% pour les petits agriculteurs« Le système de goutte-à-goutte, bien que coûteux, est entièrement subventionné à 100% pour les petits agriculteurs disposant de moins de 5 hectares. Pour les exploitations moyennes et grandes, le taux de subvention est respectivement de 80% et 60% », précise-t-il.

Il rappelle également l’ampleur du programme de plantation d’arbres fruitiers, notamment dans le cadre du Plan Maroc vert, qui a permis la mise en culture de plus de 250.000 hectares.

« Dans le cadre du Plan Maroc vert, un vaste programme de plantation a permis de mettre en terre plus de 250.000 hectares d’arbres, notamment des agrumes, des oliviers et d’autres espèces fruitières. Par ailleurs, grâce aux différentes formes de subvention, toujours dans le cadre du Plan Maroc vert, nous comptons aujourd’hui plus de 12.000 coopératives agricoles actives. Au total, ce sont près de 52 MMDH de subventions qui ont été alloués aux petits agriculteurs. Et plus de 90% des aliments de bétail subventionnés leur sont également destinés », souligne-t-il.

Concernant les grands agriculteurs, Rachid Benali reconnaît que des montants importants ont été investis. Cependant, il tient à rectifier une confusion fréquente.

« On parle souvent de 100 MMDH, mais il ne s’agit pas de subventions. Ce sont des investissements. Il faut distinguer entre soutien public et initiative privée. Deux tiers de ces investissements proviennent du secteur privé, l’État n’en finance qu’un tiers », conclut-il.

Conversation autour des défis de l’élevage ovin avec Farid Maarouf « Lmzabi »

Il serait réducteur de limiter les espèces ovines au seul rituel du sacrifice de l’Aïd Al-Adha. Non seulement cet animal joue un rôle socio-économique majeur dans de nombreuses régions du Maroc, mais les races ovines marocaines présentent également une richesse génétique précieuse, essentielle à préserver. C’est ce que rappelle au micro de Médias24 Farid Maarouf, plus connu sous le nom de Lmzabi.

Éleveur de père en fils, Farid est membre de l’Association nationale ovine et caprine (ANOC). Il incarne cette nouvelle génération d’agriculteurs passionnés. Passion qu’il met au service de la préservation et de l’amélioration génétique des races marocaines, puisqu’il est lui-même sélectionneur. À travers son engagement, il milite pour une meilleure reconnaissance de la filière ovine et pour la valorisation du patrimoine vivant du pays.

Mais cette vocation n’est pas sans embûches. Farid doit faire face à de nombreux défis, notamment liés à l’alimentation du cheptel. La flambée des prix des fourrages et des aliments pour bétail met une pression constante sur les éleveurs, menaçant à la fois la rentabilité de leurs exploitations et la continuité de leur travail de sélection.

Les températures caniculaires et l’absence de pluies provoquent inquiétude et attentisme

Ce jeudi 28 novembre 2024, il a fait 32 degrés à Casablanca. Depuis au moins une semaine, la température dans la métropole atteint quotidiennement des pics de 29 ou 30 degrés.

Le réchauffement climatique s’installe donc et avec lui, une inquiétude certaine. « La situation est grave. Je suis très inquiet », nous disent une partie des spécialistes que nous avons contactés.

En fait, la situation n’est pas uniforme dans tout le pays.

A Meknès, le Pr Errahj, enseignant à l’Ecole nationale d’Agriculture, témoigne: « dans cette zone, il n’y a pas de stress pluviométrique. Les températures ne sont pas trop hautes et on constate la présence d’un petit couvert végétal ». C’est qu’il avait déjà plu en quantité non négligeable.

A Imlil, dans le Haut-Atlas, les quantités d’eau ont « un peu baissé car il n’a pas neigé depuis quelques années », mais le moral est bon, car les populations qui vivent de tourisme et de plantations fruitières (cerisiers, pommiers…), arrivent à irriguer, témoigne Mohamed Mahdi, le sociologue du monde rural qui s’y trouvait il y a une semaine.

 

 

Les échos sont néanmoins globalement préoccupants. L’inquiétude porte sur le devenir de cette année agricole, mais également sur l’avenir de la situation hydrique au Maroc et à l’absence d’une bonne communication des pouvoirs publics quant à leur plan d’avenir. Les informations restent en effet fragmentées.

Le réchauffement climatique impacte directement l’agriculture et l’élevage. Et peut impacter l’eau potable, ce qui heureusement n’est pas le cas au Maroc.

En affectant l’agriculture et l’élevage, il peut faire des ravages dans le monde rural ainsi que dans les villes par effet domino. La situation actuelle était prévue. Elle semble toutefois s’être installée brutalement et intensément.

Le Pr Larbi Zagdouni, ago-économiste, spécialisé dans le monde rural, ne mâche pas ses mots: « C’est une gangrène. Le changement climatique dévaste tout, même les plantations fruitières et l’élevage. Seule l’agriculture saisonnière peut être épargnée. Il décime donc le capital productif. C’est une catastrophe كارثة ».

Le Pr Tahar Srairi, enseignant chercheur à l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II (IAV), se trouve face à un dilemme devant ses étudiants: « je me demande si je dois enseigner au passé », tellement le réchauffement climatique semble bien installé et durable. Il avoue que chez lui, « l’inquiétude est absolue, et je pèse mes mots. La situation est très inquiétante et ceci sans dramatriser. Elle confirme ce qui nous attend au cours des prochaines années ».

C’est une gangrène. Le changement climatique dévaste tout, même les plantations fruitières et l’élevage. Seule l’agriculture saisonnière peut être épargnée

Tahar Srairi rappelle que 4 millions de personnes vivent de l’agriculture. Larbi Zagdouni cite les pertes d’emplois dans le monde rural (1,2 million en 6 ans). Tahar Srairi pose LA question : quel est le plan B? Où est-il? Quelle est l’alternative? ».

Les besoins marocains en eau potable sont seulement de 1,7 milliard de m3 par an. Ceux de l’agriculture sont de 14 milliards de m3.

A titre d’information, et pour ce qui concerne l’actuelle saison agricole 2024-25, il prévient que le point de non-retour, c’est fin décembre. « S’il ne pleut pas d’ici là, nous subirons une année blanche ».

Où va le Maroc?

Larbi Zagdouni estime que l’on ne parle pas assez d’un secteur sinistré, l’élevage. Il trouve la crise des viandes rouges incompréhensible et inexplicable si l’on s’en tient uniquement aux chiffres officiels. En effet, lors des cycles précédents de sécheresse, comme celui de 1981-1985, les prix de la viande se sont effondrés, car les bêtes sont sacrifiées ou bradées. Là, c’est le contraire qui se passe: les prix ne cessent d’augmenter, atteignant des pics jamais connus auparavant. « Si l’autorité gouvernementale estime que le cheptel est suffisant, pourquoi importe-t-on de la viande fraîche ou congelée? ». Il dit son incompréhension totale devant la décision de confier une enquête sur le cheptel à l’ANOC, une association professionnelle, comme si le ministère se défaussait sur les professionnels ou se reposait sur eux, alors que c’est une affaire de spécialistes et de services comme ceux de l’ONSSA ou de la Direction des statistiques du ministère de l’Agriculture.

Larbi Zagdouni évoque une « sahélisation » de l’Afrique du Nord. Il estime que le dessalement ne remplacera jamais les apports d’eau conventionnels en forte baisse. Il attire l’attention sur l’hémorragie actuelle dans la catégorie des petits éleveurs. L’agriculture actuelle, impactée par la pénurie d’eau, ne peut plus faire vivre les 13 millions de personnes qui habitent la campagne. Il appelle le ministère de l’Agriculture à publier les chiffres exacts du cheptel ainsi que celui des destructions (arrachages, dessèchement) des arbres fruitiers. « Les solutions à cette situation se trouvent en dehors de l’agriculture », conclut-il.

Les solutions sont en dehors de l’agriculture

Mostafa Errahj va dans le même sens. « La question agricole ne se pose pas en tant que problématique agro-agricole ».  « Nous disposons de nombreux instruments d’incitation à la production, et peu d’incitations à la consommation intelligente », déplore-t-il. Le système agricole favorisait le moins-disant, « or, le moins-disant sera toujours celui qui effectue de l’exploitation intensive, jamais le paysan de Berrechid ne pourra le concurrencer, il sera toujours le moins cher ».

« A côté de la maîtrise de l’eau, du bon choix des variétés, il y a d’autres instruments à actionner ». Il préconise des systèmes territorialisés. Il cite l’exemple de l’AMAP, l’Association pour le maintien d’une agriculture paysanne, qui conclut des contrats avec des producteurs agro-écologistes avec mise en place d’un système de pré-financement par les consommateurs.

Nous disposons de nombreux instruments d’incitation à la production, et peu d’incitations à la consommation intelligente

En conclusion, la situation actuelle est préoccupante. Les solutions qui sont agitées telles que le dessalement ne sont pas jugées suffisantes pour remplacer les apports en eaux conventionnelles. Des chercheurs mais aussi des citoyens sont dans le flou et n’ont pas de visibilité quant à un éventuel plan B, ou plan de rattrapage.

Importation de viandes rouges prêtes à la consommation : le cahier des charges publié

Pour faire face à la crise actuelle dans le secteur, le gouvernement a décidé en octobre dernier d‘autoriser les importations, pour une durée limitée, de viandes rouges fraîches prêtes à la consommation.

Pour encadrer cette opération, un cahier des charges a été récemment publié par le ministère de l’Agriculture. Un document qui fixe notamment les normes techniques à respecter et les procédures d’importation.

Race, sexe, identification et abattage

Ce texte explique que « dans le cadre de la conjoncture actuelle qui se caractérise par une sécheresse sévère ayant un impact direct sur le cheptel national, le Maroc a décidé d’ouvrir l’importation des viandes bovines, ovines, caprines et camelines, ainsi que les abats, pour assurer l’approvisionnement du marché national en viandes rouges et stabiliser leurs prix« .

Ces viandes et abats doivent, selon les dispositions dudit document, provenir de pays ouverts à l’importation, conformément à la réglementation en vigueur, et doivent répondre aux normes techniques suivantes :

– être issus de bovins, camelins, ovins, et caprins mixtes (lait et viande) ou de croisements entre les races à viande entre elles et entre les races à viande et les races mixtes ;

– mâles et femelles ;

– être issus d’animaux identifiés conformément à la réglementation en vigueur du pays d’origine ;

– provenir d’animaux ayant été abattus dans un abattoir agréé et selon le rituel islamique halal ;

– être présentés en carcasse entière, en demi-carcasse, en quart de carcasse, ou encore en unité de vente pour les viandes rouges. Les abats incluent le foie, le cœur, les rognons, la langue, le ris, la rate, la tête, les pieds, les tripes et la queue ;

– viandes et abats frais, réfrigérés ou congelés ;

– provenir d’abattoirs et/ou d’unités de découpe agréés sur le plan sanitaire au niveau du pays d’origine.

Quid des importateurs éligibles ?

Selon ledit cahier des charges, les importateurs éligibles sont les suivants :

– les abattoirs de viandes rouges agréés par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) ;

– les unités de découpe de viandes rouges agréées par l’ONSSA et équipées en entrepôts ou sous-traitant l’activité d’entreposage avec un entrepôt agréé par l’ONSSA ;

– les chevillards (disposant d’un ICE) exerçant dans les abattoirs agréés par l’ONSSA ;

– les personnes morales disposant d’un entrepôt agréé par l’ONSSA ou sous-traitant l’activité d’entreposage avec un entrepôt agréé ou abattoir agréé.

Ces derniers sont tenus de déposer leurs dossiers d’importation auprès de la Direction de développement des filières de production (DDFP) du ministère de l’Agriculture.

Les différentes procédures d’importation

Pour la première opération d’importation, les professionnels désirant importer les viandes et abats doivent déposer auprès de la DDFP une demande d’importation de viandes rouges, dont le dossier se constitue des pièces suivantes :

– une demande d’importation ;

– un engagement d’importation ;

– une copie du statut de la société ou du registre de commerce ou de l’ICE ;

– une copie de l’agrément de l’abattoir/unité frigorifique/entrepôt ;

– une attestation d’entreposage délivrée par le responsable de l’entrepôt sous-traitant l’activité d’entreposage ;

– une fiche technique relative à la capacité de stockage et la logistique d’entreposage, de transport frigorifique et de distribution des viandes rouges fraiches et congelées.

Après examen du dossier de la demande, la DDFP délivre une attestation d’éligibilité d’importation, qui fixe la quantité de viande à importer par acteur.

Pour la seconde demande d’importation, le dossier d’importation compte les pièces suivantes :

– une demande d’importation ;

– un engagement de l’importateur ;

– une copie des documents de l’opération d’importation précédente ;

– une copie du registre de suivi des viandes importées.

Les importateurs sont par ailleurs tenus de disposer d’un registre de traçabilité des viandes importées. En cas de non-respect par l’importateur des dispositions de ce cahier des charges, les approbations d’importation ne seront pas renouvelées. Le gouvernement, lui, appliquera en plus le plein tarif douanier à l’importation.

Notons que, selon nos informations, les viandes importées ont commencé à arriver au Maroc depuis le 11 novembre 2024. Cette opération « restera en vigueur aussi longtemps que possible, le temps de reconstituer le cheptel et à revenir à des niveaux d’approvisionnement normaux par la production nationale », d’après nos sources.

Aïd al-Adha : vers l’identification d’environ 6,8 millions de têtes, légère hausse des prix prévue

Le ministre de l’Agriculture, Mohammed Sadiki, a tenu, le lundi 15 avril à Rabat, une réunion avec les professionnels de la filière des viandes rouges, en prévision de Aïd al-Adha. Durant cette rencontre, les professionnels ont fait le point sur le marché national, en termes d’effectifs notamment, mais aussi sur les mesures prises pour assurer l’approvisionnement et la stabilité du marché à l’approche de cette fête.

« Nous avons prévu d’identifier au moins 6,8 millions de têtes »

La filière des viandes rouges est confrontée cette année à plusieurs défis, notamment la sécheresse et l’inflation, mais aussi aux répercussions de la crise du Covid-19 qui ont perturbé son équilibre de production. Malgré toutes ces problématiques, les professionnels du secteur se montrent rassurants. « L’offre sera au rendez-vous pour satisfaire le besoin national », assure à Médias24 une source ayant participé à cette réunion.

« À ce jour, 2 millions de têtes ont déjà été identifiées par l’Association nationale des éleveurs ovins et caprins (ANOC) », ajoute-t-elle, « même si l’opération s’est déroulée durant le mois de Ramadan, où la cadence est généralement faible. Celle-ci va être à présent accélérée ».

Et de préciser : « 400 identificateurs sont mobilisés à cet effet, qui travaillent tous les jours de la semaine, notamment les week-ends ».

« Un total de 6,8 millions de têtes ont été identifiés l’an passé. On ambitionne d’atteindre le même niveau cette année. En tant que professionnel du secteur, je peux dire que l’offre sera au rendez-vous, ainsi que la qualité« .

Rappelons-le, auparavant, cette opération d’identification était menée à la fois par  l’ANOC et la Fédération interprofessionnelle des viandes rouges (FIVIAR). »Cette année, l’opération sera réalisée uniquement par l’ANOC, qui se chargera donc d’identifier la totalité du cheptel au niveau national », d’après notre interlocuteur.

Probable augmentation des prix de 5% à 10%

La situation actuelle de la filière des viandes rouges impactera forcément les prix des bêtes destinés à l’abattage durant Aïd al-Adha.

« Cette situation est due notamment aux répercussions de la crise du Covid-19, lorsque le cheptel ne s’était pas reconstitué, mais aussi à la sécheresse. D’habitude, on avait une production de 7 à 8 millions de têtes par an, dont 5 à 6 millions destinés à l’abattage durant Aïd al-Adha, ce qui nous laissait environ 2 millions de têtes pour reconstituer le cheptel national pour l’année suivante ». La situation est différente cette année.

En ce qui concerne les prix, « ceux des aliments, notamment le fourrage et les aliments solides, ont presque doublé par rapport à l’année dernière et les précédentes, en raison de la sécheresse qui sévit dans le pays ».

« Les aliments solides représentent à eux seuls près de 50% du prix de la bête. Et cette année, leur prix a atteint des niveaux élevés, en raison de la faible production nationale notamment ».

« Cette situation ne manquera donc pas d’impacter le prix final des bêtes destinées à l’abattage. Les prix pourraient augmenter de 5% à 10% par rapport à l’an passé« , poursuit notre interlocuteur, qui souligne toutefois que, « par rapport à d’autres pays, les prix au Maroc restent faibles ».

« Dans d’autres pays, ils ont été multipliés par cinq ou six. En France par exemple, le kilogramme de viande rouge coûte entre 18 et 20 euros, contre 160 DH/kg en Arabie saoudite ».

Pour leur part, « les marges des agriculteurs resteront faibles, malgré la hausse des prix prévue », note notre source.

Les importateurs face à la cherté du marché étranger

Durant cette rencontre, à laquelle ont pris part les importateurs d’ovins qui se sont engagés dans le cadre de l’opération lancée par l’Office national des céréales et légumineuses (ONICL), les professionnels ont également fait le point sur les mesures mises en place pour alimenter le marché national en ovins en prévision de l’Aïd.

« Cette mesure à été mise en place à l’avance, pour éviter de s’y prendre à la dernière minute », explique notre source. « Le gouvernement a ouvert l’importation à 300.000 têtes d’ovin, avec une prime de 500 DH par tête ».

« Des quotas ont donc été octroyés à chacun de ces importateurs, qui ont toutefois relevé deux problématiques importantes sur le marché international ».

« La première concerne la cherté des prix à l’international, notamment en Espagne, qui n’est qu’un point d’entrée, et où sont regroupées les bêtes arrivant de différents pays d’Europe. Les importateurs sont donc à la recherche d’autres options. Ils envisagent de se tourner vers l’Amérique latine, le Brésil ou encore la Roumanie… ».

« La seconde problématique, à laquelle font face les importateurs depuis le 1er avril, a trait aux droits des animaux, instaurés dans plusieurs pays étrangers qui exigent à présent de nouvelles conditions d’importation, notamment un arrêt de chaque camion, après huit heures de route », ce qui rend le voyage plus long et plus coûteux.

Cependant, les têtes qui seront importées « ne représentent que le 1/15e de la production nationale, qui elle, génère de la main-d’œuvre, et profitera par la suite au milieu rural », conclut notre interlocuteur.

Vague de chaleur. Quel impact sur les filières végétales et animales ?

Le réchauffement climatique se traduit notamment par des vagues de chaleur inattendues, impactant certaines cultures alors que la campagne agricole 2023-2024 est dans tous les esprits. Ces derniers jours, plusieurs périmètres agricoles sont confrontés à de fortes chaleurs.

D’après la Direction générale de la météorologie (DGM), des températures allant de 38°C à 42°C ont été enregistrées du jeudi 28 septembre au dimanche 1er octobre dans plusieurs villes du Royaume, dont Kénitra, Béni Mellal, Settat et Marrakech. 

Et ce n’est pas près de s’arrêter, puisque toujours selon la même source, une nouvelle vague de chaleur est attendue avec des températures allant jusqu’à 43°C dans les provinces de Taroudant, Inezgane-Ait Melloul, Agadir-Ida-Ou-Tanane. Ce phénomène, qui sera observé jusqu’au mercredi 4 octobre, intervient au moment du lancement des cultures automnales et des récoltes de certaines productions arboricoles. 

La température aussi importante que la pluviométrie 

Au-delà de la pluviométrie dont la moyenne atteint 9,2 mm au niveau national depuis la mi-septembre, « les températures jouent un rôle tout aussi important », avait souligné Mohammed Sadiki, ministre de l’Agriculture, dans un entretien accordé à Médias24. « Nous espérons donc que le temps se rafraîchira légèrement pour lancer la campagne car il fait encore un peu chaud », a-t-il ajouté. 

A l’instar de la pluviométrie, la baisse des températures est une condition sine qua non pour faire le plein des superficies des cultures d’automne estimées entre 5,3 et 5,5 millions d’hectares, dont pratiquement 4,5 millions de céréales. Cependant, les effets de la chaleur ne sont pas irrémédiables. 

« Dans le cas des céréales, il reste encore du temps pour rattraper la saison », confirme à Médias24, la direction provinciale de l’Agriculture (DPA) à Sefrou, relevant de la région de Fès-Meknès où la production céréalière est historiquement présente. 

Alors que leur cueillette est quasiment achevée, les pommes et les prunes n’ont pas subi les récents coups de chaleur. « Même chose pour les oliviers », assure la même source.

Plus au sud, les producteurs d’agrumes, et en particulier de clémentines, sont en revanche préoccupés par la hausse des températures, notamment à l’approche de la cueillette. 

Des fruits sensibles en période de déverdissage

La récolte des variétés précoces d’agrumes est prévue début octobre. « Mais elle sera quelque peu repoussée pour des raisons logistiques, car les exportateurs affrètent des bateaux en commun. Donc ils doivent envoyer leurs marchandises en même temps. La récolte commencera au-delà du 10 octobre », nous précise un ingénieur agronome et producteur d’agrumes dans le Souss.  

« Si la chaleur se poursuit pendant la période de la cueillette des agrumes, notamment la clémentine destinée à l’export, il risque d’y avoir un impact, car les fruits sont très sensibles, surtout en période de déverdissage (la modification de la coloration externe des agrumes, ndlr)« , ajoute-t-il.

« Avant la cueillette, il peut y avoir des coups de soleil sur le fruit », reprend notre interlocuteur. « Après la cueillette, il y a un risque de déshydratation du fruit qui peut rester dans des caisses au niveau des fermes, avant de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres séparant les vergers des stations de conditionnement ».  

Et pour cause, pendant le trajet, les chaleurs élevées pourraient avoir des conséquences, comme « des noircissements avec un assèchement de la peau du fruit qui pourraient causer un problème lors du déverdissage », explique notre interlocuteur. 

En sus, les conditions actuelles freinent la croissance, et donc les calibres des agrumes. « Ce fut le cas aussi lors de la canicule estivale. La baisse des températures lors du mois de septembre a permis une reprise de la croissance, qui est freinée une nouvelle fois par la hausse des températures au moment où les fruits atteignent la maturité », déplore notre source.  

Les fruits présentant des écarts au triage sont écoulés « à bas prix sur le marché national, selon le degré d’anomalie sur les fruits. La baisse du prix peut atteindre jusqu’à 60% », souligne notre ingénieur agronome, qui ne se dit toutefois pas surpris par les conditions climatiques actuelles. 

« Nous avons l’habitude d’une semaine de chaleur début octobre. Elle perturbe la cueillette, surtout quand il y a une production importante d’agrumes dont la récolte doit débuter assez tôt afin de pouvoir écouler la marchandise. »

Pour s’adapter, plusieurs mesures sont prises. Pour commencer, « les ouvriers agricoles commencent très tôt la cueillette, dès l’aube pour s’arrêter vers 9 h ou 10 h du matin. Par la suite, on protège la marchandise dans les camions avec des couvertures trempées d’eau pour préserver le fruit du choc thermique », nous explique notre interlocuteur. 

Des producteurs de tomates aux fortunes diverses

S’agissant des cultures maraîchères automnales pour la campagne 2023-2024, le ministère de l’Agriculture table sur une superficie prévisionnelle de 100.000 ha de légumes et légumineuses.

« Pour le moment, les cultures ne souffrent pas autant que lors des journées de chergui du mois d’août dernier. La situation est maîtrisable et les agriculteurs s’accrochent malgré tout », assure la Fédération interprofessionnelle marocaine de production et d’exportation des fruits et légumes (FIFEL). 

Les produits maraîchers, dont la tomate ronde sous serre et segmentée, occupent 7.200 ha dans la plaine de Chtouka. Les producteurs de cette culture à l’importance socio-économique indéniable ont d’ores et déjà été éprouvés par la canicule estivale. Et même si le danger est moindre avec les chaleurs actuelles, certaines producteurs ont joué de malchance par inadvertance. 

« D’habitude, les producteurs ajustent leur apport en eau aux cultures selon la hausse des températures. Mais les dernières chaleurs les ont pris de court, malgré les bulletins météo. Plusieurs exploitants n’y ont pas prêté attention et ils ont donc eu des pertes au niveau des serres », nous explique l’association des producteurs de Chtouka. 

Cela dit, pour les producteurs qui ont semé précocement les plantules de tomates tout en prenant soin de les entretenir assidûment, « la hausse des températures a bien sûr un effet sur l’apport en irrigation, mais c’est également un avantage pour les producteurs qui sont déjà en production, parce que la température agit sur l’accélération du processus de mûrissement des fruits », indique Rachid Bouharroud, chercheur et expert en entomologie et lutte intégrée des cultures. 

La croissance du cheptel possiblement perturbée

Avec un chiffre d’affaires estimé à environ 35 milliards de DH par an et des opportunités d’emploi estimées à 95 millions de jours de travail par an, dire que l’élevage est l’un des moteurs de la croissance économique du Maroc relève de l’euphémisme. Sauf que le secteur n’est pas épargné par les conditions climatiques rudes qui sévissent dans le pays. 

Le cheptel, qui comprend plus de 31 millions de têtes, dont 21,6 millions d’ovins et 6,1 millions de caprins, subit-il les fortes chaleurs actuelles ? « Le cheptel peut effectivement être impacté, mais légèrement. Généralement les races locales sont très peu affectées contrairement aux races importées », affirme Abdelghani Tikert, ingénieur agronome et cadre technique au sein de l’Association nationale ovine et caprine (ANOC). 

De même, le cheptel élevé en extensif est plus adapté aux variations du climat que celui élevé en intensif. Mais dans un cas comme dans l’autre, le cheptel s’adapte à son environnement et développe continuellement une capacité de résistance aux conditions climatiques.

« Par exemple, s’il fait trop froid, la laine des bêtes pousse rapidement. Les activités hormonales sont plus actives pour augmenter leur immunité. Donc lors du passage de l’été à l’automne, il y a des interactions biologiques au sein du cheptel », précise Abdelghani Tikert.

Or, cette année, il y a eu une semaine où il a fait froid. Les bêtes ont commencé leur processus d’adaptation, puis d’un coup, il y a eu cette vague de chaleur. Une situation qui peut occasionner quelques perturbations au niveau de la croissance et du gain moyen quotidien (GMQ) en matière de poids. « En cas de perturbation, le gain est à son minimum. En plus, l’énergie de l’animal est absorbée par les mécanismes d’adaptation plutôt que ceux de production », indique notre interlocuteur.  

En vue de pallier ces problématiques, les éleveurs doivent également s’adapter et aider l’animal. Comment ? D’abord « en augmentant ses rations. Il est également préférable de lui donner des aliments concentrés à base de protéines pour couvrir ses besoins. Il faut également éviter la déshydratation en lui fournissant de l’eau s’il est élevé en intensif. Dans le cas du cheptel en extensif, il faut veiller à ce que les bêtes ne s’éloignent pas des points d’eau fréquents », conclut notre interlocuteur.  Sans oublier d’ajouter des ombrières pour réduire les températures et les préserver des coups de chaud.  

Enfin, pour ce qui est des abeilles, elles sont elles aussi fortement affectées par les fortes chaleurs. La température extérieure affecte le régime des abeilles et a d’importantes répercussions sur leur milieu. Dans la ruche, la température du couvain, qui comprend l’ensemble des nymphes, des larves et des œufs, doit de préférence se situer en moyenne à 34°C. Au-delà de ce seuil, c’est toute la ruche qui est en danger d’extinction.

Pour s’en prémunir, l’un des mécanismes de défense des apidés réside dans la ventilation. « Quand il fait trop chaud, les abeilles cherchent de l’eau et battent des ailes pour rafraîchir la ruche », indique Mohamed Merzouk, secrétaire général de la Fédération interprofessionnelle marocaine de l’apiculture (FIMAP), qui fait également partie des 36.000 apiculteurs recensés par le ministère de l’Agriculture.

Des battements extrêmement énergivores et qui n’offrent aucune garantie de succès. Si la température est trop élevée, la cire de la ruche va fondre et boucher le trou d’envol des abeilles. C’est malheureusement ce qui se passe actuellement.

Un peu d’ombre, une source d’eau et des transhumances. Ce sont là les principales méthodes adoptées par les apiculteurs afin d’atténuer l’effet des fortes températures sur leur cheptel d’abeilles. « Au-delà de la nécessité de nettoyer tout autour des ruchers pour éviter les brindilles et autres végétations hautement inflammables, il faut mettre à leur disposition, à proximité de la ruche, une source d’eau », recommande Abderrahmane Bakhamssa, spécialiste des abeilles.

« Les abeilles pourront s’y abreuver et y récupérer de l’eau pour ventiler la ruche. Une ventilation qui doit être également favorisée par un plus grand espacement entre les ruches », reprend-il. « Il faut également penser à apporter de l’ombre aux abeilles pour au moins diminuer la température de quelques degrés. »