Architecture. Deux projets marocains sur la shortlist du Prix Aga Khan
Cette shortlist inclut 19 projets finalistes représentant 16 pays, selon la presse spécialisée. Pour le Maroc, les organisateurs ont retenu deux réalisations. Il s’agit d’abord du projet de réhabilitation de la Place Lalla Yeddouna dans la vieille médina de Fès. Cette réhabilitation a été l’œuvre de Mossessian Architecture et Yassir Khalil Studio.
Quant au deuxième projet marocain, candidat à ce prestigieux prix, il s’agit du pavillon du Maroc à l’Expo 2020 de Dubaï aux Émirats arabes unis. Ce pavillon porte la signature des cabinets d’architectes Oualalou et Choi.
La place Lalla Yeddouna à Fès.
Fondé en 1977 par l’Aga Khan, ce prix est devenu, selon les organisateurs, une référence mondiale d’excellence, célébrant des projets qui vont bien au-delà de la forme et de la fonction. Il récompense des œuvres qui répondent directement aux besoins culturels, sociaux et environnementaux des sociétés, en particulier là où la présence musulmane est importante.
L’architecte marocaine Salima Naji primée au Canada pour ses œuvres engagées
Pour l’édition 2025, l’IRAC a placé l’action climatique au cœur de son prix, récompensant des architectes ou firmes internationales dont le travail incarne des réponses exemplaires à l’urgence environnementale, à travers le design et l’aménagement régénératif. Si le lauréat principal cette année est la firme Turenscape (Chine), dirigée par le professeur Kongjian Yu, cinq autres contributions ont été saluées pour leur excellence, dont celle de Salima Naji au Maroc.
« Le travail de Salima Naji démontre que l’architecture agit comme une campagne en faveur de la conservation des bâtiments en mettant l’accent sur l’environnement, la mise en valeur du potentiel d’une architecture faite de matériaux bruts et biosourcés et la conception adaptée au lieu, tout en repensant l’interface entre l’écologie et la culture ».
Une architecture militante et enracinée
Le comité de sélection a souligné que le travail de Salima Naji démontre que l’architecture peut être une campagne en faveur de la conservation des bâtiments, en mettant l’accent sur des matériaux bruts, biosourcés, et un design adapté au territoire.
À travers ses projets, elle repense l’interface entre écologie et culture, défendant une vision de l’architecture comme acte de résistance à l’uniformisation, mais aussi comme levier de résilience face aux bouleversements climatiques.
Salima Naji est notamment reconnue pour la réhabilitation d’édifices en terre, l’usage de matériaux marocains traditionnels, et la valorisation des techniques vernaculaires. Elle milite depuis deux décennies pour la préservation des architectures oasiennes et sahariennes, en collaborant étroitement avec les communautés locales.
Cette mention honorable de l’IRAC s’ajoute à une année marquante pour l’architecte marocaine. En septembre 2024, elle a reçu à Paris la Grande Médaille d’Or de l’Académie d’architecture française, la plus haute distinction de cette institution, pour l’ensemble de son œuvre. Ce double hommage international confirme la portée de son travail, au carrefour de l’esthétique, de la mémoire et de l’urgence climatique.
Créé pour mettre en lumière les valeurs d’intégrité, d’innovation, de justice et d’inclusion dans l’architecture à l’échelle mondiale, le Prix international de l’IRAC distingue chaque année un ou plusieurs lauréats non-canadiens dont les projets ont un impact significatif sur la société. Pour l’édition 2025, le thème retenu — “Action climatique” — faisait écho aux résolutions et plans d’action environnementaux de l’IRAC.
Aux côtés de Salima Naji, les autres mentions honorables de cette édition sont :
DnA Design and Architecture – Xu Tiantian (Chine)
Joar Nango (Norvège)
NLÉ – Lagos / Amsterdam
Te Uru Taumatua, Te Wharehou O Tūhoe – Jasmax (Nouvelle-Zélande)
Ces architectes et collectifs partagent une même volonté : concevoir des espaces respectueux des écosystèmes et des communautés humaines, dans une perspective de durabilité et de transmission.
La Kasbah d’Agadir Oufella à l’honneur dans la sélection finale du Materia Award 2025
Le Materia Award 2025 met à l’honneur des réalisations architecturales innovantes, intégrant des matériaux naturels et locaux pour une construction plus durable.
Parmi les 40 projets finalistes sélectionnés à travers le monde, le Maroc se distingue avec la plateforme d’accueil de la kasbah d’Agadir Oufella, un bâtiment qui valorise les savoir-faire traditionnels et les ressources locales.
La plateforme d’accueil de la kasbah d’Agadir Oufella
Réalisée en 2022, cette nouvelle construction s’inscrit dans la catégorie des bâtiments d’activités. Conçue par l’Agence d’architecture Salima Naji, en collaboration avec Atomas Rabat Louis Georgi pour l’ingénierie, la plateforme met en avant l’utilisation de matériaux locaux tels que le grès, les schistes, le gneiss, le pin sylvestre, les stipes de palmier et les planchettes de laurier.
La maîtrise d’ouvrage a été assurée par Al Omrane (2017-2019), puis la Société de développement touristique Souss Massa (2019-2022), avec un contrôle technique par Veritas Marrakech.
La construction a été réalisée par des artisans locaux, notamment Brahim Sadik, Abdellah Atki, Samih Talbi, Mohamed Lgana, ainsi que les entreprises Petit Atlas et ETIA.
Le Centre médico-chirurgical de Kaya au Burkina Faso
Dans la catégorie des équipements publics socio-médicaux, le Centre médico-chirurgical de Kaya, achevé en 2024, est une nouvelle construction utilisant des matériaux tels que l’adobe, la paille et la latérite.
Porté par l’Association humanitaire Morija, le projet a été conçu par Nomos, avec la participation de Clara Gbodossou Sawadogo (architecte) et Luc Rüttimann (ingénieur).
La construction a impliqué des acteurs tels que Mathieu Hardy, Lassané Ouédraogo, Samuel Rodrigues, l’association La Voûte nubienne, et Albert Faus.
Inspiré par le succès des précédents prix tels que le Terra Award (2016), le Fibra Award (2019) et le Terrafibra Award (2021), le Materia Award 2025 poursuit l’objectif de valoriser des projets architecturaux exemplaires utilisant des matériaux durables.
Face aux défis environnementaux, ce prix met en lumière des constructions qui intègrent des ressources locales, réduisant ainsi l’empreinte écologique du secteur du bâtiment. En récompensant ces initiatives, le Materia Award encourage l’innovation et la préservation des savoir-faire traditionnels dans l’architecture contemporaine.
Un beau moment pour la culture, l’architecture et le sport : le Grand Stade Hassan II expliqué par Tarik Oualalou
Il n’est pas possible d’être un architecte novateur et de talent, sans une grande culture. Tarik Oualalou, malgré son jeune âge, fait et fera partie de cette catégorie, celle de l’architecture contemporaine marocaine de grande qualité.
Ce lundi 17 février 2025, il a présenté publiquement et pour la première fois, ce projet monumental et en tous les cas magistral, qu’est le futur Grand Stade Hassan II de Casablanca-Benslimane. Un pur moment de grâce que tout un chacun devrait écouter et, par moments, méditer. Cette présentation a été faite dans le cadre de la semaine scientifique de l’UM6P dont c’était la 5e édition.
La manière dont il évoque la modernité est intéressante et mériterait débat. Il rappelle que la tradition est « archéologique », « officielle ». Et que la culture est moderne. Il veut probablement dire en cela que la culture est vivante et que, par conséquent, elle est inventée et réinventée. Tandis que la tradition est figée, et donc muséographique. Ou, comme l’a dit un jour l’architecte français Jean Nouvel à Casablanca, la tradition a un jour été une modernité.
Oualalou n’a pas construit un bâtiment et d’ailleurs, rappelle-t-il, tous les stades se ressemblent. Mais un lieu vivant, auquel les visiteurs donneront chaque fois une tonalité. Un lieu qui s’inscrit dans l’expérience qu’est la sienne, celle des œuvres surgies de la terre et de l’eau, légères et monumentales, à l’instar de ses réalisations à l’IMA Paris, à Dubai, à Doha et à Marrakech. La tente ici n’est pas utilisée en tant que telle, mais en tant que « notion ».
Sur le stade lui-même, Oualalou explique que « c’est un stade de dernière génération qui s’appuie sur les dernières recommandations de la FIFA, avec énormément de retour d’expérience. Nous avons la chance d’avoir un partenaire, Populous, qui a construit des centaines de stades. Le stade utilise également les dispositifs techniques les plus avancés, de frugalité énergétique, de récupération des eaux, d’un arrosage intelligent… ».
En tous les cas, Tarik Oualalou inscrit sa démarche architecturale dans ce genre de réflexions et pas dans la construction architecturale. Dans le communiqué exposant le concept choisi pour le stade, il est écrit que « le projet a été conçu par les architectes de l’agence Oualalou + Choi, et par Populous, le leader mondial du design sportif ». Et, comme disait Boileau, « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Les mots ici sont bien ciselés. Cf. vidéo ci-dessous, à partir de 3:30:00.
Tout n’est pas dit, mais l’architecte a levé un peu plus le voile sur ce futur temple mondial du sport.
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« Je voudrais quand même vous dire, je vous ai écouté avec beaucoup d’attention aujourd’hui. Et je suis absolument fasciné par l’énergie, l’optimisme et la gourmandise que vous avez tous de l’avenir. Et peut-être une certaine confiance candide dans la technologie. Nous, architectes, on a un rapport très différent avec le futur. Le thème « Shaping the Future », c’est un peu notre travail puisque l’architecture est d’abord et avant tout une promesse.
« Mais au fond, l’architecture est une discipline vieille, têtue, vénérable qui est emprisonnée dans la gravité, dans les nécessités humaines et leurs désirs. Et peut-être à cause de cette lenteur ou grâce à cette lenteur, on a eu la fonction pendant 500 ans d’imaginer à quoi ressemble le futur. Depuis, je ne sais pas comment ça marche.
« Depuis les villes idéales de la Renaissance au 15e siècle jusqu’aux élucubrations des années 60, l’architecture a eu pour fonction d’imaginer le futur de l’établissement humain. Cette fonction a presque complètement disparu. Peut-être parce que nous l’avons fabriquée. Nous avons construit et participé avec un certain enthousiasme, et sans aucune résistance, mais dans une forme de collaboration sévère, à la détérioration de notre nature, de notre planète. À la fabrication d’environnement qui empêche la gestion et la structuration des formes politiques de nos tribus. Et à la création d’espaces où nos corps disparaissent.
Dialoguer avec la culture
« Cette fonction, d’imaginer l’avenir, devient à mon sens d’autant plus importante que le futur de l’architecture, c’est le futur de l’effondrement. De l’effondrement de la vie, de l’effondrement du travail, de l’effondrement de l’histoire. Et que la seule manière de l’imaginer autrement c’est de se remettre en résistance. Et cette résistance pour moi, dans notre travail, c’est d’abord un nouvel ancrage dans la culture.
Notre seule véritable tradition au Maroc, c’est la modernité
« Je parle de la culture parce que la conversation architecturale est emprisonnée depuis cent ans dans une dualité entre tradition et modernité, alors que notre seule véritable tradition au Maroc, c’est la modernité. Et il faut sortir de cette notion. Cette notion nous emprisonne. La tradition, au fond c’est l’histoire officielle. La tradition, elle est écrite, elle n’est pas mouvante, elle est figée, elle est folklorique. Elle n’est pas un outil avec lequel on peut travailler. La tradition, elle est archéologique, elle n’est pas architecturale.
Quand il s’est agi d’imaginer le stade de Benslimane, on a voulu trouver une intersection entre les cultures
« La culture, par contre, c’est quelque chose de mouvant, d’organique, de contradictoire, de sale, de pluriel, de protéiforme. Et c’est cette conversation-là que je veux engager avec vous aujourd’hui.
« Quand il s’est agi d’imaginer le stade de Benslimane, on a voulu trouver une intersection. Tous les stades du monde se ressemblent. Vous prenez une canette de Coca, vous l’écrasez et ça ressemble à un stade. En essayant d’imaginer quelque chose qui ne pourrait être qu’ici et nulle part ailleurs.
Le Moussem marocain. Extrait de la présentation de Tarik Oualalou.
« On a essayé de trouver une notion qui est celle de la congrégation. Celle qui, au Maroc, appelle les gens entre eux à se réunir de façon temporaire. La notion du Moussem, elle est incroyablement belle. C’est souvent dans un territoire rural, au milieu de nulle part, des gens qui se retrouvent dans une période courte avec la notion de la fête, de la festivité. Et au fond, un match de football, ce n’est que ça.
« Et il y a tellement peu de moments dans le monde qui sont des moments de pur bonheur, qu’on a voulu construire autour de cette de cette idée du Moussem qui est une idée de structures temporaires qui s’appuient sur cette idée de la tente. La tente, elle s’installe dans un lieu, elle peut se déplacer, se remettre. C’est une figure presque proto-architecturale. Elle existe avant le bâtiment.
Extrait de la présentation de Tarik Oualalou
« Mais c’est surtout tout ce qu’il y a autour. La tente, c’est un petit lieu dans un grand territoire. Ce que vous voyez ici, c’est le grand territoire dans lequel le stade va s’installer. Et ce qui nous importait, ce n’est pas de faire un bâtiment ni un monument mais de faire un lieu qui soit un grand lieu public qui serve tout le temps. Un stade de football, c’est utilisé de temps en temps. Et le reste du temps, c’est pas utilisé. Et donc pour nous, il fallait qu’on imagine à quoi ça pouvait servir. À d’autres espaces de sport, des espaces de jeux pour les enfants, des parcours santé, un endroit pour faire le marché. Un endroit qui s’ouvre à sa communauté. Et de l’installer dans un rapport à la nature dont je parlerai tout à l’heure.
Extrait de la présentation de Tarik Oualalou.
« Le stade de Benslimane, le Grand Stade Hassan II, il a été décidé d’en faire le plus grand stade du monde. Un stade, c’est déjà une grande chose. Mais alors, une très, très grande chose devient un objet un petit peu maladroit. Donc plutôt que de le rendre plus petit, on l’a rendu beaucoup, beaucoup plus grand. La tente qui couvre le stade, au fond, prend un territoire beaucoup plus large et devient un espace protecteur de la nature. Utiliser la notion de la tente — j’utilise le terme « notion » plutôt qu’autre chose parce que ce n’est pas une image.
L’idée, la notion de tente est dans le Grand Stade Hassan II. Ici, exemples réels de tentes au Maroc et dans le monde. Extrait de la présentation de Tarik Oualalou.
Ce qu’on a construit pour le Grand Stade Hassan II, ce n’est pas une tente qui existe déjà. C’est l’idée d’une tente
« La tente, elle est intimement marocaine. Mais elle est complètement universelle. La tente, elle existe en Mongolie, c’est la yourte, elle existe chez les Amérindiens, c’est le tipi, elle existe partout en Afrique. C’est une forme universelle. Et ce qu’on a construit pour le Grand Stade Hassan II, ce n’est pas une tente qui existe déjà. C’est l’idée d’une tente. C’est l’idée d’une notion. Et ce qui nous intéressait, c’est de proposer un lieu où on arrivait à proposer ce qui est intimement une part de notre ADN qui est l’hospitalité.
« Alors, c’est très intangible mais on est dans un moment de telle contraction de nos civilisations où vous allez en Europe, vous allez aux États-Unis. Partout, on rejette l’autre. Peut-être le Maroc est un des derniers lieux où le rapport à l’autre est quelque chose qui nous plaît, qui nous enrichit et qu’on veut mettre en avant.
Accueillir la Coupe du monde de football 2030, c’est montrer au monde comment on sait accueillir
« Accueillir la Coupe du monde de football 2030, c’est montrer au monde comment on sait accueillir. Et ce n’est pas une phrase publicitaire de l’office du tourisme. C’est, en fait, vraiment vrai. Et il faut que ça continue à être vrai. Et pour que ça le soit, il faut l’incarner, il faut lui donner des formes.
« Et l’idée de cette tente permettrait à la fois de dialoguer avec la culture qui est intimement marocaine mais aussi que les gens, par familiarité, s’y retrouvent. Parce que l’Américain qui va venir, le Japonais qui va venir, l’Européen qui va venir va s’y retrouver. Et ce qui nous importe quand on fabrique un projet architectural, ce n’est pas de se montrer tel qu’on est, différent. Mais c’est de montrer les intersections qu’on a avec les autres cultures. Leur donner des points d’entrée. Des moments de conversation avec nous.
Extrait de la présentation de Tarik Oualalou.
« Ce moment de conversation, il commence d’abord dehors. Un match de football, c’est avant, pendant et après. Et c’est tous les lieux de l’avant, du pendant et de l’après qui nous ont intéressés.
Extrait de la présentation.
« C’est des lieux où on a voulu proposer un nouveau rapport à l’extérieur. Quand on construit un stade dans la forêt de Benslimane, on fait d’abord ça avec douceur dans la nature. Mais quand on installe une très, très grande chose, c’est compliqué de le faire avec douceur.
« Donc la nature, on doit travailler avec elle, on doit aussi la reconstruire et on doit imaginer le projet architectural comme quelque chose qui protège, pas quelque chose qui détruit. Et cette notion de reconstruire des climats, au fond, elle est incroyablement nécessaire.
Aujourd’hui, on n’a plus le droit d’imaginer des bâtiments qui sont des carapaces
« En 2025, on n’a plus le droit d’imaginer des bâtiments qui sont des carapaces. L’histoire de l’architecture depuis la grotte jusqu’à aujourd’hui, c’est une histoire de mise à distance. C’est une histoire de protection. La nature est quelque chose qu’on doit ordonner et dont on doit se protéger. Sauf qu’en faisant ça, on l’a ruinée. On vit aujourd’hui la sixième grande extinction de cette planète. La moitié de ce qui vivait il y a cent ans ne vit plus. Et l’architecture doit d’abord témoigner pour la vie plus que d’être dans le confort des humains. Et pour ça, elle ne peut plus se fermer à la nature, elle doit devenir une membrane, une respiration. Et ça, ça existe chez nous.
Agir sur les climats dans les ruelles des médinas. Extrait de la présentation.
« Quand vous vous baladez dans une petite ruelle, derb, de la médina kadîma de Marrakech ou à Rabat ou à Fès, il peut faire 45 °C dehors. Quand vous êtes à l’intérieur de cette petite rue, il fait 15 °C de moins. Le vent circule, le rapport au corps change, on commence à se toucher autrement.
« La manière dont on peut fabriquer le climat change notre rapport à notre corps. À l’organisation de nos tribus. Et à la fin, dans notre rapport à la nature qui n’est plus quelque chose qui doit nous faire peur. Et ce rapport, il existe dans cet espace qui est une immense ombrière puisque, au fond, le stade, c’est un bâtiment.
Extrait de la présentation.
« Et au lieu d’être fermé, il est couvert par un immense territoire dont on pourrait considérer qu’on n’en a pas besoin. Mais qui est le lieu des oiseaux, des insectes, des animaux, des enfants, des marchés. Et c’est un lieu qui est protégé un peu de la pluie, un peu de la température. Mais il pleut quand même un petit peu. Et il fait chaud quand même un petit peu.
« C’est un lieu où l’interaction est encore indéterminée. On ne dit pas aux gens « faites ça ici ». D’ailleurs, ça ne marche jamais au Maroc. Les gens ne font jamais ce que vous voulez là où vous voulez qu’ils le fassent. Et donc l’important pour nous, c’est de donner une cimaise à l’activité humaine.
Extrait de la présentation.
« Ces lieux, ils sont dedans, ils sont dehors, ils sont minéraux, ils sont végétaux, ils sont habités, ils sont sanctuarisés, ils sont protégés et surtout ils sont changeants. Ils sont mutables.
Extrait de la présentation.
« Ce sont des lieux qui sont suspendus, qui sont enterrés, qui sont sur le sol et qui permettent que l’ensemble de ce volume puisse vivre.
« Je parle de volume avec une certaine gourmandise parce que quand on construit, on utilise beaucoup de masse. Des grandes masses. Quand on est dans un bâtiment comme ça, c’est des centaines de milliers de tonnes de matière qu’on utilise. Quand on construit avec des structures tendues, c’est d’une très, très, très grande légèreté. C’est la manière la plus efficace avec très peu de matière de fermer un très, très grand volume. Et cette légèreté-là, elle nous importe.
Quand on construit un bâtiment, on construit un univers
« La troisième notion que je voulais partager avec vous, c’est celle d’un imaginaire géographique. Parce qu’un bâtiment, c’est une toute petite partie du monde. Mais c’est un monde en tant que tel. Et cette idée est incroyablement importante pour moi. Quand on construit un bâtiment, on construit un univers. Et un univers, c’est une géographie. C’est une place dans le territoire qui se vit de très loin. Qui se vit de plus en plus proche. Qui se vit de dedans. Qui doit presque changer d’échelle.
Extrait de la présentation.
« Quand on le regarde, on ne doit pas savoir si c’est grand, si c’est petit. Il doit très vite retrouver sa place. Mais ça, ce sont des images. Et après, on doit travailler très, très dur à leur donner une incarnation réelle. Et c’est tout le travail qui a été fait durant cette dernière année. Et je dois dire qu’il a été fait avec le sentiment de participer à une aventure fabuleuse. Et ça, c’est assez génial parce qu’on n’a pas ça tout le temps. Et dans tout ce qui se passe autour de la Coupe du monde, il y a un sentiment d’appropriation qui est absolument fabuleux.
Extrait de la présentation.
« Je vais pas entrer dans des choses trop techniques, mais il y a une idée vraiment intéressante. N’importe quelle structure, pour qu’elle soit stable, quand c’est une structure tendue, elle doit avoir une double courbure pour qu’elle soit rigide. Or, quand on a dessiné la tente, elle est dessinée de façon très ventrue comme un voilage. La double courbure lui donne une forme presque de mur.
Extrait de la présentation.
« Et ici, il y a une idée qui a été développée, que je trouve délicieuse, c’est au fond que la forme ne soit pas donnée par une seule membrane mais par deux membranes. Une qui a une courbure complètement négative, celle qu’on voit de l’extérieur. Et une grande membrane qui est sous la tente, qui la rigidifie. Qui est une espèce de voûte céleste qui vient la mettre en tension par en dessous. Et cette intersection ou cet interstice entre deux mailles qui permet presque à deux objets de dialoguer entre eux, permet un monde du dehors et un monde du dedans.
« Le monde du dehors c’est cette figure géographique. Le monde du dedans, c’est ce grand univers qui est vraiment une espèce de voûte céleste qui, quand on regarde le ciel, vient tenir le territoire. Et j’ai pour habitude de dire que l’architecture est la relation que les hommes créent entre le sol et le ciel. On peut presque regarder chaque acte architectural en regardant son sol et en regardant son profil. Et ce qui se passe entre les deux, est au fond relativement peu important. Mais pour arriver à faire ça, il y a un très grand travail de maîtrise de géométrie, de modélisation. J’utilise tous ces mots pour que les scientifiques qui sont dans la salle ne nous regardent pas souvent comme les cousins débiles des semaines de la science qui nous arrivent souvent.
Il y a un travail où la technologie est utile, mais elle n’est pas déterminante
« Mais il y a un travail où la technologie est utile mais elle n’est pas déterminante. C’est un élément qui nous permet d’aller plus vite, d’aller plus loin, d’avoir une meilleure maîtrise mais en aucun cas, c’est un objectif en tant que tel.
Un objet d’une très grande simplicité, mais aussi d’une très grande complexité
Extrait de la présentation.
« La tente est elle-même faite non pas d’un voile mais de grands éléments horizontaux qui sont espacés entre eux et qui permettront de faire passer le climat. Elle tient sur 36 mâts. C’est rien du tout pour quelque chose qui fait 500 m de diamètre. Qui est immense. Chaque mât que vous voyez là tient le poids d’une Tour Eiffel. À peu près 10.000 t. Donc c’est une chose très légère qui tient sur des éléments très ponctuels. Et c’est cet effet d’étonnement presque enfantin qui est pour moi un des plaisirs architecturaux les plus importants. Vous rentrez dans une église gothique, vous ne savez pas comment ça tient. Et ce presque moment de fragilité, presque d’inquiétude nous redonne cet effet de surprise enfantine qui est pour moi un des déclencheurs de l’émotion architecturale les plus extraordinaires. Et donc, un objet d’une très grande simplicité, mais aussi d’une très grande complexité. Et tout le travail, c’est d’arriver à cette complexité.
« Je passe un film très rapidement qui est celui qui a été présenté au concours qui essaie de raconter le rapport entre Casablanca et ce territoire-là parce que c’est bien sûr le stade de la finale de la Coupe du monde, on l’espère. Mais c’est aussi le stade de deux grands clubs. Deux grands clubs historiques de la grande ville du football au Maroc. C’est le stade du Raja et du Wydad qui ça sera leur nouvelle maison. Et on a construit ce bâtiment d’abord pour eux, pour que cette appropriation puisse se faire. Pour que dans tous les lieux intermédiaires, quelque chose qui est pensé comme des questions sécuritaires, problématiques, dangereux pour la ville; ces moments de congrégation deviennent tout d’un coup des moments de fête, de plaisir, de partage et une projection pour le monde parce qu’aujourd’hui, nous sommes capables de le faire. Ça, nous le savions. Mais nous ne croyions pas complètement.
Le Maroc est un immense lieu d’invention. Un immense lieu d’expérimentation. Peut-être un des grands théâtres où l’humanité peut inventer sa place sur cette Terre au XXIe siècle
« Et pour moi, un projet comme celui-là c’est une manière de collectivement commencer à croire à ce que l’on sait déjà, que le Maroc est un immense lieu d’invention. Un immense lieu d’expérimentation. Peut-être un des grands théâtres où l’humanité peut inventer sa place sur cette Terre au XXIe siècle. Peut-être qu’on doit encore passer un peu de temps à se nettoyer, finir de se décoloniser de certains carcans, de certaines images qu’on a du mal à laisser partir. Et il faut le faire avec douceur, avec gentillesse mais aussi avec une certaine autorité qui se construit aussi dans des lieux comme cette université.
« Ce qui est important pour moi, c’est de dire non seulement on peut le faire mais que c’est un travail absolument collectif ».
[Tarik Oualalou décrit alors un cheminement expérimental, un retour d’expérience qui a permis d’arriver à cette œuvre en devenir qu’est le Grand Stade Hassan II].
« […] la terre était enfermée dans une perception vernaculaire, folklorique. On veut la sortir, l’injecter dans le monde contemporain. On a ensuite travaillé sur un bâtiment un peu plus grand en inventant l’idée d’un bloc de terre préfabriqué. Mais on a pu le faire sur une chose expérimentale et temporaire, ici à Doha (Qatar). Et en prenant ce travail d’expérimentation, on a commencé, grâce aux universités, grâce aux jeunes ingénieurs à mettre en place un matériau qui nous appartient; que l’on sait utiliser; qu’on peut d’autorité proposer. Et qui n’existait pas avant mais qui est, au fond, rien de plus que de faire un peu de cuisine. C’est un peu d’eau, un peu de terre, 2 grammes de ciment, un peu de chaux. Mais ce travail -là de mise au point, cette invention par la matière, par l’itération, c’est quelque chose dont les architectes n’ont pas besoin et pour vous, dans cette école, vous en avez l’habitude.
« Et comme vous avez un département d’architecture, je prends mon bâton de pèlerin pour vous dire que le plus important pour un département d’architecture dans une école comme celle-ci, c’est d’apprendre à expérimenter. De réapprendre à expérimenter plutôt qu’à simplement assembler ce qui existe déjà. Alors, on ne peut pas le faire sur tout et on ne peut pas le faire à grande échelle. Et on le fait de façon incrémentale sur de petits sujets. On le fait sur la fixation sur un projet, on le fait sur la dimension sur l’autre, on le fait sur le mélange sur l’autre. Et au fur et à mesure, on construit une compréhension de la matière. On en développe un rapport à sa plasticité à ses possibilités plastiques.
« Et ce qui nous a permis ensuite de faire le bâtiment permanent de l’Expo Universelle à Dubaï qui est le plus haut bâtiment en terre jamais construit. Qui est entièrement structurel, qui se tient. Qui parle du Maroc non pas parce qu’on fait des arcades, des tuiles vertes vernissées, qu’on met des motifs de zellige dessus. Ça, c’est le folklore. Il parle du Maroc par sa matérialité. Par ses jardins suspendus, parce que c’est un bâtiment qui est une ville, parce que c’est un bâtiment qui est organisé autour d’un patio, parce que c’est un bâtiment que l’on vit à travers une grande rue qui est une rampe que l’on traverse. Et on n’a pas besoin de donner une image. On a besoin de faire vivre une expérience. Et quand je disais tout à l’heure, « il faut se décoloniser un peu plus, il faut se décomplexer« , c’est de considérer qu’on n’a plus besoin de se montrer mais d’inviter les gens.
« Avant de faire le stade, et je vais terminer sur ça, avant de faire cette immense structure tendue, on en a fait une toute petite de 500 m² sur le parvis de l’Institut du Monde Arabe. C’est la première structure tendue qu’on invente. C’est pas l’imitation d’une tente existante. On utilise une structure, on invente une topographie, on utilise un matériau, ici le flij, la laine de chameau qui est tissée dans le désert marocain [Le vélum de la tente noire est obtenu par l’assemblage les bandes tissées, flij, à partir de poils de chèvres et de dromadaires]. Et on commence à mettre en contrôle ces dispositifs. Ça, on continue à développer cette expérimentation à une échelle un petit peu plus grande pour le village de la COP22 à Marrakech où on fait une canopée plus grande, plus complexe qu’on continue à développer quelques années plus tard sur l’installation pour le village du FMI et de la Banque Mondiale et qui nous permet ensuite, quand on propose de faire quelque chose d’aussi grand, d’aussi fou, qui n’a jamais été fait avant, de dire « on sait le faire. » On sait le faire parce qu’on l’a déjà fait de façon incrémentale. Cette autorité-là qui doit venir de la maîtrise d’œuvre, elle se construit, elle ne se décrète pas ».
Vidéo de Tarik Oualalou (à partir de 3:30:00)
Métiers de l’immobilier. Devenir architecte au Maroc, mode d’emploi
« La construction, c’est fait pour tenir, l’architecture, c’est fait pour émouvoir », disait l’architecte et urbaniste Le Corbusier. Cette citation résume la complexité du métier, car l’architecte est avant tout un artiste et un créatif qui dessine les lieux de vie.
Dans sa définition, le métier d’architecte consiste à concevoir les plans, à obtenir les autorisations et à réaliser le suivi de la réalisation des bâtiments en respectant les besoins de ses clients et la réglementation en vigueur. L’architecture, dans sa globalité, se distingue des autres formes d’expression artistique par sa capacité à s’imposer dans l’espace public tout en restant visible à travers les siècles, composant le patrimoine et l’héritage culturel d’une zone géographique.
Comment devient-on architecte au Maroc ?
Après le baccalauréat, il faut réussir le concours pour intégrer une école d’architecture. S’ensuivent 6 ans d’études et un stage professionnel obligatoire avec la soutenance d’un projet de fin d’études (PFE). Les diplômés sont architectes d’État et, pour exercer, ils doivent s’inscrire au Conseil national de l’ordre des architectes. Au Maroc, il y a environ 3.000 architectes qui y sont inscrits.
La célèbre architecte Zaha Hadid, qui est à l’origine du Grand Théâtre de Rabat – une de ses dernières œuvres avant de décéder en 2016 – confiait dans son livre 101 petits secrets d’architecture que « la plupart des architectes n’atteignent pas leur vitesse de croisière professionnelle avant l’âge de cinquante ans ! Un architecte doit être compétent en histoire, en art, en sociologie, en physique, en psychologie, en science des matériaux, en symbolisme, en processus politique et dans bien d’autres domaines. Il doit également réaliser des bâtiments qui respectent les réglementations, résistent aux intempéries et aux tremblements de terre, soient pourvus d’ascenseurs et de systèmes techniques en état de marche, et répondent aux besoins fonctionnels et affectifs complexes de leurs usagers ».
Et de souligner : « Il n’y a peut-être aucune autre profession qui exige d’intégrer un si vaste champ de connaissances. Apprendre à intégrer cette multiplicité d’aspects en un tout cohérent demande du temps, et suppose beaucoup d’essais et d’erreurs ».
Être architecte, en quoi cela consiste exactement ?
En plus du volet esthétique et artistique, l’architecte doit disposer de compétences techniques pour comprendre les enjeux du chantier, mais aussi de qualités relationnelles pour gérer le volet administratif des autorisations auprès des autorités. Ces missions sont diverses. Il doit concevoir des projets où il prend en compte les besoins de ses clients pour élaborer les plans, tout en intégrant l’esthétique, l’ergonomie et la meilleure fonctionnalité possible des espaces. Il doit aussi prendre en compte les besoins d’exploitation future et l’usage prévu des lieux.
L’architecte gère les études urbanistiques, techniques et réglementaires. Il part de la réglementation en vigueur et des caractéristiques du terrain pour intégrer toutes ces contraintes dans le projet et optimiser sa constructibilité. Il doit coordonner le projet avec des intervenants techniques (bureaux d’études, entrepreneurs, etc.) et gérer les autorisations (telles que le permis de construire, le permis d’habiter). C’est à l’architecte de préparer les plans à déposer pour obtenir les papiers nécessaires après consultation des administrations concernées.
Il se rend régulièrement sur le chantier pour vérifier que la construction est conforme aux autorisations délivrées et aux normes. Il est parfois possible de recourir à un décorateur d’intérieur en complément de l’architecte, qui va se concentrer sur les espaces intérieurs du bâtiment, travailler sur les lots architecturaux et proposer un design et un aménagement intérieur des espaces.
La 2e édition des Young Moroccan Architecture Awards met à l’honneur 19 talents émergents de l’architecture marocaine
Organisée sous l’égide du ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’urbanisme, de l’habitat et de la politique de la ville, cet évènement a mis en lumière l’innovation et l’excellence de la jeune génération d’architectes marocains.
Les YMAA, organisés par le groupe Archimedia, ont décerné 16 prix aux projets « exceptionnels » et 3 distinctions « spéciales », célébrant ainsi la créativité des architectes de moins de 45 ans. Ces récompenses couvrent des catégories variées, allant de l’architecture résidentielle à l’aménagement intérieur, en passant par l’architecture commerciale.
Le jury de cette 2e édition des YMAA était présidé par l’architecte Mohamed Fikri Benabdallah.
Les YMAA « offrent une plateforme d’expression aux jeunes architectes, leur permettant de se faire connaître et de contribuer à l’amélioration de la qualité de l’architecture au Maroc », a déclaré Fatim Zahra Akalay, cofondatrice des YMAA et directrice du groupe Archimedia. Selon elle, les YMAA visent également à promouvoir une amélioration constante de la pratique architecturale.
De son côté, Mohamed Fikri Benabdallah s’est félicité « du bon niveau de créativité et d’innovation des projets présentés cette année », ajoutant que les YMAA s’inscrivent dans un contexte où la pratique de l’architecture au Maroc fait face à des défis croissants.
Parmi les lauréats figurait notamment Anas Koubaiti, qui a remporté à la fois le Prix spécial Zévaco et le prix du Bâtiment de l’année. Trois distinctions spéciales ont également été attribuées, dont le Coup de cœur du public, décerné à Yassine Benkirane et le Prix Fouad Akalay, décerné à Merouane Oussama Zouaoui, et le prix du Bâtiment de l’année qui revient à Anas Koubaiti.
Les lauréats de la 2e édition des YMAA
Prix Spécial Zévaco : Anas Koubaiti, Ribat Bioclimatique
Loisir et tourisme : AGA Studio, Centre socio-culturel
Santé et bien-être : Mohamed Yahya El Alj, Clinique Les Tulipes, Casablanca
Immobilier résidentiel individuel : All IN CONCEPT (Sakina Belkasmi & Ahmed Amine Khiyati), Villégiature « L’Hermitage », El Menzeh
Rénovation et réhabilitation : Rida Hbibi, Foundouk Kabbaj, Marrakech
Retail et architecture commerciale : Younes Diouri, Ovillage Shopping, Casablanca
Maison individuelle : Younes Diouri, Villa ID, Tanger
Première œuvre : Tariq Boujida, Villa E/N, Marrakech
Enseignement : Zineb Ajebbar, Lycée français international, Benguerir
Immeuble de bureau : Adil Sadik et Camélia Dendane, Conseil de la concurrence, Rabat
Architecte designer de l’année : M’Hammad Muffak, Booket
Meilleur PFE féminin : Rim Moussaoui, Vers un nouveau modèle d’éco-quartier adapté au contexte marocain
Meilleur PFE masculin : Othmane Boudlal, Rendre le littoral
Intelligence artificielle : l’urbanisme et la construction, ces secteurs marocains en retard
Dans le cadre de notre série d’articles consacrés à l’intelligence artificielle et son impact sur les secteurs, nous nous focaliserons dans cet article sur l’intégration de l’IA dans la construction et l’urbanisme. Au Maroc, l’intelligence artificielle n’a toujours pas fait son entrée dans ces secteurs, explique à Médias24, Khalil Morad El Ghilali, architecte et enseignant à l’Université euro-méditerranéenne de Fès.
« Nous sommes encore au stade du Building Information Modeling (BIM), un procédé collaboratif d’organisation du domaine de la construction qui permet de voir, en temps réel, comment la construction avance sur des logiciels dédiés. Mais ce n’est pas de l’intelligence artificielle », précise-t-il.
Une mauvaise structure organisationnelle et des procédés d’application défaillants
Pourquoi l’IA n’a-t-elle toujours pas fait son entrée au Maroc dans ces secteurs-là ? « Tout simplement parce que les procédés d’application réels sur terrain font défaut. Nous avons encore beaucoup de retard quand il s’agit d’organisation, que ce soit l’organisation du chantier, l’organisation des entreprises ou l’organisation même des architectes et des bureaux d’études. Il y a encore beaucoup de travail à accomplir pour atteindre le degré de structure que certaines entreprises internationales arrivent à asseoir. À cela s’ajoute également la très faible culture numérique au Maroc », nous répond Khalil Morad El Ghilali.
Pourtant, à l’échelle internationale, l’IA est très exploitée dans le domaine de la construction. « L’IA est utilisée pour développer des images de synthèse pour permettre d’avoir les rendus les plus réalistes. L’IA, à l’échelle internationale, est également développée de façon un peu plus académique, notamment en ce qui concerne la partie conception et conceptualisation des espaces. Il existe ainsi tout un volet consacré à la phase d’idéation du projet qui utilise l’intelligence artificielle, que ce soit au niveau de la préconception des esquisses ou de la proposition rapide des perceptions du projet », précise notre interlocuteur.
Quel impact sur les métiers ?
Comment l’intelligence artificielle finira-t-elle par impacter les métiers liés à ces secteurs ? « Il y a souvent cette fascination face à un nouvel outil. Quand il émerge, nous avons tendance à croire que celui-ci va complètement modifier, voire effacer des pratiques. Certes, certains métiers seront complètement impactés par l’intelligence artificielle. Et comme pour tous les outils, cela dépend du degré de maîtrise et de comment nous pourrons réellement les utiliser en notre faveur. Mais avec des métiers comme l’architecture, le rapport à la main, à l’esquisse et à la matière reste irremplaçable », souligne Khalil Morad El Ghilali.
« Peut-être que dans un avenir lointain, une nouvelle ère d’architecture pourra émerger. L’intelligence artificielle pourrait potentiellement prendre son essor dans la partie architecture spatiale. L’IA peut servir d’outil intéressant pour faire des recoupements de sujets très complexes sur proposition. Mais cela dépend encore une fois de la fiabilité de ces outils et du degré de développement qu’ils pourront atteindre », conclut notre interlocuteur.
L’architecte marocaine Salima Naji reçoit la Grande Médaille d’Or de l’Académie d’architecture française
La Grande Médaille d’Or revient cette année à Salima Naji dont « l’œuvre magnifique illustre avec talent et responsabilité cette capacité d’insertion de l’architecture dans le respect du lieu », a annoncé la présidente de l’Académie, lors de la cérémonie de remise des prix.
Catherine Jacquot a salué le travail de cette spécialiste et promotrice des réalisations en terre et autres matériaux marocains traditionnels qui reflètent la richesse d’un patrimoine avec les ressources en matériaux et en savoir-faire.
De son côté, la présidente du jury des prix et récompenses, Sophie Berthelier, a souligné que la plus haute distinction de l’Académie d’architecture récompense cette année « une architecte anthropologue qui mêle dans son histoire combative l’histoire, le passé et le futur ».
Présentant son travail, l’architecte Martin Robain, membre du jury, a souligné que l’architecte marocaine inscrit sa démarche dans « une dimension humaine, participative et d’un constant apprentissage sur le chantier ».
Il cite quelques mots qui reviennent en récurrence dans les écrits ou conférences de la lauréate pour illustrer sa pensée : « ethnique », « préservation pas conservation », « non à l’ostentatoire », « attachement au lieu », « la modernité questionne », « le commun collectif », « surfaces et espaces partagés », « réemploi », « pierre », « terre », « amélioration », « agir en réparant », « convivialité », « beauté du cadre de vie », « le beau n’est pas l’apanage des élites ».
À ses yeux, défendre une architecture du bien commun signifie « interroger le bâtiment, mais aussi les conditions de son édification, les pratiques spatiales, l’usage social, l’attachement au lieu ».
Il retient aussi que Salima Naji « réinvestit et perfectionne les techniques vernaculaires pour créer une architecture contemporaine en mesure de proposer un développement soutenable appuyé sur les humains », tout en pratiquant « une fine connaissance des territoires, en direction de projets d’utilité sociale afin de réduire l’impact destructeur de l’architecture en béton armé ».
Pierre, terre et style tataoui
L’architecte marocaine a tenu à remercier à cette occasion l’Académie d’architecture et les membres du jury pour ce prix qui illustre la confiance des ses pairs en la qualité de son travail, qu’elle présente comme relevant d’ »une architecture intemporelle ».
Pour celle qui place la question de la territorialité et de la soutenabilité au cœur de ses préoccupations en tant qu’architecte, cette consécration intervient après une série de visites effectuées par les membres de la commission des prix et récompenses de l’Académie d’architecture à ses chantiers au Maroc, où ils ont pu mesurer sa démarche globale tendant « à sauver un corps de techniques ».
« Ils étaient extrêmement sensibles au fait que je travaille sur des techniques dites vernaculaires, ancrées dans des territoires avec des maîtres artisans », a précisé l’architecte marocaine qui travaille la pierre, la terre et le style tataoui, depuis vingt ans.
Installée à Tiznit depuis 2008, Salima Naji a fait ses études d’architecture à Paris. Elle y a également décroché un doctorat en anthropologie sociale avant de suivre une formation de troisième cycle en esthétique, arts et technologies de l’image, puis en philosophie de l’art.
Elle a publié de nombreux livres dont, récemment, Architecture du bien commun, pour une éthique de la conservation.
Dans le Marrakech extra-muros d’Amine Kabbaj. Troisième escale : le site historique de Tinmel
La vallée du Nfis, dans le Haut Atlas au sud de Marrakech, est une vallée montagneuse typique avec des canyons et des couloirs étroits entre des pentes abruptes. Les sommets environnants sont parmi les plus hauts de la chaîne. Le torrent coule au fond de la vallée et, en été, il fait office de route, bien que difficilement carrossable. En hiver et au printemps, la vallée devient impraticable, et le seul sentier menant à Tinmel est étroit et escarpé, accessible avec difficulté même pour les bêtes de somme.
Les historiens arabes ont mentionné sept tribus dans cette région, notamment les Hargha, les Hintata, les gens de Tinmel, les Gadmiwa, les Ganfisa, les Ourika et les Hazarga. Toutes appartiennent au grand rameau berbère des Masmouda. Cependant, les deux dernières tribus sont incertaines et pourraient être remplacées par les Sanhaja (Zanaga) et les Haskodra.
C’est dans ce pays que naquit Ibn Toumert à la fin du XXIe siècle, dans un lieu appelé Giliz, qui pourrait être son village natal. Ibn Toumert a plusieurs généalogies, dont certaines en font un descendant du Prophète, une assertion logique pour quelqu’un qui s’est proclamé Mahdi.
Impact et héritage de l’islam à Tinmel
L’impact de l’islam, introduit par Ibn Toumert, a transformé cette région montagneuse en centre religieux et politique. Ibn Toumert, en tant que Mahdi, a prêché un retour à un islam pur et strict, gagnant rapidement des adeptes parmi les tribus locales. Tinmel est devenu la base du mouvement almohade, avec une forte organisation militaire et religieuse. Après la mort d’Ibn Toumert, son disciple Abd al-Mu’min a poursuivi son œuvre, unifiant le Maghreb et l’Andalousie sous le règne almohade, faisant de Tinmel un lieu historique de grande importance.
L’architecte, Mohamed Amine Kabbaj
Déclin et renouveau
Après la chute de la dynastie almohade, Tinmel a perdu de son importance et est tombé en ruine. Cependant, les efforts de restauration ont permis de préserver certains vestiges architecturaux, témoins de l’époque glorieuse de la ville. Les campagnes de fouilles archéologiques ont révélé des éléments importants de la culture matérielle almohade, contribuant à une meilleure compréhension de cette période historique.
Architecture et décorations
L’architecture de Tinmel, particulièrement sa mosquée, est un exemple frappant du style almohade. La mosquée de Tinmel, construite vers 1153, présente une architecture sobre mais élégante, avec des arcs en ogive et des décorations en stuc. Les murs de la mosquée sont ornés de motifs géométriques complexes et de calligraphies arabes, reflétant l’art raffiné de l’époque.
Plan de la mosquée.
Photo datant d’avant la restauration des années 1990.
Les minarets et les coupoles illustrent la maîtrise technique des artisans almohades. Les éléments en bois sculpté et les mosaïques ajoutent une touche de sophistication, tandis que l’utilisation de matériaux locaux, comme la pierre et le pisé, démontre une adaptation intelligente aux conditions environnementales.
Malgré son déclin, Tinmel reste un symbole puissant de l’histoire islamique au Maghreb. Le mouvement almohade, initié par Ibn Toumert et consolidé par Abd al-Mu’min, a laissé une empreinte durable sur la région. La préservation et la restauration de ses vestiges architecturaux continuent de rappeler l’importance historique de cette petite ville montagnarde, autrefois cœur battant d’un empire. L’architecture et les décorations de Tinmel, notamment sa mosquée, témoignent de l’élégance et de la sophistication de l’art almohade, contribuant ainsi à la richesse du patrimoine culturel marocain.
J’ai visité la mosquée de Tinmel quatre fois après le séisme de septembre 2023.
Lors de ma première visite, j’ai été choqué par l’ampleur des dégâts causés par le tremblement de terre qui a réduit la mosquée en ruine, avec seulement trois murs partiellement debout, dont l’un abritait le mihrab sous les décombres du dôme principal, appuyé sur le minaret menaçant de s’effondrer complètement.
Lors de mes dernières visites en décembre 2023, puis mai et juillet 2024, j’ai constaté que le site avait été débarrassé des débris, mais que quelques arcs, couloirs et un plafond suspendu étaient les seuls vestiges visibles, ainsi que le mihrab qui était presque intact. Le minaret avait été renforcé pour éviter son effondrement, comme tous les murs restants de la mosquée, avec des supports en bois. Les restes originaux des coupoles et des plafonds en plâtre avaient été soigneusement arrangés de manière à permettre la restauration des inscriptions.
Vue intérieure
Renforcements extérieurs
Le dilemme actuel concerne la décision à prendre : reconstruire la mosquée ou la laisser dans son état actuel.
Je propose de préserver Tinmel en tant que symbole et de laisser ses ruines témoigner de la grandeur de la dynastie almohade dans l’histoire du Maroc. Je suggère que le site et les zones environnantes puissent devenir un musée vivant, inspirant, pour retracer l’épopée des Almohades, au lieu d’être simplement une attraction touristique.
Il faut mettre en avant l’importance de présenter d’autres réalisations architecturales almohades, telles que la construction des mariistans (hôpitaux) et des mosquées comme la Koutoubia et la mosquée Hassan à Rabat, ainsi que plusieurs autres monuments architecturaux dans les régions de la péninsule ibérique, soulignant le rôle des Almohades dans la transformation de Rabat en capitale atlantique du Maroc.
En suivant les principes de la Charte d’Athènes qui régissent la restauration des monuments historiques, l’intervention doit être limitée et claire.
Renforcement du minaret qui menace ruine.
La mosquée a été restaurée trois fois et reconstruite récemment à l’identique, mais la force de la nature a refusé de la laisser en paix. Il faut se demander si cela pourrait être « un signe », que la reconstruction de la mosquée ne devrait pas être une priorité.
La leçon à tirer de Tinmel est de préserver son histoire plutôt que de la reconstruire. Reconstruire la mosquée risquerait de priver ce monument de son riche passé historique almohade.
Vue du village autour de la Mosquée qui mérite une restructuration complète et devenir un site historique de premier ordre.
Vue du village autour de la Mosquée qui mérite une restructuration complète et devenir un site historique de premier ordre.
Sanctuaires et forteresses almohades, par Henri Basset et Henri Terrasse, illustrations de Jean Hainaut, Hespéris Vol. IV, 1924
Tinmel, l’épopée almohade, Fondation ONA, 1992
Le Casablanca improbable de… Karim Rouissi (2/2)
Une visite mémorable de la capitale économique passe nécessairement par une balade dans ses ruelles les plus historiques, un trésor urbanistique dont la charge patrimoniale est gravée dans le marbre, parfois littéralement. Alors, quand on qualifie Casablanca de « laboratoire architectural » du XXe siècle, cela ne vaut pas seulement pour les célèbres immeubles et bâtiments du centre ville, mais bien au-delà, en allant même parfois chercher du côté du périphérique. Ce postulat, Karim Rouissi nous le prouve encore, dans cette suite de sa visite guidée du « hors-piste » de la capitale économique. Une balade, donc, avec notre guide, fin connaisseur des pierres et poutres des immeubles haut perchés de Casablanca, ville qui certes n’a pas son « Jamâa Lefnaa », la place mythique de Marrakech, mais dont l’authentique patrimoine est à chercher plutôt dans un kaléidoscope de lieux et de ruelles. Rappelons, d’ailleurs, que des circuits touristiques pour découvrir ou redécouvrir ce patrimoine architectural sont régulièrement organisés par l’association Casamémoire, qui œuvre justement pour sa promotion et sa sauvegarde.
Après la Cosuma et les immeubles Sémiramis et Nid d’abeilles, deux projets architecturaux emblématiques du protectorat français, l’architecte nous fait découvrir les autres bâtiments ayant marqué l’histoire urbanistique de la capitale économique, et non des moindres. En allant du côté du logement, le président de Casamémoire trace un nouveau sillon mémoriel, celui des projets « Cités ». L’architecte extirpe ainsi ces œuvres urbanistiques du palimpseste historique.
Dans ce deuxième opus de notre échange avec Karim Rouissi, la traversée des quartiers et des époques se poursuit, en partant des années de 1953 avec la Cité verticale de Sidi Othmane et la Cité Riviera Beaulieu, aux années 1980 avec le projet Dar Lamane, signé par le duo Abdelaziz Lazrak et Abderrahim Charai et récompensé par le Prix Aga Khan d’architecture. Entre les deux périodes, des arrêts s’imposent à la Cité Riviera Beaulieu et à Derb Jdid, dans cette tournée des lieux improbables de la capitale économique.
Revisiter l’état d’esprit des architectes du XXe siècle ayant marqué de leur sceau des bâtiments ‘références’ de la théorie d’architecture est un retour aux sources. Un flash-back qui nous aide à mieux saisir la sempiternelle détermination de la capitale économique à pousser encore plus loin ses branchements. Cette passion créative est toujours accessible à celui qui veut bien la voir, du moins la ressentir et la saisir. Karim Rouissi nous en donne les clés de lecture.
J’aimerais bien que les Casablancais commencent à prendre en compte ces bâtiments qui font date dans la réflexion sur l’habitat et le logement
Karim Rouissi, architecte et président de l’association Casamémoire.
Sidi Othmane, « référence » de la théorie d’architecture
« Réalisé de 1953 à 1955 par les architectes suisses André Studer et Jean Hentsch, le projet de la Cité verticale est un ensemble d’immeubles de logement rassemblés de manière ingénieuse à 45°. Là aussi, comme à Hay Mohammadi, les appartements ont tous un patio en façade.
Les bâtiments de Sidi Othmane et de Hay Mohammadi sont, à ce jour, étudiés dans les écoles d’architecture en Europe
Couverture de la publication « Habitat Marocain documents » consacrée à au projet d’habitat, réalisé de 1953 à 1955 par les architectes Suisses André Studer et Jean Hentsch
Plans de l’architecte suisse André Studer-Sidi Othmane à Casablanca
Ce qui est intéressant dans ces logements, et dans ceux de Hay Mohammadi, c’est la gestion de l’ensoleillement et la réflexion autour de l’assemblage des bâtiments, des parties communes, etc. Ce sont des bâtiments qui étaient là aussi plébiscités, et jusqu’à aujourd’hui étudiés un peu partout dans les écoles d’architecture en Europe. Ils sont considérés comme des références en termes de théorie d’architecture, même s’ils ont subi des transformations dans le temps ».
Même s’ils ont subi des transformations dans le temps, ces bâtiments sont considérés comme des références en termes de théorie d’architecture
Les appartements du projet Sidi Othmane ont tous un patio en façade – Photo d’archives
Cité Riviera Beaulieu : « Vous n’en sortirez jamais »
« De l’autre côté de la ville de Casablanca, d’autres cités ont été construites pour les Européens, comme la Cité Riviera. Créée par l’architecte Alexandre Courtois entre 1953 et 1955 pour le compte de la CIFM (actuellement Dyar Al Madina), cette cité se compose de 14 immeubles abritant 400 logements et 33 villas. La cité comprend également des équipements intégrés tels que le marché circulaire, en totale synergie avec la composition des logements, ainsi qu’une école et des commerces et services de proximité, offrant ainsi un cadre de vie complet et fonctionnel pour ses résidents. Le projet est construit autour d’un vaste espace vert, avec un important traitement paysager.
C’est une cité pensée dans sa globalité, avec une architecture complètement moderne et des appartements tous traversants, orientés soit nord-sud, soit est-ouest, pour capter le maximum de lumière et gérer la ventilation naturelle
Cité Riviera à Casablanca, créée par l’architecte Alexandre Courtois entre 1953 et 1955.
La Cité Riviera est une cité-jardin. Il y a un parc, dans lequel on va insérer le logement. Un travail très intéressant y a été mené sur les typologies de logements (studios, maisons, appartements). En plus de son marché, la cité est conçue dès le départ avec un certain nombre de commerces et une école. Tout cela fait que c’est une cité pensée dans sa globalité, avec une architecture complètement moderne et des appartements tous traversants, orientés soit nord-sud, soit est-ouest, pour capter le maximum de lumière et gérer la ventilation naturelle.
La cité Riviera comprend des équipements intégrés tels que le marché circulaire, en totale synergie avec la composition des logements.
Ces appartements sont généreux, avec des terrasses et des claustras sur les parties donnant sur le boulevard pour protéger des bruits et des nuisances sonores de l’environnement. Là aussi, il s’agit d’une cité très intéressante, à côté de laquelle on passe sans s’arrêter et prendre le temps d’observer. J’aimerais bien que les Casablancais commencent à prendre en compte ces bâtiments qui font date dans la réflexion sur l’habitat et dans le logement à Casablanca ».
Les appartements de la Cité Riviera se distinguent par leur espaces généreux, avec des terrasses et des claustras sur les parties donnant sur le boulevard pour protéger des bruits et des nuisances sonores de l’environnement.
Derb Jdid, hommage à l’habitat évolutif
Il faut imaginer une grande opération de ‘recasement’ des bidonvilles du sud-ouest de Casablanca après l’Indépendance en 1958. La reconstruction du bidonville du Derb Jdid, actuellement Hay Hassani, est un aboutissement des réflexions sur le logement adapté aux populations modestes d’origine rurale.
Le projet a été confié à Élie Azagury, qui a étudié le principe de la trame Écochard et son application aux Carrières centrales, et a su en tirer les enseignements qui lui ont permis d’éviter les erreurs commises aux Carrières centrales.
Élie Azagury est le premier architecte de nationalité marocaine à construire le quartier de Derb Jdid, que l’on connaît aujourd’hui comme Hay El Hassani
Vue aérienne de Derb Jdid à Casablanca – Photo d’archives
En évoquant Derb Jdid, l’idée est de montrer que l’histoire du logement casablancais s’inscrit dans une continuité tout au long du XXe siècle. Le fil conducteur est donc cette réflexion autour de l’habitat.
Pour rappel, Élie Azagury est le premier architecte de nationalité marocaine à construire le quartier de Derb Jdid, que l’on connaît aujourd’hui comme Hay El Hassani. En apprenant de l’expérience de Hay Mohammadi, Élie Azagury a su quel type d’habitat convenait le plus aux Marocains. Et il a construit toute sa cité avec une trame de 8×8, en variant les typologies. Plutôt que d’avoir un habitat monotone, il a créé des typologies différentes. Pour ces typologies, il a pensé aussi à la question de l’intimité. Il y avait aussi plus d’espace vert et de boisements, plus de vis-à-vis entre ces logements, pour leur permettre justement d’être surélevés dans le temps. Cette question de la surélévation, il l’a intégrée dès le départ dans ses plans. Contrairement à ce qui a été fait à Hay Mohammadi où ces logements ont connu des transformations qui n’étaient pas prises en compte par l’architecte, Élie Azagury prend ainsi en compte ces transformations dès l’origine. Le résultat est donc un habitat évolutif qui se met en place à Hay Hassani, et qui a donné lieu à un quartier qu’on connaît tous aujourd’hui ».
Quartier Derb Jdid, aujourd’hui, Hay Hassani-Casablanca
Quartier Derb Jdid, aujourd’hui, Hay Hassani-Casablanca
Plan Masse de Hay Hassani – Casablanca
Quartier Derb Jdid, aujourd’hui, Hay Hassani en 1960-Casablanca
« Pour terminer, on passe aux années 1980 pour parler de Dar Lamane. Il s’agit d’un projet de développement de 4.022 logements sociaux réalisés par Abdelaziz Lazrak et Aderrahim Charai entre 1984 et 1986, dans le quartier Hay Mohammadi. Ce projet a obtenu le Prix Aga Khan d’architecture.
L’architecture de Dar Lamane est hybride. Elle prend en considération un certain nombre d’aspects de la médina
Le projet Dar Lamane a obtenu le Prix Aga Khan d’architecture.
Ce qui est intéressant dans le projet Dar Lamane, c’est qu’on est sur une architecture hybride qui prend en considération un certain nombre d’aspects de la médina, même si la forme n’est pas ‘médinale’. Ce sont des rues en serpentin, avec un travail très intéressant sur la notion de l’espace semi-privé, privé et espace public. Il y a des seuils d’intimité différents d’un espace à l’autre. Un travail très intéressant a également été réalisé sur les espaces communs : escaliers, terrasses, etc. Une réflexion a aussi été menée sur comment passer d’un espace à l’autre. Les appartements de ce projet sont traversants, là encore, et orientés de manière à bénéficier d’un ensoleillement maximal ».
Complexe de logement Dar Lamane à Casablanca
Une des façades du projet Dar Lamane à Casablanca
Masterplan Dar Lamane à Casablanca
Vue sur le complexe de logements Dar Lamane à Casablanca
Le positionnement touristique de Casablanca est intimement lié à son architecture protéiforme. Pour le visiteur, initié comme novice, une simple flânerie dans les principales artères de la ville donne accès à cette âme rebelle de la capitale économique. C’est que la ville blanche ne choisit pas une seule voie quand il s’agit de style architectural. Depuis des décennies, elle entremêle agréablement, d’un quartier à l’autre, Art déco, style baroque et autres mouvements néo-classiques, pour ne citer que ceux qui ont pignon sur rue.
C’est un secret de polichinelle, la ville a été un laboratoire architectural durant le XXe siècle et, pendant très longtemps le terrain d’exploration de célèbres architectes européens ayant laissé un témoignage en béton armé de cette effervescence de jadis. Or, si l’on veut saisir cette âme purement casablancaise, un tour dans les lieux incontournables de la ville ne suffit pas. Tout visiteur intéressé doit se plonger aussi dans l’histoire et aller à la découverte des racines de cette philosophie de l’habitat, peut-être la seule constante du développement de la ville blanche, qui continue à accueillir chaque année plus de monde, venu de tous bords.
Il est alors fort indiqué pour le visiteur curieux, qui aurait déjà vu l’essentiel de Casablanca, de chercher plus loin, de regarder sous le voile et peut-être alors rencontrer l’improbable au milieu de l’habituel. C’est toute la promesse de l’architecte Karim Rouissi. Car, justement, le Casablanca de Karim Rouissi est celui des « lieux improbables ». En acceptant de participer à l’exercice du choix subjectif du paysage architectural emblématique de la ville blanche, notre interlocuteur nous prévient d’emblée : « Je préfère sortir des sentiers battus, évoquer plutôt des lieux qui ne sont pas forcément connus ». Vendu !
Au fil de la discussion avec le président de l’association Casamémoire, c’est tout un pan de l’histoire de l’habitat urbain à Casablanca qui affleure des sédimentations mémorielles. Rappelons que des circuits touristiques pour découvrir ou redécouvrir ce patrimoine architectural sont régulièrement organisés par l’association Casamémoire, qui œuvre justement pour sa promotion et sa sauvegarde.
Casablanca a toujours couru derrière la possibilité d’offrir du logement à ses habitants
Karim Rouissi, architecte et président de l’association Casamémoire.
Karim Rouissi nous guide à travers les dédales des anciennes Cités marocaines et européennes de la capitale économique. Il retrace cette épopée de bâtisseurs menée de main de maître par des architectes visionnaires, témoins privilégiés de l’effervescence de cette époque. L’architecte reconstitue minutieusement la trame de cette période, en rappelant que Casablanca s’est toujours inscrite dans cette course effrénée au logement… qui se poursuit encore aujourd’hui.
Vue aérienne sur la zone industrielle de Aïn Sebaâ à Casablanca – Photo d’archives
Pour capter le Zeitgeist architectural du logement du siècle dernier, il est nécessaire de rappeler brièvement le contexte démographique indissociable de l’urbanisation de la ville blanche. « Casablanca a été pendant tout le XXe siècle une ville avec une population qui connaît une croissance vertigineuse. Elle est passée de 20.000 habitants au début du siècle dernier à près 4 millions d’habitants à la fin du siècle. Et si l’on donne des dates intermédiaires, la ville logeait 500.000 âmes en 1953 pour atteindre les 2 millions en 1981. Ce sont des dates clés faisant référence à des événements marquants pour l’histoire de la ville [l’attentat au Marché central en 1953 et les émeutes du pain à Casablanca en 1981, ndlr] », analyse ce diplômé de l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Toulouse en 2001, aujourd’hui architecte à Casablanca. Notre interlocuteur est, aussi, professeur en master ‘Urbanisme, villes héritées et développement durable’ de l’Université de la Sorbonne et enseigne la théorie architecturale et urbaine à l’Université Euro-Med de Fès.
La cité ouvrière Cosuma, bâtie par l’architecte Edmond Brion, est une sorte de réinterprétation moderne de l’architecture marocaine
Mosquée dans la cité Cosuma à Casablanca – Photo d’archives
« La population casablancaise a ainsi beaucoup augmenté. Et la ville a toujours couru derrière la possibilité d’offrir du logement à ses habitants. La question du logement est donc primordiale dans le développement urbain et architectural de Casablanca », souligne l’architecte.
Pour suivre cette course au logement, Karim Rouissi commence son récit architectural, tiré au cordeau, par la cité ouvrière Cosuma et les immeubles Sémiramis et Nid d’abeilles. Deux projets qui retracent deux périodes du protectorat français, et qui font l’objet de cette première partie du « Casablanca improbable de… Karim Rouissi ».
La Cité ouvrière Cosuma ou la tradition de l’urbanisme « culturaliste »
« La Cosuma est une cité ouvrière qui a été construite pour les ouvriers de l’usine de sucre à Aïn Sebaâ. Appelée la Cosuma à l’époque, elle est connue aujourd’hui sous le nom de Cosumar. Réalisée de 1932 à 1937, cette cité ouvrière a été bâtie à côté de l’usine par l’architecte Edmond Brion, dans la tradition de l’urbanisme ‘culturaliste’. C’est une sorte de réinterprétation moderne de l’architecture marocaine. On y retrouve un certain nombre d’éléments semblables à ceux des Habous, avec notamment les modénatures, les arcades, le plâtre sculpté, etc., mais avec un peu moins de décorations. Il est intéressant de rappeler qu’Edmond Brion est également l’architecte des Habous, en compagnie d’Auguste Cadet.
La Cosuma a été bâtie à côté de l’usine par l’architecte Edmond Brion, dans la tradition de l’urbanisme ‘culturaliste’
La Cité ouvrière Cosuma – Photo d’archives
La cité est composée de logements modestes de deux ou trois pièces, en plus d’équipements intégrés à la cité, comme l’école, les commerces, les fontaines, les fours ou la mosquée. Le lieu offrait donc un cadre de vie idéal pour les ouvriers de l’époque, bien qu’il laissait transparaître la logique du paternalisme ouvrier qui régnait en Europe à la fin du XIXe siècle. Dans cette logique, le patron construisait des logements tout en essayant d’encadrer et de surveiller la vie de ses protégés. Du reste, c’est une super architecture ! Elle est appelée ‘culturaliste’ parce qu’elle emprunte à la culture marocaine un certain nombre de principes. Il faut imaginer que ce sont de petites maisons à patio, avec des venelles rappelant la médina, sauf que là les rues sont droites. On modernise ainsi la trame de la médina. C’est une cité très intéressante de ce point de vue-là.
La cité Cosuma se distingue par la présence d’un certain nombre d’éléments semblables à ceux des Habous, avec notamment les modénatures, les arcades, le plâtre sculpté, etc.
Il faut rappeler que la Cosuma n’était pas la seule cité ouvrière. Il y en avait d’autres : la Socica (Société chérifienne de la cité ouvrière marocaine de Casablanca), la cité Lafarge, aujourd’hui appelée Bechar El Kheir, et bien d’autres. Elles méritent d’ailleurs toutes d’être protégées ».
Dossier consacré à la Cité Cosuma dans la publication française, L’Architecture en avril 1939
Dossier consacré à la Cité Cosuma dans la publication française, L’Architecture en avril 1939
Dossier consacré à la Cité Cosuma dans la publication française, L’Architecture en avril 1939
Dossier consacré à la Cité Cosuma dans la publication française, L’Architecture en avril 1939
Dossier consacré à la Cité Cosuma dans la publication française, L’Architecture en avril 1939
Les immeubles Sémiramis et Nid d’abeilles, un éloge à « l’habitat adapté »
« Dans la seconde moitié de la colonisation, et à partir de 1946 avec la naissance du mouvement national et les premières manifestations pour l’Indépendance, le colonisateur français décide d’y répondre en achetant la paix sociale à travers l’urbanisme et la construction. Il se lance donc dans des grands projets de construction. Et c’est là que naît le quartier phare de cette période-là : Hay Mohammadi, appelé à l’époque ‘Les Carrières centrales’.
Ces projets d’urbanisme sont réalisés en 1952 par l’AT-BAT Afrique (Atelier des Bâtisseurs) composé des architectes Georges Candilis et Shadrach Woods et de l’ingénieur Vladimir Bodiansky. Il s’agit de trois immeubles qui s’inscrivent au centre de la trame horizontale (8×8) des maisons à patio dessinées par Michel Écochard aux Carrières centrales de Casablanca. Ces immeubles prototypes représentent aux yeux de leurs concepteurs la forme définitive de l’habitat adapté. Les appartements ont tous un patio en façade.
Ces immeubles prototypes, Sémiramis et Nid d’abeilles, représentent aux yeux de leurs concepteurs la forme définitive de l’habitat adapté
Les architectes Georges Candilis et Shadrach Woods en 1952, derrière les maquettes du Nid d’abeilles et Sémiramis
Michel Écochard était un urbaniste très moderne faisant partie des CIAM (Congrès international des architectes modernes). Quand il arrive au Maroc, il constitue un groupe d’architectes marocains ou travaillant au Maroc. Il ramène aussi des jeunes architectes occidentaux, très modernes, réputés à l’époque, pour l’aider à construire ces quartiers.
Parmi ces architectes figure alors l’architecte grec George Candilis qui était le patron d’AT-BAT Afrique. Avec ses associés, Candilis construira deux immeubles, le Nid d’abeilles et le Sémiramis, qui ont marqué l’histoire de l’architecture moderne, non seulement au Maroc ou dans la région, mais de par le monde. Ces projets ont été publiés dans des revues du monde entier, faisant notamment la couverture, en 1953, du magazine spécialisé L’Architecture d’aujourd’hui.
Le Nid d’abeilles et le Sémiramis ont marqué l’histoire de l’architecture moderne, non seulement au Maroc ou dans la région, mais de par le monde
Couverture du magazine L’Architecture d’aujourd’hui en 1953, faisant référence au projet « Les Carrières centrales »
Pour ces bâtiments, le défi majeur était d’arriver à faire ce qu’ils appelaient à l’époque ‘l’habitat adapté’. On pense alors à l’habitat adapté aux Marocains et aux Européens installés au Maroc. Il était important à leurs yeux de respecter la culture de chaque communauté, mais aussi leur gestion de l’intimité dans le logement, leurs pratiques, us et coutumes… D’où cet enjeu de produire une architecture différente et adaptée.
Le Nid d’abeilles est par exemple un logement où l’on va disposer dans chaque appartement d’une cour extérieure. L’idée de la cour est une sorte de représentation ou de reprise du patio qui est généralement au centre de la maison, sauf que là, ce sera en façade. À partir de là, on on va se dire que les activités quotidiennes qui se font généralement dans une maison traditionnelle pourront avoir lieu en terrasse.
Les architectes ayant travaillé avec Candilis durant cette période parlaient de l’architecture comme d’une œuvre ouverte
Le projet Nid d’abeilles à Casablanca – Photo d’archives
Plébiscités dans le monde entier, ces bâtiments mythiques d’une certaine époque ont connu malheureusement des transformations de la part de leurs habitants et occupants, considérant que ces habitations ne répondaient pas aux besoins attendus. Donc, quelque part, c’était de l’expérimentation.
Il faut dire aussi que les architectes qui ont travaillé avec Candilis durant cette période parlaient de l’architecture comme d’une œuvre ouverte. Dans leur esprit, les habitants devaient changer et transformer des éléments de la construction. J’imagine qu’ils ne s’attendaient pas à ce niveau de transformation. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que bien des années plus tard, ces cités sont aujourd’hui pour le moins originales, de par leur conception d’abord, mais aussi au regard de l’ingéniosité des transformations qui y ont eu lieu, même si le résultat esthétique des façades n’est pas des plus agréables ! Quand on visite les appartements de l’intérieur, on voit comment les habitants, très ingénieux donc, ont pu créer des espaces supplémentaires, trouver de nouvelles possibilités dans ces logements qui étaient exquis, mais qui ne répondaient pas finalement à leurs besoins ».
À suivre…
Vue aérienne sur Les Carrières centrales à Casablanca – Photo d’archives
Après 8 ans de rénovation, l’Église du Sacré-Cœur de Casablanca s’apprête à accueillir ses premières activités culturelles
Les travaux de réhabilitation de la cathédrale ont coûté 25 millions de DH. L’objectif des travaux était de renforcer et de restaurer ses bâtiments adjacents, les transformant en un espace culturel polyvalent.
A l’occasion de la réouverture de l’Église du Sacré-Cœur, trois conventions ont été signées en vue de promouvoir les activités culturelles et artistiques dans la ville, en présence du ministre de la Culture, du wali de la région, du président du Conseil régional et de la maire de Casablanca.
Une des trois conventions signées confie à la Société de développement local de Casablanca la gestion des animations et de l’entretien de l’Église du Sacré-Cœur.
L’histoire de la cathédrale de Casablanca, ou Église du Sacré-Cœur, remonte aux années 1930. Elle est l’une des églises « les plus remarquables qui ont survécu à l’indépendance du Maroc. En plus de son importance religieuse et culturelle, elle est considérée comme une œuvre architecturale exceptionnelle, avec une construction distinctement européenne conformément au style néogothique. La cathédrale a su préserver sa beauté culturelle au fil des ans et est devenue un centre culturel d’excellence », rappelle un communiqué de la commune de Casablanca.