Affaire Babour – BOA : les plaidoiries ont commencé
Les accusés n’auront pas convaincu le procureur général du Roi. C’est ce qui ressort de son réquisitoire ce vendredi 14 juin, après la plaidoirie de la partie civile qui, elle, réclame un dédommagement de 300 millions de DH.
Les deux ont argumenté devant la Cour pour démontrer la culpabilité des accusés, notamment celles des anciens employés de la banque. Pour le représentant du parquet et la partie civile, le dossier contient des éléments suffisants pour prouver leur collaboration dans cette opération inédite.
Voici leurs raisonnements respectifs.
Me Kettani re-contextualise
10h11. Suite à la précédente audience, il était attendu de voir l’ancien associé de Babour Sghir, Abderrahmane Bouyaacoubi à la barre. C’est Me Naciri, avocat de Babour Sghir, qui avait formulé cette demande en s’engageant à présenter son numéro d’écrou afin de faciliter sa convocation en tant que témoin. Rappelons-le, l’homme que veut convoquer la défense de Babour Sghir est également derrière les barreaux dans le cadre d’une affaire distincte.
Mais Me Naciri n’est pas là non plus. Son confrère, Me Lahlou présente un certificat médical en son nom.
Rapidement, la parole est donnée à la partie civile pour démarrer sa plaidoirie. C’est Me Azeddine Kettani qui commence, tandis que son confrère, Me Bouchaib Najem distribue le mémoire écrit à tous les avocats.
“Ce qu’il faut mettre en avant, c’est la source de ce dossier ; à savoir l’étroite relation entre Babour Sghir et des cadres de la banque depuis plus de dix ans”, déclare Me Kettani, avant de rappeler les événements clés de cette affaire, depuis le début.
“Lorsque le litige entre Babour Sghir et la banque, a atteint le stade de la négociation amiable, celle-ci a conduit à des engagements présentés par Babour Sghir ; à savoir des garanties de ses sociétés”.
Mais avant cela, Me Kettani vulgarise l’utilisation des bons de caisse pour les profanes. “Nous parlons d’un moyen transactionnel par lequel l’argent est utilisé pour générer des intérêts. Par exemple, j’achète des bons de caisse à la banque ; je donne de l’argent et je reçois un bon de caisse qui peut être soit à mon nom, soit anonyme. Ensuite, je rends l’argent que j’ai obtenu avec des intérêts. Mais si je suis commerçant et que je veux utiliser le bon de caisse pendant une période, je me dirige chez une banque différente et je demande un prêt. On me demande une garantie et je présente le bon de caisse. Par la suite, soit je rends l’argent, soit je présente le bon de caisse à la banque qui se fait rembourser avec des intérêts”.
Il commence ensuite à relater les faits. “Babour Sghir est un client de la banque depuis 1992. Le lien entre les deux est M’fadel El Halaissi. Babour Sghir a obtenu un prêt ‘jeune entrepreneur’ qu’il n’a remboursé qu’après un long moment. Un beau jour, il s’est présenté à M’fadel El Halaissi qui s’est comporté avec lui de bonne foi”, souligne Me Kettani.
“Comment en sommes-nous arrivés à cette situation ? Il s’est avéré que certains des bons de caisse sont arrivés à échéance. Quand ils ont été présentés à AttijariWafa Bank et à la BMCI, il s’est avéré qu’ils étaient falsifiés. De même pour les attestations de conformité des bons de caisse qui étaient fausses également. Et qui est le premier responsable de cette situation ? C’est M’fadel El Halaissi”.
“Rien n’a été prouvé contre lui. Il bénéficiait de la confiance aveugle du PDG. Pour ce dernier, il était inconcevable de l’évincer de la banque. Mais le lien entre Babour Sghir et la banque, c’est lui. C’était donc à lui de régler la situation avec Babour Sghir. La banque pouvait soit porter plainte contre Babour Sghir, soit, via M’fadel El Halaissi, arriver à une solution. Celle d’échanger les bons de caisse contre des garanties réelles”, poursuit Me Kettani.
“M’fadel El halaissi a négocié et informé la banque de ce qui a été fait. Nous étions arrivés à une solution convenable avec une reconnaissance de dette. Ce qui est très important. On n’a même pas besoin de rentrer dans les détails de qui fait quoi ou de l’organisation de la banque. Nous avions les meilleures garanties possibles dont le nantissement du compte courant de Sama Prefa (société de Babour Sghir, ndlr), le nantissement de son fonds de commerce et le nantissement d’équipements et outils”.
À ce sujet, Me Kettani indique que “M’fadel El Halaissi s’est chargé, et nous le remercions, de lancer l’expertise. Or, dans le document de l’expert, l’on constate qu’il est mentionné que l’expertise a été faite ‘à la demande de la société Sama Prefa’. Le rapport évalue la valeur du matériel à 733 MDH. Au lieu de porter plainte pour faux et usage de faux, la banque a opté pour la meilleure option et s’est engagée, en contrepartie, à rendre les bons de caisse (à Babour Sghir, ndlr). Chose qui a été faite par voie de notaire. Tout est dans le dossier”.
“Arrivé à l’échéance du remboursement de la première tranche, le client ne paie pas. Il a même eu recours à des procédures de redressement judiciaire. La banque a finalement décidé de saisir le tribunal commercial, qui a statué en notre faveur dans le cadre de deux décisions contre ‘For Sale Trading’, ‘Sami Oil’ et les autres sociétés garantes de Babour Sghir, mais aussi contre ce dernier. La banque s’est alors dirigée vers l’exécution de ces jugements. Mais l’on se retrouve confrontés au ‘Pharaon de Settat’. Il était intouchable et est devenu, par la suite, parlementaire”, poursuit Me Kettani.
“Nous avons eu des difficultés pour faire nos constats. Nous avons tenté de nous diriger vers sa société “Samra Holding”, entre autres tentatives constatées dans des PV d’huissiers. Nous avons fini, après beaucoup d’efforts, par accéder à la carrière (où se trouvaient les équipements nantis, ndlr). Mais l’expert constate, au moment où on arrive à les mettre en vente, que les équipements ne valent pas plus que 500.000 DH. Certains appareils n’étaient pas les mêmes, d’autres étaient incomplets. Nous avons donc fini par porter plainte contre Babour Sghir et non pas contre M’fadel El Halaissi, en octobre 2021, pour faux, escroquerie et dissipation délibérée d’objets saisis. Il y a eu des poursuites contre lui et contre ceux qui lui avaient remis de fausses attestations administratives, mais ils ne nous importent pas”.
L’avocat souligne que “lors de son procès devant le tribunal correctionnel, Babour Sghir a déclaré qu’il donnait 200.000 DH par semaine à M’fadel El Halaissi. Au vu du montant, le tribunal de première instance s’est déclaré incompétent. S’en est suivi tout le processus ayant conduit à ce procès devant la chambre criminelle. Tout est parti de cette déclaration certes, mais n’oublions pas que Babour Sghir a porté plainte contre M’fadel El Halaissi, contre R.F. etc., notamment pour constitution d’une bande criminelle. S’en est suivie une phase d’instruction, puis le lancement de poursuites”.
“Certains diront qu’il n’y a pas de dissipation de deniers publics ou privés car il s’agit de crédits accordés par un comité, mais il s’agit d’une opération enchevêtrée au fil des années, à travers laquelle ils se sont accordés des facilités entre eux. M’fadel El Halaissi reste le maillon essentiel entre Babour Sghir et la banque”, martèle l’avocat, tandis que le concerné, assis sur le banc des accusés, hausse les sourcils en signe d’étonnement.
Me Kettani rappelle que le montant sur lequel porte cette affaire est “trente milliards de centimes”. Et qu’il s’agit de “l’argent des clients, des dépositaires et des actionnaires”.
“La banque n’a pas pensé à l’implication de M’fadel El Halaissi, que je connais et estime personnellement (…). Mais que fait ce tracteur dans ta ferme ? Pourquoi avoir acheté ce tracteur ? Cet appartement ? Tout cela se limite à des relations commerciales ? L’on se demande si la relation entre Babour Sghir et M’fadel El Halaissi est saine, ou s’il y a autre chose”, interroge l’avocat en faisant référence aux transactions commerciales entre les deux accusés.
Il conclut sa plaidoirie en indiquant que la partie civile ne demande pas l’exécution des jugements rendus par les juridictions commerciales et qui ont acquis l’autorité de la chose jugée, mais plutôt une réparation du dommage causé par la perte des garanties dont elle disposait. Dans ce sens, est réclamé un dédommagement à hauteur de 300 millions de DH”. Il laisse la parole à son confrère, Me Bouchaib Najem.
Des transactions suspectes
11h16. L’avocat de Kettani Law Firm, souligne que “le législateur considère qu’un fonctionnaire est un employé qui exerce une activité d’intérêt général”. Et qu’“on ne peut pas dire que cette institution n’a pas d’intérêt général”.
Concernant l’ancien chargé d’affaires de Babour Sghir, R.F., Me Najem rappelle qu’il a cessé ses fonctions au sein de la banque en 2017. Et qu’avant d’occuper des postes à Casablanca, il était banquier à Kénitra. “C’est là qu’il rencontre Babour Sghir. La relation va s’approfondir lorsqu’il intégrera le centre d’affaires Zénith. Il s’occupe de gérer les comptes de Babour Sghir sur ordre de son supérieur M’fadel El Halaissi”.
“R.F. dit qu’à partir du moment qu’il a été promu à un autre poste, il ne s’occupait plus du compte de Babour Sghir et qu’il n’était pas responsable des bons de caisses et des attestations falsifiés. Or, il y a des opérations qui prouvent le contraire”, déclare Me Najem.
“R.F. dit que depuis mars 2016, il n’avait plus aucun rapport avec le compte de Babour Sghir. Mais la vérité est autre. R.F. recevait un certain nombre de virements dont le montant global est immense. Des mises à disposition en sa faveur ont duré jusqu’à novembre 2016. Lorsque la Cour en a demandé des justificatifs, il n’a pas su répondre ni justifier. Sachant qu’il n’y a aucun rapport entre le secteur de sa société ‘FABERSAL’ et celles de Babour Sghir”.
Pour Me Najem, “R.F. a continué à gérer les comptes de Babour Sghir et les témoins Fatima Zahra Ouardane et Abdelhakim Daraaoui ont indiqué que le seul interlocuteur de Babour, sur ordre de M’fadel El Halaissi, c’est R.F.”;
Au sujet de la falsification, Me Najem rappelle que “Babour Sghir a indiqué que c’était R.F. qui déposait les bons de caisse. Lorsqu’on a posé la question aux témoins, ils ont dit qu’ils n’avaient jamais vu Babour Sghir déposer ces bons de caisse, mais plutôt R.F. Or, qui profite de l‘argent ? C’est Babour Sghir bien sûr ! Il a atteint 30 milliards de centimes (…). Si Babour Sghir n’était pas impliqué dans cette infraction (de falsification, ndlr), il n’allait pas réclamer les bons de caisse au moment de l’accord amiable avec la banque”.
11h48. C’est au tour de Me Driss Debbagh, autre membre de l’équipe Kettani Law Firm, venue représenter Bank of Africa. “Nous sommes face à des échanges de services entre les accusés. Les transactions sont factuelles entre Babour Sghir et R.F., entre ce dernier et son épouse F.K., mais aussi entre Babour Sghir et M’fadel El Halaissi, ainsi qu’entre Babour Sghir et le cinquième accusé, S.F.”.
À son tour, mais sans s’attarder sur la question, Me Debbagh souligne que le législateur a élargi le sens de « fonctionnaire public » aux entreprises qui exercent une activité d’intérêt général. Il rappelle également que la Caisse de dépôt et de gestion fait partie du conseil d’administration de la banque et y est représentée par son directeur général.
Concernant F.K., l’épouse de R.F., Me Debbagh indique qu’elle a commencé à travailler au sein de Bank of Africa (BMCE à l’époque), en 1987. “Elle a travaillé pendant trente ans avant d’obtenir sa retraite anticipée et de devenir l’associée de son époux dans la société FABERSAL. Elle a également bénéficié de nombreuses sommes ; soit 120 millions de centimes et un demi million de DH. Elle dit que cela correspond à sa part dans l’appartement vendu à Babour Sghir, mais celle-ci ne dépasse pas les 170 millions de DH. Les sommes dont elle a bénéficié dépassent le montant correspondant à sa part et même le prix total de vente”.
Et d’ajouter : “la société FABERSAL dont elle est associée a reçu 8 millions de DH via des chèques, outre les sommes en espèces. Elle ne peut pas dire qu’elle ne savait rien. Elle a suivi une formation scientifique et a une expérience de 30 ans dans le secteur bancaire”.
Concernant le dernier accusé, S.F., qui était employé de BOA au sein du service des dépassements, Me Debbagh rappelle les propos de l’accusé. “Selon lui, trois personnes peuvent octroyer des dépassements. Il s’agit du chargé d’affaires, du directeur régional et du directeur général commercial. Eux autorisent les dépassements et lui les valident”, affirme l’avocat.
“S.F. a lui aussi reçu des sommes d’argent suspectes, à savoir 175.000 DH de la part de R.F. et une villa de la part de Babour Sghir, sachant que ce dernier a déclaré ne pas en avoir reçu l’équivalent pécuniaire. Sans oublier la voiture et les virements entre la société FABERSAL et S.F”.
Tout comme ses confrères, Me Debbagh réclame un dédommagement à hauteur de 300 millions de DH, pour le compte de la banque.
Les accusés n’ont pas convaincu le parquet
11h59. Le procureur général du Roi démarre son réquisitoire en s’arrêtant sur le statut des accusés. Pour lui aussi, le législateur a élargi la définition de ‘fonctionnaire’ pour les employés qui exercent des activités, même sans salaire, au service de l’État ou de l’intérêt général.
“La partie civile est un établissement bancaire mais ce qui fait que ses employés sont des fonctionnaires c’est que l’État participe à son capital ; à travers la CDG, la MAMDA ou encore la CMR”. Le procureur général du Roi présente des documents pour étayer ses dires. Certains datent de 2023, tandis que d’autres datent de 2016 ; c’est-à-dire au moment des faits.
“La simple participation de l’État, à travers ses institutions, dans le capital d’une société, fait de l’argent qui y circule, un denier public. Il n’est pas obligatoire que la société soit soumise au contrôle de l’État”, poursuit le représentant du parquet.
Dans cette affaire, il estime que la dissipation concerne à la fois les deniers publics et privés. “Publics, car l’opération a été faite sur la base de garanties insuffisantes ou falsifiées pour libérer des prêts et des facilités sous forme de sommes importantes. Et privés, car des sommes consignées dans des chèques destinées à Babour Sghir ont bénéficié à d’autres parties. Et ce, outre le fait que l’accusé R.F. a reçu des sommes en espèces de la part de Babour Sghir, avant de les transformer en bons de caisse falsifiés. Ces opérations ont été menées sous la supervision directe et sous les directives de M’fadel El Halaissi”, affirme le procureur général du Roi.
Et d’ajouter : ”il a été prouvé que c’est R.F. qui gérait le compte de Babour Sghir depuis son ouverture au centre d’affaires, jusqu’à la découverte de la falsification des bons de caisse. Ce qui a été confirmé par les témoignages de Hassan Kouassi, Abdelhakim Daraaoui et Fatima Zahra Ouardane, même si l’accusé a réfuté. Or, outre les témoins, il y a un élément qui prouve qu’il assistait aux réunions régionales à chaque fois qu’il s’agissait de Babour Sghir. Il s’agit d’un message de sa part en date du 9 janvier 2017, selon lequel il a assisté à une réunion entre Vivo Energy et Sami Oil, qui appartient à Babour Sghir”.
“Les mêmes témoins ont affirmé que les bons de caisse d’AttijariWafa Bank présentés comme garanties pour l’obtention de dépassements, de facilités et de crédits de Babour Sghir, étaient déposés par R.F”, poursuit le procureur général du Roi qui rappelle également que les accusés ont “bénéficié de l’argent en question que ce soit en espèce, sous forme de bien immobilier, ou autre”. Il cite le cas de R.F. qui a ”bénéficié d’un terrain de 1.200 m². En contrepartie, il permettait à la société de Babour Sghir d’obtenir des dépassements. Et ce, en accord préalable avec M’fadel El Halaissi et S.F”.
“M’fadel El Halaissi a bénéficié de biens immobiliers, notamment d’un terrain de 48 hectares, voire plus, un appartement à Tamesna au profit de son épouse, et un terrain de 14 hectares dans la région de Marrakech”.
12h43. Le représentant du parquet poursuit son réquisitoire. Il indique que Babour Sghir a déclaré avoir rencontré R.F. via M’fadel El Halaissi et que ce dernier lui a confié que R.F. est “l’un de ses hommes fidèles”.
“Babour Sghir a déclaré devant le juge d’instruction qu’il remettait 200.000 DH par semaine à M’fadel El Halaissi qui était un ‘associé caché’ de la société Sama Prefa et de Sami Oil. Ce qui explique le traitement préférentiel accordé aux sociétés de Babour Sghir. Ce dernier n’était pas un client exemplaire pour recevoir ces sommes puisqu’il n’a même pas remboursé un ‘petit’ prêt”, déclare le représentant du parquet en faisant référence au crédit datant de 1992.
“Lors de l’audience du 26 avril, le témoin Moulay M’hamed Bouraqqadi Saâdani a déclaré qu’après la présentation du dossier de Babour Sghir devant le comité de crédit et en constatant que celui-ci s’apprêtait à lui accorder un crédit faisant passer le total du prêt dont il bénéficie à 100 MDH, il y a vu un risque et a recommandé une vérification des bons de caisse auprès du centre d’affaires. Mais M’fadel El Halaissi n’était pas en accord avec cette observation. Il y avait donc un accord criminel entre eux”, estime le procureur général du Roi qui, au vu de tous ces éléments, requiert “les sanctions adéquates à la gravité des faits” ainsi qu’une sanction supplémentaire sur la base de l’article 247 du code pénal, pour “saisir les biens au profit de l’État”.
12h59. Le président Torchi fixe, dans un premier temps, la date du 21 juin pour que les avocats de la défense puissent plaider en faveur de leurs clients. Mais l’un des avocats de M’fadel El Halaissi, Me Omar Tayeb demande un report de deux semaines pour permettre à Me Kettani et Me El Haini d’être présents. Le délai de 15 jours est accordé. Rendez-vous le 28 juin.
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