Cancer au Maroc : un poids économique en hausse, en raison d’un dépistage insuffisant
Sondés par nos soins, les constats de trois experts marocains, spécialisés dans la maladie du cancer et en économie, sont unanimes :
– Il y a un manque d’études médico-économiques qui démontrent que le traitement du cancer coûte très cher au Maroc, aussi bien aux citoyens qu’aux organismes de prévoyance sociale ;
– Il y a un manque d’études sur les coûts indirects du cancer ;
– Les coûts directs du traitement du cancer sont très chers lorsque le diagnostic est effectué à un stade avancé de la maladie ;
– Pour atténuer les coûts directs et indirects du cancer, notamment dans le cadre de la généralisation de l’AMO, la stratégie conseillée est la suivante : Prévention (vaccins, dépistages…) – Diagnostic – Démarrage du traitement adapté dans les plus brefs délais – Contrôles réguliers pour diagnostiquer précocement les cas de récidive.
Le nombre de cas de cancer en hausse au Maroc
A l’échelle internationale, le nombre de cas de cancer ne cesse d’augmenter, faisant de cette maladie la deuxième cause de décès dans le monde. Une récente étude réalisée par un ensemble de chercheurs étrangers sur le fardeau économique du cancer dans neuf pays du Moyen-Orient et d’Afrique, y compris le Maroc, estime qu’en 2020, 19,3 millions de nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués et près de 10 millions de personnes sont mortes à cause de cette maladie. La même étude estime que le nombre de décès à cause du cancer, entre 2000 et 2019, a augmenté de 60% au Maroc, prévoyany également la poursuite de la hausse du nombre de cas, dans le Royaume notamment. Mais pourquoi le nombre de cas de cancer augmente-t-il , au Maroc et dans le monde?
Joint par Médias24, le Dr Rochdi Talib, PDG du groupe Akdital, nous explique. « En réalité, c’est une perception, due principalement à la hausse du dépistage« . Et d’expliquer : « Auparavant, beaucoup décédaient du cancer sans même savoir qu’ils étaient atteints de cette maladie. Il y avait une insuffisance de diagnostic, à cause de la honte notamment, spécialement en milieu rural ».
« Prenons l’exemple du cancer de la prostate. Pour les habitants du milieu rural, il s’agit d’un sujet tabou. Les maladies qui touchent l’appareil génital, que ce soit chez l’homme ou la femme, y étaient considérées comme un tabou, ce qui empêchait les gens d’aller se faire dépister et de se soigner à temps. Les gens vivaient leur souffrance en silence », poursuit le Dr Rochdi Talib.
« A présent, grâce à la communication, la population est plus encline à se faire dépister. Pour le cancer du sein par exemple, s’il est dépisté à un stade très précoce, la rémission atteint 100%. Avec un contrôle régulier, on peut prendre en charge les patients en cas de récidive, lorsque la tumeur est dépistée très précocement ».
« Le problème qui se posait auparavant était donc d’ordre sociétal. A présent, il y a une certaine prise de conscience ; les mentalités sont en train de changer. On consulte de plus en plus. Certes, il y a des évènements tels que les ‘octobre rose’ ou ‘novembre bleu’, mais il y a encore d’importants efforts à fournir en termes de communication ».
« En plus, avec la généralisation de l’AMO, les citoyens marocains, notamment les catégories les plus vulnérables, pourront à présent se faire dépister sans aucune contrainte financière dans le secteur privé. Ainsi, au lieu de figurer sur une liste d’attente pendant des mois, les ex-Ramédistes par exemple pourront se faire tester plus rapidement et être pris en charge à temps. Ce n’est donc pas le nombre de cas de cancer qui a augmenté, mais plutôt le dépistage et la prise de conscience qui sont meilleurs », conclut le Dr Rochdi Talib.
Pour sa part, Mohamed El Mandjra, PDG du groupe Oncologie et diagnostic du Maroc (ODM), estime que « l’augmentation des cas est effectivement due à un développement du dépistage, mais aussi, à l‘augmentation des facteurs de risque (mauvaise alimentation, vie sédentaire importante, changement des modes de vie) qui ne causent d’ailleurs pas seulements des cancers, mais bien d’autres maladies aussi ».
Notre interlocuteur explique que « c’est la conséquence d’une approche plus systémique. Nous avons à présent des registres nationaux et nous réalisons des campagnes de détection, ce qui impacte effectivement la détection du nombre de cas, qui connait une hausse. Au Maroc, nous sommes à près de 150 cas par 100.000 habitants. Dans certains pays, la prévalence est plus élevée, atteignant 190 cas par 100.000 habitants. Nos chiffres ne sont donc pas hors normes ».
Un coût économique de plus en plus élevé
Le cancer a toutefois un impact économique significatif en termes de coûts médicaux et de perte de productivité. Ce fardeau devrait augmenter dans les années à venir au vu de l’évolution démographique prévue au niveau mondial. Les prévisions estiment que la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus va doubler, tandis que celle des enfants âgés de moins de 15 ans va baisser, sachant que le risque de contracter le cancer augmente considérablement avec l’âge.
Le fardeau économique du cancer comprend à la fois les coûts directs (consacrés aux soins) et les coûts indirects (dus à la perte d’activité). Au Maroc, nous ne disposons pas de chiffres précis sur les coûts engendrés par la maladie de manière générale, ni sur ses coûts indirects. Des études ont toutefois été réalisées sur certains types de cancers.
« A ce jour, il n’y a pas de chiffres exacts qui pourraient démontrer le fardeau économique de la prise en charge des malades cancéreux. En revanche, cela deviendra possible avec le chantier de la généralisation de l’AMO, mais il faudra avoir un recul de deux ou trois ans », reprend le Dr Rochdi Talib.
« Ce qui est sûr, c’est que ce coût va baisser, du moment que le dépistage sera effectué à temps, ainsi que la prise en charge. Un malade pris en charge à temps coûtera beaucoup moins qu’un autre pris en charge au stade de la métastase. Ces stades avancés du cancer impliquent la réanimation, la chimiothérapie, la radiothérapie et même les soins palliatifs pour certains cas ».
Mohamed El Mandjra, lui, estime que le nombre de nouveaux cas au Maroc s’élève à environ 52.500 par an. La prise en charge coûte quant à elle autour de 50.000 DH par cas sauf complications. « Les coûts directs annuels pour traiter les nouveaux cas au Maroc seraient ainsi d’environ 2,5 à 3 milliards de DH. On dépense ainsi plus d’argent pour subventionner le sucre que pour traiter tous les nouveaux cas de cancer au Maroc », déplore-t-il.
« Relativement à la gravité de la maladie, les coûts directs ne sont donc pas énormes« , ajoute le PDG d’ODM. « En revanche, il faudrait réaliser des études qui calculent les coûts indirects de cette maladie et qui les comparent aux coûts directs. Car la déperdition de la productivité est très importante et a un impact social important ».
« A titre d’exemple, lorsqu’un chef de famille est atteint d’un cancer, c’est toute la famille qui en souffre. Si un parent est incapable de suivre son enfant en raison de sa maladie, ce dernier va probablement quitter l’école, sera moins instruit et par conséquent moins productif. Si l’on fait le calcul, on se rendra compte que les coûts indirects du cancer sont beaucoup plus importants que les coûts de traitement ».
Le Pr Jaafar Heikel, également docteur en économie, a déjà réalisé des études sur le cancer de l’utérus, deuxième cancer au Maroc. Contacté par Médias 24, il nous explique que « le coût du vaccin contre le papillomavirus humain (HPV), qui est la principale cause de ce type de cancer, reste très faible par rapport au coût du traitement du cancer ».
Le stade auquel la maladie a été diagnostiquée est important, souligne-t-il, rejoignant ainsi nos deux autres sources. « Au lieu de payer quelques centaines de dirhams pour se faire vacciner, ou le faire gratuitement dans le secteur public, les patientes se retrouvent à payer des milliers de dirhams pour se faire soigner ».
« Le Maroc a démarré en octobre 2022 la vaccination contre le HPV, mais malheureusement la population n’a pas adhéré« , a-t-il noté. Selon une étude française, citée par le Pr Heikel, le traitement d’un cancer du col utérin au stade 1 coûte 96.000 DH au Maroc, contre 167.000 DH au stade 2 et 230.000 DH pour la prise en charge thérapeutique au troisième stade. Ce coût est de 280.000 DH lorsque le cancer n’est découvert et pris en charge qu’au quatrième stade.
Malgré les efforts fournis par de nombreux médecins, il y a toujours un manque d’indicateurs du fardeau économique du cancer au Maroc. « Des études américaines démontrent par exemple le montant épargné par cas de cancer évité. Au Maroc, nous n’avons pas suffisamment d’études qui détaillent ces chiffres. Il faut alors réaliser davantage d’études médico-économiques qui démontrent que le traitement du cancer coûte très cher au Maroc, aussi bien aux citoyens qu’aux organismes de prévoyance sociale ».
Comment atténuer ces coûts ?
Dans le cadre de la généralisation de l’assurance-maladie, la prise en charge du cancer coûtera cher à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), qui gère à présent l’AMO dans sa globalité, si le pays ne procède pas à la prise en charge rapide après détection. La politique de santé au Maroc doit donner une place importante à ces maladies lourdes, notamment d’un point de vue économique et social. « L’idée est d’éviter que le cancer s’installe, parce qu’il coûte très cher », conclut le Pr Jaâfar Heikel.
Nos trois sources insistent ainsi sur la stratégie à adopter :
1- La prévention, par la vaccination et le dépistage ;
2- Le diagnostic ;
3- Le démarrage du traitement adapté dans les plus brefs délais ;
4- Le contrôle régulier pour diagnostiquer précocement les cas de récidive.
Mohamed El Mandjra insiste également sur le fait qu’une personne atteinte d’un cancer peut continuer à être un membre productif de la société. « A l’étranger, le cancer est considéré comme une maladie chronique, qu’on peut gérer en restant actif dans beaucoup de cas. Je ne suis pas sûr que l’on ait cette même approche au Maroc ».
« Le Maroc est en transition sociétale, due au développement économique qu’il connait. La prévention doit être prise au sérieux, d’autant plus que nous observons une augmentation des facteurs de risque (obésité, stress, tabagisme…). Il faut inciter les citoyens à avoir une meilleure hygiène de vie, et œuvrer pour une meilleure prise de conscience, afin de prévenir et le cancer, et les autres maladies engendrées par ces mêmes facteurs de risque ».
« Pour le cancer, plus la détection est précoce, plus le traitement fournit de bons résultats. En retardant le diagnostic, la prise en charge ne coûterait que plus cher à l’Etat et le pronostic du patient sera significativement amoindri », conclut M. El Mandjra. Car un « cancer tardif coûte deux à trois fois plus cher qu’un cancer traité plus tôt ».