Bloc Bouazza et immeubles de la gendarmerie : Casamémoire dénonce une disparition inquiétante du patrimoine

La démolition du Bloc Bouazza et le risque de disparition des immeubles de la gendarmerie soulèvent de profondes interrogations sur la stratégie adoptée pour préserver ce patrimoine collectif, avance Casamémoire dans un communiqué publié ce vendredi 28 mars.

L’association de sauvegarde du patrimoine appelle à une concertation urgente pour préserver l’identité urbaine de la ville.

« Nous avons été interpellés une première fois, le mois dernier, par la disparition d’une barre résidentielle, dite Bloc Bouazza, faisant partie de l’ensemble urbain d’Al Hank, puis plus récemment par les menaces relayées par la presse concernant les immeubles de la gendarmerie situés rue Othmane Ibn Affane ».

« Ces deux ensembles, qui constituent des repères majeurs dans l’histoire architecturale et urbaine de Casablanca, sont aujourd’hui en péril. La démolition du Bloc Bouazza et le risque de disparition des immeubles de la gendarmerie soulèvent de profondes interrogations sur la stratégie adoptée pour préserver ce patrimoine collectif », avance Casamémoire.

L’association reconnait que la réhabilitation des ensembles architecturaux du XXᵉ siècle peut, dans certains cas, nécessiter des interventions sur l’existant, elle réaffirme qu’un tel « processus doit impérativement s’inscrire dans une concertation approfondie et un dialogue constructif avec tous les acteurs impliqués dans la sauvegarde et la valorisation du patrimoine casablancais ».

Tout en soutenant et saluant « les initiatives récentes visant la requalification urbaine de Casablanca et l’amélioration du cadre de vie des Casablancais », Casamemoire estime que « ces transformations doivent aller de pair avec le respect du patrimoine architectural et urbain, qui joue un rôle clé dans le développement économique, culturel et social de Casablanca ».

L’association interpelle le ministère de la Culture et l’invite à ouvrir un dialogue national transparent avec toutes les parties prenantes afin qu’une loi inclusive, adaptée aux réalités locales, soit adoptée pour garantir la transmission du patrimoine national aux générations futures.

Entrée en service de CasaTourat, l’appli dédiée à la découverte du patrimoine de Casablanca

Développée en collaboration avec l’organisation LionsGeek, avec le soutien de l’Agence française de développement (AFD) et du projet SAMIM, CasaTourat, présentée lors d’une cérémonie organisée au siège de la région Casablanca-Settat, propose des visites virtuelles des quartiers emblématiques de Casablanca, mettant en lumière leurs caractéristiques architecturales, urbanistiques et patrimoniales.

Cette application vise à rendre les visites urbaines et patrimoniales de Casablanca plus accessibles et interactives, à contribuer à la digitalisation des ressources patrimoniales, à améliorer l’efficacité des actions de sensibilisation à la préservation du patrimoine architectural et à encourager un tourisme durable.

Dans une déclaration à la presse, le président de Casamémoire, Karim Rouissi, a affirmé que l’objectif principal de « CasaTourat » est de sensibiliser les Casablancais à la richesse de leur patrimoine. « Ces bâtiments ne sont pas de simples décors, ils sont une partie de notre identité et méritent d’être protégés et valorisés », a-t-il dit, notant que « l’application transforme notre regard sur notre environnement en nous montrant à quel point ces lieux ont façonné notre histoire et continuent de nourrir notre mémoire collective ».

Ces bâtiments ne sont pas de simples décors, ils sont une partie de notre identité et méritent d’être protégés et valorisés.

Il a également mis en avant la flexibilité qu’offre CasaTourat aux utilisateurs. « Que l’on soit résident ou visiteur, l’application permet de créer son propre itinéraire et d’explorer la ville à son rythme. Chacun peut revenir sur les lieux qui l’inspirent et personnaliser son expérience tout en enrichissant ses connaissances sur l’histoire de Casablanca », a-t-il expliqué.

De son côté, Ali Berrada, membre du bureau de Casamémoire, a souligné que l’application est un projet dynamique, indiquant qu’elle « permet aux habitants et visiteurs de la ville de redécouvrir ces lieux parfois oubliés, en offrant un accès facile à des récits fascinants et des anecdotes inédites sur les bâtiments et quartiers emblématiques de Casablanca ».

Et d’ajouter : « Nous travaillons constamment à son amélioration en prenant en compte les retours des utilisateurs. Notre objectif est d’enrichir son contenu, d’optimiser l’expérience utilisateur et d’ajouter de nouveaux parcours et témoignages, pour offrir une immersion toujours plus profonde dans l’histoire de Casablanca ».

Présentée officiellement au public, l’application est disponible sur Android et iOS. Elle continuera d’évoluer pour une expérience optimisée, avec un accompagnement technologique constant et un enrichissement progressif de son contenu.

« Casablanca Confidential » : une chasse au trésor pour redécouvrir le centre-ville de la ville blanche

Organisée en marge de la 13e édition des Journées du patrimoine de Casamémoire, « Casablanca Confidential » a été imaginée comme une quête poétique, où les rues du centre-ville de Casablanca se transforment en toiles vivantes pour raconter un récit commun aux époques confondues.

Cette chasse au trésor, conçue par le photographe Ibrahim Benabderrazik et la poétesse Imane Lahlou, est une invitation à redécouvrir la ville avec un regard neuf, à se perdre dans ses ruelles étroites et à trouver de la beauté dans chaque recoin oublié.

La règle du jeu est simple : trouver les photographies disséminées à travers le quartier, chacune accompagnée d’un poème. Les participants qui réussissent à dénicher les dix trésors seront récompensés.

« Casablanca Confidential » se tient du mardi 14 au dimanche 19 mai de 9 h à 20 h, avec pour point de départ l’entrée du parc de la Ligue arabe. La participation est gratuite.

Le Casablanca improbable de… Karim Rouissi (2/2)

Une visite mémorable de la capitale économique passe nécessairement par une balade dans ses ruelles les plus historiques, un trésor urbanistique dont la charge patrimoniale est gravée dans le marbre, parfois littéralement. Alors, quand on qualifie Casablanca de « laboratoire architectural » du XXe siècle, cela ne vaut pas seulement pour les célèbres immeubles et bâtiments du centre ville, mais bien au-delà, en allant même parfois chercher du côté du périphérique. Ce postulat, Karim Rouissi nous le prouve encore, dans cette suite de sa visite guidée du « hors-piste » de la capitale économique. Une balade, donc, avec notre guide, fin connaisseur des pierres et poutres des immeubles haut perchés de Casablanca, ville qui certes n’a pas son « Jamâa Lefnaa », la place mythique de Marrakech, mais dont l’authentique patrimoine est à chercher plutôt dans un kaléidoscope de lieux et de ruelles. Rappelons, d’ailleurs, que des circuits touristiques pour découvrir ou redécouvrir ce patrimoine architectural sont régulièrement organisés par l’association Casamémoire, qui œuvre justement pour sa promotion et sa sauvegarde.

Après la Cosuma et les immeubles Sémiramis et Nid d’abeilles, deux projets architecturaux emblématiques du protectorat français, l’architecte nous fait découvrir les autres bâtiments ayant marqué l’histoire urbanistique de la capitale économique, et non des moindres. En allant du côté du logement, le président de Casamémoire trace un nouveau sillon mémoriel, celui des projets « Cités ». L’architecte extirpe ainsi ces œuvres urbanistiques du palimpseste historique.

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Dans ce deuxième opus de notre échange avec Karim Rouissi, la traversée des quartiers et des époques se poursuit, en partant des années de 1953 avec la Cité verticale de Sidi Othmane et la Cité Riviera Beaulieu, aux années 1980 avec le projet Dar Lamane, signé par le duo Abdelaziz Lazrak et Abderrahim Charai et récompensé par le Prix Aga Khan d’architecture. Entre les deux périodes, des arrêts s’imposent à la Cité Riviera Beaulieu et à Derb Jdid, dans cette tournée des lieux improbables de la capitale économique.

Revisiter l’état d’esprit des architectes du XXe siècle ayant marqué de leur sceau des bâtiments ‘références’ de la théorie d’architecture est un retour aux sources. Un flash-back qui nous aide à mieux saisir la sempiternelle détermination de la capitale économique à pousser encore plus loin ses branchements. Cette passion créative est toujours accessible à celui qui veut bien la voir, du moins la ressentir et la saisir. Karim Rouissi nous en donne les clés de lecture.

J’aimerais bien que les Casablancais commencent à prendre en compte ces bâtiments qui font date dans la réflexion sur l’habitat et le logement  

Karim Rouissi, architecte et président de l’association Casamémoire.

 

Sidi Othmane, « référence » de la théorie d’architecture

« Réalisé de 1953 à 1955 par les architectes suisses André Studer et Jean Hentsch, le projet de la Cité verticale est un ensemble d’immeubles de logement rassemblés de manière ingénieuse à 45°. Là aussi, comme à Hay Mohammadi, les appartements ont tous un patio en façade.

Les bâtiments de Sidi Othmane et de Hay Mohammadi sont, à ce jour, étudiés dans les écoles d’architecture en Europe

 

Ce qui est intéressant dans ces logements, et dans ceux de Hay Mohammadi, c’est la gestion de l’ensoleillement et la réflexion autour de l’assemblage des bâtiments, des parties communes, etc. Ce sont des bâtiments qui étaient là aussi plébiscités, et jusqu’à aujourd’hui étudiés un peu partout dans les écoles d’architecture en Europe. Ils sont considérés comme des références en termes de théorie d’architecture, même s’ils ont subi des transformations dans le temps ».

Même s’ils ont subi des transformations dans le temps, ces bâtiments sont considérés comme des références en termes de théorie d’architecture

Les appartements du projet Sidi Othmane ont tous un patio en façade – Photo d’archives

 

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Cité Riviera Beaulieu : « Vous n’en sortirez jamais »

« De l’autre côté de la ville de Casablanca, d’autres cités ont été construites pour les Européens, comme la Cité Riviera. Créée par l’architecte Alexandre Courtois entre 1953 et 1955 pour le compte de la CIFM (actuellement Dyar Al Madina), cette cité se compose de 14 immeubles abritant 400 logements et 33 villas. La cité comprend également des équipements intégrés tels que le marché circulaire, en totale synergie avec la composition des logements, ainsi qu’une école et des commerces et services de proximité, offrant ainsi un cadre de vie complet et fonctionnel pour ses résidents. Le projet est construit autour d’un vaste espace vert, avec un important traitement paysager.

C’est une cité pensée dans sa globalité, avec une architecture complètement moderne et des appartements tous traversants, orientés soit nord-sud, soit est-ouest, pour capter le maximum de lumière et gérer la ventilation naturelle

Cité Riviera à Casablanca, créée par l’architecte Alexandre Courtois entre 1953 et 1955.

 

La Cité Riviera est une cité-jardin. Il y a un parc, dans lequel on va insérer le logement. Un travail très intéressant y a été mené sur les typologies de logements (studios, maisons, appartements). En plus de son marché, la cité est conçue dès le départ avec un certain nombre de commerces et une école. Tout cela fait que c’est une cité pensée dans sa globalité, avec une architecture complètement moderne et des appartements tous traversants, orientés soit nord-sud, soit est-ouest, pour capter le maximum de lumière et gérer la ventilation naturelle.

La cité Riviera comprend des équipements intégrés tels que le marché circulaire, en totale synergie avec la composition des logements.

 

Ces appartements sont généreux, avec des terrasses et des claustras sur les parties donnant sur le boulevard pour protéger des bruits et des nuisances sonores de l’environnement. Là aussi, il s’agit d’une cité très intéressante, à côté de laquelle on passe sans s’arrêter et prendre le temps d’observer. J’aimerais bien que les Casablancais commencent à prendre en compte ces bâtiments qui font date dans la réflexion sur l’habitat et dans le logement à Casablanca ».

Les appartements de la Cité Riviera se distinguent par leur espaces généreux, avec des terrasses et des claustras sur les parties donnant sur le boulevard pour protéger des bruits et des nuisances sonores de l’environnement.

 

Derb Jdid, hommage à l’habitat évolutif

Il faut imaginer une grande opération de ‘recasement’ des bidonvilles du sud-ouest de Casablanca après l’Indépendance en 1958. La reconstruction du bidonville du Derb Jdid, actuellement Hay Hassani, est un aboutissement des réflexions sur le logement adapté aux populations modestes d’origine rurale.

Le projet a été confié à Élie Azagury, qui a étudié le principe de la trame Écochard et son application aux Carrières centrales, et a su en tirer les enseignements qui lui ont permis d’éviter les erreurs commises aux Carrières centrales.

Élie Azagury est le premier architecte de nationalité marocaine à construire le quartier de Derb Jdid, que l’on connaît aujourd’hui comme Hay El Hassani     

Vue aérienne de Derb Jdid à Casablanca – Photo d’archives

 

En évoquant Derb Jdid, l’idée est de montrer que l’histoire du logement casablancais s’inscrit dans une continuité tout au long du XXe siècle. Le fil conducteur est donc cette réflexion autour de l’habitat.

Pour rappel, Élie Azagury est le premier architecte de nationalité marocaine à construire le quartier de Derb Jdid, que l’on connaît aujourd’hui comme Hay El Hassani. En apprenant de l’expérience de Hay Mohammadi, Élie Azagury a su quel type d’habitat convenait le plus aux Marocains. Et il a construit toute sa cité avec une trame de 8×8, en variant les typologies. Plutôt que d’avoir un habitat monotone, il a créé des typologies différentes. Pour ces typologies, il a pensé aussi à la question de l’intimité. Il y avait aussi plus d’espace vert et de boisements, plus de vis-à-vis entre ces logements, pour leur permettre justement d’être surélevés dans le temps. Cette question de la surélévation, il l’a intégrée dès le départ dans ses plans. Contrairement à ce qui a été fait à Hay Mohammadi où ces logements ont connu des transformations qui n’étaient pas prises en compte par l’architecte, Élie Azagury prend ainsi en compte ces transformations dès l’origine. Le résultat est donc un habitat évolutif qui se met en place à Hay Hassani, et qui a donné lieu à un quartier qu’on connaît tous aujourd’hui ».

 

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Dar Lamane, plébiscite international

« Pour terminer, on passe aux années 1980 pour parler de Dar Lamane. Il s’agit d’un projet de développement de 4.022 logements sociaux réalisés par Abdelaziz Lazrak et Aderrahim Charai entre 1984 et 1986, dans le quartier Hay Mohammadi. Ce projet a obtenu le Prix Aga Khan d’architecture.

L’architecture de Dar Lamane est hybride. Elle prend en considération un certain nombre d’aspects de la médina      

Le projet Dar Lamane a obtenu le Prix Aga Khan d’architecture.

 

Ce qui est intéressant dans le projet Dar Lamane, c’est qu’on est sur une architecture hybride qui prend en considération un certain nombre d’aspects de la médina, même si la forme n’est pas ‘médinale’. Ce sont des rues en serpentin, avec un travail très intéressant sur la notion de l’espace semi-privé, privé et espace public. Il y a des seuils d’intimité différents d’un espace à l’autre. Un travail très intéressant a également été réalisé sur les espaces communs : escaliers, terrasses, etc. Une réflexion a aussi été menée sur comment passer d’un espace à l’autre. Les appartements de ce projet sont traversants, là encore, et orientés de manière à bénéficier d’un ensoleillement maximal ».

 

 

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Les Nocturnes du Patrimoine de Casablanca de retour les 22 et 23 mars

Casamémoire propose trois circuits découverte pour cette édition des Nocturnes. Les participants pourront ainsi explorer l’histoire de l’ancienne médina de Casablanca, admirer le paysage urbain du centre historique de la ville, s’immerger dans l’architecture traditionnelle du quartier des Habous, précise un communiqué de Casamémoire.

Après le succès des trois précédentes éditions, Casamémoire promet d’offrir, pour cette 4e édition, une « expérience immersive encore plus riche ».

Aucune réservation n’est nécessaire pour participer à ces balades nocturnes guidées. Les intéressés peuvent se rendre directement au point de départ à 21 h, les soirs des 22 et 23 mars, de l’un des trois circuits :

– l’ancienne médina, départ depuis la Sqala (boulevard des Almohades) ;

– le centre-ville, rendez-vous sur la place Mohammed V devant la fontaine ;

– le quartier des Habous, départ devant le siège de la Région de Casablanca-Settat (ancienne Mahkama du pacha) sur le boulevard Victor Hugo.

Un nouveau bureau de Casamémoire pour un mandat de deux ans

Le samedi 16 décembre 2023 s’est tenue l’assemblée générale ordinaire de l’association Casamémoire, qui œuvre depuis près de trente ans pour la sauvegarde et la protection du patrimoine architectural du XXe siècle au Maroc, et tout particulièrement à Casablanca.

C’est à cette occasion qu’un nouveau bureau a été élu pour un mandat de deux ans. Il compte désormais les membres suivants :

Président : Karim Rouissi (architecte) ;

– Vice-président : Yacine Benzriouil (consultant) ;

– Trésorier : Ali Berrada (ingénieur) ;

– Secrétaire générale : Mahja Nait Barka (consultante) ;

– Vice-secrétaire général : Aymen Bellab (auto-entrepreneur et étudiant universitaire) ;

– Assesseures : Rabéa Ridaoui (ancienne présidente et formatrice pédagogique), Houda Manjra (architecte) et Khadija Rabeh (architecte).

Plusieurs projets attendent ce nouveau bureau, dont la reconnaissance de l’utilité publique, la poursuite du plaidoyer en vue d’inscrire Casablanca au patrimoine mondial de l’UNESCO (en partenariat avec les autorités publiques), la digitalisation avec le lancement de l’Université numérique du patrimoine et de l’application mobile de l’association, et enfin l’organisation des nocturnes et journées du patrimoine, indique un communiqué de Casamémoire, publié le mardi 23 janvier.

Sont également prévues des actions de sensibilisation, de recherche et de patrimonialisation. Elles seront menées pour l’intégration du patrimoine au développement économique et social de Casablanca.

Casablanca. Du laboratoire d’architecture du XXe siècle à la capitale africaine contemporaine

Casablanca est le territoire de tous les possibles. Économie, histoire, architecture, art ou culture… la ville n’a cessé de se réinventer et de surprendre au fil des siècles. Ainsi, la petite ville portuaire de la province de Tamesna s’est muée d’abord en une médina d’à peine 45 km2 en 1900, avant de se métamorphoser en métropole contemporaine africaine avec ses 1.650 km2 de nos jours. Si le saut historique semble vertigineux, il témoigne néanmoins de l’évolution phénoménale de ce territoire. Et ce n’est certainement pas la ligne d’arrivée. Car la ville blanche continue de déployer ses branchements territoriaux comme ses ambitions de grandeur, tous azimuts.

Photo d’archives : Casablanca en 1916.

 

La métamorphose 

Le président du Conseil régional du tourisme (CRT) de Casablanca-Settat, Othmane Cherif Alami, nous confirme cet état de fait. « Avec les lignes de tramway, le busway, les ponts, les routes, ainsi que le Grand Théâtre de Casablanca, la rénovation du parc de la Ligue arabe, de l’ancienne église du Sacré-Cœur, transformée en centre culturel et d’événementiel, du zoo de Ain Sebaâ, etc., le visage de Casablanca a changé pour le Casablancais et pour le visiteur, avec une meilleure qualité de vie, de l’animation et des moyens de transport modernes ».

À ce bilan de réalisations au beau fixe s’ajoutent les projets d’avenir. Pour le renouveau de Casablanca et de sa région, notre interlocuteur compte aussi sur la rénovation « actée » du centre de congrès et d’expositions du palais de la foire, d’une capacité de 2.000 places à l’horizon 2025, sur l’ouverture prochaine du Grand Théâtre de Casablanca (conçu par le tandem d’architectes Christian de Portzamparc et Rachid Andaloussi), sur le quai de croisière de la ville et sur le lancement des travaux du terminal 3 de l’aéroport Mohammed V. « Tous ces projets programmés vont permettre définitivement, après douze ans de grands travaux, de positionner cette belle ville en capitale contemporaine africaine », projette Othmane Cherif Alami.

Tous les projets programmés permettront définitivement, après douze ans de grands travaux, de positionner cette belle ville en capitale contemporaine africaine

Othmane Cherif Alami, président du Centre régional du tourisme (CRT) de Casablanca-Settat

 

Un musée à ciel ouvert

Cette mue, qui semble ne jamais s’arrêter, ne date pas d’hier. L’histoire de Casablanca est inextricablement liée à celle de son architecture qui accompagne le passage des époques et marque l’évolution des tendances. La spécificité de la ville réside dans cette capacité à ne jamais se cloisonner dans un seul courant, à être dans un continuel « tout à la fois ». Une simple balade dans les principales artères de la ville permet d’apprécier le caractère protéiforme de ses styles architecturaux, allant de l’Art déco au baroque, en passant par les mouvements néo-classiques. « La ville était un laboratoire architectural pendant le XXe siècle et a accueilli plusieurs architectes européens qui ont construit des bâtisses de style Art déco », rappelle à juste titre le président du CRT de Casablanca-Settat.

Parmi les grandes constructions architecturales de la ville, on peut citer l’immeuble Assayag sur le boulevard Hassan Seghir, réalisé par l’architecte français Marius Boyer à partir de 1930. Ce bâtiment, à la fois très moderne et intemporel, a su traverser l’histoire et le temps sans prendre une ride. « On a l’impression qu’il a été construit hier », nous confiait, en février 2022, l’architecte Rachid Andaloussi.

Immeuble Assayag, réalisé par l’architecte français Marius Boyer à partir de 1930.

 

Il y a aussi l’immeuble Liberté, avec ses 17 étages construits entre 1949 et 1951 par l’architecte suisse Léonard René Morandi, et qui évoque l’élégance et la sensualité du style architectural dit « Paquebot ».

L’autre bijou architectural de Casablanca est la Villa ronde construite en 1965 par l’architecte allemande Wolfgang Ewerth sur le haut de la colline d’Anfa, permettant de contempler la ville à 360°. Il s’agit tout simplement d’un beau manifeste et d’une leçon d’architecture casablancaise. Des circuits pour découvrir ou redécouvrir ce patrimoine architectural sont régulièrement organisés par l’association Casamémoire, qui œuvre justement pour sa promotion et sa sauvegarde.

L’immeuble Liberté, conçu par l’architecte suisse Léonard René Morandi et construit entre 1949 et 1951.

 

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De pierre et d’audace

L’autre circuit très attendu, qui viendrait enrichir la palette des visites de la ville blanche, est celui portant sur le quartier des Habous. Et bonne nouvelle : ce circuit est déjà envisagé par le CRT de Casablanca-Settat pour 2024, nous confie Othmane Cherif Alami. Ce projet s’inscrit dans la mission de promotion du tourisme culturel du CRT. Dans ce quartier, on peut déjà visiter la Mahkama du Pacha, un condensé du génie artisanal des mâalems marocains. Zellige, ébénisterie, arcades et portails, ce bâtiment symbolise l’architecture musulmane dans toute sa splendeur.

Casablanca est finalement cette ville qui opte autant pour l’élégance ivoire aux éclats dorés du marbre que pour la sobriété grise du ciment. Ne pas choisir entre l’une et l’autre relève de l’audace. Et il en fallait pour ériger la Grande Mosquée Hassan II,  construite aux deux tiers sur la mer.

 

La Mosquée Hassan II.

Un circuit touristique dédié au quartier des Habous est prévu par le CRT de Casablanca-Settat pour 2024

Mahkama du Pacha.

 

En plus du quartier des Habous, d’autres lieux casablancais incontournables méritent le détour. Pour Othmane Cherif Alami, il s’agit notamment de « l’ancienne médina, de la magnifique mosquée Hassan II, du boulevard Mohammed V avec ses bâtiments Art déco et son marché central, de la corniche de Casablanca avec ses restaurants et sa nightlife, en plus de ses lieux d’animation ». Le CRT de la région Casablanca-Settat a d’ailleurs procédé au lancement d’outils marketing afin de promouvoir ces lieux, notamment à travers des capsules vidéo de promotion, des photos HD et des flyers dédiés.

 

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La région Casablanca-Settat est la première destination du pays dans les catégories du tourisme d’affaires, médical, de shopping et des foires et expositions

Le tourisme d’affaires en capitale

Au-delà de son architecture éclectique offrant un voyage inédit dans le XXe siècle où baroque et brutalisme s’entremêlent sans complexe, Casablanca se targue avant tout d’être le premier pôle économique du Royaume. Cette région est d’ailleurs « la première destination du pays dans les catégories du tourisme d’affaires, médical, de shopping et des foires et expositions », grâce à ses infrastructures prestigieuses conçues pour fédérer le monde des affaires. Il s’agit notamment de « l’Office des foires et expositions de Casablanca, l’Office des changes et le Parc d’exposition Mohammed VI, à proximité d’El Jadida », rappelle le président du CRT. Casablanca est donc la destination MICE (Meeting, Incentive, Conferences, Events) par excellence.

En plus, pour accueillir visiteurs nationaux et internationaux dans les meilleures conditions en termes de transport et de mobilité, la région s’est dotée, au cours des dernières années, de nombreuses infrastructures, lui conférant ainsi une place de choix sur l’échiquier touristique du Royaume. On citera les lignes de tramway et de busway, son nouveau terminal de croisière, la ligne LGV reliant Casablanca à Tanger, l’aéroport international Mohammed V et son hub financier Casablanca Finance City (CFC), dont le quartier homonyme est considéré comme le « Manhattan » de la ville blanche. Les groupes bancaires du pays et autres sociétés nationales et internationales de haut vol prévoient de s’y installer progressivement dans les années à venir. Des architectes marocains et étrangers ont ainsi doublé d’ingéniosité pour concevoir des bâtiments aux lignes aussi audacieuses que futuristes, faisant de ce quartier, le « QG » de l’avenir économique de Casablanca. Preuve, ci-après, en images.

En termes de liaisons aériennes, il faut savoir que l’aéroport Mohammed V est desservi par 24 compagnies aériennes, opérant 840 fréquences hebdomadaires reliant Casablanca à plus de 96 villes à l’étranger. Ce qui permet à cette dernière de tenir, confortablement, son rang de destination internationale.

Casablanca-Settat prévoit de recevoir 5 à 6 millions de visiteurs à l’horizon 2030

Au-delà des sentiers battus

Les acteurs du tourisme entrevoient même la possibilité de développer davantage les liaisons aériennes, avec un aéroport dédié aux vols low cost, opérés par des compagnies internationales vers la région Casablanca-Settat. Pour faire de cette ambition une réalité, le président du CRT de la région estime que l’aéroport de Benslimane pourrait être une solution, en accueillant les compagnies low cost. Ce qui permettrait aux touristes nationaux et internationaux de bénéficier de vols à des prix compétitifs. D’ailleurs, dans le cadre de la feuille de route régionale, suivant celle nationale 2023-2026, la région prévoit un objectif de 5 à 6 millions de visiteurs à Casablanca-Settat à l’horizon 2030, avec une moyenne de séjour de 3,5 nuitées contre 2,2 nuitées par séjour, aujourd’hui.

En attendant, Casablanca se veut déjà « une véritable capitale contemporaine mondiale avec plus de 7 millions d’habitants », souligne Othmane Cherif Alami. Et ce, grâce aussi à un arrière-pays « incroyable » et une très belle côte balnéaire de 235 kilomètres de plages, dont des spots renommés allant de Bouznika à Oualidia. S’y ajoutent 8 golfs de prestige, 4 barrages propices aux activités nautiques, des forêts verdoyantes, des sentiers de randonnée et des terrains de chasse, avec un terroir favorable au tourisme rural à Benslimane, Settat, Berrechid et El Jadida. « Notre mission au sein du Conseil régional du tourisme de Casablanca-Settat, créé en 2002, est de ‘marketer’ les territoires et de promouvoir les différents produits touristiques, tant au niveau du tourisme d’affaires que des week-ends city break et du tourisme rural. D’ailleurs, 70% du territoire de Casablanca-Settat relève du périmètre rural », souligne Othmane Cherif Alami. Mettre à profit ce « capital » rural est sans doute le prochain challenge de la ville aux mille visages.

 

Bab Marrakech au centre-ville de Casablanca.

 

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Décès de Jean-Louis Cohen, co-auteur d’un ouvrage de référence sur l’architecture coloniale de Casablanca

Une pluie d’hommages inonde les réseaux sociaux depuis l’annonce du décès de Jean-Louis Cohen, célèbre historien de l’architecture, mort à l’âge de 74 ans. La publication de l’ouvrage Casablanca : Mythes et figures d’une aventure urbaine (Ed. Hazan, 480 p., 1998), coécrit avec Monique Eleb, avait fait sensation ; d’une part parce que les auteurs étaient connus et considérés comme des experts internationaux ; d’autre part pour la qualité du travail et du rendu final ; enfin, parce que cet ouvrage a aidé les défenseurs du patrimoine architectural de la ville à faire valoir leurs revendications auprès des décideurs marocains. En revanche, le fait que leur travail se soit cantonné à l’époque coloniale avait fait grincer des dents.

« Nous lui devons tant, […] notamment tout ce qu’il faisait depuis de nombreuses années autour de la sauvegarde du patrimoine moderne du XXe siècle. Un grand homme de combat et d’engagement », a réagi Christine Leconte, présidente de l’Ordre des architectes en France, sur LinkedIn.

L’architecte marocain Tarik Oualalou lui a également rendu hommage à travers une publication Facebook dans laquelle il exprime sa « tristesse infinie ». « Il a été mon professeur, mon ami, mon mentor et souvent mon partenaire dans des aventures intellectuelles sublimes. Cela fait bientôt 30 ans que nous nous sommes rencontrés et il arrivait toujours à me surprendre par sa profondeur et son agilité. Il était d’une générosité sans limites et il s’impliquait et donnait de lui-même dans tout. Ces cinq dernières années, il a travaillé à nos côtés pour la revitalisation du patrimoine casablancais dont il a été le premier découvreur. La dette que nous lui devons est immense. »

Joint par Médias24, Abdelouahed Mountassir rend hommage à l’expert « très brillant » qu’il a été, rappelant sa défense du patrimoine casablancais ainsi que son rôle de passeur entre les Etats-Unis et l’Europe. Il constate − comme plusieurs de ses confrères d’ailleurs − que Jean-Louis Cohen s’est contenté d’un focus sur le patrimoine architectural de l’époque coloniale, sans s’intéresser à l’architecture contemporaine de la ville.

Pour sa part, l’architecte Noureddine Komiha salue la mémoire de Jean-Louis Cohen, qui représente pour lui « une encyclopédie humaine et une référence dans l’histoire de l’architecture urbaine », notamment celle de Casablanca. Il garde par ailleurs le souvenir de son érudition, de son engagement ainsi que de son engouement pour l’écoute, la transmission et le partage. « Ce qui l’intéressait, c’était de replacer l’architecture dans sa dimension sociale et symbolique », nous dit-il.

L’architecte et commissaire d’exposition a obtenu son diplôme à Paris en 1973, avant de soutenir en 1985 une thèse de doctorat en histoire de l’art à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS), ce qui l’a propulsé dans le domaine de l’enseignement. Sa carrière prend ensuite une envergure internationale avec sa nomination en tant que professeur d’histoire de l’architecture à l’Institute of Fine Arts de l’Université de New York en 1994.

En 1997, le ministère français de la Culture lui confie la création de la Cité de l’architecture et du patrimoine, où il dirige l’Institut français d’architecture jusqu’en 2004 et le Musée des monuments français jusqu’en 2003. « Sa coloration politique de gauche l’accompagnera tout au long de sa vie professionnelle et de ses expériences intellectuelles », tient à préciser Noureddine Komiha.

« Cohen se passionnait pour les politiques urbaines et Casablanca faisait partie, aux côtés de Pékin, Rio de Janeiro et Saint-Pétersbourg, de ces villes mondiales qui ont nourri cet intérêt », poursuit notre interlocuteur.

En effet, la capitale économique du Maroc possède une grande richesse architecturale et urbaine, carrefour de plusieurs styles architecturaux : arabo-andalou revisité à la française, art nouveau, néo-classicisme, art déco, néo-mauresque, fonctionnalisme, cubisme, brutalisme… Un musée à ciel ouvert pour les architectes et esthètes, mais aussi « un laboratoire d’urbanisme qui a attiré plusieurs architectes étrangers, notamment Cohen ».

« Une lettre d’amour à la métropole »

Grand spécialiste de l’architecture du XXe siècle et fervent défenseur de la sauvegarde du patrimoine moderne, son ouvrage Casablanca : mythes et figures d’une aventure urbaine (réédité en 2004) est une « lettre d’amour à la métropole », selon Noureddine Komiha.

« C’est un très beau livre dans lequel Cohen explique la genèse de la ville de Casablanca et propose un répertoire de détails architecturaux et de ferronnerie. C’est aussi une référence dans le domaine qui fait découvrir la richesse architecturale et urbanistique de la ville de Casablanca », explique-t-il.

Joint par Médias24, l’architecte et ancien président de l’association Casamémoire, Abderrahim Kassou, revient sur l’importance de cet ouvrage « volumineux et d’une lecture facile », qui se distingue des autres qui ont traité de la ville de Casablanca. « Le livre de Jean-Louis Cohen et Monique Eleb est basé sur un travail documentaire fin, notamment sur les archives des architectes, des entreprises, des revues et des permis de construire, mais également sur un travail de terrain ainsi que sur des heures d’échanges et de discussions avec plusieurs acteurs qui connaissent la ville et ont participé à son essor. »

Il s’agit par ailleurs d’un support de recherche essentiel comprenant plusieurs documents graphiques (plans, illustrations, croquis, photos anciennes et récentes…), « ce qui explique un succès éditorial plutôt peu courant pour des ouvrages de ce type », poursuit l’architecte. Cet ouvrage présente également plusieurs acteurs de cette période historique (architectes, entrepreneurs, urbanistes, paysagistes, décideurs politiques, etc.).

Kassou indique que la sortie de cet ouvrage avait été accompagnée d’une grande exposition intitulée Casablanca, mémoires d’architecture, dont le commissariat a été assuré par les deux auteurs. L’exposition, qui a eu beaucoup de succès, a été présentée à Paris, à Bordeaux, à Montréal et à Casablanca à la Villa des arts en 2000. « Elle a permis à ceux qui ne lisent pas beaucoup de découvrir le contenu de l’ouvrage et d’apprécier la richesse de leur ville. »

Cohen était un amoureux de la ville de Casablanca, un esthète fasciné par la diversité décorative des façades et immeubles de la ville. Le paysage architectural casablancais attisait sa curiosité, et sa rencontre avec Monique Eleb, qui a grandi à Casablanca, a impulsé la réalisation de cet ouvrage, nous fait-on savoir.

Fruit de dix années de travail et de recherches, à la demande du Centre national français de la recherche scientifique (CNRS), la monographie de Jean-Louis-Cohen et Monique Eleb sur Casablanca « étoffe notre connaissance sur les bâtiments construits à Casablanca au cours de la première moitié du XXe siècle au Maroc ».

Sous le prisme de l’architecture urbaine, les auteurs retracent la façon dont la ville de Casablanca a été conçue et de quelle manière elle a évolué durant la période coloniale. C’est d’ailleurs en 1912 qu’un premier plan d’aménagement est dessiné par l’architecte urbaniste Henry Prost.

« La Medina est entourée d’enceintes rassemblant plusieurs générations de constructions, maisons cubiques repliées sur des patios intérieurs, des maisons de négociants avec leurs entrepôts en RDC, mais aussi des petits immeubles à balcons et hôtels le long des rues, l’ensemble étant compact et faiblement praticable d’une vision européenne. Elle s’extravertie donc aux évolutions culturelles de ses nouveaux arrivants », peut-on lire dans l’étude de Colette Zdan intitulée De la ville historique à la ville moderne : des évolutions conceptuelles et sociales dans la ville de Casablanca.

Le général Lyautey avait décidé à l’époque de conserver l’ancienne ville dans les plans d’extension mais en construisit une autre au Sud, reliée au port de commerce : le quartier des Habous. Tous les autres quartiers se sont ensuite construits autour de la médina.

Plus tard, de 1930 à 1985, Casablanca connaît une explosion démographique due à l’exode rural, et de nombreuses cités ouvrières sont construites, mais sont rapidement surpeuplées. Dans ce contexte et afin de désengorger l’ancienne médina et de combler le manque de logements adaptés aux nouveaux arrivants qui ont aménagé des bidonvilles dans les quartiers industriels de la capitale économique, l’architecte urbaniste Michel Ecochard est chargé de réviser le plan d’aménagement de Henry Prost.

« Il limite ainsi le développement de la ville autour de ce qu’il appelle une ceinture verte, qui suit le tracé de l’autoroute, nouvel équipement phare de son projet urbain, il développe aussi la ville vers l’Est là où se situe le port (…) Il établit une trame de construction, dans laquelle les architectures vont évoluer, de la maison en rez-de-chaussée, jusqu’à prendre la forme d’immeuble d’habitation, qui respecte la vision hygiénique de l’époque, mais aussi la vision de l’habitat moderne, qui se doit d’être orienté Est-Ouest », explique l’autrice de l’étude citée plus haut.

Au lendemain de l’indépendance, et jusqu’en 1985, de grands ensembles de lotissements successifs meubleront les artères de Casablanca. Ensuite, dans le souci d’une meilleure gestion urbaine, les différents quartiers de la ville seront divisés en différentes préfectures et un réseau de transport sera développé pour faciliter la mobilité dans l’espace.

L’art déco, vestige d’un passé colonial ?

Si un certain nombre d’architectes s’accordent sur l’importance de cet ouvrage − « bible de l’histoire architecturale de la ville de Casablanca » −, Aziz Lazrak lui reproche une approche tendancieuse qui met le voile sur des joyaux architecturaux construits post-indépendance par des Marocains.

Il s’agit certes d’un « livre de référence sur Casablanca, bien documenté et bien mené, mais qui s’est malheureusement attardé sur le ‘Casa romantique’ et l’architecture art déco de la période coloniale. Dans cet ouvrage, les architectes marocains ne sont cités que dans un petit chapitre, avec la promesse de leur consacrer un ouvrage plus tard. Ce qui n’a pas été fait », se désole-t-il.

Hafid El Awad, pour sa part, refuse de qualifier l’architecture des bâtiments art déco de « coloniale ». Il considère que c’est un patrimoine marocain à valoriser et un travail commun qui a réuni Français et Marocains. « Si les bâtiments ont été conçus par les architectes français, la réalisation de ces bijoux architecturaux a été faite par des maçons, ferronniers et ouvriers marocains. La contribution des Français s’est donc limitée à la conception », avance-t-il.

Pour Noureddine Komiha, « Cohen s’est particulièrement intéressé à l’art déco en tant que parisien. Il avait quelque chose à raconter sur ce morceau de Casablanca avec lequel il était familier. Etudier et raconter le reste [la partie construite après l’indépendance, ndlr] appartenait donc à d’autres architectes. »

Il est indéniable que l’architecture produite durant la période du Protectorat porte en elle des traces visibles du passé colonial. A notre question de savoir si Jean-Louis Cohen, qui accordait beaucoup d’importance à l’aspect humain de l’architecture, et Monique Eleb, avaient conscience que ces bâtiments sont le vestige de la colonisation et qu’ils rendaient hommage à d’anciens oppresseurs, Noureddine Komiha nous répond que l’approche de Cohen était purement esthétique et objective.

« Le regard qu’ils ont tous deux porté sur les bâtiments patrimoniaux est un regard européen. L’expérience n’est pas vécue de la même manière qu’un Marocain qui peut considérer ce patrimoine comme le rappel d’un évènement historique malheureux. Casablanca et ses bâtiments sont vus dans l’ouvrage d’un œil objectif qui s’intéresse aux détails esthétiquement plaisants pour l’œil et l’esprit », poursuit Noureddine Komiha.

Fervent militant pour la préservation et la valorisation du patrimoine casablancais, Cohen, aux côtés de Monique Eleb, a « impulsé une prise de conscience quant à la richesse patrimoniale de Casablanca et sensibilisé les autorités et les architectes marocains sur le patrimoine casablancais, à un moment où les pouvoirs publics se demandaient quel était l’intérêt de restaurer les traces du protectorat », estime Komiha. « Le maréchal Lyautey, qui était un esthète, voulait que l’expérience du protectorat français soit positive pour les colons, mais le résultat est admirable et il faut le préserver. »

Dans ce sens, Kassou avance qu’ »au delà de l’apport scientifique de cet ouvrage, son apport en termes de plaidoyer et de prise de conscience sur la valeur historique et patrimoniale de Casablanca est indéniable. L’ouvrage, ainsi que l’exposition qui s’en est suivie, avec la présence effective des deux auteurs, a donné en quelque sorte du contenu, mais également de la crédibilité et un écho fort au discours porté par certains Casablancais appelant à l’arrêt des démolitions et à la protection du patrimoine, discours faiblement audible avant le livre et l’exposition ».

Monique Eleb et Jean-Louis Cohen ont d’ailleurs accompagné la création de Casamémoire, association marocaine à but non lucratif qui œuvre jusqu’à présent pour la sauvegarde et la valorisation du patrimoine architectural du XXe siècle au Maroc.

« A nous de continuer à porter ce flambeau et à encourager le développement de la recherche sur d’autres pans de l’histoire de notre ville peu ou pas étudiés, comme la période antique, la période islamique, l’émirat des Berghwatas, le brutalisme, les développements plus contemporains… Autant de sujets sur lesquels l’université marocaine devrait se pencher. Le besoin est là et les sujets prometteurs », conclut Abderrahim Kassou.