Stress hydrique : les stratégies des agences des bassins hydrauliques pour optimiser les réserves des nappes en milieu aride

Durant ces dernières années de sécheresse, la pression sur les nappes a augmenté au Maroc, mettant en péril la disponibilité de cette ressource déjà impactée par la diminution de la recharge naturelle, en raison d’un réchauffement climatique qui s’installe progressivement dans le pays.

La 19ᵉ édition du Congrès international de l’eau, organisée du 1ᵉʳ au 5 décembre 2025 à Marrakech, a constitué une opportunité majeure d’échange entre les décideurs, les gestionnaires et la communauté scientifique pour chercher les solutions durables pour la préservation de l’eau, une ressource vouée à se raréfier face à l’intensification des phénomènes extrêmes.

En marge d’un panel dédié à la bonne exploitation des nappes, les directeurs des agences des bassins de Sakia El Hamra-Oued Ed-Dahab, Guir-Ziz-Ghéris et Moulouya ont exposé leurs plans d’adaptation pour optimiser l’exploitation durable de leurs nappes.

Pour ces trois territoires situés dans des milieux arides à hyperarides, l’eau souterraine n’est pas un complément, c’est le sang vital qui irrigue leur vie et leur développement.

À partir de 2026, substitution totale de la nappe de Dakhla par les eaux non conventionnelles

La nappe de Dakhla est une nappe multicouche dont le volume stocké pourrait dépasser 200 milliards de mètres cubes, d’après les études historiques basées principalement sur des forages pétroliers.

Elle sert à l’alimentation en eau potable des villes de Smara et Dakhla, à l’abreuvement du cheptel en milieu rural, et essentiellement à l’irrigation des projets agricoles dans les zones de Dakhla, Jraifia et Boujdour. Elle alimente également des projets touristiques en front de mer à Dakhla, ainsi que des activités industrielles halieutiques.

L’eau de cette nappe se caractérise par des débits artésiens quasi stables pouvant atteindre 120 litres par seconde, une température pouvant atteindre 83°C en profondeur et une salinité qui varie fortement, passant de 0,8 gramme par litre à l’est à plus de 10 grammes par litre sur le littoral.

Sur le plan hydrique, la situation de cette nappe est stable mais en même temps fragile. Les sorties annuelles totales (prélèvements de 46 millions de mètres cubes et écoulement vers la mer de 56 millions de mètres cubes) excèdent significativement la recharge naturelle moyenne (50 millions de mètres cubes), ce qui entraîne un déficit.

Bien que la pression sur la nappe ne soit pas encore critique, les décideurs ont fait le choix proactif de mobiliser des ressources non conventionnelles pour soutenir le développement agricole sans impacter l’aquifère.

Soutenu par un investissement de 560 millions de dollars, ce projet repose sur un système de management intégré incluant toutes les parties prenantes.

Cet investissement prévoit notamment la réalisation d’une station de dessalement destinée à sécuriser l’alimentation en eau potable de la ville, l’irrigation de 5.200 hectares de projets agricoles programmés ainsi qu’un projet de réutilisation des eaux usées traitées pour l’arrosage des espaces verts.

À partir de 2026, il permettra de substituer 55 millions de mètres cubes par an de la nappe avec une tarification qui varie entre 2 centimes jusqu’à 2 dirhams le mètre cube selon la quantité consommée.

Afin de garantir la gestion durable de ses ressources, plusieurs mesures ont été décidées pour une approche intégrée :

Limitation des superficies irriguées à 15.000 hectares pour préserver la nappe de Meski-Boudnib 

Située dans la région d’Errachidia, la nappe de Meski-Boudnib est la principale ressource en eau souterraine du bassin du Guir-Ziz-Ghriss et sert principalement à l’irrigation des palmeraies dans cette région du Sud-Est.

Son exploitation s’effectue dans le cadre d’une gestion participative, via un contrat de nappe signé en 2022.

En 2024, l’évaluation réalisée par l’agence de bassin a révélé que le nombre de points de prélèvement dépasse désormais les 600 forages et que la superficie irriguée excède 13.000 hectares, avec une baisse moyenne du niveau piézométrique comprise entre 1 et 1,7 mètre par an sur la période 2016‑2024.

Cette situation accroît le risque de surexploitation de l’aquifère, d’autant que les besoins en eau pour l’irrigation sont essentiellement couverts par les eaux souterraines.

Pour l’Agence du bassin Guir-Ziz-Ghris, le scénario optimal retenu dans le cadre du contrat de nappe de Meski-Boudnib plafonne la superficie irriguée à 15.000 hectares. Il privilégie une gestion intégrée des ressources, combinant eaux souterraines et eaux de surface (issues du barrage Kaddoussa et du futur barrage Kheng Grou).

Avec des prélèvements fixés à 60 millions de mètres cubes par an (soit une dotation d’environ 8.000 m³/ha/an), cette option garantit le meilleur équilibre entre la pérennité des investissements agricoles et la sauvegarde de l’aquifère. Elle permet de contenir la baisse du niveau de la nappe entre 10 et 40 mètres à l’horizon 2050.

Finalisation du contrat de gestion participative de la nappe de Aïn Beni Methar

Concernant la nappe de Beni Methar, il s’agit d’un aquifère fossile, mais de bonne qualité, qui constitue la seule ressource en eau de la province de Jerada. Sa salinité varie entre 0,5 et plus de 2 grammes par litre, et sa profondeur s’étend de 50 à 800 mètres.

Lors de la crise hydrique qu’a connue le bassin de la Moulouya à partir de 2021, cette nappe a fait l’objet d’une étude en vue de son raccordement au réseau d’eau potable pour approvisionner les systèmes d’Oujda et de Taourirt.

Le bilan hydrique de la nappe d’Aïn Béni Methar est actuellement déficitaire. Avec des apports moyens de 61 millions de mètres cubes et des prélèvements de 72 millions de m3 (destinés à l’eau potable et à l’irrigation), il accuse un déficit de 11 millions de mètres cubes. Ce déséquilibre entraîne une baisse continue du niveau piézométrique, à un rythme pouvant atteindre 0,4 mètre par an depuis l’an 2000.

Face à cette situation, l’agence du bassin de Moulouya a interdit, en 2024, tout nouveau forage dans la zone artésienne. Cette mesure vise à préparer la mise en place d’un contrat de gestion participative et à limiter l’impact d’une baisse de la nappe dont le rythme dépasse désormais la vitesse normale.

Actuellement en cours de validation et de signature, ce nouveau contrat repose sur deux axes majeurs pour préserver la nappe d’Aïn Beni Methar :

De la théorie à la pratique : comment la science peut sauver nos eaux souterraines

La succession de sept années de sécheresse a démontré le rôle important de la science dans la recherche de solutions durables, tant pour la préservation de la ressource en eau que pour le développement de pratiques agricoles résilientes.

Des travaux se sont notamment concentrés sur la zone de la nappe du Haouz, qui subit également une pression hydrique extrême. Cette pression est principalement due à une irrigation intensive et à la diminution de ses sources de recharge naturelles.

Ces recherches, initiées par l’Office régional de mise en valeur agricole du Haouz (ORMVAH), puis poursuivies en collaboration avec l’université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), avaient pour objectif d’évaluer le bilan hydrique du bassin et de modéliser l’impact de différentes stratégies agricoles et de gestion de l’eau sur la durabilité de la ressource.

Les chercheurs ont utilisé la plateforme de modélisation WEAP couplée au modèle hydrogéologique MODFLOW pour évaluer la nappe du Haouz, réalisant ainsi des simulations qui ont permis de comparer plusieurs scénarios.

Scénario 1 (2025-2040) – Business as usual : le statu quo mènera à une augmentation des surfaces sèches (d’après El Mezouary et al., 2025).

 

Scénario 2 (2025-2040) – Impact isolé du changement climatique selon le RCP 4.5 : extension des zones sèches et diminution de la nappe (d’après El Mezouary et al., 2025).

 

Scénario 3 (2025-2040) – Impact du changement climatique et l’extension agricole : extension des zones sèches et diminution de la nappe (d’après El Mezouary et al., 2025).

 

Scénario 4 (2025-2040) – Impact du changement climatique et de la réduction de 25 % des activités agricoles : la nappe pourra se régénérer et les zones sèches se réduiront progressivement (d’après El Mezouary et al., 2025).

Dans un scénario de statu quo (Business as Usual), qui prolonge les pratiques de gestion actuelles (telles qu’observées en 2024), la tendance à l’épuisement de la nappe se poursuivrait de façon dramatique. Le stock d’eau souterraine continuerait à diminuer, conduisant à un assèchement progressif mais inéluctable de certaines parties de l’aquifère, année après année.

À l’inverse, un scénario supposant une réduction de l’ordre de 25% des surfaces agricoles irriguées ou une meilleure délimitation de ces périmètres montrerait une inversion de tendance. Les zones d’assèchement commenceront à se résorber, permettant à la nappe de se régénérer et d’entamer une lente remontée de son niveau.

La DGM se transformera en Agence nationale de la météo (Nizar Baraka)

Sur le thème « Services climatiques et alertes précoces : vers un renforcement de la résilience », cette rencontre, tenue avec la participation de décideurs politiques, d’experts techniques et scientifiques, ainsi que de partenaires socio-économiques, a été l’occasion de mettre en avant l’importance cruciale des services climatiques pour des secteurs vitaux tels que l’agriculture, les ressources en eau, l’énergie, les transports et la santé publique.

Le ministre de l’Équipement et de l’eau a, lors de son intervention, rappelé l’importance cruciale des services climatiques et des systèmes d’alerte précoce dans l’anticipation des risques liés aux changements climatiques, insistant sur la nécessité d’une approche intégrée et centrée sur les citoyens. Selon Nizar Baraka, les services climatiques ne doivent pas seulement servir à prévoir, mais également à « protéger les populations et à renforcer la résilience des territoires et des économies ».

Le ministre a dans ce sens insisté sur le rôle fondamental de l’impact dans la conception et le déploiement de ces services. « Il est désormais clair que le développement des services climatiques efficaces ne peut se faire sans une approche intégrée basée sur l’impact : l’impact sur les citoyens, sur leur vie quotidienne, mais aussi l’impact économique et social ».

La pertinence des services à travers la coconstruction

Le ministre a d’autre part plaidé pour une logique de co-construction, impliquant directement les usagers dès la phase de conception. « Il nous faut absolument placer les utilisateurs au cœur de la démarche, en les associant dès la conception des outils ».

« Cette logique de coconstruction est la clé, d’abord pour garantir la pertinence, l’appropriation, mais surtout l’utilité concrète des services qui sont déployés, notamment dans les secteurs sensibles comme la gestion de l’eau, l’agriculture, la santé, les infrastructures, l’aménagement du territoire, sans oublier évidemment les eaux et forêts », a-t-il ajouté.

Le ministre a également mis en avant le rôle croissant des technologies innovantes dans la modernisation des services climatiques. « Le recours accru aux technologies innovantes, telles que l’intelligence artificielle, les systèmes satellitaires – et j’ajouterai nano-satellitaires – ainsi que les plateformes numériques, offre aujourd’hui des perspectives inédites pour améliorer la précision, la rapidité, l’accessibilité et la qualité des prévisions ».

Dans cette dynamique, le développement des prévisions climatiques fondées sur les impacts est devenu, selon lui, un axe prioritaire. « Il s’agit non seulement d’anticiper les évolutions climatiques – et Dieu seul sait combien le débat est vif entre changement climatique et dérèglement climatique, une question à laquelle il nous faudra bien répondre –, mais aussi et surtout d’en anticiper les effets tangibles sur nos systèmes socio-économiques ».

Le responsable gouvernemental a également appelé à un renforcement des synergies institutionnelles, estimant que l’intégration des services d’alerte précoce et des services climatiques dans les politiques publiques nécessite des mécanismes de coordination plus efficaces. « Nous devons renforcer les synergies entre institutions afin d’assurer une meilleure intégration des services dans les politiques publiques. Cela passe par la consolidation des mécanismes de concertation intersectorielle, la mise en place d’une gouvernance efficace à travers la commission interministérielle qui agit déjà fortement dans ce domaine ».

Une gouvernance climatique plus cohérente

Le ministre a en outre insisté sur la nécessité d’une gouvernance climatique plus cohérente, agile et territorialisée, capable de répondre aux besoins concrets des utilisateurs. « Il nous faut une gouvernance climatique qui soit plus proche des besoins réels des territoires et des citoyens. Une approche territorialisée est indispensable pour mieux partager les connaissances, orienter les actions et renforcer notre capacité d’adaptation face aux effets du climat », a-t-il souligné.

Dans cette dynamique, la reconnaissance du réseau climatique d’État comme infrastructure nationale stratégique s’impose, selon le ministre, comme une évidence. « Je peux vous assurer que nous allons tout faire pour le mettre en place rapidement ». Ce réseau constitue un pilier fondamental pour garantir une observation continue, assurer la qualité des données et la fiabilité des services produits, autant de conditions « sine qua non pour une prise de décision éclairée et efficace ».

Le PPP pour accélérer le développement des nouveaux services

Par ailleurs, le ministre a insisté sur l’importance de l’investissement dans l’innovation, soulignant le rôle déterminant des partenariats public-privé.

« L’innovation ne peut être durable sans investissement. Le rôle des partenariats public-privé devient ici essentiel, non seulement pour accélérer le développement des nouveaux services, mais aussi pour mobiliser les ressources financières nécessaires ».

Il a dans le même esprit appelé à renforcer les capacités locales et régionales, afin d’autonomiser les acteurs de terrain dans l’utilisation et l’interprétation des données. « Nous devons œuvrer à renforcer les capacités locales et régionales, afin de donner aux acteurs territoriaux les moyens d’utiliser, d’interpréter et surtout de valoriser les informations climatiques en toute autonomie », a insisté Nizar Baraka.

La coopération internationale et régionale, notamment dans le cadre de la coopération Sud-Sud, constitue un autre levier à activer. « Les échanges entre pays permettent de partager des expériences réussies, de mutualiser les efforts et de bâtir des initiatives conjointes porteuses de résilience ».

Dans ce sens, il a plaidé pour un partage sécurisé et équitable des données climatiques, le qualifiant de « levier fort de l’action publique ». Un partage nécessaire à la transparence, à la coordination et à l’efficacité des réponses collectives.

« Il est nécessaire de communiquer avec les citoyens et de les intégrer dans le processus de réaction et d’action face aux événements climatiques extrêmes ».

Le financement climatique pour transformer les ambitions en actions

Pour que les ambitions se concrétisent, le financement climatique apparaît comme un enjeu structurant. « Rien ne pourra se faire sans un soutien financier conséquent. Le financement climatique, notamment par les banques multilatérales de développement, constitue un axe important. Mais il y a aussi le financement vert et les obligations vertes, que l’on pourrait mobiliser pour financer ces modèles et les systèmes d’alerte indispensables à l’action », a-t-il précisé.

Un financement, selon lui, qui conditionne la capacité à transformer les ambitions en actions tangibles, à atteindre les plus vulnérables et à construire une résilience réelle et durable.

La DGM, une institution amenée à se réformer

Le ministre a également salué le rôle stratégique joué par la Direction générale de la météorologie (DGM). « La DGM joue un rôle de premier plan en tant qu’acteur régional de référence. Ce positionnement stratégique, reconnu à l’échelle internationale, reflète un engagement constant, une excellence scientifique et une volonté de coopération active avec ses partenaires régionaux« , a-t-il affirmé.

Face aux défis croissants imposés par les dérèglements climatiques, Nizar Baraka estime toutefois que cette institution doit entamer une transformation structurelle. « Les défis à venir exigent une transformation en profondeur. C’est pourquoi, en tant qu’autorité de tutelle, nous sommes engagés dans l’accompagnement de la DGM dans sa transformation institutionnelle pour en faire une agence nationale de la météorologie, avec un statut à la hauteur de ses missions », a-t-il précisé.

Cette réforme s’inscrit selon le ministre dans le cadre de la vision 2035 du ministère, qui accorde une place centrale à la résilience, à la science et à l’innovation dans les politiques publiques.

« La Direction générale de la météorologie est prête à s’investir pleinement pour accompagner nos frères africains, en vue de développer un centre africain de météorologie et de prévision à moyen terme. Il s’agira d’un outil stratégique pour agir et anticiper les actions futures à l’échelle régionale », a-t-il conclu.

RGPH 2024. Le géographe David Goeury analyse les dynamiques territoriales et socio-économiques au Maroc (Interview )

Le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2024 a révélé des mutations démographiques significatives au Maroc. Avec une croissance de 8,8% en dix ans, portant la population à 36,8 millions d’habitants, le pays poursuit sa transition démographique et urbaine. Toutefois, derrière ce constat global se cachent des dynamiques territoriales hétérogènes et contrastées.

Alors que certaines communes, notamment en périphérie des grandes villes, connaissent une explosion démographique, d’autres, en particulier dans les zones rurales isolées, enregistrent un déclin marqué. L’attractivité croissante du littoral atlantique et la métropolisation accélérée réorganisent la répartition de la population, tandis que certaines régions, notamment celles soumises à un stress hydrique ou à une faible diversification économique, peinent à retenir leurs habitants.

Si ces constats semblent évidents, ils ne sont en réalité que la conséquence visible de transformations profondes qui s’opèrent sous l’effet de facteurs structurels. Derrière ces évolutions se dessine une recomposition spatiale et socio-économique du pays, influencée par des éléments aussi variés que l’accès à l’eau, le développement des infrastructures, les politiques publiques et les mutations du marché du travail.

La croissance démographique est ainsi portée par des territoires bénéficiant d’investissements en irrigation, en industrie ou en logistique, tandis que le recul de certaines communes reflète une fragilisation due au changement climatique et à l’absence d’opportunités économiques. Cette polarisation croissante pose un défi majeur pour l’aménagement du territoire et la gestion des ressources, notamment face aux nouvelles pressions exercées par l’urbanisation rapide et les transformations du tissu productif.

Dans ce contexte, Médias24 s’est entretenu avec David Goeury, géographe et chercheur à La Sorbonne, dont les recherches portent sur les dynamiques territoriales et les mutations socio-spatiales. À travers cet entretien, Médias24 donne la parole à un expert dont l’analyse offre une nouvelle lecture des chiffres du RGPH 2024, permettant d’appréhender avec finesse les mutations du territoire marocain et leurs implications pour l’avenir.

Médias24 : Pourquoi la population a-t-elle progressé juste de 8,8% en dix ans ? Et qu’est-ce qui explique la concentration de la croissance dans certaines communes seulement ?

David Goeury : Le ralentissement de la croissance démographique vient principalement de deux facteurs. Le premier facteur est la chute de la fécondité, soit du nombre d’enfants par femme. Cette dynamique était en place en 2014. Le Maroc s’achemine vers la fin de sa transition démographique. Le deuxième facteur est le bilan migratoire négatif. Le Maroc reste un pays d’émigration. Il y a plus de Marocains qui quittent le Maroc pour s’installer, durablement ou non, à l’étranger, que d’étrangers qui s’installent au Maroc. Donc, la balance migratoire reste négative. Ce phénomène va se prolonger et assez rapidement la population globale du Maroc va stagner, avec un régime démographique très proche des pays européens.

Derrière cette augmentation de la population à l’échelle nationale se cachent des différences territoriales considérables. C’est pour cette raison que, dans ce travail, nous avons choisi de travailler à l’échelle la plus fine, c’est-à-dire celle de la commune.

La population globale du Maroc va stagner, avec un régime démographique très proche des pays européens

Les différences entre les communes, voire entre communes voisines, sont extrêmement importantes. Par exemple, à Casablanca, on voit la divergence entre une commune comme l’arrondissement d’Anfa, qui va perdre plus de 30% de sa population, et une commune de Bouskoura qui va augmenter de 95% en dix ans, ou de Dar Bouazza qui va doubler.

C’est un élément très important à avoir en tête, les divergences démographiques sont extrêmement fortes entre communes limitrophes, que ce soit dans le monde urbain ou dans le monde rural.

– Quel impact ont l’industrialisation et le développement des plateformes logistiques sur la croissance démographique des périphéries urbaines ?

– Les communes qui connaissent la plus forte croissance sont celles qui concentrent à la fois les infrastructures, les plateformes logistiques, les zones industrielles, mais aussi l’agriculture irriguée. Elles accueillent les nouveaux lotissements dédiés aux logements sociaux. Au Maroc, le découpage communal a amené à avoir de vastes communes considérées comme rurales en périphérie des villes. Elles constituent une importante réserve foncière à proximité des villes. Ces communes périphériques portent et concentrent la croissance démographique et, en même temps, ce sont celles qui sont au cœur de l’internationalisation de l’économie marocaine en accueillant les entreprises tournées vers l’export, que ce soit dans l’industrie ou dans l’agriculture qui profite des mêmes plateformes logistiques. Cette dynamique s’observe à proximité de Casablanca, de Rabat, de Kénitra mais aussi d’Agadir.

– Comment expliquez-vous la poursuite de la littoralisation le long de l’axe Safi-Tétouan ?

– Ce processus de littoralisation se fait avec un épaississement de plusieurs kilomètres vers l’intérieur des terres. Les préfectures et les provinces du littoral atlantique nord ont une croissance démographique plus rapide que le reste du territoire national, puisque cet axe va avoir une croissance démographique de plus de 14% en dix ans, contre 8,8% sur le reste du territoire national.

Quand on observe à l’échelle communale, on se rend compte que les communes qui ont la plus forte croissance au sein de ces provinces et préfectures ne sont pas celles qui sont forcément ouvertes sur la mer, mais les communes qui sont juste au second plan. C’est-à-dire les communes qui sont le long des nouveaux axes de transport puisque, en fait, les infrastructures autoroutières et ferroviaires sont implantées avec un recul de quelques kilomètres. Ces infrastructures jouent un rôle très important pour permettre l’installation des plateformes logistiques et des zones industrielles, et donc vont renforcer cet axe littoral en favorisant le développement des communes qui sont le long de ces axes de transport. La côte est de plus en plus réservée aux activités touristiques qui, par nature, n’amènent pas à une augmentation de la population résidente puisque les logements sont réservés à des personnes qui viennent en vacances.

Ce processus de concentration sur le littoral atlantique est discontinu au sud de Safi où seuls quelques pôles urbains ont une forte croissance démographique comme Agadir ou Dakhla. En revanche, la côte méditerranéenne à l’est de Tétouan connaît un déclin démographique. Ce ne sont pas tous les littoraux qui sont attractifs. Ce qui prédomine est l’importance de l’effet plateforme logistique bien plus que l’effet tourisme.

– Comment expliquez-vous les différences des dynamiques métropolitaines entre les capitales régionales?

– Cette dynamique illustre l’importance du processus de métropolisation. Les centres-villes des grandes capitales régionales connaissent un déclin démographique, notamment à Casablanca, Salé, Rabat et Marrakech. Ce sont en fait les quartiers périphériques de ces grandes villes qui connaissent une très très forte croissance démographique. Les centres-villes concentrent les administrations dans le cadre de la régionalisation avancée, et accueillent les services aux entreprises, surtout à Casablanca, Rabat et, dans une moindre mesure, à Tanger, Marrakech et Agadir. Or, ces centres-villes sont saturés.

En revanche, les communes périphériques, où le foncier est disponible, sont à même de recevoir les zones industrielles et les plateformes logistiques en périphérie des villes. De plus, les centres-villes ont connu un recul très important de leur population du fait des politiques de lutte contre l’habitat insalubre ou non réglementaire. Les ménages les plus précaires ont été poussés à s’installer dans des quartiers périphériques ouverts aux grands projets immobiliers de logements sociaux. Par conséquent, l’attractivité des métropoles s’observe dans la croissance de leurs périphéries avec les nouveaux emplois industriels et l’arrivée des ménages les plus précaires. C’est ce qui explique le recul démographique de Casablanca et la très forte croissance démographique des provinces de Nouaceur, Médiouna et Berrechid par exemple.

Ce phénomène s’observe aussi à des échelles plus petites avec des villes qui sont des chefs-lieux de province. La dynamique démographique n’amène pas à une augmentation de la population du chef-lieu de province, mais dans les communes périphériques, comme c’est le cas à Nador.

Cependant, cette dynamique démographique ne concerne pas toutes les capitales régionales et tous les chefs-lieux de province. Pour les régions peu attractives, la capitale régionale stagne, avec une croissance inférieure à la moyenne nationale comme dans l’Oriental. Oujda est une capitale régionale qui n’arrive pas à créer une dynamique en raison du ralentissement démographique de l’Oriental, seule région qui a perdu de la population en dix ans du fait de la fermeture de la frontière avec l’Algérie. On observe aussi une dynamique faible autour d’Errachidia et de Guelmim. Ces capitales régionales n’arrivent pas à créer de synergies avec leur territoire proche. Dans les provinces rurales subissant un recul démographique généralisé, les chefs-lieux de province sont emportés dans une dynamique de déclin comme Jerada ou Al Hoceima.

– Quelles sont les principales causes du recul de la population dans certains chefs-lieux de province comme Berkane ou Jerada ? Comment pourraient-ils inverser la tendance et redevenir attractifs ?

– Beaucoup de chefs-lieux de province connaissent un ralentissement, voire un déclin démographique.

Ces chefs-lieux jouaient un rôle de refuge pour des ménages ruraux. Sauf que l’absence de diversification économique limite la création d’emplois résidentiels qui sont liés à l’activité de l’administration provinciale et les emplois de services à la personne. Le défi est donc de pouvoir générer une certaine diversification économique.

L’exemple emblématique est celui des villes minières, comme Youssoufia, Benguérir, Jerada ou Khouribga. Le déclin de l’activité minière entraîne un fort déclin démographique, et malgré les politiques publiques de diversification, ce déclin est continu à Jerada.

Pour les chefs-lieux de province véritablement excentrés, comme Al Hoceima, malgré toutes les politiques publiques mises en place et un volontarisme politique marqué, les efforts ne suffisent pas à engendrer une véritable dynamique économique et démographique

62% des communes rurales sont en déclin démographique

– Vous soulignez que l’irrigation est un levier de croissance. Quelles sont les communes à en avoir le plus bénéficié ?

– Les communes rurales sont particulièrement dépendantes de l’accès à l’eau. 62% des communes rurales sont en déclin et, donc, la majorité des communes rurales perd de la population. Cependant, en dix ans, dans l’ensemble des communes rurales, il y a eu un gain de population.  Une minorité de communes rurales attirent de nouveaux habitants. En dehors des communes rurales qui servent de réserve foncière au développement urbain, il faut souligner la polarisation de l’activité agricole la plus intégrée aux marchés internationaux dans des communes rurales qui ont un accès privilégié à l’eau. C’est particulièrement observable dans la région de Souss-Massa où l’on voit bien que les communes rurales de la province de Chtouka-Aït Baha, qui bénéficient d’un accès sécurisé à l’eau, sont en très forte croissance, alors que celles qui en sont exclues sont en déclin.

Par l’investissement continu dans l’irrigation (barrages, nappes, dessalement), on voit une concentration très importante de populations rurales. Cependant, la dernière étape qui est celle du dessalement change complètement l’approche agricole. Car la rentabilité de l’eau dessalée n’est assurée que par des entreprises agro-industrielles extrêmement performantes, très intégrées aux marchés internationaux qui associent serres, unités d’emballage, unités de transformation tournées vers l’export.

Elles organisent des complexes agro-industriels attirant une main-d’œuvre ouvrière qui a les caractéristiques non pas d’une main-d’œuvre rurale, mais bien urbaine, qui réside dans les nouveaux lotissements et qui accède à cette zone par transports collectifs. Il faut donc s’interroger sur la catégorie rurale, et plutôt se demander si on ne voit pas apparaître de nouveaux territoires agri-urbains avec une situation de dépendance démographique à l’eau.

Pour le reste du territoire marocain, du fait de la sécheresse structurelle, les communes qui n’ont pas accès à de nouvelles ressources en eau, qui n’ont pas d’extension de leur périmètre irrigué, connaissent un déclin démographique, même dans des périmètres irrigués historiques comme autour de Béni Mellal et Fqih Ben Salah. Les zones très lourdement impactées par la sécheresse comme l’Anti-Atlas ou le Haut Atlas occidental voient leur population s’effondrer. Les communes rurales entre Essaouira et Agadir ou celles qui sont au sud de Taroudant ont perdu jusqu’à 70% de leur population.

– Vous parlez de « réfugiés climatiques ». Observez-vous déjà des migrations internes marquées vers les zones mieux dotées en ressources hydriques ? Quelle serait la réponse la plus urgente à mettre en place pour ces communes en déclin ?

– La question du réchauffement climatique est une question qui devient vraiment cruciale parce que cela crée des transformations extrêmement profondes. Et on voit bien que les régions de Sous-Massa et de Marrakech-Safi, qui sont en train de basculer d’un régime semi-aride vers un régime beaucoup plus aride, avec l’apparition ou le retour de réfugiés climatiques, comme dans les années 1980. La baisse continue de la pluviométrie, combinée à un effondrement démographique, crée un cercle vicieux conduisant à l’abandon progressif de ces territoires. L’absence d’infrastructures adaptées aggrave la situation.

En effet, lorsqu’il pleut, si aucune infrastructure de collecte de l’eau n’est mise en place et si l’aménagement du territoire n’intègre pas des dispositifs permettant de capter et de stocker cette ressource, l’eau ne s’infiltre pas efficacement. Elle engendre alors principalement des phénomènes d’érosion et de ravinage, rendant les précipitations particulièrement destructrices. Cela entraîne la dégradation des routes, des terrasses agricoles et d’autres infrastructures essentielles, renforçant ainsi ce cercle vicieux. On constate ainsi que les ménages n’ont pratiquement aucune opportunité d’emploi. Les taux d’emploi dans l’Anti-Atlas sont extrêmement faibles, inférieurs à 20%, et parfois à peine de 10%, ce qui est très préoccupant. Tous les actifs finissent par quitter ces territoires pour chercher du travail dans les grandes métropoles.

Les taux d’emploi dans l’Anti-Atlas sont extrêmement faibles, inférieurs à 20%, et parfois à peine de 10%, ce qui est très préoccupant

Dès lors, on peut établir un lien avec le changement climatique en considérant l’émergence de réfugiés climatiques internes. L’élaboration et la reconfiguration des politiques publiques deviennent alors particulièrement complexes, car elles nécessitent une nouvelle approche et d’importants investissements pour adapter ces territoires aux nouvelles conditions climatiques.

Souvent, ce qui est opéré, c’est une logique de l’abandon, parce qu’en fait, on va se dire, pour un État qui a des ressources limitées comme le Maroc, qui a de multiples défis, faut-il véritablement investir dans des territoires qui sont en pleine déprise démographique, alors qu’on a d’énormes besoins dans des territoires périphériques de grandes villes qui restent sous-équipés ? C’est un débat complexe. La deuxième difficulté est que, face au réchauffement climatique, il faut repenser tout le métabolisme territorial. Le manque d’eau change la relation aux végétaux et aux pratiques culturales.

Or, la déprise démographique accentue les logiques opportunistes de pastoralisme, qui ne sont pas du tout régénératives, mais qui vont prendre les ressources qu’il y a, et donc ne pas reconstruire un écosystème, mais tout simplement consommer. Dans les années 2010, plusieurs initiatives ont été mises en place sous l’impulsion du ministère de l’Agriculture. Toutefois, ces projets ont été profondément perturbés par l’intensification du stress hydrique.

Cela soulève une autre question essentielle : faut-il privilégier de grands projets intégratifs ou, au contraire, repenser l’adaptation des cultures en sélectionnant des végétaux capables de résister efficacement à ces conditions climatiques extrêmes ? Ce défi implique également un engagement accru des collectivités territoriales, des associations et des coopératives, qui doivent agir dans un contexte particulièrement contraignant.

Il s’agit donc d’un enjeu majeur qui nécessite une refonte des politiques publiques afin de préserver, autant que possible, une activité économique locale et le maintien des populations sur place. Faute d’une action adaptée, certaines localités risquent d’atteindre un seuil critique de dépopulation, au-delà duquel toute réinstallation devient pratiquement impossible.

– Votre analyse montre une hausse des résidents étrangers (148.152 en 2024). Pourquoi se concentrent-ils dans si peu de communes ? Et comment l’arrivée de travailleurs étrangers dans des zones agro-industrielles (ex. Aït Amira) impacte-t-elle la dynamique locale ?

– Le Maroc n’est pas un pays où il y a une forte immigration. Le Maroc est un pays très touristique, mais ce n’est pas pour autant qu’il va y avoir un afflux de résidents étrangers. L’idée qu’il y aurait peut-être, par des politiques fiscales attractives, un afflux d’étrangers qui s’installeraient au Maroc, n’est pas advenue. À Agadir et à Marrakech, qui sont de grands pôles touristiques et qui connaissent un très fort afflux de visiteurs, la population résidente étrangère reste faible. On a beaucoup d’étrangers qui circulent au Maroc, mais très peu qui s’installent. Beaucoup préfèrent y vivre moins de six mois et rester résidents dans leur pays d’origine.

La population étrangère au Maroc est extrêmement concentrée, puisque vous avez en fait 90% des résidents étrangers dans 63 communes. Donc, cela veut dire qu’on est vraiment dans une situation où vous avez 90% de la population étrangère dans moins de 2% des communes marocaines. La moitié des communes marocaines n’abritent aucun résident étranger. Les étrangers sont concentrés dans les pôles économiques principaux, notamment à Casablanca et Rabat.

On a beaucoup d’étrangers qui circulent au Maroc, mais très peu qui s’installent. Beaucoup préfèrent y vivre moins de six mois et rester résidents dans leur pays d’origine

Maintenant, le nouveau phénomène, et c’est l’une des informations importantes sur les communautés étrangères au Maroc, c’est l’apparition d’une nouvelle catégorie : la main-d’œuvre étrangère, ouvrière, agricole, africaine qui vient s’installer dans les nouveaux périmètres irrigués. On l’observe aussi bien à Dakhla que dans la région de Souss-Massa, dans la province de Chtouka-Aït Baha. Et c’est vrai que c’est extrêmement important de savoir qu’il y a plus d’étrangers résidents dans la commune rurale d’Aït Amira qu’à Agadir.

On voit donc une main-d’œuvre étrangère venir alors que, dans le contexte du taux d’emploi au Maroc et du taux de chômage, on a quand même une population qui a un fort niveau de chômage et un faible taux d’activité, notamment féminin. Cela signifie que ces emplois ne sont pas couverts parce que, peut-être, il y a encore des questions de pénibilité, des questions d’accès au logement. C’est-à-dire qu’on voit bien que beaucoup de Marocains et Marocaines sont quand même à la recherche d’emplois de qualité, et donc des emplois qui sont peut-être moins pénibles, moins exposés aussi aux pesticides et autres produits. Et puis surtout, on est dans une expansion très rapide du périmètre urbain, alors que les infrastructures de logement ne suivent pas forcément.

Donc on reste quand même dans des quartiers réglementaires, mais il n’y a pas du tout des aménités urbaines, il n’y a pas tous les services urbains. Donc, à partir de ce moment-là, les ménages marocains vont privilégier d’être dans des villes plus équipées, où il y a plus de services à la scolarité, à la santé, etc. Alors qu’une communauté qui va pour essentiellement travailler dans l’agriculture n’aura pas les mêmes horizons d’attente.

Cette main-d’œuvre étrangère s’inscrit dans une nouvelle logique. La région était marquée par un fort passage de population étrangère africaine qui avait pour objectif principalement la migration vers l’Europe. Ces personnes allaient travailler de façon temporaire au Maroc pour payer leur passage vers l’Europe. Or, cette population s’est installée. C’est-à-dire qu’elle ne pense plus à un passage immédiat, elle se projette comme une communauté qui s’implante dans la région. Et c’est très nouveau. Surtout quand c’est dans une commune rurale qui n’est pas du tout adaptée. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de services consulaires, même les autorités locales ne sont pas du tout préparées, et il n’y a pas d’organisation communautaire.

Quand vous êtes dans une grande ville, il y a des consulats, des associations de résidents étrangers, donc une organisation communautaire. Se pose alors la question de l’intégration. Du fait de la concentration de ces populations ouvrières agricoles venant d’Afrique centrale ou d’Afrique de l’Ouest, il y a des tensions intracommunautaires, or les autorités sont un peu démunies, parce qu’elles doivent trouver des modalités de discussion, de compréhension des tensions qui traversent ces populations.

– Quelles stratégies concrètes pourraient stabiliser ou revitaliser les communes rurales isolées ? Et comment anticiper l’avenir de ces zones en déclin démographique et éviter la polarisation extrême autour des grandes villes ?

– C’est assez facile de développer et de concentrer des projets dans des pôles dynamiques, il y a beaucoup d’interlocuteurs, beaucoup de parties prenantes et, en plus, ce sont des projets qui sont considérés comme gagnants parce qu’ils permettent une intégration accélérée de l’économie marocaine à l’économie internationale, et ce sont en plus des activités d’export qui permettent aussi de gérer le problème de la balance commerciale qui est structurellement déficitaire. Donc on voit bien qu’il pourrait y avoir cette tentation, dans de nombreuses situations, d’accentuer cette polarisation et, en fait, d’abandonner les zones rurales en misant sur le fait que les gens se déplacent pour accéder aux emplois. Alors, pourquoi est-ce que c’est un problème ?

En premier lieu, la polarisation engendre une compétition entre toutes les activités. Cela crée une forte tension foncière, car il y a une concurrence entre les activités agricoles irriguées, les activités industrielles, les plateformes logistiques et la question du logement. En second lieu, l’intégration économique du Maroc à la mondialisation se fait par des gains de productivité. Autrement dit, lorsque le Maroc bénéficie de son intégration, c’est principalement grâce aux gains de productivité, que ce soit dans l’industrie ou dans l’agriculture. Même les nouveaux périmètres irrigués, mis en place avec le dessalement, sont conçus pour offrir des gains de productivité élevés.

Ils intègrent un haut niveau technologique et nécessitent, bien sûr, toujours une main-d’œuvre, notamment parce que les cultures concernées sont souvent fragiles. Toutefois, ces systèmes s’inscrivent dans une dynamique de très haute productivité avec finalement une faible création d’emplois. C’est ce qui explique pourquoi la création d’emplois reste insuffisante par rapport à la demande et à la jeunesse de la population. La jeunesse périurbaine souffre d’un très fort taux de chômage.

Il faut donc réinventer de nouvelles logiques territoriales, avec de nouveaux métiers qui doivent aussi prendre en compte la question de la transformation climatique du territoire. C’est-à-dire qu’il y avait historiquement dans toutes ces communes rurales qui gardaient la population, des travaux de petite hydraulique, de terrassement et d’aménagement qui permettaient de se saisir de la moindre opportunité de pluviométrie. Et on voit que tous les territoires marocains ont été façonnés dans la moyenne montagne, la haute montagne, par ces travaux qui permettent de se saisir de la moindre opportunité climatique.

Certains choix accélèrent le recul démographique, en privilégiant l’arboriculture par exemple, qui crée peu d’emplois, de surcroît saisonniers

En privilégiant les grands aménagements sur les petits aménagements, les nouvelles technologies sur les technologies historiques qui permettaient de faire face aux aléas climatiques, ces logiques ont été occultées. Certains choix accélèrent le recul démographique, en privilégiant l’arboriculture par exemple qui crée peu d’emplois, de surcroît saisonniers.

Il faut s’inspirer des activités historiques qui étaient des politiques de soins des territoires à long terme. On voit que les rares communes rurales isolées qui ont connu un accroissement démographique sont celles qui ont su concilier ces logiques avec une attractivité touristique. Or, cela nécessite des investissements différents, sans doute en faisant davantage confiance aux logiques coopératives, aux logiques associatives, que par la logique de marché donné à une entreprise. Parce qu’en fait, quand on promeut l’aménagement du territoire par des marchés publics privilégiant des entreprises, celles-ci font leur travail, puis s’en vont ; elles ne créent pas de dynamique d’apprentissage locaux par rapport à cette question environnementale. Elles ne se sentent pas responsables du territoire.

Cette refonte des politiques territoriales rurales nécessite un financement important, et c’est une question cruciale. Pour développer une véritable politique face aux enjeux du réchauffement climatique, de l’adaptation et de la modération, il est essentiel que le Maroc puisse accéder à des financements internationaux. Car, en ce qui concerne les finances publiques, dans une logique d’équité, la priorité doit être accordée aux nouvelles populations périurbaines qui sont elles aussi très vulnérables aux chocs exogènes.

Le Maroc a atteint des niveaux record de baisse des nappes phréatiques (Baraka)

Le Maroc connaît aujourd’hui des ruptures et des changements inédits au niveau de son cycle de l’eau, expose le ministre de l’Équipement et de l’eau.

« Nous sommes en train de vivre la septième année consécutive de sécheresse. Historiquement, le Maroc n’a jamais dépassé quatre ans consécutifs de sécheresse. Nous avons enregistré, en 2023, 1,8 degré de plus que la norme, soit plus que le seuil fixé aux termes de l’Accord de Paris sur le climat qui est de +1,5 degré. Chaque jour, nous assistons à l’évaporation de 1,5 million de m³, due à l’augmentation de la température. En 2023, nous avons également dépassé la température record de 50 degrés, notamment à Agadir ».

Les précipitations ont connu une amélioration par rapport à l’année dernière. Néanmoins, nous restons en deçà de 45% par rapport à la moyenne habituelle

« Ce mois de janvier, nous sommes à 3 degrés de moins comparé à la normale, à cause des épisodes neigeux. Nous avons cumulé environ 3.000 km² de neige, soit l’équivalent de 1,5 milliard de m³ qui entrent dans les nappes phréatiques et dont une partie va aux nappes souterraines. Les précipitations ont connu une amélioration par rapport à l’année dernière. Néanmoins, nous restons en deçà de 45% par rapport à la moyenne habituelle« .

Une situation particulièrement délicate

« Entre 1940 et 2024, la moyenne des apports en eau était de 22 MMm³. De 2018 à aujourd’hui, cette moyenne se chiffrait à 3,7 MMm³. Nous sommes dans une situation particulièrement délicate. Pour garantir l’eau agricole et l’eau potable, nous sommes contraints de surexploiter les nappes souterraines. Nous consommons de 6 à 7 MMm³. Mais nous avons un déficit de 3 MMm³, ce qui se traduit par une baisse des nappes souterraines. Nous avons atteint des niveaux record de baisse des nappes souterraines. Nous avons atteint 7 mètres de baisse par an dans les régions de Zagora et d’Errachidia et 3,5 mètres de baisse par an dans la région de Berrechid. Nous risquons de nous retrouver demain sans capacité hydrique au niveau des nappes phréatiques ».

À cause du réchauffement climatique, le Maroc perdra entre 30% et 50% de ses capacités hydriques en fonction des zones

« Selon les données actualisées du dernier recensement, nous sommes aujourd’hui autour de 600 m³ par habitant par an. Je tiens à rappeler que nous étions à environ 2.600 m³ par habitant par an en 1960. Nous nous acheminons vers la pénurie hydrique (seulement 500 m³ par habitant par an à l’horizon 2040). À cause du réchauffement climatique, le Maroc perdra entre 30% et 50% de ses capacités hydriques en fonction des zones ».

« Les apports en eau dans les barrages ont par ailleurs connu une baisse importante. La situation est meilleure cette année. Le niveau de remplissage des barrages a connu une amélioration de 72% par rapport à l’année dernière, mais une baisse de 73% par rapport à la normale. Le taux de remplissage des barrages est aujourd’hui de 27,7% contre un taux de 23% en 2023. Il y a une légère amélioration qui a concerné essentiellement l’Oriental et le Sud-Est ».

Aujourd’hui, seulement 55% des ressources en eau dans les barrages sont destinées à l’agriculture, ce qui est largement en deçà des besoins de l’agriculture

« Par le passé, 85% des ressources en eau dans les barrages allaient à l’agriculture. Le reste à l’eau potable. À cause de la baisse importante en apports en eau, et le fait que nous sommes descendus à 3,3 MMm³ en apports en eau en 2023 et 2024, nous avons dû privilégier l’eau potable (910 Mm³) au détriment de l’agriculture. Aujourd’hui, seulement 55% des ressources en eau dans les barrages sont destinées à l’agriculture, ce qui est largement en deçà des besoins de l’agriculture ».

La politique des barrages a contribué largement au maintien de la garantie de l’alimentation en eau potable et de l’eau agricole, malgré les changements climatiques, note Nizar Baraka. « Sa Majesté a apporté une nouvelle impulsion en accélérant le rythme de réalisation des barrages, mais aussi en apportant d’autres formes de mobilisation d’eau à travers ce que nous appelons les eaux non conventionnelles. Aujourd’hui, nous avons 154 grands barrages, avec une capacité de 27 MMm³. Nous avons 150 petits et moyens barrages. Nous sommes en train d’en construire d’autres. Nous avons 16 stations de dessalement qui existent déjà, avec une capacité de 277 Mm³. Nous avons également 17 ouvrages de transfert d’eau entre les barrages ».

La Cour des comptes dresse un constat alarmant des menaces qui pèsent sur l’agriculure

Le secteur de l’agriculture est confronté à d’importants défis liés aux changements climatiques, se manifestant par la rareté des précipitations et leur irrégularité, par l’augmentation de la température, ainsi que par d’autres évènements extrêmes associés au climat. Ce secteur est ainsi considéré comme l’un des plus touchés par ces phénomènes qui entraînent notamment une faiblesse des récoltes agricoles à cause de la réduction des surfaces cultivées et de la baisse des rendements.

Ce secteur est aussi au cœur d’un double défi : assurer la sécurité alimentaire par l’augmentation de la production et l’amélioration de l’efficacité de l’utilisation des ressources pour répondre aux besoins d’une population dont le nombre ne cesse de croître, et la nécessité de préserver les ressources naturelles et d’en assurer la durabilité.

La mission thématique de la Cour des comptes sur l’agriculture face aux changements climatiques a examiné la prise en compte de ces changements dans les politiques et stratégies agricoles et a apprécié l’efficacité des programmes d’atténuation et d’adaptation mis en œuvre dans le cadre de la contribution déterminée au niveau national du secteur de l’Agriculture qui est considéré comme le deuxième émetteur des gaz à effet de serre à l’échelle du Maroc, avec une part d’environ 22,8% en 2018.

Cadre juridique : entre retard et absence

Concernant le cadre juridique et stratégique relatif à la lutte contre les effets des changements climatiques dans le secteur agricole, la Cour des comptes souligne que des efforts importants ont été déployés pour son renforcement au cours des dernières décennies.

Néanmoins, ce cadre reste incomplet, notamment au vu du retard pris dans l’adoption de certains textes d’application, à l’instar des textes devant accompagner :

En outre, il a été constaté, par la Cour, l’absence d’un corpus juridique spécial visant à protéger les sols contre toutes les formes de dégradation. Dans ce sens, il convient de signaler que le projet de loi n°42.10 sur la protection des sols n’est pas toujours adopté, malgré la pression croissante sur ces ressources en raison des activités socio-économiques.

Interpelé sur ce point, le ministère en charge du Développement durable a indiqué que les textes d’application de la loi n°49.17 sont en cours d’approbation par le Secrétariat général du gouvernement (SGG).

Il a, par ailleurs, précisé qu’il mène des études stratégiques environnementales et sociales pour les programmes qu’il met en œuvre, ainsi que des études d’impact pour les projets de développement. Le ministère a notamment souligné qu’il avait réalisé, dans le cadre de la mise en œuvre du programme « Génération Green« , des évaluations environnementales et sociales préliminaires. Ces études visaient à évaluer les risques environnementaux et sociaux liés aux activités de ces programmes et à proposer des mesures d’atténuation à travers l’élaboration d’un plan de gestion des risques.

Le ministère a aussi souligné qu’il était nécessaire d’adopter la loi pour la protection des sols, en particulier dans le domaine agricole, dans un contexte marqué par l’expansion urbaine. Cela exige un travail collaboratif entre les différents secteurs concernés par l’agriculture, les forêts, l’environnement et l’aménagement du territoire.

Manque de coordination entre les stratégies agricoles et climatiques

La Cour a également relevé dans son rapport des insuffisances au niveau de la coordination et de la synergie entre les orientations stratégiques liées aux changements climatiques et les stratégies agricoles, dans la mesure où ces dernières ne sont pas alignées sur les objectifs nationaux de lutte contre les changements climatiques.

Dans ce sens, la réalisation des objectifs de la stratégie « Génération Green » nécessite la prise en compte d’un ensemble de considérations comme éléments clés dans la conception des projets et mesures agricoles, notamment les spécificités géographiques des différentes régions, la sensibilité des territoires et des écosystèmes particuliers aux effets des changements climatiques, la vocation des terres, la rationalisation de l’exploitation des ressources hydriques et leur protection.

Plus en détail, la Cour explique que la préparation des stratégies diverses pour lutter contre les changements climatiques a été réalisée à des périodes différentes de celles qui ont vu leur élaboration. Cela a rendu difficile l’intégration globale de ces dernières dans les objectifs et les enjeux nationaux liés à la lutte contre les changements climatiques.

Dans le cadre des stratégies du secteur agricole, le Plan Maroc Vert 2008-2020 a intégré la notion de développement durable et la dimension climatique dans son sixième pilier dédié à la durabilité du développement agricole national. À ce titre, des projets ont été mis en œuvre pour améliorer la capacité du secteur agricole à s’adapter aux changements climatiques futurs et intégrer des technologies adaptées dans les projets réalisés dans le cadre du plan, notamment l’utilisation de semences sélectionnées, des techniques de conservation des eaux dans les sols et des pratiques agricoles durables.

Cela inclut également l’élaboration d’une carte de fertilité des sols, couvrant 6,7 millions d’hectares et la mise en œuvre d’un programme national de cartographie de l’affectation des terres agricoles selon leur vocation, couvrant 6 millions d’hectares. Toutefois, ces mesures et approches d’adaptation n’ont pas été généralisées aux projets agricoles réalisés.

Dans un souci de continuité, la stratégie « Génération verte 2020-2030 » vise, à travers son second pilier, à poursuivre la dynamique de développement agricole par le renforcement des chaînes de production, la modernisation des circuits de distribution, l’amélioration de la qualité de l’innovation et des technologies vertes, ainsi que le développement d’une agriculture résiliente et écologiquement efficace. Cependant, les plans agricoles régionaux, outils essentiels pour déployer cette stratégie au niveau territorial, n’ont pas encore été adoptés. Ces plans devraient permettre de définir les priorités, les objectifs et les projets à réaliser dans chaque région et province.

Retard du projet de semis direct : « l’accélération dépend de la disponibilité des semoirs spécifiques »

En outre, l’avancement de certains projets d’adaptation aux changements climatiques, comme le semis direct des céréales, reste en retard. Cette technique d’agriculture de conservation permet de semer sans labour, améliorant ainsi l’efficacité de l’utilisation de l’eau, des sols et des intrants agricoles. Testée par l’Institut national de recherche agronomique (INRA) depuis plusieurs années, cette technique ne couvrait que 84.511 hectares en 2023 sur un objectif d’un million d’hectares. De même, l’agriculture biologique ne couvrait que 18.500 hectares en 2022 sur un objectif de 100.000 hectares à l’horizon 2030.

Ce retard est dû à plusieurs facteurs, notamment le retard dans l’adoption des textes législatifs relatifs à la production biologique des produits agricoles et aquatiques, l’absence de mesures incitatives pour les agriculteurs, et la faible disponibilité des intrants spécifiques à ce type d’agriculture. Ces enjeux nécessitent des efforts accrus pour atteindre les objectifs fixés.

Le ministère de l’Agriculture a souligné, dans ce sens, que l’accélération de la mise en œuvre du programme de semis direct dépend de la disponibilité des semoirs spécifiques. À cet effet, une subvention de 50% a été mise en place dans le cadre du Fonds de développement agricole, avec un plafond allant de 50.000 à 100.000 DH selon la taille du semoir. Cette subvention atteint 60% dans le cadre du regroupement agricole, avec un plafond allant de 60.000 à 120.000 DH.

Concernant l’agriculture biologique, le ministère a confirmé que des efforts ont été déployés pour structurer ce secteur au Maroc, notamment à travers l’organisation des acteurs, la structuration des différentes composantes, l’établissement d’un cadre légal adéquat (loi-cadre et textes réglementaires), et la mise en place des procédures de certification et de labellisation des produits, un processus qui demande beaucoup de temps. Ce secteur a cependant récemment fait face à plusieurs crises, notamment la crise économique qui a ralenti la croissance du secteur, entraînant une baisse du pouvoir d’achat des consommateurs et des exportations. Cela a poussé certains agriculteurs à changer leurs modes de production.

Enfin, le ministère de l’Économie et des finances a indiqué, pour sa part, qu’une enveloppe budgétaire de 400 millions de dirhams a été allouée pour encourager le semis direct. Ce budget a été établi sur la base d’un semoir pour 400 hectares, avec pour objectif d’atteindre un million d’hectares. Par ailleurs, le contrat-programme pour les cultures biologiques a prévu un budget total 1,5 MMDH, avec une contribution de l’État de 50%.

Recherche scientifique : une feuille de route et un projet de contrat-programme élaborés par l’INRA 

S’agissant de la recherche scientifique, un autre volet diagnostiqué par la Cour dans le secteur de l’Agriculture, cette dernière estime qu’il est nécessaire d’exploiter de manière optimale les résultats des recherches qui abordent les problématiques liées aux changements climatiques dans le domaine agricole, en termes d’atténuation ou d’adaptation, et d’œuvrer à leur mise en œuvre en renforçant la communication entre les institutions de recherche, et en favorisant la diffusion des connaissances et leur vulgarisation auprès des agriculteurs.

Dans ce cadre, il convient de souligner que le système de recherche agronomique souffre d’insuffisances liées à la faiblesse de la coordination et de la coopération dans le domaine de la recherche agricole au niveau national, et l’absence d’un système de gestion de la connaissance reliant toutes les institutions de recherche scientifique agricole et permettant l’échange des ressources et le partage des résultats afin d’améliorer l’efficience et l’efficacité de la recherche scientifique dans le domaine agricole.

Le ministère de l’Agriculture a précisé dans ce sens que l’INRA a élaboré et développé une feuille de route pour la recherche, le développement et l’innovation, en étroite concertation avec les institutions de formation et les instituts de recherche scientifique. Celle-ci été soumise et validée par l’autorité de supervision. Les moyens financiers nécessaires à sa mise en œuvre ont également été définis, bien que les augmentations prévues des ressources dans le cadre de la stratégie « Génération Green » n’aient pas encore été mises en œuvre.

Le ministère a également souligné que, afin de renforcer sa performance et fournir les ressources nécessaires à la réalisation de ses programmes de recherche, l’INRA a préparé un projet de contrat-programme avec l’État, qui est actuellement en discussion avec les ministères concernés.

Gaz à effet de serre : des efforts d’atténuation insuffisants

Pour ce qui est des mesures d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre, l’examen de l’inventaire des émissions du secteur agricole, qui ont atteint 20.729 Gigagrammes en 2018, a révélé que les mesures d’atténuation mises en œuvre n’ont pas réussi à limiter l’évolution de ces émissions et les ramener aux niveaux escomptés.

En effet, en l’absence d’une approche systémique prenant en considération les différentes composantes environnementales au niveau des actions exécutées et tenant compte des principales sources d’émissions des gaz à effet de serre, ces mesures basées principalement sur les plantations arboricoles n’ont pas été suffisantes pour réduire les émissions dues aux changements d’affectation des terres.

Selon la Cour, le secteur agricole est le premier émetteur de méthane (CH4) avec une part de 62,4%, et le principal émetteur de protoxyde d’azote (N2O) avec une part de 92,4% du total des émissions. Ces chiffres représentent le total des émissions du secteur agricole, sans tenir compte des efforts de réduction et des résultats associés, précise pour sa part le ministère de l’Agriculture.

Plus d’eau d’irrigation pour Doukkala entre 2020 et 2023

En matière d’adaptation aux effets des changements climatiques, dans le contexte du stress hydrique que traverse le pays, la Cour stipule dans son rapport qu’il est à présent devenu crucial d’assurer la rationalisation et la pérennisation des ressources en eau allouées à l’irrigation, en tenant compte des risques des changements climatiques au niveau des projets d’extension et de modernisation des systèmes d’irrigation.

La situation de stress hydrique dans notre pays s’est manifestée par la diminution des ressources en eau renouvelables par habitant, passant de 2.560 m3 à environ 606 m3 entre 1960 et 2024. L’évolution des ressources en eau disponibles a montré une baisse significative des réserves dans les barrages au cours des vingt dernières années pour baisser à 3,51 MMm3 en 2023. Une baisse qui a entraîné une réduction des allocations pour les zones d’irrigation agricole, qui reçoivent en moyenne 2,77 MMm3 sur la période 2002-2022, soit seulement 51% des allocations prévues dans les schémas directeurs d’aménagement intégré des ressources en eau, totalisant 5,29 MMm3 par an.

Ces allocations ont diminué de 4,17 MMm3 en 2016 à 1,02 MMm3 en 2023. Certaines zones d’irrigation ont connu une baisse des approvisionnements en eau de plus de 50% pendant cette période, par rapport à la moyenne des allocations entre 2002 et 2018, telles que les zones de Moulouya, Haouz, Ouarzazate et Tafilalet. De plus, les zones de Doukkala n’ont pas reçu d’eau d’irrigation au cours des trois dernières saisons agricoles (2020-2023).

Malgré les efforts du ministère chargé de l’agriculture pour moderniser les zones d’irrigation et les équiper de systèmes d’irrigation localisée, celles-ci souffrent d’une pénurie aiguë d’eau des barrages, ce qui représente un défi pour la durabilité des projets d’investissement réalisés par l’État et les agriculteurs dans ces zones d’irrigation.

Pour accompagner cette situation hydrique, les programmes en vigueur, notamment de gestion de l’eau d’irrigation, nécessitent une évaluation périodique.

Assurance multirisques climatiques : un taux d’adhésion qui demeure faible

Enfin, en ce qui concerne l’assurance multirisques climatiques, la Cour souligne que le taux d’adhésion des agriculteurs reste faible malgré l’augmentation enregistrée au cours de la période 2012-2023, puisqu’il est passé de 7% lors de la campagne agricole 2011-2012 à 24% pendant la campagne 2022-2023, soit 1,2 million d’hectares.

Dans ce sens, face à un contexte marqué par une augmentation de la sinistralité des cultures agricoles, suite à la succession des années de sécheresse et de phénomènes climatiques extrêmes, les risques liés à la pérennisation des produits d’assurance agricole sont de plus en plus importants et nécessitent la conception de nouveaux modes de financement innovants.

 Les recommandations de la Cour des comptes

Eu égard à ce qui précède, la Cour a recommandé au ministère de l’Agriculture de :

– Veiller à l’élaboration et la mise en œuvre des plans d’action thématiques et des plans agricoles régionaux prévus par la stratégie Génération Green, tout en procédant aux ajustements nécessaires afin d’assurer leur convergence et leur synergie avec les stratégies nationales relatives aux changements climatiques ;

– Adopter, au niveau du secteur agricole, une approche systémique permettant la cohérence et la complémentarité entre les objectifs du développement durable et les mesures retenues d’atténuation des GES et d’adaptation aux effets des changements climatiques ;

Accélérer la réalisation des projets d’irrigation par les eaux non conventionnelles, grâce notamment au dessalement de l’eau de mer, et encourager l’utilisation des énergies renouvelables dans le domaine de l’irrigation, tout en veillant à un contrôle de proximité de l’usage de l’eau d’irrigation afin d’assurer sa rationalisation ;

– Mettre en place une vision intégrée de la recherche scientifique relative aux thématiques traitant les changements climatiques dans l’agriculture, et la traduire en contrats programmes entre l’Etat et les différentes institutions de recherche agronomique.

Maroc-BAD : trois accords de financement de 3,6 MMDH

Le Maroc et la Banque africaine de développement (BAD) ont signé, jeudi 5 décembre à Rabat, trois accords de financement d’un montant total de 344,7 millions d’euros (plus de 3,6 milliards de DH).

Le premier accord de prêt, signé entre la ministre de l’Économie et des finances, Nadia Fettah, et le président de la BAD, Akinwumi Adesina, porte sur un montant de 120 millions d’euros. Il est destiné à financer le Programme d’appui au renforcement de la gouvernance économique et de la résilience au changement climatique qui permettra d’opérer des réformes majeures dans la gouvernance économique et sectorielle, notamment celle en cours des entreprises publiques.

Le deuxième accord, d’un montant de 104,7 millions d’euros, a été signé par le directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), Tarik Hamane, la vice-présidente de la BAD chargée du Développement régional, de l’intégration et de la prestation de services, Nnenna Nwabufo et le directeur de Tamwilcom, Hicham Serghini. Cet accord est destiné à mettre en œuvre le Projet de digitalisation, de renforcement de la production et d’amélioration de la performance de l’eau potable. Il permettra de renforcer la sécurisation de la production d’eau potable, l’amélioration des performances techniques dans plusieurs régions et agglomérations urbaines du Maroc, et de soutenir la digitalisation des processus.

D’un montant de 120 millions d’euros, le troisième accord a été signé par le directeur général de Nador West Med, Jamal Benjelloun, le directeur général de la BAD pour l’Afrique du Nord, Mohamed El Azizi et le directeur de Tamwilcom, Hicham Serghini. Il est destiné à soutenir le Projet d’aménagement de la zone d’activités industrielles du port de Nador West Med. Il permettra notamment de renforcer et de diversifier l’offre portuaire du Maroc en consolidant son rôle de plateforme logistique industrielle, tout en favorisant le développement économique et social de la région de l’Oriental.

Cette accord permettra, en outre, d’aménager des espaces économiques et des unités industrielles et logistiques au sein du port.

Canicule en novembre : les hotspots climatiques de la capitale économique

Au Maroc, le réchauffement climatique est une réalité qui prend de l’ampleur et qui se manifeste notamment par une augmentation incompréhensible des températures, la rareté des précipitations, la diminution des ressources en eau de surface et un impact direct sur l’activité agricole.

Alors que nous sommes en plein automne, une nouvelle vague de chaleur sévit sur l’ensemble de la plaine atlantique, avec des maximales de 33 degrés enregistrées à Casablanca, El Jadida et Agadir, et ce, à quelques semaines de l’arrivée de l’hiver.

Les températures hivernales au Maroc, habituellement inférieures à 20°C, ont été bouleversées en 2024 par des épisodes successifs de chaleur.

Casablanca, tout comme d’autres villes du pays, a connu des températures dépassant à plusieurs reprises le seuil des 30 degrés, un phénomène climatique tout à fait anormal en cette saison.

Les moyennes de températures mensuelles par rapport à la moyenne entre les années 1991 et 2020 (source: infoclimat).

 

Les hotspots climatiques de la capitale économique

En milieu urbain, la hausse des températures est plus fortement ressentie dans certaines zones que d’autres. Ce phénomène physique, caractérisé par la formation d’un dôme thermique, entraîne une augmentation locale de la température (une augmentation de plus de 6 degrés par rapport aux zones normales).

Plusieurs facteurs contribuent à l’intensification de ces îlots de chaleur, notamment la concentration de bâtiments, la pollution, le déficit de la végétation, l’absence de ventilation aérienne, et la dominance de surfaces imperméables comme l’asphalte ou le béton. Couplé à l’effet de l’humidité, le phénomène des îlots de chaleur urbains rend les épisodes caniculaires particulièrement difficiles à vivre pour les Casablancais.

En revanche, les îlots de fraîcheur (une diminution jusqu’à 6 degrés par rapport aux zones normales), caractérisés par une végétation abondante, une bonne circulation de l’air, une faible densité urbaine et une moindre circulation de véhicules, peuvent atténuer les effets du réchauffement climatique en milieu urbain. Ces espaces, en créant de l’ombre, en rafraîchissant l’air par évapotranspiration et en absorbant le CO2, constituent de véritables boucliers contre le réchauffement climatique, dont la fréquence et l’intensité devraient augmenter dans les prochaines années.

Les îlots de chaleur urbains représentent un risque de santé publique de premier ordre, car en plus de causer des maladies courantes liées à la chaleur (déshydratation, fièvre, problèmes respiratoires…), ils peuvent amplifier le risque de maladies chroniques comme les maladies rénales, le diabète et les maladies cardiovasculaires.

Ci-dessous, une carte montrant la répartition des températures au sol, ainsi que la localisation des îlots de chaleur et de fraîcheur dans la ville de Casablanca, reconstituée par Médias24 à partir des données satellitaires prises le 23 novembre 2024 à 11 h (GMT+1) [carte interactive].

L’analyse de la Heatmap du 23 novembre 2024, journée où Casablanca a atteint 30°C, révèle la présence de plusieurs îlots de chaleur, avec des températures culminant à 38°C, principalement concentrés dans le nord de la ville, au niveau des zones industrielles, des quartiers denses et des terrains nus.

À l’inverse, les îlots de fraîcheur sont localisés dans le quartier d’Anfa, caractérisé par une végétation abondante, un trafic réduit et une densité bâtie moins élevée.

2024, une année qui défie toutes les statistiques

Durant cette année exceptionnelle, le Maroc a connu un record de vagues de chaleur, faisant de ce phénomène la norme.

Le 5 avril, Casablanca, habituellement rafraîchie par les alizés, a enregistré un record historique de chaleur de 37°C, soit une température bien supérieure aux moyennes saisonnières, et plus proche des températures estivales typiques des régions intérieures et désertiques.

Trois principales vagues de chaleur, les 6-7, 23-24 et 27-28 novembre, viennent s’ajouter à la série d’épisodes chauds que nous avons connus cette année.

Avec 33,3°C le 24 novembre, Casablanca a approché le record de 34,7°C enregistré il y a quarante ans, en 1984.

Comme Casablanca, d’autres villes côtières de l’Atlantique ont battu leurs propres records de température en novembre, notamment Agadir (37,4°C), Rabat (34°C), Mohammédia (33,4°C), Essaouira (31,3°C) et Kénitra (32,5°C).

Normes journalières (1991-2020) et extrêmes (1980-2024) avec, en vert, les records d’extrêmes enregistrés entre 2021 et 2024 (source : Infoclimat).

Selon la Direction générale de la météorologie nationale (DGM), les régions de la plaine atlantique, telles que Casablanca, Rabat et Mohammédia, ont connu des écarts notables allant de +8 à +10 degrés, par rapport aux moyennes décennales. Bien que ces augmentations de température puissent survenir à cette période de l’année, l’ampleur et la récurrence de cette hausse sont assez inhabituelles, comme ce fut le cas le 16 novembre 2009 où une température de 31,3°C avait été enregistrée.

La DGM explique que cette vague de chaleur exceptionnelle est due à un anticyclone sur le nord de l’Afrique qui a poussé des masses d’air chaud vers le Maroc. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de dérèglements climatiques mondiaux, qui multiplient les événements météorologiques extrêmes tels que des vagues de chaleur inhabituelles, même pendant les périodes où les températures sont normalement plus basses.

Une interprétation antérieure de Climameter, un observatoire spécialisé dans l’analyse des événements climatiques extrêmes, à la suite de la vague de chaleur de février 2024, rejoint les conclusions de la DGM concernant les causes de la récurrence de ces vagues de chaleur.

Selon ces scientifiques, le changement climatique d’origine anthropique est un facteur déterminant. Ils soulignent également que les modifications des systèmes de pression atmosphérique, avec une baisse sur le sud de l’Espagne et du Portugal et une hausse sur l’Atlantique, ont favorisé cet événement. Par ailleurs, ils constatent que des épisodes similaires ont tendance à se produire de février à mars.

Les changements climatiques détectés dans les milieux urbains (source : Climameter).

D’après les évaluations de ces scientifiques, les températures sur une grande partie du Maroc ont connu une hausse de 1°C à 2°C par rapport aux moyennes saisonnières. Cette tendance est particulièrement marquée dans les grandes zones urbaines comme Agadir, Casablanca et Rabat, où les températures ont augmenté d’environ 1,5°C.

Les villes marocaines devraient connaître une augmentation du nombre de jours avec des températures maximales supérieures à 35°C, atteignant potentiellement 50 à 100 jours d’ici 2050 d’après les dernières modélisations du GIEC.

Des territoires résilients face au changement climatique

Pour faire face aux défis du réchauffement climatique, il est indispensable de repenser nos villes. En passant d’une logique d’actions isolées à une approche systémique, nous pouvons générer des îlots de fraîcheur qui permettront d’atténuer les effets du réchauffement climatique. En premier, la végétalisation urbaine, à travers la plantation d’arbres, les toitures végétalisées et la création d’espaces verts, est une solution clé pour rafraîchir les environnements tout en améliorant la qualité de l’air.

Parallèlement, la construction de bâtiments écoénergétiques, l’encouragement des transports durables et l’adoption de solutions énergétiques renouvelables permettent de réduire significativement la consommation énergétique, les émissions de gaz à effet de serre et la pollution atmosphérique et sonore, améliorant ainsi la qualité de vie des habitants.

En agissant sur ces différents leviers, il est possible de créer des villes plus résilientes face au changement climatique et de favoriser un développement urbain durable, tel que visé par le Nouveau Modèle de développement (Axe stratégique 4 : des territoires résilients, lieux d’ancrage du développement).

Orages et précipitations dans le Sud : vers un déplacement des phénomènes météorologiques ?

Selon les explications fournies par la Direction générale de la météorologie (DGM), les événements météorologiques ayant touché ces régions entre le 19 et le 22 septembre 2024 s’expliquent par la montée de masses d’air tropicales, chaudes et instables, en provenance du Sud, qui ont rencontré des masses d’air froides venant du nord du Maroc. Cette confrontation a provoqué une forte instabilité atmosphérique, entraînant des averses orageuses intenses, avec des précipitations variant de 30 à 130 mm en 24 heures.

Dans certaines zones, comme à Aqqa (province de Tata), des niveaux de pluie atteignant 127 mm en une journée ont été enregistrés, provoquant des crues importantes et des dégâts. La province de Tata, notamment en raison de son relief accidenté, s’est transformée en une zone de collecte des eaux, contribuant à l’augmentation rapide du niveau des cours d’eau locaux.

Entre le 14 septembre 2024 et le 24 septembre 2024, les données cumulées des précipitations indiquent que certaines stations auxiliaires du sud du Maroc ont enregistré des valeurs remarquables. Par exemple, Tata-TATA a reçu 105,2 mm, tandis que Tata-AKKA a reçu 77,5 mm. D’autres stations auxiliaires comme Zagora-NKOB et Zagora-TANSIFTE ont enregistré respectivement 63 mm et 60,5 mm. Ces chiffres illustrent bien l’intensité des précipitations dans ces régions traditionnellement arides.

Selon les données cumulées des précipitations sur la même période, les résultats des stations principales sont les suivants :

Les stations auxiliaires ont également enregistré des valeurs remarquables :

Le rôle du changement climatique

Selon Mohamed Benabou, expert en climat et développement durable, joint par Médias24, ces précipitations abondantes ont eu un effet bénéfique sur les réserves en eau du pays, contribuant à remplir les barrages dans les zones touchées. Il souligne toutefois que les orages observés sont des phénomènes météorologiques extrêmes, responsables de pertes matérielles importantes dans plusieurs régions.

Pour Mohamed Benabou, ces phénomènes ne sont pas simplement le fruit du hasard. Ils sont directement influencés par le changement climatique qui modifie progressivement les régimes climatiques mondiaux. Les événements météorologiques deviennent ainsi plus violents et imprévisibles. « Le changement climatique rend les phénomènes météorologiques plus extrêmes, ce qui explique l’intensité de ces orages« , explique-t-il.

Interrogée sur la manière dont ces changements de précipitations pourraient influencer les régimes climatiques à long terme, la DGM nous indique qu’elle utilise des modèles climatiques pour anticiper l’évolution du climat. Ces modèles montrent une réduction pluviométrique qui s’accentue avec le réchauffement global, accompagnée d’une augmentation des phénomènes extrêmes tels que les inondations.

« Le Maroc pourrait connaître une diminution des précipitations annuelles de 10% à 30%, avec un impact particulièrement marqué dans les régions arides », précise la DGM. « Cela engendrera des précipitations de plus en plus irrégulières, avec des périodes de sécheresse plus longues, ponctuées d’épisodes de fortes pluies. Cette occurrence des événements extrêmes a déjà été observée avec les récentes inondations dans le sud et le sud-est du pays, entrecoupant une longue période de sécheresse. »

Bien que ces événements soient locaux et concernent des régions habituellement caractérisées par un climat aride, leur impact à long terme sur les régimes de précipitations reste difficile à prédire avec précision.

Un glissement des fronts pluvieux vers le Sud ?

Ces récentes vagues de précipitations soulèvent la question d’un changement durable dans la répartition des pluies au Maroc. Si ces événements restent pour l’instant ponctuels, certaines tendances semblent émerger : un glissement des fronts pluvieux vers les régions sud du Maroc, autrefois réputées pour leur aridité. Bien qu’il soit encore trop tôt pour affirmer avec certitude que le Sahara marocain et les zones sud-est atlassiques deviendront des zones pluvieuses permanentes, les experts estiment que ces précipitations, dues à des masses d’air tropicales, pourraient devenir plus fréquentes à l’avenir, sous l’influence du changement climatique. Ce déplacement des précipitations pourrait également avoir des implications importantes pour la gestion de l’eau et l’agriculture dans ces régions.

 

SIAM. Pour contrer la sécheresse, Cosumar adopte une gestion durable de l’eau

Aujourd’hui, tout l’enjeu au Maroc est de bâtir des systèmes de production durables et résilients. Ces dernières années de sécheresse ont réduit à néant les réserves hydriques de certains périmètres sucriers importants. Ce qui, à l’évidence, a impacté la filière sucrière. Toutefois, de l’avis de Hassan Mounir, la filière sucrière a su démontrer une grande résilience pour continuer à contribuer grandement à la souveraineté alimentaire du pays. Et ce, dans le contexte d’une pluviométrie de plus en plus critique.

Pratiques novatrices dans la gestion de l’eau

Sous l’impulsion du groupe agrégateur de plus de 80.000 agriculteurs, encadrés par une équipe de 120 techniciens et ingénieurs agronomes, les producteurs de plantes sucrières ont été accompagnés dans la mise en œuvre de pratiques novatrices. Il y a lieu de citer la réalisation de forages profonds autorisés et l’équipement des parcelles en énergie solaire. Ce qui offre une solution durable pour réduire les coûts tout en adoptant des méthodes respectueuses de l’environnement.

« L’introduction du système de goutte-à-goutte a permis une gestion plus efficiente de l’eau, avec une réduction de 30% de sa consommation. Le projet baptisé ‘Supplant’ a également marqué une avancée majeure, exploitant les nouvelles technologies pour équiper les parcelles en vue de rationaliser l’irrigation et d’optimiser l’utilisation des ressources hydriques », a expliqué le DG du groupe, porté par un programme d’investissement de plus de 10 MMDH visant la modernisation de ses opérations et la réalisation des avancées significatives en matière d’innovation et de R&D.

Concrètement, cet effort d’investissement massif a permis à Cosumar de réduire de 90% la consommation d’eau depuis 2005. Notons que l’approche innovante dont l’objectif est de réduire le besoin en eau des parcelles de 50% a été mise en œuvre dans les différentes régions de production des plantes sucrières.

Le groupe qui mise sur une gestion durable de l’eau, incorporant des techniques avancées et l’usage de capteurs intelligents, revendique d’ores et déjà des résultats prometteurs. D’ailleurs, les études de généralisation de cette technologie ont été lancées. La structure dont la raffinerie affiche une capacité de traitement de 1,5 million de tonnes annuellement s’appuie sur le pilotage intelligent de l’irrigation.

Les avantages du pilotage intelligent de l’irrigation

Le programme de recherche et développement visant la digitalisation des cultures sucrières du groupe sucrier, qui a exporté en 2023, plus de 750.000 tonnes de sucre blanc vers plus de 80 pays, a été abordé par Hassan Mounir lors de la rencontre en marge du SIAM.

Le pilotage intelligent de l’irrigation adopté par Cosumar fournit, entre autres, des informations cruciales sur l’humidité, la température du sol et la croissance des racines de la betterave à sucre. Concrètement, cette approche pilotée par l’intelligence artificielle offre la possibilité de communiquer les exigences en matière d’irrigation, les prévisions météorologiques, les alertes et conseils sur les conditions météorologiques extrêmes ainsi que les alertes de déficit hydrique. De plus, un planning d’irrigation intégrant les besoins en quantité d’eau pour la plante peut être émis par la solution en temps réel.

Autre avantage de cet outil expliqué lors de la rencontre : le suivi de l’évolution de la croissance des betteraves à sucre en parallèle avec leurs besoins en eau. Cette méthode permet de définir précisément les quantités d’eau nécessaires. Ce qui constitue une optimisation de l’irrigation. Enfin, selon les explications apportées, l’agriculteur peut effectuer un suivi en temps réel de la parcelle en recevant quotidiennement les notifications sur son téléphone comprenant des recommandations de planning d’irrigation ainsi que les besoins hydriques de la plante. En résumé, les gains de cette solution sont la réduction de la consommation d’eau en attribuant à la betterave à sucre les besoins exacts en eau tout en assurant une bonne croissance de la racine et une richesse élevée en sucre.

SIAM. Face au changement climatique, la recherche agricole devient incontournable

L’une des manifestations phares du Salon international de l’agriculture au Maroc, où sont représentés près de 70 pays, a été l’occasion pour les différents intervenants de mettre l’accent sur le caractère crucial de la recherche agricole pour la consolidation des systèmes agricoles durables et résilients à même d’assurer la sécurité alimentaire.
« Nous sommes face à une équation complexe, celle de produire plus avec moins de ressources en eaux et en sols », a affirmé en substance Mohammed Sadiki lors de son allocution introductive. Le ministre de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, qui plaide pour la mise en place de la recherche au cœur des stratégies de développement agricoles est formel : la récurrence des crises et des chocs constitue une menace pour la sécurité alimentaire.

Des pistes pour relever des défis communs

Au-delà du constat partagé par le ministre espagnol de l’Agriculture, de la pêche et de l’alimentation, Luis Planas, ce dernier a également livré quelques pistes en lien avec la recherche et l’innovation agricoles.

Il s’agit des nouvelles techniques génomiques permettant de développer des plantes plus résilientes face à la sécheresse qui touche le Maroc, l’Espagne et la plupart des pays africains. « Le Maroc et l’Espagne ont des défis communs en la matière et les solutions doivent être communes ».  D’où la nécessité pour les deux Etats partenaires et voisins de densifier leur coopération en matière de recherche agricole.

Parmi les autres solutions partagées par le représentant de l’Espagne, invitée d’honneur de la 16e édition du SIAM, figurent la sélection végétale via l’innovation, le développement des eaux non conventionnelles et le développement de l’agriculture de précision.

Recherche agricole : le Maroc n’est pas en reste

« Le Maroc est un leader en matière de recherche agricole », a souligné Maria Helena Semedo, directrice générale adjointe de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). « La recherche a permis le développement agricole au niveau du Sahara en proie à la sécheresse ».

Cela dit, il est important de mentionner que tous les intervenants  – y compris Josefa Leonel Correia Sacko, commissaire à l’Économie rurale et à l’agriculture de la Commission de l’Union africaine – ont été unanimes sur la nécessité de renforcer la coopération internationale en matière de recherche agricole. Et ce, afin de garantir la sécurité alimentaire et d’assurer des revenus décents aux producteurs, tout en prenant en compte les exigences de durabilité.

Maria Helena Semedo a également attiré l’attention sur la centralité du financement et des investissements en recherche agricole, ainsi que sur la dimension inclusive de celle-ci. « Il est important que les petits agriculteurs aient accès aux fruits de la recherche agricole ».

Un an après la levée d’un million de dollars, l’heure du bilan pour Sand to Green

Sand to Green a développé une méthode pour transformer des zones désertiques en plantations durables et rentables en cinq ans. En s’inspirant des écosystèmes oasiens, la start-up utilise l’agroforesterie pour créer une agriculture durable et résiliente face au changement climatique.

Il y a un an, la jeune pousse a levé un million de dirhams auprès de Katapult, un fonds d’investissement norvégien qui investit dans des start-up technologiques à fort impact en Afrique, et Catalyst Fund, dont le siège social se situe à Nairobi, d’une taille de 30 millions de dollars et qui soutient les jeunes entreprises technologiques à fort impact, avec comme vecteurs l’amélioration de la résilience des communautés mal desservies et vulnérables au climat en Afrique et l’adaptation au dérèglement climatique.

Des opérations sur le terrain plus diversifiées

Cette levée de fonds a permis de financer plusieurs initiatives clés au sein de Sand to Green, comme l’explique Wissal Benmoussa, cofondatrice et Chief Agricultural Officer de la start-up. « Une part importante de ces fonds a été allouée au développement et à l’amélioration de notre plateforme logicielle d’agroforesterie », indique-t-elle. Cette plateforme est spécifiquement conçue pour faciliter la planification, la gestion et le suivi de projets agricoles dans des environnements arides, en intégrant des données satellitaires et de terrain.

Aussi, ce tour de table a « soutenu nos activités de recherche et développement, notamment dans l’amélioration des méthodes d’agroforesterie adaptées aux environnements arides et l’optimisation des technologies de dessalement d’eau saumâtre utilisées pour l’irrigation, un projet important en cours pour la phase de retraitement de la saumure ».

De même, cette injection de fonds a permis d’étendre les opérations de la start-up sur le terrain. Cela inclut la préparation de nouveaux sites, la plantation d’arbres et le suivi des plantations déjà existantes. « Nous avons également pu recruter de nouveaux talents et offrir des formations à nos équipes pour soutenir notre expansion opérationnelle et notre innovation technologique », souligne la cofondatrice. Ce qui a agrandi l’équipe, qui rassemble aujourd’hui huit personnes.

Renforcer l’autonomie de la communauté locale

Basée principalement à Paris, la start-up compte à ses commandes trois cofondateurs : Benjamin Rombaut, CEO, Gautier de Carcouët, Chief Finance Officer et Wissal Benmoussa. Elle est composée d’une équipe de développeurs techniques et d’innovation et d’une équipe de soutien basée au Maroc, « au plus près des opérations et de la recherche sur le terrain ».

« Nous essayons au maximum de faire venir toutes les personnes de Sand to Green sur le terrain pour qu’elles s’imprègnent au mieux de la réalité du terrain », souligne Wissal Benmoussa. Une approche qui vise à garantir que chaque membre de l’équipe comprenne pleinement les défis auxquels sont confrontés les écosystèmes, les communautés locales et les clients de Sand to Green.

Entre projets et éducation, Sand to Green ambitionne de cultiver un avenir durable. Selon sa cofondatrice, cette année sera consacrée au développement et au déploiement de nouveaux projets chez différents types de clients, et à la hausse significative du chiffre d’affaires, afin de déployer les meilleures conditions pour effectuer un nouveau tour de financement fin 2024 ou début 2025.

Pour l’heure, « chaque projet initié par Sand to Green bénéficie d’un accompagnement personnalisé, adapté aux conditions climatiques et pédoclimatiques les plus exigeantes », affirme Wissal Benmoussa.

En effet, la start-up a mis un point d’honneur à mettre en œuvre des projets de régénération à partir d’écosystèmes qui subissent les effets du dérèglement climatique et du manque d’eau. A ce titre, un partenariat a été noué avec 700’000 Heures Impact, présenté comme un pionnier dans le domaine de l’hospitalité régénérative, et Regenopolis, qui opère dans la régénération des communautés et des écosystèmes, avec lesquels Sand to Green s’engage dans un projet qui vise à revitaliser l’oasis de Tiskmoudine. « Cette initiative vise à renforcer l’autonomie de la communauté locale et à protéger son patrimoine culturel et naturel, ce qui s’aligne probablement avec notre mission globale en matière de durabilité et de responsabilité sociale », commente Wissal Benmoussa.

Éduquer le public sur la désertification

La start-up offre par ailleurs des perspectives nouvelles et durables à plusieurs types d’acteurs. Elle propose des solutions pour régénérer les sols dégradés en milieu aride pour l’industrie minière, accompagne les acteurs agricoles et agro-industriels dans l’adaptation de leurs chaînes de production comme l’agroforesterie, et collabore avec les acteurs de l’énergie, notamment de l’hydrogène vert, pour développer des projets agricoles en synergie avec des projets industriels d’énergie. Mais pas seulement : Sand to Green travaille en collaboration avec les DFI pour le développement de projets intégrés, répondant aux besoins spécifiques des régions touchées par le changement climatique.

Au-delà de son action sur le terrain, Sand to Green s’engage à sensibiliser et à éduquer le public sur la désertification, « un enjeu critique qui menace la sécurité alimentaire et l’accès à l’eau dans plus de 168 pays », rappelle notre interlocutrice. Dans ce sens, la start-up a lancé un jeu éducatif intitulé « La Fresque de la désertification », en partenariat avec le CGIAR (Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale), la Présidence de la COP15 Désertification, Foxtrot International et l’Agence sénégalaise de la reforestation et de la Grande muraille verte.

C’est donc également le rôle de Sand to Green d’évangéliser sur ce marché encore jeune et en pleine structuration. « C’est en effet aussi notre rôle de partager des approches agricoles plus vertueuses et qui prennent en compte le manque d’eau que nous vivons actuellement au Maroc », conclut Wissal Benmoussa.

Heatmap : chaleur inédite dans la province d’Al Haouz malgré l’hiver

Partout dans le monde, l’année 2023 s’est caractérisée par un record de phénomènes climatiques (sécheresse, inondations, raréfaction des eaux fraîches, températures extrêmes, acidification des océans…). Au Maroc, l’impact de ces aléas climatiques a influencé la sécurité alimentaire et hydrique du pays : diminution des surfaces de production agricole, augmentation des prix des légumes, retard des précipitations, déficit des barrages…

Après tout juste deux semaines, l’année 2024 s’annonce d’ores et déjà inédite, avec une vague de chaleur exceptionnelle pour un mois d’hiver où l’on espérait davantage de précipitations. La vague de chaleur a été ressentie à l’échelle nationale le week-end dernier (12-14 janvier 2024). Durant cette période, plusieurs villes ont enregistré des maximas anormaux (Mohammédia : 31, 2°C, Casablanca : 31°C, Agadir : 31°C, Sidi Ifni : 31,3°C et Marrakech : 28°C).

Située au sud de Marrakech, la province d’Al Haouz constitue un panier alimentaire pour la ville de Marrakech. Grâce à son périmètre irrigué, l’agriculture est le principal contributeur au développement du Haouz.

Cette activité agricole est soutenue par plusieurs barrages (Lalla Takerkoust, Ouirgane, Moulay Youssef, Abou El Abbas Essebti) et par les terres fertiles dont dispose la province. Sur le plan géomorphologique, la province se présente sous la forme d’une plaine entourée de montagnes, d’où le nom « Al Haouz » (« enclos » en français).

Aujourd’hui, le développement de la province est fragilisé par le séisme du 8 septembre 2023 et par les effets profonds des changements climatiques qui prennent plus d’ampleur d’une année à l’autre.

En temps normal, la province d’Al Haouz se caractérise par un hiver très dur qui s’intensifie dans les altitudes. Cependant, le week-end dernier a connu une vague de chaleur inhabituelle lors du mois censé être le plus froid de l’année.

Ci-dessous, nous avons compilé une Heatmap de la province d’Al Haouz. Elle correspond aux températures nocturnes d’après le relevé satellitaire du 13 janvier 2024 à 22 heures (GMT+1) :

L’examen de la carte met en évidence plusieurs zones ayant enregistré des températures supérieures à la normale :

(1) Les températures les plus élevées (supérieures à 25°C) sont enregistrées dans la commune de Talat N’Yaaqoub ;

(2) Les températures chaudes sont enregistrées dans les plaines (entre 20°C et 25°C) ;

(3) Dans les montagnes, les températures diminuent en fonction des altitudes pour atteindre un minimum aux alentours de 5°C dans quelques points culminants.

Le caractère brutal et intense des changements climatiques freine le développement. Dans le Haouz, l’agriculture vivrière dominante est plus exposée à ces chocs par des impacts directs sur la population (dépeuplement, chômage, pauvreté…). En ces moments critiques, l’adaptation au changement climatique devra prendre plus de vitesse, surtout dans les zones vulnérables telles que la province d’Al Haouz, qui concentre les indicateurs sociaux les plus bas.

Ci-dessous, la Heatmap reconstituée par nos soins à partir d’images satellites [réservée aux abonnés] :