Eau : la riposte marocaine en chiffres (dessalement, nappes, Al Ghayt, réutilisation des eaux usées)

Le Maroc accueille la 19ᵉ édition du Congrès international de l’eau du 1ᵉʳ au 5 décembre 2025 à Marrakech. Après l’édition organisée à Pékin en 2023, la 19ᵉ édition se tient dans un contexte climatique spécial, suite à une année 2024 marquée par une sécheresse record ayant touché la majorité des pays du globe.

Impacté par la succession de sept années de sécheresse, le Maroc a bien compris l’urgence de revoir sa stratégie hydrique et est passé à l’action à travers plusieurs projets dans les quatre coins du pays, garantissant ainsi le maximum possible de justice territoriale.

Dans son allocution, Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’eau, a fait le point sur les principales réalisations visant à renforcer la sécurité hydrique du pays :

ONEE et OCP sont à la pointe du secteur de la gouvernance des ressources hydriques

En plus des acteurs réglementaires, la gestion de l’eau relève également de la responsabilité d’institutions publiques et privées. En tant que planificateur et producteur national de l’alimentation en eau potable, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) a historiquement contribué à la généralisation de l’accès à l’eau potable en milieu urbain depuis les années 1990, ainsi qu’à la satisfaction de 99 % de la demande en milieu rural.

Actuellement, cette approche est concrétisée par le Programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation 2020-2027, en cours de mise en œuvre, qui traite précisément des questions liées à l’eau, à l’alimentation, à l’énergie et à l’environnement.

En marge de cette édition, l’ONEE a achevé la phase II de son Plan national d’assainissement liquide mutualisé et de réutilisation des eaux usées (PNAM). Cofinancée par des bailleurs de fonds européens à hauteur de 176 millions d’euros, cette seconde phase a permis d’améliorer l’assainissement liquide dans plus de 30 centres urbains.

Face à l’accentuation de la sécheresse, l’ONEE perçoit dans l’approche Nexus Eau-Énergie-Alimentation une voie permettant de réduire l’empreinte carbone des projets de dessalement, tout en garantissant un accès durable, plus facile et plus abordable pour les populations.

L’ONEE choisit désormais de renforcer la planification par l’anticipation, qui peut être développée grâce à la recherche et au développement, et de rechercher des technologies permettant une qualification plus précise des aléas climatiques.

De son côté, OCP Green Water a été créé initialement pour répondre aux exigences environnementales de mobilisation des eaux non conventionnelles dans ses opérations minières.

L’objectif est d’atteindre 100 % d’utilisation d’eau non conventionnelle pour toutes les opérations minières et de production d’engrais d’ici la fin de 2027. Cet objectif a déjà été atteint en juillet dernier, soit deux ans et demi avant la date initialement prévue, afin de faire face à l’urgence imposée par le stress hydrique survenu dans le pays et d’honorer ses engagements socio-économiques en fournissant de l’eau potable issue du dessalement aux villes où il opère.

D’ici 2027, OCP Green Water devrait permettre d’économiser concrètement plus de 600 millions de mètres cubes d’eau douce par an, qui pourront être utilisés pour l’agriculture ou d’autres activités génératrices de revenus.

« Ces incitations ne sont pas seulement un label. Ce sont des opportunités pour accroître la productivité, réduire l’impact environnemental et construire des systèmes alimentaires plus cohérents et résilients. En tant que leader internationale, OCP est prêt à jouer un rôle clé et son potentiel pour soutenir cette transformation durable », a plaidé Ahmed Zniber, CEO OCP Green Water.

La préservation des ressources hydriques dans le secteur de l’habitat

De son côté, le département de l’urbanisme mène plusieurs actions pour la préservation de l’eau à l’échelle de la planification urbaine. Il intervient principalement à deux niveaux : la résilience face au stress hydrique et l’adaptation aux risques d’inondation.

Récemment, le ministère a généralisé des plans d’aménagement incluant une nouvelle génération de documents d’urbanisme ainsi qu’un règlement général d’aménagement 2.0. Ce dernier vise à mettre en œuvre les objectifs de développement durable (ODD) en encourageant l’innovation, et répond aux enjeux de résilience et d’adaptabilité.

Cette nouvelle génération de documents introduit le règlement alternatif. Par exemple, en matière de perméabilité des sols, lorsqu’un projet respecte un coefficient de perméabilité supérieur à celui prévu par la réglementation, il bénéficie d’un bonus de constructibilité.

Sur le plan institutionnel, le département de l’urbanisme du ministère de l’Aménagement du territoire, de l’urbanisme, de l’habitat et de la politique de la ville (MATNUHPV), le ministère de l’Équipement et de l’eau, et le ministère de la transition énergétique et du développement durable (MTEDD) ont élaboré une feuille de route visant à prioriser les actions de rationalisation de la consommation d’eau et d’utilisation des eaux non conventionnelles.

Cette feuille de route mise sur la maîtrise de la rationalisation de la consommation d’eau potable dans le secteur résidentiel, le recours à des ressources en eaux non conventionnelles et la promotion des mesures d’efficacité hydrique dans le bâtiment.

Parmi les actions phares de cette feuille de route figure l’élaboration d’un règlement de plomberie sanitaire pour les bâtiments résidentiels, alors que le Maroc ne dispose pas encore d’une telle réglementation, pourtant présente dans plusieurs pays référents en matière de gouvernance hydrique.

D’une grande importance, cette réglementation permettra de renforcer la surveillance normative et de développer les capacités techniques dans ce secteur crucial pour la préservation de l’eau.

Avec la GIZ, le département de l’urbanisme développe actuellement deux projets pilotes d’adaptation au niveau régional, dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, et au niveau de la ville de Marrakech. Il s’agit de mettre en œuvre techniquement la gestion de l’eau dans la planification urbaine à travers un géo référentiel, qui couvre toutes les étapes, depuis l’analyse urbaine jusqu’au suivi et à l’évaluation du plan d’adaptation aux aléas climatiques.

Le monde rural et l’emploi agricole perdent leur attractivité chez les jeunes (Pr Errahj)

Après une série de performances préoccupantes, notamment la destruction continue d’emplois ruraux, totalisant plus d’un million de postes perdus entre 2006 et 2023, le marché de l’emploi rural affiche une persistance du taux de chômage sans précédent dans l’histoire du marché du travail marocain, atteignant environ 6,8% au premier trimestre 2024 contre 5,7% un an plus tôt. 

 

Joint par Médias24, le Professeur Mostafa Errahj, Enseignant-Chercheur à l’École Nationale d’Agriculture de Meknès (ENAM), spécialisé en agronomie, agriculture familiale et développement rural, répond à nos questions.

Médias24 : Comment analysez-vous l’évolution de la situation de l’emploi rural ? Et quelles sont les raisons qui expliquent la baisse continue de l’emploi dans les zones rurales ?

Source : HCP

Professeur Errahj : L’analyse de l’évolution de l’emploi rural révèle une certaine stabilité entre 2006 et 2015, attribuable tout d’abord à la mise en œuvre du Plan Maroc Vert (PMV) lancé en 2008, comprenant parmi ses grands projets la plantation de périmètres fruitiers, olivier et amandier, qui a constitué un moteur significatif de création d’emplois.

Cette initiative d’envergure a indubitablement contribué à maintenir la stabilité de l’emploi rural jusqu’en 2015. Cependant, à partir de 2016, le rythme et l’intensité des chantiers de plantation ont décru, entraînant une diminution de la demande de main-d’œuvre et, par voie de conséquence, une baisse du niveau de l’emploi.

Ainsi, l’activité agricole en milieu rural rencontre une double problématique. D’une part, elle fait face à un déclin de son attractivité économique. Aujourd’hui, nous observons un changement sociologique majeur : les jeunes ruraux d’aujourd’hui ne partagent pas les mêmes aspirations que ceux d’il y a 30 ou 40 ans. Ils sont bien plus ouverts aux influences internationales, en grande partie grâce à la forte pénétration des réseaux sociaux.

En conséquence, la qualité de vie en milieu rural ne répond plus à leurs attentes, ce qui impacte directement l’attrait pour les activités agricoles.

Parallèlement, le Maroc connaît une demande croissante en main-d’œuvre dans d’autres secteurs économiques, notamment lors de l’essor de l’industrie et du BTP. Cette tendance renforce l’exode rural, avec une migration des jeunes vers les villes à la recherche de meilleures opportunités d’emploi. Ces deux facteurs combinés montrent que les jeunes ont de moins en moins tendance à rester en milieu rural, en raison notamment du manque de viabilité des territoires agricoles, qui sont devenus moins attractifs que les zones urbaines.

La sécheresse, qui est acteur principal dans la baisse de l’emploi rural, s’est intensifiée ces dernières années. Étant donné que l’agriculture est l’une des fonctions principales sur le plan socioéconomique en termes de création d’emplois (le secteur agricole emploie plus de 28% de la main-d’œuvre totale), c’est une équation assez claire : moins d’ensemencement conduit à moins de cultures, ce qui entraîne moins d’activité agricole et, par conséquent, moins d’emplois. Cette corrélation correspond à la chute vertigineuse et persistante observée dans le graphe.

Un autre facteur à considérer n’est pas tant un déclencheur que catalyseur, à savoir la modernisation de l’agriculture marocaine. Cette modernisation a été impulsée par le Plan Maroc Vert, mené à un rythme accéléré, avec une forte volonté étatique et des investissements substantiels, notamment par le biais de subventions visant à moderniser technologiquement le secteur agricole. Un exemple illustratif est celui du Programme National d’Economie d’Eau d’Irrigation (PNEEI), qui a permis de convertir plus de 550.000 hectares de l’irrigation gravitaire au goutte-à-goutte, soit environ 50% de la superficie totale aménagée à l’échelle nationale.

Cette transition, bien qu’elle réponde à une stratégie d’économie d’eau, a également eu pour effet de réduire la demande de travail. Ce progrès ne se limite pas à l’irrigation, mais s’étend à plusieurs activités auparavant manuelles, désormais automatisées (telles que le désherbage et la fertilisation), ce qui réduit considérablement le nombre de jours de travail par hectare. Cette réduction de la demande en main-d’œuvre agricole entraîne par conséquent une augmentation du taux de chômage rural.

-Quels sont les effets du changement climatique sur l’agriculture marocaine ? Et quels potentiels de résilience présente-t-elle face à ces changements ?

-L’effet du réchauffement climatique sur l’agriculture se manifeste de manière palpable à l’échelle nationale. En tant que consommateurs, nous en ressentons les répercussions, notamment à travers l’impact sur les prix des produits agricoles. Cet impact est assez sérieux, notamment en ce qui concerne les réserves en eau, qui ont été significativement affectées.

Les nappes souterraines, constituant une source majeure d’eau, subissent une pression croissante due à l’aggravation et à l’accentuation des sécheresses. Cette situation entraîne une raréfaction des réserves en eau, sur lesquelles les pouvoirs publics comptent pour atténuer les effets d’une situation climatique de plus en plus difficile.

Heureusement, notre secteur agricole présente une certaine résilience résidant dans la diversification remarquable en termes de cultures et de méthodes et modèles de production. Considérons les pratiques agricoles des oasis, des montagnes ou des plaines, nous trouvons un riche réservoir d’expériences anciennes solidement enracinées dans le temps.

Un autre facteur de résilience potentielle est celui relatif à la recherche en agronomie, tant sur les plans techniques que génétiques. À mon sens, la recherche agronomique ne devrait pas être limitée à la seule dimension technique. Il est impératif de renforcer la recherche agronomique dans les domaines des sciences économiques et sociales, ainsi que dans le cadre de la pédagogie du développement.

Le Maroc, avec ses spécificités et son histoire, représente une véritable école dans le domaine du développement rural. Cependant, il est à craindre que sans une approche urgente de la recherche agronomique sous l’angle des sciences économiques et sociales, nous nous retrouvions confrontés à des démarches limitées.

Ainsi, il est primordial de prendre en considération les systèmes de rotation, de diversification et de gestion de la fertilité des sols et de l’eau. Je crains cependant que nous soyons en train de perdre ces pratiques au profit d’une agriculture simpliste axée sur la monoculture et l’intensification de la production. Bien que cette approche puisse générer des revenus substantiels lorsque tout fonctionne bien, elle demeure extrêmement vulnérable aux fluctuations économiques et, particulièrement, aux changements climatiques.

Par ailleurs, je suis d’avis que le renforcement de la résilience de l’agriculture marocaine passe avant tout par le soutien à l’agriculture familiale. Il s’agit là d’une étape indispensable pour revaloriser l’image de la paysannerie et lui restituer son poids socio-économique et culturel. En effet, si les jeunes se détournent de l’agriculture, ce n’est pas tant en raison de son manque de rentabilité que du fait que le statut d’agriculteur est souvent dévalorisé.

Vous avez mentionné l’agriculture familiale, quelle est la situation au Maroc ? Étant donné que la majorité du travail dans ce cadre n’est pas rémunéré, en quoi une telle perte se différencie-t-elle de celle des emplois rémunérés en termes d’impact socioéconomique ?

-L’agriculture familiale est une forme d’agriculture robuste qui démontre une capacité remarquable à s’adapter aux risques inhérents à son activité. Toutefois, elle est généralement pratiquée dans le cadre d’actions collectives telles que des associations ou des coopératives. Le Maroc a observé un rythme effréné dans la création de telles structures.

Cependant, comme le constatent nombre d’observateurs, ces entités ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. En effet, la plupart d’entre elles ont été mises en place en réaction à une opportunité, qu’il s’agisse d’un accès à des subventions ou à des équipements communs lors de la création de coopératives. Cette situation découle principalement du manque d’encadrement et de formation spécifique à ces structures. En effet, il est crucial de reconnaître que ce n’est pas uniquement l’investissement financier ou les aspects réglementaires qui déterminent leur succès. L’accompagnement et la formation revêtent une importance capitale dans leur fonctionnement et leur viabilité à long terme.

La terminologie est très importante lorsqu’il s’agit d’aborder la question de l’emploi rural. En effet, dans la plupart des cas, les pertes d’emplois concernent les emplois non rémunérés, ainsi, le travail agricole dans son ensemble, au sein de la structure agricole marocaine, est souvent de nature familiale et non rémunéré.

La perte d’emploi rémunéré et la diminution continue des revenus rompent déjà le cercle économique, entravant ainsi la capacité de consommation et impactant l’ensemble de la chaîne. Parallèlement, la perte d’emploi non rémunéré fragilise également les familles agricoles, où la majorité des jeunes ruraux vendent souvent leur force de travail aux exploitations agricoles environnantes ou s’engagent dans ce que l’on nomme l’émigration saisonnière.

Cependant, ces jeunes reviennent généralement vers leurs familles lors des pics d’activité. Un exemple concret est la culture de l’oignon dans la région de Meknès, où lors des périodes de pointe telles que le repiquage de la pépinière, une forte demande de main-d’œuvre se fait sentir. Les jeunes délaissent alors leurs emplois rémunérés pour venir en aide à leur famille, offrant ainsi une main-d’œuvre supplémentaire nécessaire au maintien d’un système de production économiquement viable. Cependant, le risque réside dans la possibilité que ces départs deviennent permanents, entraînant ainsi une réduction de la main-d’œuvre et affaiblissant la capacité de travail et d’exploitation agricole, ce qui engendre une perte financière significative.

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Pour ce qui est des recommandations de développement et d’atténuation des effets des changements climatiques sur l’agriculture et l’emploi rural, le professeur souligne que « selon les projections démographiques, le Maroc semble s’orienter vers une urbanisation croissante, bien qu’elle demeure encore éloignée du modèle européen, laissant ainsi une part importante de la population vivant en milieu rural. Par conséquent, il est impératif de mettre en place des initiatives visant à améliorer l’emploi rural en adoptant une approche territoriale du développement rural. Cette approche devrait englober non seulement l’aspect agricole, mais également intégrer une dimension durable, en tenant compte des aspects économiques, sociaux et écologiques ».