Ce que pensent les milieux d’affaires de l’année 2023 et leurs prévisions pour 2024
De nos échanges avec ces grands patrons, deux grandes tendances se dégagent à propos de la conjoncture en 2023 et 2024.
2023 a tenu toutes ses promesses positives soit-elles ou négatives : la confirmation de la stabilisation des prix des intrants, la hausse des taux d’intérêts, la stagnation de la demande des ménages et l’effet salvateur de la bonne dynamique d’investissement dans le pays, poussée à la fois par le privé et par la commande publique. Le dumping monétaire turc et égyptien a également plombé l’activité de plusieurs opérateurs actifs sur le marché intérieur, mais aussi à l’export.
Pour 2024, un optimisme est à noter par rapport à la tendance sur le marché intérieur, avec un grand espoir porté sur la redynamisation de la demande des ménages, la fin des tensions inflationnistes qui peut provoquer une détente des taux d’intérêt et l’accélération de l’investissement privé. Mais des incertitudes liées à la conjoncture internationale planent toujours sur l’activité des entreprises, avec le risque d’un emballement au Proche-Orient et en Ukraine et l’apparition de fortes tensions dans la relation Etats-Unis / Chine.
Voilà en gros les facteurs clés qui ont marqué cette année qui s’achève et celle qui s’annonce. Et qui font, comme nous le dit un grand patron qui dirige plusieurs unités industrielles, que l’on n’est pas encore sorti véritablement de la crise que le monde et notre pays vivent depuis l’éclatement de la pandémie du Covid en 2020. Une crise qui touche pratiquement tous les secteurs, exception faite du tourisme qui a repris de plus belle, permettant au secteur hôtelier et celui des services de reprendre du souffle après deux années de dèche.
La prévision de la croissance du PIB en 2023 (3,3%)*, qui reste à confirmer, et la projection pour 2024 (3,6%) reflètent bien ce sentiment mitigé des milieux d’affaires, même si la croissance dans l’absolu n’est pas la variable déterminante de l’activité des entreprises, puisque d’autres données entrent en jeu dans cette conjoncture spéciale, telles que l’inflation, la demande, les taux d’intérêts, le climat social…
La stagnation de la demande des ménages contrebalancée par l’accélération de la commande publique
En 2023 par exemple, la tendance inflationniste a joué plutôt en faveur de certaines activités industrielles. L’agro-alimentaire à leur tête. Ce secteur a été le plus touché par la hausse des prix des intrants en 2022, poussant certains acteurs à augmenter leurs prix au risque de sacrifier les ventes en volume, quand d’autres ont pris le pari de ronger sur leurs marges pour sauvegarder leurs parts de marché. En 2023, nos sources sont unanimes sur la tendance générale de la baisse des prix des intrants, qui a soulagé les besoins de trésorerie des entreprises, avec une baisse du besoin en fonds de roulement par rapport à 2022, rétablissant un peu les marges commerciales.
Mais l’augmentation des prix appliquée en 2022 a eu un effet direct sur la demande, comme nous le confirment nos sources, encore une fois à l’unanimité. Et cette baisse de la demande, ou de la consommation des ménages, impacte de manière brutale le chiffre d’affaires en volume de plusieurs filières. « Ça risque de ne pas se voir sur les comptes de résultats qui peuvent afficher des hausses de chiffre d’affaires, mais cette amélioration est tirée essentiellement par l’effet prix, car les volumes n’ont pas connu réellement de croissance », précise notre source dans la grande distribution.
Sur un plan plus macro, cette baisse de la demande des ménages ne va pas être trop perceptible, comme nous le signale notre banquier. Car la demande globale dans le pays, comprenant une bonne part de la demande publique, est en nette hausse par rapport à 2022. C’est un point très positif que notent tous les patrons consultés par Médias24. Merci qui ? Au gouvernement et à sa politique budgétaire expansionniste que le monde des affaires salue à l’unisson. Une politique budgétaire qui a fait de l’investissement public, passé à un record de 300 milliards de dirhams, le principal moteur de l’activité économique, surtout dans des secteurs comme l’eau, l’énergie, l’équipement, la santé… L’effet de la baisse de la consommation des ménages est ainsi contrebalancé de manière globale par la commande publique qui a donné un grand coup de pouce à plusieurs entreprises, grandes comme moyennes ou petites.
Taux d’intérêt et valeur du dirham : la double peine de la politique monétaire
Deux ombres au tableau sont toutefois signalées par nos sources : d’abord, l’effet de la hausse des taux d’intérêts sur les marges, conséquence directe de l’augmentation du taux directeur de 150 points de base en 2022. Ceci a eu un effet direct et plein, selon nos sources, sur les taux pratiqués par les banques en 2023, aussi bien quand il s’agit de renouvellement de lignes de trésorerie ou pour les nouveaux crédits à l’investissement ou à court terme. L’impact sur les marges est estimé par notre industriel à au moins 100 points de base, ponctionné directement sur la marge nette des entreprises.
Autre facteur pesant pour plusieurs activités, comme le textile et habillement, l’agro-industrie ou encore la sidérurgie : le dumping monétaire pratiqué par des concurrents du Maroc, à l’image de la Turquie, la Tunisie ou l’Egypte. Ce phénomène déjà soulevé en 2022 par les milieux d’affaires s’est accentué en 2023, créant une concurrence déloyale aussi bien sur le marché local qu’à l’export. Ici, nos sources déplorent le manque de réactivité des pouvoirs publics face à cette concurrence par la monnaie, mais aussi et surtout la rigidité de la politique de change marocaine qui ne favorise pas la souplesse du dirham et par ricochet la compétitivité des entreprises marocaines.
Pour nos trois sources, le gouvernement et Bank Al-Maghrib doivent prendre ce sujet à bras le corps, en décrétant des mesures de protection pour les filières touchées et en avançant dans la politique de flexibilité du dirham. Objectif recherché : permettre aux entreprises marocaines de se battre à armes égales avec leurs concurrents régionaux.
Ce sujet continuera de peser lourd sur les filières concernées en 2024 également. Et le Maroc ne peut pas continuer, selon nos sources, à l’ignorer, surtout quand le pays est mobilisé pour attirer de nouveaux investissements privés, nationaux et étrangers.
La réforme des retraites et le risque de paralysie de l’économie nationale
Ce motif d’inquiétude n’est pas le seul que nous relevons auprès de la communauté des affaires par rapport à 2024, qui s’inquiète à la fois du climat international mais aussi du climat social qui risque d’être tendu l’année prochaine.
A l’international, nos interlocuteurs notent l’exacerbation des incertitudes, une variable qui est devenue presque une constante dans la gestion des affaires. « Nous entrons dans une année où les choses risquent d’être encore plus compliquées. Nous ne savons pas quelle issue aura la guerre au Proche-Orient, avec le risque que cela comporte sur la stabilité de la région et les prix de l’énergie. Nous oublions aussi que la guerre en Ukraine n’est pas finie et que les choses peuvent s’emballer à tout moment, surtout que 2024 sera une année électorale aux Etats-Unis et que ce sujet risque d’être exploité politiquement dans la campagne présidentielle. Tous les experts prévoient également, en cette année électorale, un durcissement du ton de l’administration américaine vis-à-vis de la Chine. Les tensions seront grandes dans cette partie du monde. Et si la Chine et les Etats-Unis entrent en conflit, déclaré ou pas, ça risque d’impacter toute l’économie mondiale », estime un homme d’affaires, qui craint à la fois une hausse de la volatilité des prix des intrants énergétiques et agricoles, mais aussi une baisse de la demande extérieure adressée au Maroc.
A ce risque s’ajoute l’apparition de tensions sociales en interne, en relation, comme le note une de nos sources, à la réforme des retraites. « 2024 sera en principe l’année de la réforme des régimes de retraite. C’est un sujet très brûlant qui s’accompagne toujours de protestations et de mouvements de grève. Nous n’allons pas échapper à cela, surtout quand on connaît un peu les grands axes de la réforme qui doit être déroulée », explique notre source.
Ce risque est effectivement très présent et peut impacter l’activité économique, ajoute notre source, surtout si les secteurs du transport ou de l’administration de manière générale sont touchés. Et ce qui rend les choses plus compliquées, signale notre source, c’est l’absence d’encadrement dans le monde du travail, comme tout le monde a pu le constater dans le blocage actuel de la réforme de l’éducation.
« La faiblesse des syndicats est un facteur aggravant, puisque ni l’Etat ni le secteur privé ne peuvent gérer des situations de grèves prolongées face à des syndicats qui n’ont pas la main sur leur base. D’autant que nous avons pris beaucoup de retard sur deux textes fondamentaux que sont le Code du travail et la loi organique sur le droit de grève. Ces deux textes doivent être promulgués avant la réforme des retraites pour permettre un encadrement légal des grèves au cas où elles sont déclarées », estime notre source.
Grands espoirs portés sur la demande intérieure
Au-delà de ces motifs d’inquiétudes, légitimes il faut le dire, le sentiment général par rapport à la conjoncture en 2024 est plutôt bon. Surtout sur le volet de la demande intérieure.
Nos interlocuteurs sont tous unanimes sur ce point. Surtout avec la poursuite de la dynamique de l’investissement public et privé, mais aussi et surtout avec le lancement dès le mois prochain des aides directes aux ménages les plus défavorisés. Nos sources estiment qu’il n’y a pas meilleure politique économique pour relancer la demande que d’injecter directement du pouvoir d’achat chez les populations qui consomment le plus.
La consommation est appelée donc à croître, par la force des choses. Et cela sera d’autant plus salvateur si le taux d’inflation descend à 2 et 3% comme prévu par la banque centrale et le gouvernement.
« Toutes choses étant égales par ailleurs, l’inflation devrait revenir à des niveaux normaux. On ne reviendra pas bien sûr aux niveaux de prix de 2021, mais les hausses seront au moins limitées », estime une de nos sources.
Ceci permettra également, espèrent les patrons que nous avons sollicités, de marquer le début du processus de retour à la normale au niveau des taux d’intérêts, avec tous les effets positifs que cela peut avoir sur le coût de financement des entreprises et des ménages, et par ricochet sur l’investissement et la consommation.
(*) Note de la rédaction: il s’agit de la projection officielle. En réalité, le taux de croissance de l’année 2023 n’atteindra (difficilement) 3% que si les exportations et la production agricoles de ce dernier trimestre connaissent une forte amélioration. Sinon, le tau de croissance annuel se situera plus probablement entre 2,6 et 2,8% en 2023.