Les propositions de la CSMD pour la protection sociale

Le Maroc est engagé dans une importante et urgente réforme de la protection sociale. Une réforme qui a été accélérée par l’ampleur de la fragilité sociale qui a été mise à nu par la crise de la Covid-19.

Une accélération dans ce chantier a été enregistré au cours des derniers mois, avec pour premier objectif de généraliser l’AMO à horizon 2022. Le reste des volets de la réforme seront déployés progressivement jusqu’en 2025.

Le rapport sur le nouveau modèle de développement consacre, donc naturellement, une note à la protection sociale dans le recueil des notes thématiques où il est expliqué que «le Nouveau Modèle de Développement a pour parti-pris de garantir l’accès pour tous les citoyens à un socle de protection sociale de base, comprenant la couverture sanitaire universelle, les allocations familiales universelles, et un revenu minimum de dignité pour les plus vulnérables ».

Les actions entreprises par le gouvernement dans le cadre de la réforme de la protection sociale ne sont pas explicitement mentionnées, mais on les retrouve dans la vision proposée.

Les proposition du NMD

L’ambition affichée de la CSMD est d’assurer à tous les citoyens un socle de protections sociales intégré, équitable et pérenne, qui leur assure des conditions de vie décente et qui développe leur résilience face aux risques auxquels ils font face, avec une attention particulière pour les populations les plus vulnérables.

Pour ce faire, la CSMD propose six orientations :

– Définir une vision claire, intégrée, cohérente et de long terme pour la protection sociale:  La nouvelle vision devrait reposer sur un contrat social renouvelé qui consacre pleinement le principe de solidarité sociale tel que prôné par la Constitution, tout en précisant le périmètre de cette solidarité et en définissant les modalités de son financement.

– Améliorer la gouvernance du système de protection sociale : La nouvelle vision de la protection sociale devrait se traduire au niveau institutionnel par une nouvelle organisation à même de renforcer la cohérence et la complémentarité entre les différents mécanismes et entités impliquées, de mutualiser les efforts et de favoriser la coopération. La vision devrait être portée par le Chef du Gouvernement.

Étendre et élargir la couverture de la protection sociale, en particulier pour les plus vulnérables, en vue de cristalliser le principe de solidarité.

– Inciter à la qualité et axer le système sur les résultats à travers l’évaluation: En plus de l’extension et l’élargissement de la couverture, il sera nécessaire d’assurer une qualité de service et de maximiser l’impact des interventions à caractère social.

– Promouvoir la participation des secteurs privé et associatif à travers des montages innovants: L’innovation et la maximisation de l’impact nécessitent la généralisation d’une démarche de partenariat avec le secteur privé et avec la société civile en matière d’interventions sociales, sous forme de partenariats public-privé ou de contrats dont la rémunération est liée à la performance.

– Améliorer l’efficience et la pérennité financière du système : Pour les filets et programmes sociaux, des gains d’efficience peuvent être opérés à travers un meilleur ciblage des populations bénéficiaires, le développement de la contractualisation et de la rémunération à la performance pour la mise en œuvre des programmes sociaux, et une meilleure coordination des programmes d’assistance sociale (ce que devraient permettre un pilotage et une gouvernance plus efficaces).

« Maroc Inclusion » pour gérer le système public de solidarité sociale

Dans son rapport, la Commission propose un projet concret intitulé « Maroc Inclusion » pour la gestion des aides de l’Etat. Il ambitionne de:

– Mettre en place un mécanisme institutionnel pour le pilotage intégré et coordonné des programmes et filets sociaux et des établissements de protection sociale.

– Instaurer un revenu minimum de dignité pour les ménages pauvres et les catégories spécifiques de vulnérabilité, et de généraliser les allocations familiales à l’ensemble des familles marocaines

– Stabiliser les sources de financement de la solidarité sociale.

Sur le volet institutionnel, la CSMD appelle à la mise en place « d’une structure publique unique Maroc Inclusion pour la conception et le déploiement de programmes et filets sociaux et la gestion des établissements de protection sociale, en cohérence avec la stratégie intégrée de la protection sociale ».

Cela suppose de « mettre en place un organe interministériel de pilotage et de coordination de l’action sociale » et de « déléguer la gestion des programmes et des filets sociaux à une structure unique et moderne Maroc Inclusion et enclencher un processus de convergence des établissements existants vers cette structure ».

« La structure Maroc Inclusion pourra avoir la responsabilité, en collaboration avec l’Agence Nationale des Registres, de gérer en toute sécurité l’utilisation de l’information sociale de la population à des fins de conception et de déploiement de programmes sociaux », est-il expliqué dans le rapport.

Pour le moment, la réforme engagée par le gouvernement n’est pas claire sur ce point. Quand il est question de la réforme du ciblage, celle-ci va dans le sens de mettre à la disposition des différents programmes sociaux, les données du registre social unifié pour un meilleur ciblage des bénéficiaires.

La réforme de la protections sociale, quant à elle, évoque la nécessité de réformer les programmes d’aides dans le sens de les regrouper et les généraliser selon des critères d’éligibilité précis. Elle ne précise pas qui assurera la gestion de la nouvelle génération de programme d’aide

L’idée de tout mettre entre les mains d’une seule entité crée une rupture avec ce qui est annoncé par le gouvernement.

Généralisation des allocations familiales, proposition en cours de déploiement

La CSMD propose de mettre en place un revenu minimum de dignité à destination des familles pauvres et des catégories spécifiques de vulnérabilité (personnes en situation de handicap) à travers :

– Des allocations familiales pour les enfants dont les parents sont en situation de vulnérabilité. Cette allocation familiale serait financée par l’État et gérée par la structure Maroc Inclusion. Complétée par les allocations familiales gérées par les caisses d’assurance sociale et destinées aux parents ayant un emploi formel.

– Un revenu minimum de dignité ciblant des ménages qui répondent à des critères multidimensionnels de pauvreté, ou des individus faisant face à des vulnérabilités spécifiques. Le revenu minimum peut être cumulé, pour les bénéficiaires ayant des enfants à leur charge, avec l’allocation familiale. Il serait financé par l’État et géré, lui aussi, par la structure Maroc Inclusion.

Cette proposition est déjà en cours de déploiement. Dans le calendrier de la réforme de la protection sociale, la généralisation des allocations familiales est prévue entre 2023 et 2024. 

A travers la généralisation des allocations familiales dans le cadre de la réforme de la protection sociale, le gouvernement envisage d’introduire l’aide directe aux ménages vulnérables avec ou sans enfants. Détails.

Le revenu minimum et l’allocation familiale universelle remplaceraient l’ensemble des transferts monétaires directs ou indirects existants (par exemple, compensation). L’identification des bénéficiaires du revenu minimum et de l’allocation familiale se ferait sur la base du Registre Social Unifié. En vue de favoriser l’inclusion financière des bénéficiaires de ces transferts monétaires et faciliter leur déploiement, il est proposé de les déployer à travers des services de monnaie digitale.

Pour un fonds unique pour le financement de la solidarité sociale

Sur le volet du financement, la Commission explique qu’il faut « identifier et stabiliser les sources de financement des programmes et des filets sociaux, en dehors de ceux qui peuvent être directement financés par le budget des départements ministériels ».

Pour ce faire, elle propose la mise en place d’un fonds unique pour le financement de la solidarité sociale. Il regrouperait l’ensemble des fonds existants dédiés au financement des filets sociaux comme le fonds d’appui à la cohésion sociale, le fonds d’entraide familiale, le fonds de soutien des prix de certains produits alimentaires, et les autres fonds alloués à la compensation.

Il serait alimenté par des recettes fiscales dédiées et, éventuellement, des dotations budgétaires complémentaires. Les sources fiscales du financement de la solidarité sociale proposées par la Commission sont :

– L’allocation d’une partie des recettes de la TVA au financement de la couverture sanitaire universelle et des filets sociaux

– Lier toute augmentation de la TVA, notamment pour des produits de luxe, à l’allocation des recettes générées par cette augmentation à la protection sociale ;

– Un impôt de solidarité sur le patrimoine non productif. La notion de patrimoine non productif est à définir.

– Réinstaurer les contributions sociales de solidarité sur les hauts bénéfices et sur les hauts salaires de manière provisoire, le temps de mettre en place l’impôt de solidarité sur le patrimoine non productif ;

– Considérer le renforcement des taxes intérieures de consommation sur certains produits nocifs à la santé (par exemple, tabac, alcool).

La commission propose par ailleurs de parachever la réforme de la caisse de compensation et affecter les économies au système de solidarité sociale.

https://www.medias24.com/2021/02/12/generalisation-de-la-protection-sociale-le-detail-du-projet-de-loi-cadre/

Modèle de développement : Les réponses de la Commission à quelques interrogations de la CGEM

La Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) a reçu, ce jeudi 3 juin, Chakib Benmoussa, président de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD). La conférence a été longuement consacrée à la présentation du rapport. Elle a également connu la participation d’Ahmed Reda Chami, membre de la commission et président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), de Ghita Lahlou, membre de la CSMD et présidente de la commission Capital humain de la CGEM, et de Driss Jettou, ancien Premier ministre.

Une seconde partie a été réservée à une série de questions-réponses avec différents intervenants. Parmi eux, Mia Lahlou-Filali, directrice générale du groupe Pharma 5, a interrogé la vision de la CSMD sur l’industrie pharmaceutique et la manière de « le valoriser à sa juste valeur ». « Le rôle du médicament est central dans l’accès aux soins. Comme l’a démontré la pandémie, c’est l’un des garants de la souveraineté nationale. Ce secteur souffre pourtant d’un problème structurel de gouvernance car il est à cheval entre deux administrations, ce qui se traduit par l’absence de synergie et d’ambition. C’est une perte d’opportunité colossale. Serait-il possible que cette industrie fasse partie des ambitions sectorielles du pays ? », a-t-elle interrogé.

Réponse de Chakib Benmoussa : « Nous n’avons pas cherché à zoomer de façon particulière sur des dimensions sectorielles. Nous avons considéré que la stratégie de diversification nationale devait être définie par le gouvernement. Nous avons également donné des pistes, insisté sur certains aspects, y compris sur l’industrie pharmaceutique comme étant un sujet important en tant que gisement et en tant que souveraineté. Cette pandémie a prouvé l’intérêt d’avoir des capacités en interne, or un certain nombre d’obstacles font que les initiatives dans ce domaine ont du mal à aboutir. »

« L’industrie pharmaceutique est effectivement citée comme un gisement », a complété Ahmed Reda Chami. Et d’ajouter : « Cela signifie que cette industrie aura l’attention des pouvoirs publics. Il y a encore beaucoup à faire, que ce soit au niveau de la recherche et développement, des essais cliniques… Mais il faut une concentration entre les acteurs, qui sont actuellement très fragmentés. Déjà lorsque j’étais au ministère de l’Industrie, nous n’avions pas réussi à faire en sorte que ces acteurs se mettent d’accord. L’idée, c’est pourtant que nous ayons des médicaments fabriqués au Maroc, qui soient des princeps et pas seulement des génériques. N’oublions pas non plus que l’industrie pharmaceutique reste un secteur extrêmement protégé. Là aussi, il faut donc travailler avec les pouvoirs publics pour comprendre comment ce secteur peut s’ouvrir, en s’assurant que ses acteurs continuent à croître et à aller vers des activités beaucoup plus sophistiquées. »

La culture, un secteur à prendre en main

Neila Tazi, présidente du groupe de communication A3, productrice du Festival Gnaoua & Musiques du Monde et présidente de la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC), relevant de la CGEM, a rappelé que dans le rapport de la CSMD, « parmi les indicateurs ciblés à l’horizon 2035 qui permettront de mesurer les progrès du Maroc, la culture a été placée au premier rang des priorités en termes de capital humain. Les constats qui figurent dans le rapport décrivent certes le grand malaise des acteurs de la culture au Maroc, mais ce rapport ne contient pas les propositions innovantes et tant attendues pour en faire un levier de développement. Au-delà d’inscrire la culture dans l’enseignement et d’augmenter le budget de ce secteur, quelle est votre vision pour les industries créatives et culturelles, et comment voyez-vous le rôle du secteur privé ? », a-t-elle demandé.

« Actuellement, la culture représente 0.1% du PIB. L’idée est de passer à 1% du PIB et de multiplier par trois les emplois, qui sont aujourd’hui de l’ordre de 40.000 », a répondu Ghita Lahlou. « Les modes de financement doivent être amorcés essentiellement par des financements publics, des contributions de grands groupes, du crowdfunding, de la formation et de la diffusion des produits culturels, en attendant que le secteur privé puisse s’en emparer dans le cadre de ce nouveau modèle de développement, à l’instar des pays beaucoup plus avancés », a-t-elle ajouté.

« C’est un secteur essentiel sur le front économique, puisqu’il représente un gisement d’emplois et de croissance qui nous paraît important », a soutenu de son côté Chakib Benmoussa. « Lorsqu’on évoque cette dimension culturelle, on peut la rattacher à beaucoup d’autres volets, notamment l’artisanat, qui a une dimension identitaire et culturelle très forte et à des métiers qui, aujourd’hui, ne sont pas très présents au Maroc mais qui mériteraient d’être développés en termes de formation. La culture est le fondement même du développement parce que c’est ce qui reflète ce que nous sommes, notre identité… Nous avons la chance d’avoir une histoire, un patrimoine, des valeurs, une culture plurielle… Nous avons aussi beaucoup insisté dans le rapport sur le fait que la culture, c’est aussi toute cette capacité à mobiliser les jeunes et les moins jeunes sur le territoire, alors même que nous avons actuellement des centres culturels fermés par manque d’animateurs », a-t-il également déclaré.

Une cohérence d’ensemble

Hassan Belkhayat, l’un des associés fondateurs de Southbridge A&I, a soulevé la question des priorités et de la doctrine économique : « Nous sommes très libéraux sur certains secteurs et beaucoup moins sur d’autres, notamment le social. Y a-t-il donc une doctrine, ou en tout cas une cohérence de doctrine, qui sous-tend tout ce travail ? »

« Je voudrais d’abord insister sur le fait que nous considérons qu’il ne s’agit pas de commencer par le secteur économique, puis social… Nous pensons que si nous nous inscrivons dans cette approche, la cohérence d’ensemble ne sera pas assurée. Nous aurons du mal à faire un véritable saut qualitatif. Bien sûr, il est évident qu’on ne peut pas tout faire dans chaque domaine. Il y a des mesures symboliques qui créent la confiance, des réformes qu’il faut entamer rapidement… Notre conviction, c’est que si, à travers le pacte national pour le développement, on parvient à créer un minimum de consensus sur ce socle qui indique certaines priorités, cela peut devenir quelque chose de tout à fait réalisable. Les priorités doivent tenir compte de nos ressources et les ressources, ce sont aussi les capacités à mobiliser d’autres acteurs, nationaux et internationaux. Chaque institution – Parlement, gouvernement, secteur institutionnel, secteur bancaire – doit jouer son rôle », a plaidé Chakib Benmoussa.

Nouveau modèle de développement : Tout reste à faire, expliquer, convaincre, réaliser

On y est. Créée il y deux ans par le Roi Mohammed VI, la Commission spéciale sur le nouveau modèle de développement a livré son rapport. Synonyme, ou presque, de fin de mandat pour cette entité éphémère,  terme utilisé par son président Chakib Benmoussa. Une commission qui « n’a pas vocation à se substituer aux institutions », ajoute-il ce mercredi 26 mai en conférence de presse. Manière de renvoyer la balle dans le camp des concernés. Et de rappeler que désormais, tout reste à faire.

Le rapport ne prétend pas à l’exhaustivité, mais pose un diagnostic global des principaux maux du présent, propose des leviers de changements et les moyens pour la mise en œuvre du nouveau modèle. Lequel se veut axé sur « l’humain ». Son application effective passera par « l’appropriation » qu’en feront les citoyens, mais aussi par la diligence des décideurs.

Car le défi est de taille : Atteindre « la moitié supérieure des différents classements mondiaux des Nations d’ici 2035, voire dans le tiers supérieur dans certains domaines », espère-t-on du côté de la CSMD

Concrètement, il s’agira de doubler le revenu national par habitant, d’assurer que 90% des élèves maîtrisent les apprentissages de base à la fin du cycle primaire, de former plus de 3.600 médecins et 7.100 aides-soignants en moyenne annuellement, afin d’atteindre les normes OMS en matière de densité de personnel soignant, de réduire à 20% la part de l’emploi informel, d’augmenter à 45% le taux de participation des femmes, et d’atteindre 80% de satisfaction des citoyens envers l’administration et les services publics.

D’où l’intérêt d’un « Pacte national pour le développement », une première au Maroc. Proposée par la CSMD et validée par le Souverain, cette idée consiste à engager « les acteurs du développement » (partis politiques, institutions constitutionnelles, secteur privé, collectivités territoriales etc.) autour du futur projet. Un engagement « moral et politique », affirme M. Benmoussa, écartant l’hypothèse d’un mécanisme légal.

« Pour qu’il  puisse avoir une force obligatoire ou impérative pour l’ensemble des acteurs, il faudrait qu’il soit constitutionnel, ou qu’il soit traduit en loi, loi organique ou loi-cadre particulières. Ce n’est pas ce que préconise la commission », précise l’intervenant.

Un mécanisme « consensuel », donc, mais tout aussi « responsabilisant ».  « La commission a préconisé un pacte établi avec la participation des acteurs concernés par l’acte de développement, mais un pacte qui, de par sa solennité, peut avoir une dimension morale et politique engageante », explique M. Benmoussa.

D’autant qu’il « est proposé qu’il soit [le Pacte] établi sous le suivi et la supervision de sa Majesté le Roi et devant l’ensemble de la nation », poursuit-il.  « C’est, de manière démocratique, à l’opinion publique et aux électeurs de dire comment les uns et les autres s’inscrivent ou non dans cette orientation ».

L’intervenant se montre rassurant. L’écoute « des acteurs nous encourage à penser qu’il y a une attente, que ce mécanisme suscite un intérêt et peut susciter un engagement des acteurs pour le mettre en place et pour créer cette plateforme et ce socle commun ».

Au-delà du Pacte National de développement, la CSMD recommande la mise en place, sous l’autorité directe du Chef  de l’Etat, d’un outil de suivi du NMD, qui assurerait également « l’impulsion des chantiers stratégiques et d’appui à la conduite du changement ».  Il « mettra en responsabilité les acteurs concernés et renforcera la performance globale », lit-on dans le rapport.

M. Andrews: « Il faut créer des capacités systémiques pour affronter tous les blocages »

“Très difficile mais possible”. C’est ainsi que Matthew Andrews, professeur à la Harvard Kennedy School of Government décrit son approche, présentée devant la CSMD lors d’un atelier organisé vendredi 16 octobre, sur les défis de mise en oeuvre des politiques publiques.

Selon Ahmed Reda Chami, cette approche va “parfaitement correspondre à la seconde section du rapport pour lequel nous avons été mandatés (sur le nouveau modèle de développement, ndlr), relative à “la méthodologie du changement”. 

“Je dois avouer que nous n’avions pas une telle approche en tête, mais il vaut mieux tard que jamais”, ajoute M. Chami. 

L’approche en question est la PDIA : Problem Driven Iterative Adaptation. Pourquoi intéresse-t-elle autant ? 

D’abord, parce qu’elle consiste en un processus de développement durable et dynamique. Mais aussi parce qu’elle a fait ses preuves dans plusieurs pays, désormais cités comme modèles de réussite. Il s’agit par exemple du Cap Vert ou encore du Bahreïn avec lesquels Matthew Andrews a coopéré dans l’implémentation d’un nouveau modèle de développement. 

Le professeur sud-africain précise qu’auprès de toutes les équipes avec lesquelles il a eu l’occasion de coopérer dans ce sens, cette méthode a connu un taux de réussite de 60 à 70%, ce qui est “énorme” selon lui. 

Il faut créer des capacités systémiques

“J’ai travaillé dans divers pays dans le monde. Des pays qui peinent à gérer certaines problématiques dont une bonne partie porte sur les défis de développement. Parfois, ces problématiques portent sur la difficulté à créer des emplois, l’élargissement de la couverture médicale ou encore sur le fait de passer au-delà de “l’éducation” pour s’assurer que les jeunes apprennent réellement”, explique le professeur. 

“J’ai cru comprendre que le Maroc est confronté à plusieurs de ces problématiques. C’est un pays qui a expérimenté un succès significatif mais limité”, poursuit-il. 

Ce que cette approche vient changer, c’est la façon avec laquelle les défis de développements sont dressés. Car la méthode consistant à lister les nombreux projets à faire avant de les implémenter dans l’objectif de créer un développement a montré ses limites, selon M. Andrews. 

L’approche PDIA “est une différente façon de penser et de faire”. Elle repose sur la création de capacités systémiques, aptes à s’adapter aux problématiques quelle que soit leur nature, car la définition du challenge change avec le temps. 

Il ne s’agit pas de se limiter à façonner des capacités maîtrisant des domaines spécifiques, qui agissent dans le cadre d’une mission déterminée pour une période donnée, mais à créer des capacités prêtes à faire face à différents défis sur différentes périodes de temps. Il s’agit d’aptitudes indépendantes, durables et dynamiques. 

Pour le professeur, les capacités à créer sont diverses. Elles consistent, de manière générale, à affronter tous types d’obstacles, “comme le ferait un entrepreneur”, compare-t-il. 

“Il s’agit entre d’autres de ne pas accepter un “non” comme réponse, de ne jamais baisser les bras ou encore de savoir communiquer, prendre des risques mais aussi jongler, détourner ou supprimer les externalités négatives tel que la corruption, l’informel ou encore la bureaucratie”, explique-t-il. 

“Lorsqu’on développe une nouvelle stratégie, il ne faut pas se borner à lister les projets que nous pensons être réalisables. Parce que nous ne savons pas s’ils le seront, nous ne savons pas non plus si nous serons capables de les implémenter. D’autant plus que, selon nos observations, ce type de projets n’aident pas à créer des capacités systémiques qui assureront la réussite des projets à venir”, ajoute-t-il.  

L’idée est de réunir en équipes les personnes initialement chargées de faire le travail. Celles qui ont été engagées dans ce sens, “qui sont payées pour, qui devaient mieux coordonner afin d’identifier puis résoudre le problème”. 

Pour simplifier son idée, le professeur a présenté une analogie sportive qui repose sur des faits réels. 

Il s’agit de l’incapacité du football africain à percer au niveau mondial, tandis que des joueurs d’origines africaines remportent des coupes (dont la dernière coupe du monde) avec des pays étrangers. Les réussites des pays africains sont éphémères dans le football international, elles ne sont ni dynamiques ni durables et ce, car l’on ne règle pas les problèmes en profondeur au niveau des institutions qui peinent à créer et retenir le talent et les infrastructures. 

Matthew Andrews a également évoqué des exemples concrets de pays avec lesquels il a collaboré, d’autres dont le modèle de réussite correspond à l’approche qu’il défend. 

Du Cap Vert au Bahreïn… Quelques élèves modèles 

En prenant l’exemple de Singapour, le professeur brise un mythe concernant la réussite du pays. 

“Les gens disent souvent que le pays s’est développé car il avait un excellent plan sur un horizon de 5 ans, qui a été implémenté avant qu’un autre soit établi et ainsi de suite depuis 1959 à nos jours. Mais ceci est faux”. 

“La vérité à propos de Singapour est que le premier plan sur 5 ans a été brisé lorsque le pays a été éjecté de la fédération de Malaisie. Ce qu’ils ont fait en réalité c’est de professionnaliser les services, entraîner leurs ressources humaines à exécuter différents types de travail. Ils ont investi dans les infrastructures considérant cela comme un moyen d’obtenir d’intéressantes opportunités etc. Tout cela leur a pris 4, 5 voire 6 ans avant de constater un vrai succès. On peut dire la même chose sur la Corée du Sud ou d’autres pays qui ont une définition spécifique du développement, comme c’est le cas du Cap Vert”. 

“Beaucoup ne voient pas le Cap vert car c’est un petit pays mais il a pourtant l’un des parcours les plus réussis en Afrique », déclare M. Matthews. 

“Au Cap Vert, pour devenir un aimant touristique, ils se sont focalisés sur la création de capacités qui portent sur les infrastructures, le talent etc. Leurs performances sont aujourd’hui meilleures que celles de pays de la même taille ou de la même région”.

Au Bahreïn, la méthode sur laquelle ils travaillent depuis 5 ou 6 ans leur a permis d’avoir “une centaine de personnes au sein du gouvernement qui pensent de la même façon. Il s’agit d’un virus positif de capacités”. 

Cette méthode repose sur la sélection périodique de quelques représentants gouvernementaux de différents secteurs qui apprennent, ensemble et pendant un an, les bases du leadership, du management, etc. 

Ensuite, ils retournent respectivement à leurs postes administratifs, ce qui permet de créer un réseau ou un système de capacités semblables. 

Gestion et valorisation des déchets : Covad propose 14 mesures prioritaires à la CSMD

« Face à une Europe engagée irréversiblement dans une transformation verte, notamment à travers le Green Deal, le Royaume est voué à s’adapter, avec perspicacité́ et proactivité, aux exigences et aux tendances socioéconomiques de son principal partenaire commercial. Positionnant le citoyen au cœur de nos échanges, dans un esprit de convergence et à travers des débats constructifs, nous avons réussi à nous fixer un cap et des objectifs formulés en recommandations.. » a souligné la Covad dans un communiqué. 

Cette contribution repose sur 6 piliers majeurs :

Un cap : positionner le recyclage et la valorisation des déchets comme l’un des défis prioritaires du Royaume lors des 10 prochaines années, 

Deux ambitions : celles d’un Maroc leader industriel mondial du recyclage et de la valorisation des déchets, porté par une des économies décarbonées les plus compétitives et les plus attractives de la région.

-Trois objectifs majeurs : Faire de l’économie circulaire un projet citoyen, durable et inclusif, créateur de valeur sociétale et environnementale, d’attractivité économique, au niveau territorial, national et international.

Deuxièmement, créer un écosystème intégré des déchets, massif, compétitif et performant, à travers la consolidation des filières de gestion et de valorisation des déchets et l’intégration de filières internationales à fort potentiel.

Enfin, arrimer le Maroc au Green deal européen et répondre aux nouveaux standards environnementaux internationaux à travers une décarbonation de l’économie marocaine.

Les 14 mesures prioritaires proposées par la Covad à la CSMD sont les suivantes :

– La Loi 28-00 le point de départ pour parachever le programme de gestion des déchets,

– Positionner les collectivités territoriales comme fer de lance de l’économie circulaire,

– Mandater une suprastructure de concertation pour un pilotage efficient des projets d’économie circulaire, à l’échelle nationale et territoriale,

– Créer ou mandater une structure en charge de la mise en œuvre du Programme national des déchets ménagers (PNDM) ;

– Définir les prérogatives et les responsabilités de l’agence dédiée à l’économie verte,

– Mettre en place une « bourse des déchets » qui permettrait d’organiser l’échange des coproduits, à travers une mise en relation entre les industriels et ceux qui recherchent une matière première secondaire pour leurs procédés,

– Renforcer et consolider le statut de responsabilité élargie du producteur (REP),

– Créer et introduire progressivement une Eco-socio-taxe en accord avec la vision sociale et environnementale du Royaume et préservant les intérêts économiques de notre tissu productif,

– Créer ou mandater un organisme en charge d’accompagner l’écosystème de recherche et d’innovation en matière de recyclage et de valorisation des déchets,

– Organiser les récupérateurs et encourager la mise en place d’un système de tri à la source qui permettra d’améliorer la qualité des coproduits triés,

– Réduire le nombre d’intermédiaires qui causent une déperdition importante de la valeur ajoutée et entraînant une augmentation des coûts d’achat de la matière première,

– Développer, consolider et soutenir les micro-entreprises de recyclage et de valorisation des déchets,

– Inscrire le déchet et la protection de l’environnement dans les cursus scolaires et universitaires et créer des filières dédiées à l’environnement et à la gestion des déchets,

– Reconnaître la composante éducation / communication dans tout projet d’économie circulaire et prévoir un budget dédié ainsi que des ressources humaines qualifiées et spécialisées.

Modèle de développement : la Commission spéciale passe au volet économique

Bachir Rachdi, président de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la Corruption sera reçu ce vendredi 17 janvier.

La semaine prochaine, ce sera autour des représentants du Conseil de la Concurrence, du Groupement professionnel des banques du Maroc et de la Fédération des Chambres de commerce, d’industrie et de services.

La rencontre avec la CGEM sera programmée ultérieurement, apprend Médias24, en raison des élections à la présidence de la confédération patronale programmés fin janvier.

La CSMD entame ses séances d’écoute avec le PJD

Le PJD est représenté lors de cette réunion par Slimane El-Amrani, Mohamed Touil, Mohamed Naji et Driss Skelli.

Ces séances d’écoute des partis politiques et des syndicats se poursuivront jusqu’à mercredi prochain.

La CSMD avait décidé la semaine dernière de procéder à partir du 2 janvier à l’écoute des institutions et des forces vives du pays, incluant les partis politiques, les syndicats, le secteur privé et les associations.

Cette écoute vise à recueillir les contributions et les avis des parties sollicitées en vue de l’élaboration d’un modèle de développement, avait indiqué la Commission.

Dans cette même logique, la CSMD a fait savoir qu’elle mettra en place une plateforme digitale permettant de recevoir et de collecter les contributions et les idées soumises par les citoyens afin d’enrichir le débat et de partager les expériences et les réflexions.

Voici les premières auditions de la CSMD

Ces séances d’échange s’inscrivent dans un processus d’ouverture et de co-construction, incluant les forces vives de la nation, annonce uns source de la CSMD.

Voici le calendrier des séances et l’ordre de passage des différentes institutions et organisations politiques et syndicales:

>Jeudi 2 janvier 2020
Parti de la Justice et et du Développement.
Union Socialiste des Forces Populaires
Parti de l’Istiqlal

>Vendredi 3 janvier 2020
Mouvement démocratique et Social
Union Marocaine du Travail 

>Samedi 4 janvier 2020
Union Générale des Travailleurs du Maroc
Confédération Démocratique du Travail

Les séances d’échange auront lieu au siège de La Commission Spéciale sur le Modèle de Développement, Avenue Azzaitoune, Hay Riad, Rabat. D’autres séances sont prévues et seront annoncées ultérieurement.

Fouad Laroui (CSMD): « En mettant le citoyen au centre du projet, on y arrivera »

Médias 24 : Qu’est-ce que cela fait d’être choisi parmi les « happy few » qui auront à dessiner le modèle de développement marocain de demain ?

Fouad Laroui : J’ai été surpris quand on m’a contacté. Il y a beaucoup de gens très compétents au Maroc et je ne suis pas indispensable. Mais bon, quand on m’a proposé de faire partie de cette commission, j’ai dit oui tout de suite. Après tout, les occasions de servir son pays à ce niveau ne sont pas fréquentes.

Et tout de suite après avoir dit oui, j’ai pris conscience de l’énorme responsabilité qui est la nôtre. J’ai failli rappeler pour dire que je renonçais. Et puis je me suis dit qu’on ne me demandait au fond qu’une seule chose: faire de mon mieux. Et je vais faire de mon mieux.

-Votre expertise et votre compétence sont reconnues dans plusieurs domaines. Sur lequel intervenez-vous en particulier au sein de la commission ?

-J’ai été professeur d’économie en Angleterre et j’ai également enseigné pendant six ans les sciences de l’environnement aux Pays-Bas. Donc je peux intervenir dans ces deux domaines, qui sont bien entendu essentiels pour notre avenir.

Je suis également romancier et j’enseigne aujourd’hui les sciences humaines: la culture et les sciences humaines sont également au cœur de nos préoccupations. En revanche, quand il s’agit de domaines que je ne connais pas, comme l’anthropologie ou la sociologie, je me tais et j’écoute. Certains de mes collègues sont fascinants. J’apprends beaucoup de choses chaque jour…

-Quelles sont, selon vous, les principales leçons à tirer de l’échec – ou de l’essoufflement – du modèle de développement actuel ?

-La principale leçon, c’est qu’il faut l’adapter et l’améliorer, mais sans jeter le bébé avec l’eau du bain. Si dans certains domaines, il faut peut-être des ruptures, dans d’autres il suffit d’ajuster, de réformer… Tout ce qui a été fait au cours des décennies précédentes n’était pas mauvais, loin de là !

-Quelques mois avant la création de la commission, vous écriviez dans une chronique : « Nous avons de brillants économistes, des businessmen sagaces, des sociologues chevronnés, des anthropologues avisés, etc. Il n’y aura donc aucun problème pour former cette Commission. Mais sera-ce suffisant? Le problème n’est-il pas plutôt dans nos mentalités ? » Vous proposiez, ainsi, quelques idées « qu’il faudrait graver dans la tête de chaque citoyen » : Rien n’est jamais gratuit, ce n’est pas l’État qui crée la richesse, la confiance (l’Etat de droit), la lutte contre la rente… Le Maroc étant ce qu’il est, est-il possible, réaliste, de bâtir un modèle de développement sur ces bases-là ?

-Oui, je le crois. Mais ce ne sera pas facile. Ce n’est pas simple, de changer de mentalité. Mais en mettant le citoyen au centre du projet, en construisant autour de lui et pour lui le projet, on y arrivera.

-Durant les vingt dernières années, plusieurs rapports de bonne facture ont été produits par différentes institutions mais dont les recommandations sont, pour ainsi dire, restées lettres mortes. Où se situe, selon vous, le problème ? 

-De ce point de vue, le Maroc n’est pas une anomalie. Beaucoup d’excellents rapports restent lettre morte dans des pays développés, en Europe par exemple, parce que le temps politique (dont l’horizon est borné par la prochaine élection) ne coïncide pas avec le temps dans lequel se déploient les grands projets, les grandes ambitions, qui est souvent de l’ordre d’une ou deux générations. La singularité marocaine, où l’exécutif, parce que dyarchique, peut à la fois couvrir le temps politique et le temps des grandes ambitions, constitue une circonstance favorable. A nous d’en faire bon usage.

-Chaque fois que survient une crise, qu’un échec est constaté, les technocrates sont appelés à la rescousse. Qu’est-ce que cela traduit pour vous ?

-Attendez, vous me traitez de technocrate? Comment osez-vous? Je vais vous obliger à apprendre par cœur les centaines de poèmes que j’ai écrits et publiés…

La commission Spéciale sur le Modèle de développement élabore sa charte morale

La CSMD a établi, lors d’une réunion plénière lundi 23 décembre à l’Académie du Royaume, une charte morale, contenant des règles relatives à son fonctionnement et à l’engagement de ses membres.

Quelques principes se dégagent de cette charte : Les membres de la Commission prennent part à ses travaux à titre bénévole. Aucune rémunération ou avantage, sous quelque forme que ce soit, ne sont prévus à cette fin. Les membres s’engagent à informer le Président de tout risque de conflit d’intérêt lié à leur participation aux travaux de la Commission.

Le travail de la commission est collaboratif et mobilise l’intelligence collective de ses membres mais aussi de toute la société marocaine. Selon les termes de cette charte : « Toutes les idées doivent être écoutées, sans aucun jugement de valeur ».

Au cours des séances d’écoute et d’audition, les membres de la Commission sont tenus à la neutralité et à s’inscrire dans une approche ouverte, sans jugement ou prise de position sur les avis des parties-écoutées.

MAP

Rachid Guerraoui (CSMD): Les Marocains ont deux cartes, la CIN et la carte SIM

Discret, humble, Rachid Guerraoui fait rarement parler de lui au Maroc. Mais à l’international, c’est une figure incontournable de l’intelligence artificielle.

Premier maghrébin élu « fellow » à la prestigieuse association américaine ACM (Association for Computing), premier arabe élu au Collège de France (pour diriger la chaire du numérique en 2018), l’actuel directeur du Laboratoire d’algorithmique répartie à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne écume les distinctions les plus convoitées : Prix Google Focused Award (3 à 4 million de dollars pour la recherche dans son laboratoire), prix de la communauté Européenne ERC senior (2 millions d’euros pour la recherche), membre du conseil d’évaluation de plusieurs universités et organismes de recherche en Europe…

Pourtant, rien ne prédestinait l’enfant des Doukkala à une carrière aussi brillante.

Pur produit de l’école publique marocaine, celui qui rêvait de jouer pour Difaâ Hassani Al Jadidi a trouvé sa vocation à Paris, où il s’est envolé en 1984, bac sciences maths en poche. Issu de parents de la classe moyenne – tous deux enseignants -, Rachid Guerraoui, déterminé, a décroché un master d’Intelligence artificielle (Université de Paris Sorbonne) puis un doctorat en informatique en 1992 (Université de Paris Sud) et au Commissariat à l’Energie Atomique en France.

Après quoi, le jeune chercheur se fraie très vite un chemin parmi les grands du monde du numérique. Chercheur chez Hewlett Packard à la Silicon Valley en 1998, professeur invité au MIT à Boston, puis professeur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, dont il dirige aujourd’hui le laboratoire d’Algorithmique Répartie.

Son esprit rationnel, il le met aussi au service de ses idées, résolument progressistes. Ainsi, loin des algorithmes et de l’intelligence artificielle, il a publié en 2016 « Ainsi parlaient Lahcen et Lhoucein« , livre, passé hélas inaperçu, où il vilipende avec dérision l’hypocrisie de la société marocaine.

Médias 24 : Comment avez-vous accueilli votre nomination au sein de la CSMD ? Quelle a été votre réaction ?

Rachid Guerraoui : Ssi Chakib Benmoussa m’a appelé un soir pour me proposer cela en m’expliquant longuement les enjeux. Je lui ai dit que c’était un honneur et que ce n’était pas, là, une tâche facile, car le temps est court et qu’il y a eu déjà beaucoup de commissions et de rapports. Mais j’ai insisté sur le fait que c’était un honneur pour moi et que je ferai de mon mieux pour contribuer efficacement. 

Les principaux métiers au Maroc pourraient être du jour au lendemain remplacés à cause de la robotisation

-Sur quelles bases vos propositions s’articuleront-elles ?

-Mon expérience m’amène évidemment vers le numérique, l’intelligence artificielle, les algorithmes… Il s’agit de mon premier axe.

Il me semble important de rappeler tout d’abord que le numérique est avant tout une menace pour le Maroc dont l’économie est basée sur des métiers de services et un peu d’industrie, métiers qui pourraient du jour au lendemain être remplacés à cause de la robotisation. Bien entendu, le numérique peut aussi être une opportunité. J’essayerai de proposer quelques pistes pour surfer sur la vague au lieu de la subir.

Numérique: le Maroc n’a pas le choix. Le numérique s’imposera à nous

-Dans votre leçon inaugurale au Collège de France, intitulée « Algorithmes : à la recherche de l’universalité perdue’’, vous avez justement mis l’accent sur l’importance et le danger de l’intelligence artificielle. Le Maroc est-il en mesure de miser sur le numérique ? Auquel cas, quel devrait être le fondement d’une telle politique ?

-La question n’est pas de savoir s’il faut miser sur le numérique ou non. Il n’y a pas le choix. Le numérique s’imposera à nous dans tous les cas.

Il bouleverse les rapports sociaux et la politique: il suffit de voir l’impact des « fakes news » dans la campagne américaine et la campagne contre Danone. Aujourd’hui, les plus grandes entreprises ne s’appellent plus Ford ou Nestlé mais Google, Facebook et Amazon. La nouvelle économie est ainsi faite.

Pour schématiser, les Marocains ont deux cartes, à savoir la CIN et la carte SIM

La question est de savoir comment nous pouvons nous en sortir dans ce domaine, le risque étant de perdre énormément d’emplois que remplaceront les machines comme je viens de le souligner. Mais comment en créer d’autres.

Il est clair que l’axe principal est l’éducation dans le numérique pour former ceux qui pourraient concevoir des algorithmes et les mettre en œuvre. Mais il y a aussi la formation des gens qui  accèdent au numérique: l’alphabétisation numérique. Pour schématiser, les Marocains ont deux cartes, à savoir la CIN et la carte SIM. Il faut faire en sorte que cette carte SIM leur serve le mieux possible : accès administration, création d’entreprise. En gros, il faudrait exploiter l’opportunité qu’offre cette carte SIM.

-Loin des algorithmes, dans votre livre « Ainsi parlaient Lahcen et Lhoucein’’ (2016), un plaidoyer pour un Maroc progressiste et rationnel, vous disséquez, avec dérision, l’hypocrisie de la société marocaine. Peut-on, justement, détacher la réflexion sur le modèle développement économique de la religion et de certaines lois, par exemple ?

-Comme je vous l’ai dit, il y a mon expérience sur le numérique. Puis il y a ma sensibilité. Ma sensibilité, qui joue un rôle important dans tous mes choix, me dicte comment je vois une nation marocaine homogène avec plus d’équité. Est-ce que les deux peuvent être liés ? La réponse est oui.

Des jeunes s’instruisent aujourd’hui sur Internet. Quand l’Etat ne fait rien, ce vide est rempli par des charlatans et par des gens qui racontent n’importe quoi. Il faudrait remplir ce vide avec des choses intéressantes en encourageant en particulier des jeunes marocains qui produisent un contenu intéressant, parfois très accessible, en darija

Exemple : un jeune marocain a fait une vidéo où il traduit le livre Sapiens (Sapiens : Une brève histoire de l’humanité de Yuval Noah Harari). La vidéo, en darija, a été vue par 400.000 personnes, donc probablement 400.000 marocains, ce qui est énorme. Cela traite de l’histoire, de la religion, de la théorie de l’évolution…

On s’aperçoit ainsi que l’accès au numérique est très important. Il est possible de surfer sur le numérique pour essayer de transmettre des informations utiles aux jeunes marocains.

-Produit de l’école publique, vous avez gravi les échelons au point de devenir une sommité mondiale dans l’intelligence artificielle. Aujourd’hui décrié par tous, l’enseignement public, pierre angulaire de tout développement, peut-il se redresser pour remplir efficacement son rôle à l’avenir ?

-Il y a deux éléments dans la question.

D’abord, est-ce que cette école publique peut produire des jeunes capables de faire de grandes études ? La réponse est oui, comme en témoigne l’exemple du lycée d’excellence de Benguerir qui réussit à prendre des jeunes de l’école publique issus de milieux sociaux pauvres, à les aider et à les pousser jusqu’aux plus grandes écoles.

La question plus délicate est néanmoins pour combien ? Est-ce que cela va s’appliquer à 1 %, à 5 % ou à 10 % ? La grosse difficulté est d’augmenter ce pourcentage. Certes, on ne va pas pouvoir assurer à 90 % des Marocains l’accès à l’école Mohammedia, à l’ENSIAS ou aux grandes écoles en France. Cela est impossible: que doit-on faire des autres ? Quelle éducation leur donner ? Il y a le modèle français qui essaye de pousser tout le monde vers le bac puis  à l’université. Mais le risque est de fabriquer ainsi des diplômés chômeurs. Est-ce le bon système ? Je pense qu’il faut explorer d’autres modèles.

La formation professionnelle peut être une solution mais avec une certaine dignité. Comment arriver à donner une dignité à des métiers dont on a besoin au Maroc (électricien, menuisier…) et à les valoriser. Si on ne les valorise pas, c’est peine perdue. En Suisse, un bon menuisier gagne autant qu’un médecin généraliste.

-Beaucoup de Marocains ont découvert votre nom lors de la nomination de la commission. Pourtant, bien que vous soyez installés à l’étranger, vous avez accompagné plusieurs projets au Maroc : les ateliers où vous invitez de grandes figures de l’intelligence artificielle, votre travail à l’Université de Benguerir… Un petit rappel de ces actions ?

-L’une des choses que je fais (avec d’autres) depuis douze ans est ce que j’appelle la « caravane du numérique », un évènement annuel où se côtoient professeurs marocains à l’étranger, professeurs marocains du Maroc, stars mondiales du monde numérique et où des étudiants marocains sont invités à écouter ces stars, mais aussi à présenter leur projet de master ou de licence et où ils peuvent bénéficier d’une aide. L’événement a lieu dans plusieurs villes marocaines, souvent dans des universités.

J’ai aussi  participé à une série de vidéos avec d’autres Marocains où on enseigne algorithmes, mathématiques et d’autres choses, dans diverses langues, y compris en darija.

CSMD: Aicha Akalay et Abdellah Tourabi pour gérer le pôle communication

Présidée par Chakib Benmoussa, la CSMD, qui tient lundi 16 décembre, sa première réunion à l’Académie du Royaume du Maroc, souhaite, pendant la durée de sa mission, contribuer à la création d’un « débat public et participatif », indique une source proche de cette instance.

Ce débat, ajoute la même source, devrait s’appuyer sur l’accompagnement des médias, dans toutes ses formes et expressions, dans un climat de « transparence et d’ouverture ».

Dans ce sens, un pôle communication est créé au sein de la Commission pour entretenir les relations avec les médias et pour être à l’écoute de l’opinion publique exprimée à travers les réseaux sociaux.

La gestion de ce pôle a été confiée à Aicha Akalay et Abdellah Tourabi.

Aicha Akalay a été jusqu’en septembre 2019 la directrice de publication du magazine francophone « TelQuel » dont elle a lancé la version numérique. Elle est diplômée d’un master en journalisme de Sciences Po Paris.

Abdellah Tourabi est l’animateur de l’émission de débat « Confidences de presse » sur 2M et il est diplômé en droit et en sciences politiques.

Ce duo aura la charge « de communiquer avec tous les médias, être disponible pour les journalistes et fournir à ces derniers tous les éléments et les explications nécessaires à leur travail », explique la même source.

Une stratégie de communication orientée vers les réseaux sociaux est également en cours de mise en place par la CSMD, qui vise à interagir avec les utilisateurs de ces plateformes.

(Avec MAP)