Quand la cocaïne se « banalise » dans certaines soirées au Maroc : un phénomène en expansion décrypté par des consommateurs et des experts
À l’inverse de l’Europe où l’image « glamour » de la cocaïne tend à se dégrader, son usage au Maroc a augmenté au cours des dix dernières années, indiquant que cette drogue est probablement perçue comme inoffensive.
Médias24 a donné la parole à plusieurs consommateurs réguliers, mais aussi à un commissaire de police, un criminologue, un ancien trafiquant et à un spécialiste des comportements addictifs pour décrypter ce phénomène « à la mode » auprès d’un nombre croissant de jeunes adultes.
« Sniffer un rail de coke est aussi normal que boire un verre dans certaines soirées »
Les témoignages recueillis anonymement, en raison de la nature du sujet, montrent une banalisation de l’usage de la cocaïne au Maroc, avec une consommation croissante dans les milieux aisés.
Bien que les risques sanitaires liés à la consommation de cocaïne soient sérieux, plusieurs usagers justifient leur addiction par une forme de « normalité » qui les incite à suivre le mouvement au travail ou lors de soirées privées.
« La première fois que j’ai sniffé, c’était à l’occasion d’une fête où des amis m’en ont offert en me rassurant sur l’absence de conséquences négatives sur ma vie », nous confie un homme d’affaires casablancais qui consomme près de 2 grammes par jour.
Selon notre interlocuteur, le sentiment de toute puissance des premières prises, « souvent offertes dans un cadre récréatif en soirée ou en boîte de nuit par des amis ‘bien intentionnés’ qui comptent sur un service rendu », a rapidement cédé la place à la nécessité de financer une consommation dès le réveil pour retrouver l’effet initial de désinhibition.
Une cadre supérieure d’une multinationale, qui consomme également cette drogue « festive », explique la tendance actuelle par une nouvelle approche de séduction qui consiste à proposer « un trait de coke » plutôt qu’un verre pour faire connaissance.
« Le culte de la performance professionnelle explique la banalisation »
Et de souligner que si cette drogue est populaire auprès des jeunes, c’est pour ses « vertus quasi magiques » qui les rendent euphoriques en quelques secondes, atténuant temporairement les souffrances liées à des pathologies physiques ou mentales.
Son principe actif dopant, qui fait en effet oublier la fatigue ou les besoins essentiels comme le sommeil ou l’appétit, donne aussi l’impression d’être plus productif au travail.
Un ancien donneur d’ordre sur les marchés de capitaux, qui en consomme depuis des années, affirme pour sa part n’avoir jamais rencontré un consommateur qui n’ait pas fini ruiné ou affecté par des complications cardiovasculaires, respiratoires ou psychologiques.
« C’est un piège où de nombreuses personnes habituées au culte de la performance, comme les traders, sont tombées à cause de l’image erronée véhiculée par le cinéma américain », résume notre interlocuteur pour qui la cocaïne n’a aucun effet positif en regard des conséquences financières désastreuses et du taux de morbidité élevé.
Contrairement aux idées reçues, l’addiction à la coke ne peut pas être « gérée » sans aide médicale, explique-t-il.
Il a d’ailleurs lui-même réalisé que c’était une illusion le jour où il a dû remplacer sa voiture de luxe pour pouvoir financer une consommation devenue frénétique au bout de quelques mois seulement.
Actuellement, les profils des consommateurs proviennent de milieux sociaux aisés, mais nos sources n’excluent pas une augmentation de la demande, notamment dans des discothèques où des serveurs sont parfois à la fois des usagers et des intermédiaires au service des dealers.
Un produit de plus en plus accessible
Un officier supérieur des services de lutte contre le trafic de stupéfiants estime que l’usage de la cocaïne pose des problèmes sécuritaires croissants, après les psychotropes qui sont en tête des affaires pénales.
« Si la consommation de cocaïne s’élargit de plus en plus, les grandes villes comme Marrakech, Casablanca, Rabat et Tanger restent le principal marché intérieur depuis que le Maroc est devenu un point de transit pour inonder l’Europe », révèle notre interlocuteur.
Ce dernier craint, à terme, que l’accès à cette drogue de synthèse ne soit plus limité aux grands centres urbains, mais qu’il s’étende dans tout le tissu social des jeunes y compris dans la ruralité.
A ce propos, les saisies croissantes opérées par la DGSN depuis 2010 montrent en effet une pénétration constante de l’usage récréatif de cette drogue. En 2024, 1,95 tonne de cocaïne a été saisie.
En ce début d’année 2025, la plus importante saisie a eu lieu au poste frontalier de Guergarat, le 22 janvier. Il s’agit d’une quantité de 37,6 kg en provenance d’un pays de l’Afrique subsaharienne.
L’image festive de la cocaïne rassure les nouveaux consommateurs
Notre interlocuteur insiste sur l’image festive de ce stupéfiant, contrairement à l’héroïne, associée aux junkies et au SIDA.
Le fait que la cocaïne soit consommée le plus souvent par voie nasale — ce qui est présenté comme moins risqué qu’une injection — a contribué à ignorer les conséquences pour la santé, avec l’idée erronée que cette drogue est moins nocive et que sa consommation serait « gérable ».
Malgré l’absence de statistiques publiques du ministère de la Santé sur le profil des usagers marocains, l’officier interrogé estime que la sur-représentation des cadres et des professions intellectuelles est progressivement remplacée par toutes les catégories socioprofessionnelles.
Si la cocaïne reste « pour l’instant » un produit de niche réservé aux clients fortunés, sa disponibilité croissante et son prix moins prohibitif ont entraîné la plus importante hausse de consommation parmi toutes les drogues recensées au Maroc.
Un prix de plus en plus abordable qui stimule fortement la demande
Selon l’éminent criminologue Xavier Raufer, la banalisation de sa consommation au Maroc s’explique par son prix de plus en plus abordable (600 dirhams le gramme aujourd’hui contre 1.000 dirhams en 2010).
« Au Maroc, des familles de trafiquants de haschich connaissent bien leurs homologues colombiens depuis des décennies, sachant que la DEA (Drug Enforcement Administration) estime que le défunt Pablo Escobar en personne s’est rendu à plusieurs reprises dans la région nord du Maroc pour établir un nouveau circuit de distribution passant par le nord du Maroc vers les marchés européens », révèle le criminologue.
Il précise que si les narcotrafiquants sud-américains ont commencé par payer en cash leurs homologues marocains pour utiliser leur logistique de transport, la phase suivante a consisté à les rémunérer en commission de coke sur la cargaison totale.
De cette manière, le nombre croissant de logisticiens marocains désireux d’écouler leurs commissions en nature a abouti à une concurrence effrénée qui a automatiquement entraîné une baisse significative du prix de la cocaïne sur le marché émergent du Maroc.
Une menace sanitaire majeure
Ce phénomène a contribué à créer un nouveau marché de la consommation, constitué d’une clientèle aisée.
Mais avec l’installation du trafic dans le point de transit, notre interlocuteur craint, à l’instar de ce qui se passe en Europe, que l’effondrement progressif des prix finisse à terme par contaminer de plus en plus de jeunes issus de la classe moyenne, voire des milieux populaires.
Une menace d’autant plus sérieuse que plus la cocaïne arrive en grande quantité, plus son degré de pureté augmente et devient préoccupant, atteignant un taux de 80% contre 40% au début du trafic.
Cette montée en puissance de la pureté du produit n’est pas sans provoquer de graves problèmes sanitaires, avec un nombre croissant de consommateurs victimes d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) ou d’arrêts cardiaques très souvent mortels.
De nombreux trafiquants se sont reconvertis dans le commerce de cocaïne, nettement plus rentable que le haschich
Tout aussi pessimiste, un ancien acteur du trafic international de cannabis souligne que la nouvelle place occupée par le Maroc a encouragé de nombreux trafiquants marocains installés en Espagne et aux Pays-Bas à se reconvertir dans le trafic de cocaïne, bien plus lucratif que celui du haschich.
« Sachant que le prix du kilogramme de cocaïne quasi pure a chuté à 17.000 euros contre 30.000 en 2010, les narcotrafiquants marocains ont préféré abandonner l’exportation du cannabis vers l’Espagne, de plus en plus concurrencé par la culture croissante de l’herbe en Europe, pour envoyer des cargaisons de cocaïne vers le Maroc qui devient un marché de plus en plus rentable », déclare notre source, en insistant sur le développement croissant du phénomène de reconversion des réseaux traditionnels de distribution.
« Admettre son addiction est essentiel pour entamer le processus de désintoxication »
Invité à livrer sa lecture de la banalisation de l’usage de la cocaïne au sein des classes aisées, le psychiatre et psychanalyste Hachem Tyal, qui prend en charge les addictions depuis 2011 dans son établissement spécialisé, tient d’abord à préciser que ces milieux n’ont pas l’exclusivité de cette pratique et qu’en réalité tout le monde peut être concerné.
« S’il est évident que la baisse du prix a contribué à faciliter l’accès à la consommation, le facteur qui encourage le plus les usagers, c’est l’équilibre qu’ils ont mis en place (homéostasie) avec le produit de leur addiction.
« Celle-ci s’est elle-même installée en eux à travers la rencontre entre un terrain psychologique vulnérable et donc fertile pour pousser à la consommation, un produit addictif et enfin un environnement porteur donné à un moment particulier de leur itinéraire de vie », explique le spécialiste.
Le docteur Hachem Tyal précise que l’effet des drogues comme la cocaïne donne l’illusion à ces personnes qu’elles sont en parfait équilibre psychique, grâce à cette aide qui devient au fil du temps indispensable, sinon vitale pour eux.
Et de conclure que la première étape pour s’en sortir est de faire en sorte que l’usager prenne conscience de son addiction avant d’envisager une prise en charge adaptée.
Cela passe le plus souvent par une hospitalisation en milieu spécialisé d’une durée d’environ quatre semaines, pour permettre un sevrage total et pouvoir ensuite adhérer à un projet de soins personnalisé.