Croissance économique au T3-2025 : lecture des dynamiques sous-jacentes

La croissance économique du T3-2025 est moins confortable qu’il n’y paraît au premier regard.

Certes, une croissance réelle de 4% reste respectable, mais elle marque un net ralentissement par rapport aux 5% enregistrés un an plus tôt, et apparaît en deçà de ce que laissait attendre le cycle actuel de grands chantiers et d’investissements publics.

L’investissement public : moteur principal de la croissance

Si on lit le PIB du côté de ses emplois, la croissance du T3 est portée exclusivement par la demande intérieure. Celle-ci progresse de 7,6% contre 5,9% au T3-2024 et contribue pour 8,3 points à la croissance, contre 6,5 points un an plus tôt.

La demande extérieure nette continue, elle, de retirer des points de croissance. Les échanges extérieurs de biens et services ont contribué négativement à la croissance pour 4,3 points.

Dans le détail de la demande intérieure, l’investissement brut, porté principalement par la composante publique, joue un rôle de locomotive, avec une hausse de 15% (après 11,8%) et une contribution de 4,6 points, contre 3,5 points un an plus tôt.

En comparaison, la consommation finale des ménages progresse de 3,9% (après 3% au T3-2024), contribuant à hauteur de 2,3 points, soit un rôle stabilisateur mais pas franchement moteur.

La consommation publique, quant à elle, accélère à 7,4% après 5,5%, mais sa contribution reste contenue à 1,3 point. Autrement dit, le schéma qui se dessine est celui d’une économie où l’effort de l’investissement public alimente la croissance, tandis que la demande privée, bien que positive, n’arrive pas encore à déclencher une dynamique robuste.

Ainsi, l’économie fonctionne sous perfusion d’un cycle d’investissements publics et para-publics exceptionnel, lié à la préparation d’événements sportifs, au renforcement des infrastructures et à la montée en puissance de projets structurants.

Relais de croissance : les signes de normalisation sont déjà visibles

Si l’on suit la logique des comptes, le cœur du dispositif, ce sont les chantiers et les équipements, avec en aval des effets d’entraînement sur le BTP, les matériaux et certains services. Or la valeur ajoutée du secteur secondaire ralentit, passant de 6,9% à 3,8% au T3-2025.

Ce ralentissement pèse sur la trajectoire globale de la croissance, d’autant plus que le secteur secondaire représente un peu plus de 17% du PIB sur la période.

Dans le détail, la valeur ajoutée du BTP s’est accrue de 5,6% au T3-2025, contre 6,8% à la même période en 2024, marquant une décélération.

Dans ce contexte, la question des relais de croissance se pose d’autant plus que la dynamique d’investissement ne se situe pas uniquement dans une perspective future. Une partie des chantiers structurants engagés ces dernières années a déjà atteint des phases d’achèvement partiel, voire total, notamment ceux liés aux infrastructures sportives et urbaines finalisées avant la CAN.

Autrement dit, une fraction des retombées d’activité associées à ce cycle d’investissement a déjà été consommée en amont, tandis que, dans certains segments, le flux de nouvelles mises en chantier commence progressivement à se normaliser.

Dès lors, l’enjeu n’est pas seulement de savoir ce qui se passera à l’horizon 2027-2028, lorsque le cycle atteindra sa fin, mais aussi de comprendre comment l’économie absorbe dès maintenant une recomposition graduelle du rythme des chantiers et des commandes.

La question ne se pose pas uniquement au niveau de l’économie réelle, mais également au niveau de la sphère financière. Plusieurs entreprises du BTP bénéficient aujourd’hui de valorisations boursières soutenues, dans un contexte marqué par un carnet de commandes exceptionnellement élevé.

La question est de savoir si cette transformation progressive du cycle d’investissement, déjà perceptible dans certains segments, est correctement intégrée dans les anticipations de marché et dans les valorisations actuelles, ou si celles-ci reflètent encore un régime d’activité proche d’un pic.

Rien ne permet, à ce stade, d’en apporter la preuve. Au contraire, la situation conjoncturelle actuelle, par nature transitoire, peut conduire à un niveau de pricing qui traduit davantage un moment exceptionnel du cycle qu’un régime durable de revenus.

C’est précisément ce décalage potentiel entre cycle réel et anticipations financières qui justifie d’interroger, dès maintenant, la soutenabilité de ces valorisations à moyen terme.

Tourisme : plus de visiteurs, mais une croissance moins dynamique

La situation du tourisme au T3-2025 mérite une attention particulière. Les données de l’Observatoire du tourisme montrent une progression claire du flux touristique.

Entre juillet et septembre 2025, le Maroc a accueilli 6.055.567 touristes, contre 5.653.091 au T3-2024. L’augmentation est donc nette sur l’ensemble de la période, avec plus de 400.000 visiteurs supplémentaires, soit une progression de 7,1%.

Autrement dit, du point de vue du volume, la saison estivale 2025 a été plus dynamique que celle de 2024, ce qui, toutes choses égales par ailleurs, pourrait laisser attendre une accélération marquée de la valeur ajoutée du secteur.

Or, les comptes nationaux du HCP montrent une évolution d’une autre nature. La valeur ajoutée de l’hébergement et de la restauration continue de croître, mais à un rythme moins rapide, passant d’une croissance de 12,3% au T3-2024 à 7,4% au T3-2025. Il ne s’agit donc pas d’une contraction, mais bien d’une décélération de la croissance.

Dans un contexte où 2024 a été une année de fort rattrapage après plusieurs chocs successifs, ce passage d’un taux à deux chiffres à un rythme plus modéré peut s’interpréter comme une forme de normalisation.

Le secteur accueille davantage de touristes et il bénéficie en plus d’un effet prix marqué, puisque l’inflation y est la plus élevée parmi l’ensemble des branches d’activité. À titre d’illustration, la moyenne des onze premiers mois de l’année montre une inflation globale de 0,8%, avec plusieurs secteurs en déflation, alors que l’hébergement et la restauration enregistrent une inflation de 3,4%.

Ce décalage entre la progression des arrivées touristiques, la hausse des prix dans le secteur et la décélération du rythme de croissance de la valeur ajoutée ne signale pas nécessairement une anomalie, mais il incite à s’interroger sur la manière dont le modèle touristique évolue. La comparaison avec les recettes voyages, telles qu’elles ressortent de la balance des paiements, permettra de mieux apprécier si la dépense totale et la dépense moyenne par touriste suivent la même trajectoire que les volumes.

Fact-checking. Pouvoir d’achat, emploi, dette : les déclarations d’Akhannouch passées au crible

Le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a accordé une interview le 10 septembre 2025 aux chaînes publiques Al Aoula et 2M.

Ce rendez-vous a été l’occasion d’entendre le chef de l’exécutif sur le bilan de quatre années d’action gouvernementale. Il a également présenté les priorités de la dernière année du mandat.

Il a naturellement été questionné sur le bilan économique et nombreux sont les aspects abordés.

Fidèle à sa démarche de fact-checking des discours politiques, en particulier à l’approche des élections, Médias24 a confronté les déclarations économiques du chef du gouvernement à notre analyse et aux données officielles.

La vérification concernera uniquement les données chiffrées. Ni les idées, ni les idéologies ni les lectures partisanes ne sont concernées.

Voici ce qu’il en ressort.

Inflation et pouvoir d’achat

Il s’agit d’un sujet qui touche directement la vie quotidienne des ménages marocains, tout en étant au cœur du débat politique à l’approche des élections.

Selon Akhannouch, l’inflation a été déclenchée par des chocs externes, et le gouvernement a mis en place plusieurs mesures pour lutter contre la hausse des prix.

« Après le Covid, nous avons connu un choc d’offre qui a provoqué une hausse des prix. La première réaction du gouvernement a été de soutenir les prix du marché pour que l’activité économique ne s’interrompe pas. Nous sommes intervenus sur l’électricité. Alors que le prix avait doublé en Europe, il est resté inchangé au Maroc, ce qui a coûté à l’État 2 MMDH par an. Nous avons également subventionné les professionnels du transport pour stabiliser les tarifs, et nous avons fait de même pour le blé dont les cours avaient flambé, mobilisant une enveloppe de 10 MMDH pour que la baguette reste vendue à 1,2 DH », explique Akhannouch.

« Dans l’agriculture, nous avons aussi pris en charge une partie du coût des intrants afin d’alléger les charges des agriculteurs et de contenir le prix des légumes. L’inflation a atteint 6,6% en 2022, puis 6,1% en 2023 avant de redescendre à 0,9% en 2024. Elle devrait se situer autour de 1% à 1,2% d’ici la fin de 2025. C’est le taux d’inflation le plus modeste parmi tous les pays de la Méditerranée », poursuit-il.

Notre commentaire : ce que dit le chef du gouvernement est en majeure partie vrai. Les chiffres de l’inflation énoncée sont exacts et sans les mesures engagées, la situation aurait été plus douloureuse pour les ménages modestes et vulnérables.

Mais, il faut rappeler que l’inflation est cumulative. Revenir à 0,9% en 2024 reflète seulement une inflation en glissement annuel (décembre 2024 par rapport à décembre 2023), tandis que les hausses de 2022 et 2023 restent bien présentes dans l’IPC (indice des prix à la consommation).

En d’autres termes, les prix n’augmentent plus, mais ils restent élevés. La hausse de 2022-2023 est toujours présente et maintient la pression sur le pouvoir d’achat des ménages.

Les données officielles confirment que le niveau général des prix a augmenté et que le pouvoir d’achat s’est affaibli.

Le HCP, qui a publié l’évolution du pouvoir d’achat sur la période 2000-2023, met en évidence un recul sur la période récente correspondant au mandat du gouvernement actuel, de 2022 à 2023.

Ci-dessus : l’évolution du revenu brut disponible par habitant RDBH.

En 2022, le pouvoir d’achat a diminué de 2,5% sous l’effet d’une inflation de 6,6%, malgré une progression du revenu disponible brut par habitant (RDBH). En 2023, la situation s’est légèrement redressée avec une amélioration modeste de 1,5%, grâce à une hausse du RDBH de 7,6%, absorbée en grande partie par une inflation de 6,1%.

Pour 2024, les chiffres officiels du RDBH ne sont pas encore publiés. Ils paraissent chaque année dans les comptes nationaux des secteurs institutionnels.

Mais avec une croissance de 3,8% et une inflation limitée à 0,9%, tout porte à croire que le pouvoir d’achat pourrait enregistrer une amélioration non négligeable.

Où en est la promesse d’un million d’emplois ?

En réponse à une question sur l’emploi et sur la promesse de créer un million de postes, Akhannouch affirme que le gouvernement a déjà pu en générer 600.000.

« Jusqu’à aujourd’hui, nous avons pu créer 600.000 emplois. Si l’on ajoute ce qu’a créé l’administration et ce qui sera créé d’ici la fin du mandat, nous atteindrons l’objectif », promet le chef du gouvernement.

Il ajoute : « Le problème n’est pas la création d’emplois, mais la destruction dans le secteur agricole à cause des conditions climatiques défavorables. Cette année, la campagne agricole sera exceptionnelle. La saison des olives sera record, nous allons doubler la production. La récolte de dattes progressera de 50%, celle des légumes de 20% et celle des agrumes de 25%. Cette campagne créera près de 200.000 emplois, ce qui fera baisser le taux de chômage », explique Akhannouch.

Notre commentaire : Certes, il y a une forte destruction d’emplois dans le monde rural, qui se situe de 1 à 1,2 million d’emplois depuis 2018.

Le chef du gouvernement cite, sans préciser si c’est du net ou du brut, la création de 600.000 emplois. On s’interroge aussi si ce chiffre inclut le secteur agricole ou pas. Sans ces précisions, il est difficile de se prononcer avec justesse. On peut supposer que pour atteindre ce chiffre de 600.000 emplois créés, le calcul a été fait hors agriculture qui concentre l’essentiel des destructions d’emplois.

Notons cependant qu’en 2021, lors de la présentation des principaux engagements du gouvernement sur la période 2021-2026 au Parlement, le chef de l’exécutif a clairement mentionné la création « d’au moins un million d’emplois nets au cours des 5 années ».

Si l’on prend la période choisie par le chef du gouvernement, soit entre le T4-2021 et le T2-2025, on peut considérer que les créations nettes (créations moins destructions) sont de 239.000 emplois, correspondant à la différence entre le stock d’emplois de 10.624.000, à fin 2021, et celui de fin juin 2025 qui s’élève à 10.863.000.

Mais, en réalité, on ne peut pas comparer un T2 (deuxième trimestre) à un T4 (4e trimestre) car l’échantillon de l’enquête (90.000 familles) change d’un trimestre à l’autre. La seule comparaison possible est celle du même trimestre (T2 vs T2, T4 vs T4…).

Si on prend donc une période comparable, soit le T4-2021 au T4-2024, on constate une création nette de 152.000 emplois sur trois ans. Il faudra attendre la publication des chiffres du quatrième trimestre 2025 pour actualiser la situation des créations nettes sur la période 2021-2025.

À mentionner qu’entre T4-2021 et T4-2024, l’agriculture a perdu 363.000 emplois.

Cette lecture rappelle une évidence. Certes, le gouvernement ne contrôle pas les conditions climatiques, mais en économie, l’emploi se mesure toujours en création nette et sur l’ensemble des secteurs. L’agriculture ne peut être isolée puisqu’elle mobilise investissements et politiques publiques.

La finalité de la création d’emplois est de réduire le chômage, or celui-ci n’a pas reculé depuis l’arrivée du gouvernement.

Déficit budgétaire et dette du Trésor

Au sujet de la dette, Akhannouch a affirmé que la situation des finances publiques s’est nettement améliorée depuis l’arrivée de l’actuel gouvernement.

Il met en avant une forte progression des recettes ordinaires, passées selon lui de 220 MMDH en 2020 à 420 MMDH en 2024, ainsi qu’une réduction du déficit budgétaire et du ratio d’endettement.

« Les recettes ordinaires sont passées entre 2020 et 2024 de 220 à 420 MMDH. Les recettes fiscales, elles aussi, sont passées de 199 à 363 MMDH sur la même période. Concernant la dette et le déficit, au moment où nous avons commencé notre travail, le déficit budgétaire était de 7,1%. Nous terminerons l’année 2026 à 3%, et cette année à 3,5%. Pour la dette, ce qui compte n’est pas son niveau en valeur absolue, mais son poids rapporté au PIB. Lorsque notre gouvernement a pris les commandes, ce ratio était de 72,2% en 2020, et il sera ramené à 65,8% à fin 2026 », souligne Akhannouch.

Notre commentaire : là il faut préciser que le mandat de l’exécutif actuel a commencé en novembre 2021.

En réalité, les recettes ordinaires sont passées de 255,7 MMDH en 2021 à 372,6 MMDH en 2024, et devraient atteindre 395,3 MMDH en 2025 (selon les prévisions du PLF 2025), soit une hausse de plus de 54,6% sur quatre ans.

Les recettes fiscales, elles, ont progressé de 214,4 MMDH fin 2021 à 300,1 MMDH fin 2024, soit une progression de 39,8%.  Ces évolutions reflètent un effort de consolidation budgétaire porté par des réformes de l’IS, de la TVA et de l’IR ainsi que l’instauration de la retenue à la source.

Mais, une partie de ces recettes provient des « financements innovants », qui constituent pour certains analystes une dette cachée. Ils sont compatbilisés dans les recettes non fiscales.

En 2022 et 2023, ces financements ont représenté près de 8% des recettes ordinaires, et en 2024 ils ont atteint 35,3 MMDH, soit 9,5% des recettes ordinaires et 2,2% du PIB.

Il y a un débat sur le recours à ce mécanisme et sa soutenabilité à long terme, car il repose sur des cessions d’actifs que l’État ne peut pas reproduire indéfiniment. Une fois cette marge épuisée, le risque est d’aboutir à un dérapage budgétaire, avec des conséquences directes sur le déficit et la dette.

Notons cependant que le FMI a admis de ne pas inclure ces financements dits innovants dans la dette du Trésor.

Croissance : une moyenne gonflée par le rebond de 2021

Au sujet de la croissance, Akhannouch déclare que « les projections officielles tablaient sur 4,4%, mais selon nos prévisions liées aux productions agricoles, il est possible que la croissance de 2025 atteigne 4,6%. Cela porterait la croissance annuelle moyenne sur la période 2021-2026 à 4,4%« .

Notre commentaire : lorsqu’on parle de croissance sous ce gouvernement, il faut en réalité partir de 2022, puisque 2021 relève encore du mandat précédent. D’autant que l’année 2021 est un cas particulier marqué par un simple rebond mécanique, avec une hausse de 8,2% qui gonfle artificiellement la moyenne.

Source : HCP.

En calculant correctement la croissance moyenne sur 2022-2026, et en tenant compte des projections officielles du ministère des Finances (4,4% en 2025 et 4,2% en 2026), on obtient une moyenne de 3,6%.

Même si l’on retient l’hypothèse optimiste d’Akhannouch avec 4,6% en 2025, la moyenne ne changerait presque pas, passant seulement de 3,58% à 3,62%.

Notons aussi que la croissance est tirée d’abord par les investissements publics massifs et par la distribution des aides sociales qui a amélioré la demande.

Enfin, ajoutons une problématique fondamentale qui passe inaperçue : la part des investissements privés reste pour le moment en dessous de la moitié et, selon nos estimations, elle est inférieure à 40% du total.

L’agriculture marocaine cartonne à l’export : +211% en une décennie

Entre 2014 et 2024, le secteur agricole marocain a connu des évolutions contrastées, marquées par des hausses et des baisses successives de sa valeur ajoutée. En revanche, cette instabilité n’a pas concerné les exportations agricoles, qui sont restées globalement orientées à la hausse tout au long de la période.

Si, intuitivement, on peut s’attendre à ce que la croissance de l’un accompagne celle de l’autre, la réalité statistique nuance cette perception et oblige à interroger la nature exacte de leur relation. Est-ce un couplage stable ? Une simple coïncidence conjoncturelle ? Ou, au contraire, une dissociation révélatrice de changements structurels dans l’économie agricole marocaine ?En dix ans, les exportations agricoles ont progressé trois fois plus vite que la valeur ajoutée du secteur.Entre 2014 et 2024, la valeur ajoutée agricole est passée de 98,9 MMDH à 160,3 MMDH, affichant une progression globale de plus de 61,9% sur dix ans. Cette croissance est loin d’être linéaire, marquée par des à-coups significatifs reflétant l’exposition structurelle du secteur aux aléas climatiques.

À l’inverse, les exportations agricoles ont enregistré une croissance plus régulière, s’élevant de 13 MMDH à 40,6 MMDH à la même période, soit une progression de 211,5%, trois fois supérieure à celle de la valeur ajoutée.

Ce simple écart de rythme interpelle. Il signale, d’une part, un renforcement manifeste du positionnement du Maroc sur les marchés extérieurs, mais interroge surtout la stabilité du lien entre richesse agricole produite et richesse agricole exportée. Plus précisément, dans quelle mesure la croissance des exportations résulte-t-elle d’une hausse de la production réelle ?

Exportations agricoles : une trajectoire qui échappe à la production

Les données annuelles révèlent une relation instable entre la valeur ajoutée agricole et les exportations. En 2016, par exemple, la valeur ajoutée chute à 105,5 MMDH, en recul par rapport à 2015 (121,3 MMDH), tandis que les exportations augmentent, passant de 16,3 MMDH à 17,7 MMDH. Soit un gain des exportations de 1,4 MMDH, alors même que la valeur ajoutée agricole a reculé de 15,8 MMDH.

Entre 2014 et 20124, les exportations agricoles ont augmenté trois fois plus vite que la production.
La hausse des exportations agricoles est régulière ; elle est décorrélée de celle de la production agricole.

Cette dissociation suggère que les exportations ne dépendent pas strictement du volume total de la production agricole intérieure. Autrement dit, un choc négatif sur la VA ne se traduit pas automatiquement par une contraction des flux exportés.

Plusieurs hypothèses peuvent être formulées à ce sujet. D’abord, il est possible que la part destinée à l’export soit relativement isolée des aléas qui affectent la production nationale globale, notamment grâce à une concentration des exportateurs sur des filières plus résilientes (agrumes, primeurs, cultures sous serre, etc.). Ensuite, les stocks et la contractualisation internationale peuvent aussi expliquer cette déconnexion temporaire.La croissance de la richesse agricole semble se traduire directement en puissance exportatriceLorsque la valeur ajoutée agricole augmente, les exportations suivent naturellement la même trajectoire, dans un mouvement presque mécanique.

L’année 2021 en offre une illustration nette : la valeur ajoutée agricole passe de 117,1 MMDH à 144 MMDH, soit une hausse de près de 27 MMDH, et dans le même temps, les exportations agricoles grimpent de 27,6 MMDH à 31,2 MMDH.

Une corrélation robuste mais non mécanique

L’examen de la relation entre la valeur ajoutée agricole et les exportations agricoles fait apparaître une corrélation forte, mais non mécanique.

Concrètement, un modèle de régression linéaire simple permet d’estimer que la valeur ajoutée agricole explique environ 71% de la variation annuelle des exportations agricoles entre 2014 et 2024.

Ce pourcentage reste important et élevé. Il signale qu’une grande partie de la dynamique des exportations s’ancre directement dans la capacité du secteur agricole à générer de la valeur ajoutée.Chaque milliard de valeur ajoutée agricole génère en moyenne 402 MDH d’exportationsLa relation estimée est claire : chaque milliard de dirhams supplémentaires de valeur ajoutée agricole s’accompagne, en moyenne, de 402 millions de dirhams d’exportations agricoles supplémentaires. L’élasticité est donc positive, significative et économiquement non négligeable.

Ce résultat quantifie empiriquement ce que l’intuition économique suggère : plus un secteur agricole est productif, plus il est capable d’exporter.

Cependant, il serait excessif d’interpréter cette corrélation comme une équation rigide. D’abord parce qu’un peu moins de 30% de la variation annuelle des exportations reste inexpliquée par la valeur ajoutée agricole.

Ces écarts (les 30%) traduisent la complexité d’un secteur à la croisée de plusieurs dynamiques : la demande mondiale, les prix à l’exportation, la compétitivité des chaînes logistiques, les stratégies commerciales des groupes exportateurs et, bien sûr, les conditions climatiques locales.

Ensuite, la répartition de la valeur ajoutée entre production destinée au marché intérieur et production orientée vers l’export n’est pas homogène. Certaines années, comme 2016 ou 2022, montrent que des fluctuations de la VA n’induisent pas systématiquement des variations proportionnelles des exportations.

Cela signifie que la croissance de la richesse agricole ne se traduit pas toujours, instantanément, par une croissance équivalente des flux à l’export.

Autrement dit, la dynamique des exportations agricoles n’est pas seulement un effet de l’amplitude de la production intérieure, mais un reflet du degré de sophistication du secteur. Plus un secteur s’intègre dans les chaînes globales de valeur, plus il devient capable d’absorber des chocs de production sans nécessairement en répercuter l’effet sur les volumes exportés.

Cela vaut particulièrement pour les produits à haute valeur commerciale, ainsi que pour les filières qui bénéficient de subventions à l’export, de programmes publics d’accompagnement comme ceux du Plan Maroc vert ou de Génération Green, et d’une stratégie de branding territorial.

Construction : une croissance en valeur, sans gain de poids dans l’économie

Sur la période 2014–2024, la valeur ajoutée du secteur de la construction au Maroc est passée de 58,4 à 89,8 MMDH, soit une hausse de 53,8%. Ce rythme est presque aligné avec celui de la valeur ajoutée globale, qui a progressé de 56% sur la même période.

Malgré cette croissance en valeur absolue, le poids relatif de la construction dans l’économie n’a pas connu d’évolution positive. En réalité, le constat dominant est celui d’une stagnation, voire d’un léger recul, de son importance structurelle.

Explication : tant que le rythme de croissance du secteur ne dépasse pas celui de l’économie dans son ensemble, sa part relative ne peut progresser. Elle tend même à se replier légèrement lorsque sa dynamique reste inférieure à la moyenne nationale, comme cela a été le cas pour la construction au cours de la période considérée.

Une croissance sans emprise

La part de la construction dans le PIB nominal est passée de 5,8% en 2014 à 5,6% en 2024, avec des variations modestes mais constantes d’année en année, oscillant entre un minimum de 5,3% en 2021 et un maximum de 5,9% en 2016 et 2017.

Source : HCP

Dans le même temps, sa contribution à la valeur ajoutée totale est passée de 6,4% à 6,3%, atteignant un point bas de 5,9% en 2021. Ces chiffres traduisent une dynamique en demi-teinte : la construction croît, mais au même rythme que l’ensemble de l’économie, sans parvenir à capter une part accrue de la richesse nationale. En termes relatifs, sa trajectoire est donc plutôt neutre, voire marginalement négative.

Source : HCP

Cette inertie soulève plusieurs paradoxes. Dans un pays comme le Maroc, où l’immobilier constitue le principal vecteur d’investissement des ménages et où l’épargne nationale se dirige massivement vers la pierre en l’absence d’une culture boursière mature, l’on aurait pu s’attendre à une montée en puissance du secteur dans la structure économique nationale.

Pourquoi la construction stagne

La culture patrimoniale marocaine, fortement orientée vers l’acquisition de biens immobiliers, conjuguée à un faible taux de bancarisation de l’investissement financier, confère à la construction un rôle clé dans la canalisation de l’épargne. Ce canal, pourtant si central dans la logique économique des ménages, ne semble pas se traduire par un renforcement de la contribution sectorielle à la croissance.

La construction croît sans parvenir à capter une part accrue de la richesse nationale

Ce constat est d’autant plus surprenant que l’État a multiplié les dispositifs de soutien au secteur. Ces efforts institutionnels, bien que notables, n’ont pas réussi à inverser la tendance relative. La structure productive reste marquée par une prédominance de l’informel, une faible industrialisation du secteur, une spécialisation limitée et une dépendance chronique à la commande publique.

Face à cette stagnation, quelle lecture pourrait-on en faire ? Contacté par Médias24, un expert du secteur apporte son éclairage. Selon lui, la valeur ajoutée de la construction est déjà structurellement sous-dimensionnée dans l’économie nationale.

« En Espagne, la construction représente entre 16% et 25% du PIB, selon les périodes. Au Maroc, le problème réside principalement dans la branche immobilière. Si les travaux publics ont affiché une performance significative sur la dernière décennie, cette dynamique a été freinée par les difficultés structurelles du secteur bâtiment« , explique-t-il.

« Le problème du secteur du bâtiment vient principalement de la production de logements, qui a fortement ralenti ces dernières années. Cela a entraîné une contraction de l’activité d’achat et de vente. Bank Al-Maghrib a d’ailleurs signalé cette problématique, en soulignant une baisse des transactions immobilières« , conclut-il.

2014-2024: les 8 secteurs qui dynamisent la croissance, les 8 secteurs qui la freinent

Pour comprendre les dynamiques profondes d’une économie, il ne suffit pas d’en observer les agrégats globaux. C’est dans la lecture fine des structures sectorielles que se révèlent les forces motrices, les vulnérabilités persistantes et les marges de transformation.

À travers l’analyse des comptes nationaux du HCP sur la période 2014-2024, Médias24 propose une analyse approfondie de l’évolution des valeurs ajoutées sectorielles.

Medias24
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Comme expliqué dans l’article réservé au poids de l’industrie dans le PIB, pour évaluer la contribution de chaque secteur à l’économie, on peut adopter deux cadres de référence. Il est possible de rapporter la valeur ajoutée de chaque secteur soit au PIB nominal, soit à la valeur ajoutée totale.

La seconde méthode s’avère plus rigoureuse et plus fidèle à la réalité productive. Elle neutralise l’effet des impôts, qui ne constituent pas de la richesse créée, et permet une comparaison directe entre les secteurs. En revanche, la mesure fondée sur le PIB nominal inclut les impôts sur la production, dont la ventilation par secteur n’est pas disponible avec précision.

Ainsi, pour identifier les secteurs moteurs et ceux qui freinent la croissance économique, la méthode consiste à comparer leurs taux de croissance annuels moyens à celui de la valeur ajoutée globale (4,1%).

Les secteurs moteurs

Parmi les secteurs moteurs, c’est-à-dire ceux dont le taux de croissance annuel moyen (TACM) est supérieur à celui de la valeur ajoutée globale (4,1%), on en dénombre huit.

Huit des seize secteurs affichent un taux de croissance annuel moyen supérieur à celui de la valeur ajoutée globale

En tête du classement, les services de recherche-développement et services rendus aux entreprises enregistrent un taux de croissance annuel moyen exceptionnel de 6,8%, bien au-dessus de la moyenne nationale.

Bien que leur poids économique reste limité, cette performance traduit un frémissement dans les domaines de l’innovation, de la sous-traitance technique et du conseil, autant de leviers clés pour une montée en gamme de l’économie marocaine.

Le secteur de l’hébergement et de la restauration, avec une croissance annuelle de 5,9%, confirme son rôle dans la relance post-Covid, soutenu par la résilience du tourisme national et international. Ce dynamisme reflète à la fois un rattrapage conjoncturel et une transformation structurelle des capacités d’accueil du pays.

La pêche et l’aquaculture affichent également une croissance de 5,5%. Leur contribution globale reste modeste, mais leur rôle dans certaines régions et leur potentiel exportateur leur confèrent un poids stratégique.

Les activités de production et de distribution d’électricité, de gaz, d’eau et de gestion des déchets progressent à un rythme soutenu de 5,1%.

Cette performance soutenue reflète une intensification des investissements dans les infrastructures énergétiques et environnementales, notamment les réseaux urbains d’eau et d’assainissement.

Les activités financières et d’assurance connaissent une croissance de 4,9%, supérieure à la moyenne de la valeur ajoutée globale, signalant une certaine résilience du système financier marocain malgré les défis de transformation numérique, de régulation accrue et de mutation du modèle bancaire.

Le secteur agricole, avec un TCAM de 4,5%, dépasse légèrement la moyenne nationale malgré la forte volatilité interannuelle. Ce résultat globalement positif traduit l’effet des campagnes favorables, du développement de l’agriculture irriguée et de la modernisation progressive des exploitations.

⇒Ladministration publique, avec une croissance annuelle moyenne de 4,4%, reste un acteur stabilisateur de la croissance, avec une évolution régulière liée à l’élargissement des services publics, à l’investissement social et aux réformes administratives.

Enfin, le secteur industriel manufacturier enregistre un TCAM de 4,3%. Ce taux, légèrement supérieur à la moyenne nationale, traduit une performance respectable, mais insuffisante pour impulser une transformation structurelle : la croissance reste tirée par des segments spécifiques (automobile, aéronautique, agroalimentaire), mais limitée par une faible intégration locale et technologique.

Les secteurs en retrait : une inertie qui pèse sur la dynamique d’ensemble

À l’opposé, plusieurs secteurs enregistrent une croissance inférieure ou égale à 4,1%, ce qui les place en situation de frein relatif à la croissance structurelle.

Le secteur du commerce, avec un TCAM exactement égal à 4,1%, n’atteint pas le seuil des secteurs moteurs. Ce rythme de croissance modéré suggère la maturité d’un secteur confronté à une transformation lente de ses circuits (digitalisation, grande distribution, logistique), mais également à des limites en matière de productivité et de structuration du commerce de proximité.

Le secteur extractif, avec un TCAM de 3,9%, reste dépendant de la volatilité des cours internationaux et des aléas des exportations.

Le secteur de la construction, avec un TCAM de 4,0%, montre une croissance inférieure à la moyenne malgré l’importance des investissements publics.

Le secteur regroupant l’éducation, la santé humaine et l’action sociale enregistre une progression annuelle de 3,4%. Cela peut refléter des rigidités de gestion, des limites d’investissement ou des contraintes budgétaires.

Le transport et l’entreposage, avec 2,7%, est l’un des maillons faibles du tissu productif. Cette performance décevante contraste avec son rôle stratégique dans les chaînes logistiques, les échanges régionaux et l’accessibilité territoriale.

Les activités immobilières, en progression lente (2,3%), confirment le tassement du marché résidentiel et tertiaire. L’insuffisance d’innovation dans l’offre, le poids de l’informalité et l’évolution de la demande expliquent ce ralentissement.

Le secteur de l’information et de la communication, censé porter la transition numérique, affiche une croissance très faible de 1,4%, ce qui interroge sur l’efficacité des stratégies digitales et l’adéquation des compétences.

Enfin, la catégorie des autres services ferme le classement avec une quasi-stagnation à 1,2%, signe d’un tissu de services encore peu structuré, à faible valeur ajoutée et en partie informel.

Sur la période 2014-2024, la croissance économique marocaine a été portée par une poignée de secteurs en nette progression : recherche-développement, hébergement-restauration, pêche, énergie, finance, agriculture et administration publique.

À l’inverse, huit secteurs sur seize, dont l’industrie, le commerce, la construction ou encore les transports, affichent des performances inférieures ou stagnantes. Certains domaines stratégiques, comme l’information-communication et les services sociaux, évoluent à un rythme particulièrement lent.

Par ailleurs, Médias24 a calculé le poids de chaque secteur dans la valeur ajoutée globale et dans le PIB, afin d’offrir une lecture de l’évolution annuelle de la part sectorielle dans l’économie marocaine.

Poids des secteurs dans la valeur ajoutée globale :

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Poids des secteurs dans le PIB nominal :

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NB : Vous pouvez sélectionner les secteurs à afficher dans les Dashboards interactifs de Médias24, via le menu déroulant situé en haut à gauche (sélection multiple).

Maroc–Royaume-Uni. En 2024, les échanges bilatéraux ont atteint 4,2 Mds £, en hausse annuelle de 15,4%

À la lumière des accords signés entre le Royaume du Maroc et le Royaume-Uni, il est légitime de s’interroger sur les anticipations économiques d’un partenariat d’une telle envergure.

Ce qui est certain, c’est que Londres et Rabat ont franchi un cap en transformant leur dialogue politique en une véritable feuille de route économique. Mais d’abord, où en est réellement la relation économique entre les deux royaumes ?

Une relation commerciale en expansion, portée par la complémentarité sectorielle

Cette diplomatie économique s’appuie sur une dynamique de commerce déjà visible. Les échanges bilatéraux ont atteint 4,2 milliards de livres sterling (£) en 2024, en hausse de 15,4% sur un an.

Avec des exportations britanniques de 1,6 milliard £ (+14,9%) et des importations de 2,6 milliards £ (+15,7%), le Royaume-Uni reste déficitaire de 994 millions £. Ce jeudi 5 juin, une livre sterling vaut 12,43 dirhams marocains.

La structure des échanges témoigne d’une forte complémentarité sectorielle. Le Royaume-Uni fournit énergie et capital manufacturier, tandis que le Maroc exporte produits agricoles et biens de consommation, tout en s’insérant progressivement dans les chaînes de valeur automobile et électrique.

Les cinq principales exportations britanniques vers le Maroc en 2024 :

  1. Produits pétroliers raffinés : 303,6 millions £ ;

  2. Minerais et ferrailles : 161,3 millions £ ;

  3. Automobiles : 81,7 millions £ ;

  4. Groupes électrogènes mécaniques (intermédiaires) : 69,5 millions £ ;

  5. Gaz : 48,6 millions £.

Les cinq principales exportations marocaines vers le Royaume-Uni en 2024 :

  1. Fruits et légumes : 554,4 millions £ ;

  2. Équipements électriques intermédiaires : 385,4 millions £ ;

  3. Automobiles : 151,0 millions £ ;

  4. Meubles intermédiaires : 131,2 millions £ ;

  5. Textile (habillement) : 120,2 millions £.

Par ailleurs, en 2024, les services ont joué un rôle différenciateur dans la relation commerciale entre le Maroc et le Royaume-Uni, bien qu’ils restent sous-estimés dans les discours. La catégorie « voyages » s’impose comme premier contributeur, tant aux exportations britanniques de services (123 millions £) qu’aux importations (801 millions £). Fait notable : 85% des services importés par le Royaume-Uni sont en réalité constitués des dépenses des touristes britanniques au Maroc, ce qui reflète l’attractivité de la destination marocaine.

Ce biais touristique confère au Royaume-Uni une part de marché de 4% dans les services importés depuis le Maroc, soit le double de celle observée dans les biens (2,1%).

Maroc-Royaume-Uni : confiance politique et alignement stratégique

L’investissement direct reste à ce stade modeste. En 2024, les stocks d’IDE marocains au Royaume-Uni s’élèvent à 17 millions £, tandis que les données côté britannique ne sont pas publiées pour des raisons de confidentialité.

Mais un signal stratégique change la donne : la reconnaissance par Londres du plan marocain d’autonomie au Sahara marocain. Cette prise de position dissipe un obstacle politique de longue date et réduit la prime de risque perçue par les investisseurs britanniques, en particulier pour les projets d’infrastructure dans le Sud marocain ou les corridors logistiques vers l’Afrique de l’Ouest.

Sur le plan macroéconomique, le Maroc offre une trajectoire de croissance prometteuse : 3,9% attendus en 2025, soutenue par un niveau d’investissement consolidé et par la poursuite des réformes sectorielles. Couplée à la stratégie britannique qui privilégie des partenariats mutuellement bénéfiques, cette dynamique crée un alignement d’intérêts autour de plusieurs thématiques, allant de la décarbonation des chaînes logistiques à la gestion du stress hydrique.

Fiscalité, commerce, intégration africaine : ce que Pascal Lamy pense de la trajectoire du Maroc

De passage à Marrakech à l’occasion de l’Ibrahim Governance Weekend, Pascal Lamy, ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), partage avec Médias24 sa vision sur les stratégies économiques du Maroc, les défis du financement du développement et le rôle clé que le Royaume peut jouer dans l’intégration africaine et la défense d’un système commercial multilatéral.

Le Maroc, une signature qui rassure sur les marchés internationaux

– Médias24 : Le Maroc continue de se financer activement sur les marchés internationaux. Comment évaluez-vous cette stratégie ?

– Pascal Lamy : Je crois que le Maroc fait partie des signatures qui attirent les capitaux lorsqu’il a besoin d’emprunter. Les conditions varient selon la monnaie utilisée, que ce soit l’euro, le dollar ou une autre devise, mais dans l’ensemble, le pays est bien positionné dans la catégorie des économies émergentes en développement.

C’est une bonne chose de pouvoir recourir à des financements extérieurs, à condition bien sûr que les taux restent favorables. Cela dit, cela ne remplace pas l’enjeu essentiel de la mobilisation des ressources internes. L’épargne marocaine progresse au fur et à mesure du développement du pays, et il est important que cette dynamique continue.

– Le coût du financement international reste tout de même un peu élevé. Est-ce que cela ne limite pas l’intérêt de cette stratégie pour un pays comme le Maroc ?

Oui et non. Ce coût peut sembler important à première vue, mais il faut aussi considérer les bénéfices stratégiques. C’est une bonne chose pour le Maroc d’être présent sur les marchés de capitaux internationaux, car cela lui permet d’attirer des financements vers lui.

Il existe aujourd’hui une abondance de capitaux disponibles dans le monde, et beaucoup sont prêts à se diriger vers des signatures souveraines crédibles, comme celle du Maroc. Dans ces conditions, je pense qu’il serait regrettable de se priver de cette ressource, tant que le pays parvient à emprunter à un coût acceptable.

À mes yeux, le Maroc est devenu une sorte de leader dans la région. Ce qui est intéressant, c’est que d’autres pays commencent à observer ce que fait le Maroc, à essayer de s’en inspirer.

Et cela, c’est probablement l’un des meilleurs indicateurs de succès : quand un pays devient un modèle pour d’autres.

Vers la fin de l’aide publique classique et la recherche d’alternatives africaines

— Alors que certaines agences comme l’USAID ont réduit leurs financements et que des voix comme celle de Mo Ibrahim appellent à sortir de la dépendance, pensez-vous que l’Afrique, et le Maroc en particulier, doivent désormais miser sur des solutions internes ?

— C’est une question qui a été largement discutée durant ce week-end organisé par la fondation Mo Ibrahim. Le consensus, à mon sens, est assez clair : l’aide au développement ne sera plus ce qu’elle a été. Il faut donc chercher des alternatives. Et ces alternatives ne viendront pas principalement des flux publics du Nord, comme cela a longtemps été le cas. Elles passeront plutôt par des capitaux privés, et de plus en plus, par des financements issus du Sud lui-même.

Cela dit, il ne faut pas non plus jeter toute forme d’aide aux oubliettes. Dans certains domaines essentiels comme la santé, l’éducation ou l’humanitaire, les pays du Nord ont encore un rôle à jouer. Mais ce modèle classique de flux Nord-Sud fondé sur l’aide publique est en train de s’assécher progressivement. C’est un constat lucide, et cela peut aussi représenter une opportunité pour repenser les équilibres de financement à l’échelle du continent.

– Dans un contexte mondial marqué par le retour du protectionnisme, notamment depuis l’ère Trump, comment un pays comme le Maroc peut-il préserver ses intérêts commerciaux et continuer à peser au sein de l’OMC ?

— Il ne faut pas exagérer. Il y a effectivement un problème de protectionnisme, en particulier du côté des États-Unis, et c’est sérieux. Mais les importations américaines ne représentent que 13% du commerce mondial. Ce n’est pas toute la planète. Le fait qu’une grande économie comme les États-Unis, depuis l’ère Trump, soit touchée par cette fièvre protectionniste ne veut pas dire que les autres doivent suivre.

Les pays émergents, comme le Maroc, ont besoin de marchés internationaux ouverts et profonds pour continuer à se développer, notamment grâce à leurs exportations. Le Maroc fait partie de ces pays qui ont un intérêt fondamental à préserver un système commercial fondé sur des règles. C’est ce que propose l’OMC, et le Maroc y a toujours occupé une place importante.

Je pense qu’il faudrait qu’un certain nombre de pays, les Européens, les Chinois et d’autres économies émergentes, affirment clairement leur volonté commune de résister à ces dérives.

J’attends le moment où ces membres de l’OMC se mettront d’accord pour dire : ce que font les Américains nous pose problème, nous allons le traiter directement avec eux.

Mais pour le reste, nous restons déterminés à faire vivre un système d’échanges internationaux ouvert, stable, prévisible et fondé sur des règles. Ce qui est, aujourd’hui, l’exact opposé de la méthode de monsieur Trump.

Trajectoire fiscale, expansion régionale : le Maroc parmi les moteurs du développement africain

– Le Royaume parvient à mobiliser un peu moins de 20% de son PIB en recettes fiscales, ce qui reste rare sur le continent. Que vous inspire ce niveau ?

— En effet, c’est une performance notable, car sur le continent africain, la moyenne des prélèvements fiscaux est plutôt autour de 16%. Atteindre un niveau proche de 20% constitue, d’une certaine manière, une étape importante sur l’échelle du développement.

Quand on regarde les données, on voit des pays qui sont entre 5% et 10%, d’autres à 20%, certains à 30% ou même 40%. Le Maroc, lui, suit sa trajectoire.

On peut bien sûr s’interroger : est-ce la capacité à prélever davantage qui favorise le développement, ou est-ce au contraire le développement qui permet d’atteindre ce niveau de fiscalité ? À vrai dire, cela importe peu. Ce qui compte, c’est qu’en observant l’évolution, on voit bien que le Maroc avance vers davantage de développement.

– Les groupes marocains sont de plus en plus présents sur le continent, notamment dans les secteurs bancaire, industriel et assurantiel. Quels mécanismes pourraient transformer cette présence en véritable levier d’intégration financière régionale ?

– Le Maroc a pris une place importante dans plusieurs secteurs de services sur le continent africain. C’est particulièrement vrai dans l’assurance et le transport aérien, mais aussi, dans une moindre mesure, dans l’industrie, où le pays dispose de capacités que ses voisins africains n’ont pas toujours. Miser sur des entreprises marocaines qui portent des plans de développement concrets est une démarche cohérente et pertinente.

Encore faut-il que ces entreprises trouvent, sur le marché national, les ressources financières nécessaires pour investir, comme elles le font déjà dans d’autres pays. Ce mouvement, d’abord concentré en Afrique de l’Ouest, s’étend désormais à l’ensemble du continent.

Cela renvoie à un enjeu plus large : celui de l’intégration économique africaine. Je fais partie de ceux qui considèrent que la zone de libre-échange africaine progresse trop lentement. Or cette intégration est essentielle pour permettre au continent de consolider sa croissance et ses échanges. Pour diverses raisons, le rythme actuel n’est pas suffisant. Des pays comme le Maroc, qui figurent parmi les plus avancés, devraient selon moi affirmer plus clairement la nécessité d’accélérer cette dynamique.

Fact-checking. Le Maroc compte-t-il vraiment 83% d’entreprises informelles ?

Selon le récent rapport de la Banque mondiale, publié le 25 avril dernier, 83% des entreprises marocaines seraient informelles, et 80% de l’emploi au Maroc relèverait de l’informel en 2018. Une information largement reprise par les médias marocains.

Ces taux soulèvent, toutefois, plusieurs interrogations. À quelle période se rapportent réellement ces données, et que valent-elles sur le plan méthodologique ?

D’une part, ils semblent surprenants au regard des nombreuses mesures prises pour lutter contre l’informalité sous toutes ses formes. D’autre part, le rapport ne précise pas à quelle année cette donnée se rapporte : s’agit-il de 2024, de 2023 ou d’une période antérieure ?

En l’absence d’indication temporelle, ce chiffre perd une grande partie de sa signification analytique. Dans un souci de clarification, Médias24 a contacté la Banque mondiale pour avoir plus de détails.

Informalité des entreprises : la statistique de 83% date de 2014 !

Interrogée au sujet du chiffre de 83% des entreprises marocaines qui seraient informelles mentionné dans le rapport, notre source précise qu’il s’agit d’une estimation datant de 2014.

Dans le cas présent, le chiffre avancé de 83% fait référence à des données et estimations vieilles de plus d’une décennie. Dès lors, la prudence s’impose avant de relayer ce chiffre comme s’il reflétait la réalité économique de 2025.

Le rapport a été corrigé : la mention des 83% d’entreprises marocaines qui sont informelles n’y figure plus

Notre source indique par ailleurs que le rapport a été corrigé en conséquence. « Veuillez noter que le chiffre de 83% se réfère à une estimation ancienne de la part de l’emploi informel. Nous avons corrigé cela dans le rapport, et nous citons le rapport de 2014 pour les dernières statistiques dont nous avons connaissance, établies sur des données au niveau des entreprises », affirme-t-elle.

Ainsi, la version actuellement disponible en ligne, qu’il s’agisse de l’édition française ou anglaise, ne fait plus mention du chiffre de 83% d’entreprises informelles au Maroc. « Les données sur les entreprises informelles sont rares. La part des entreprises informelles dans le secteur privé dépend de la définition », lit-on dans le rapport après correction. (p. 33).

Notre source ajoute en réponse à nos interrogations, « D’après la définition basée sur l’affiliation à la sécurité sociale, nous savons que 89% d’un échantillon de micro et petites entreprises sont informelles« .

Toutefois, il convient également d’apporter des précisions à ce niveau. Le chiffre de 89%, cité dans le rapport de la Banque mondiale intitulé « À la recherche de meilleurs emplois : le défi de l’informalité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord« , repose sur une enquête menée en 2008 auprès d’un échantillon de seulement 211 micro et petites entreprises.

Bien que cette enquête apporte un éclairage qualitatif utile, la taille réduite de l’échantillon et l’ancienneté de l’enquête limitent fortement la portée statistique des résultats, rendant toute extrapolation à l’ensemble de l’économie marocaine en 2025 méthodologiquement fragile.

Informalité de l’emploi au Maroc : un chiffre à replacer dans son contexte

Selon le même rapport de la Banque mondiale, 80% de l’emploi au Maroc aurait été informel en 2018. Un chiffre saisissant, également largement relayé.

Interrogée sur ce chiffre et sur la méthodologie de calcul, notre source précise qu’il s’agit d’une estimation portant sur la population occupée.

« L’estimation concerne uniquement la population employée. Les critères sont de ne pas avoir de contrat formel, de ne pas avoir d’affiliation à la sécurité sociale, ou que l’établissement où ils travaillent ne tienne pas de registres/comptes écrits. Notez que tous les travailleurs familiaux non rémunérés qui contribuent sont considérés comme informels. L’emploi total inclut les employés, les employeurs, les travailleurs indépendants, les travailleurs familiaux contributeurs (non rémunérés), les membres de coopératives de producteurs et d’autres travailleurs non rémunérés. Cela concerne la population employée âgée de 15 ans et plus… De même, en 2015, le HCP a rapporté que le chiffre était de 80% », indique notre source.

Il convient d’abord de rappeler que ces statistiques du haut-commissariat au Plan remontent à l’année 2015, et que l’approche méthodologique utilisée par le HCP présente certaines spécificités. « Il s’agit de l’emploi informel approché par l’absence de couverture médicale », précise ainsi le rapport du HCP (p. 16).

Cependant, en 2025, la population active occupée à la fin du premier trimestre s’élevait à environ 10,6 millions de personnes. Or, à elle seule, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) recense actuellement plus de 4 millions de cotisants bénéficiant d’une couverture médicale, soit près de 40% des personnes occupées. À cela s’ajoutent d’autres formes d’emploi non rémunéré, notamment en milieu rural, dont les bénéficiaires sont également couverts par un régime de protection sociale depuis la généralisation de l’AMO.

Chômage. 282.000 emplois créés au T1 2025, mais le sous-emploi en capte les deux tiers

Selon la note trimestrielle du haut-commissariat au Plan (HCP), l’économie marocaine a enregistré, en glissement annuel, la création nette de 282.000 emplois au premier trimestre 2025. Cette évolution résulte d’un gain de 285.000 emplois en milieu urbain, partiellement contrebalancé par une perte de 3.000 emplois en milieu rural.

Conséquemment, le taux de chômage national s’est établi à 13,3%, contre 13,7% à fin mars 2024. En milieu urbain, il a reculé à 16,6%, soit une baisse de 1 point de base. En revanche, le milieu rural a enregistré une hausse, le taux de chômage atteignant 7,3%, contre 6,5% un an plus tôt.

Par ailleurs, le taux de chômage demeure particulièrement élevé avec 37,7% chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, 19,9% chez les femmes et 19,4% chez les personnes diplômées.

Source : HCP

L’analyse de l’évolution trimestrielle de la création nette d’emplois (voir graphique) montre que ce résultat constitue, en glissement annuel, la troisième hausse consécutive depuis le T3 2024. Il s’agit également de la plus forte création nette d’emplois observée sur cette période (du T1 2022 au T1 2025) et d’un signal potentiellement favorable concernant le marché du travail rural. Bien que le nombre d’emplois y reste en léger recul, la perte limitée à 3.000 postes pourrait indiquer une stabilisation après plusieurs trimestres de dégradation.

Cette amélioration peut être partiellement attribuée à la nature cyclique de l’activité agricole ainsi qu’aux précipitations survenues en mars 2025, qui ont contribué à renforcer l’emploi dans le milieu rural.

Il est à noter que, contrairement aux idées reçues sur l’incapacité du marché de l’emploi à absorber les nouveaux entrants, les créations nettes d’emplois, au titre du premier trimestre 2025, ont dépassé la croissance de la population active. Cette dernière a augmenté de 173.000 personnes actives, pour 282.000 emplois créés. Ce différentiel a entraîné une baisse mécanique du chômage, en glissement annuel.

Au premier trimestre 2025, l’économie marocaine a enregistré, en glissement annuel, une création nette de 319.000 emplois rémunérés, à la suite de la création de 299.000 emplois en milieu urbain et de 20.000 en milieu rural. Cette évolution reste largement favorable et confirme la solidité de la tendance enclenchée depuis le quatrième trimestre 2023, période à partir de laquelle l’emploi rémunéré s’est maintenu en création nette positive de manière ininterrompue.

En parallèle, l’emploi non rémunéré poursuit son repli, avec une perte nette de 37.000 emplois au T1 2025, légèrement inférieure à celle enregistrée au T4 2024 (-51.000). Cette baisse s’inscrit dans une tendance continue de contraction observée depuis le premier trimestre 2023.

Qu’en est-il de la qualité des emplois créés ?

Pour juger de la solidité du marché du travail, il faut également tenir compte de la qualité des emplois créés.

L’analyse des données montre une hausse du taux de sous-emploi, qui est passé de 10,3% au premier trimestre 2024 à 11,8% au premier trimestre 2025. Cette progression est davantage marquée en milieu rural, où le sous-emploi a atteint 14,8%, contre 12,5% un an auparavant, soit une hausse de 2,3 points de pourcentage. En milieu urbain, la détérioration est plus modérée.

En volume, le nombre de personnes en situation de sous-emploi est passé de 1.069.000 à 1.254.000, soit une augmentation de 185.000 postes en glissement annuel. Rapporté aux 282.000 emplois nets créés sur la même période, cela signifie que près de 66% de ces nouveaux postes relèvent du sous-emploi, ce qui équivaut à près de deux tiers des créations nettes.

Ce constat souligne que, bien que le marché de l’emploi enregistre une dynamique positive en termes quantitatifs, la qualité des emplois générés demeure une problématique structurelle, notamment dans les zones rurales.

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Ci-après, le texte intégral de la note du HCP :

Le pouvoir d’achat et le chômage pèsent sur le moral des ménages

Au premier trimestre de l’année 2025, les résultats de l’enquête permanente de conjoncture menée par le haut-commissariat au Plan laissent entrevoir une lueur timide dans un ciel encore chargé d’incertitudes.

Dans la même logique, Médias24 présente une lecture étendue dans le temps de l’indice de confiance des ménages, en s’attardant sur ses principales composantes : les perceptions du niveau de vie, de l’inflation alimentaire et du chômage. L’accent est mis davantage sur les anticipations futures, car ce sont elles qui façonnent les comportements des ménages et influencent, en profondeur, la dynamique de consommation et la trajectoire de croissance économique.

La confiance des ménages en recul structurel

L’indice de confiance des ménages (ICM), indicateur composite du moral socioéconomique des foyers marocains, s’est établi à 46,6 points au T1 2025. Il enregistre ainsi une progression marginale par rapport au trimestre précédent (46,5 points), et reste légèrement supérieur au niveau observé au premier trimestre de l’année 2024, où il s’établissait à 45,3 points.  Il faut toutefois replacer ce chiffre dans une trajectoire de long terme pour en comprendre la portée véritable. Depuis 2018, l’ICM a connu une érosion quasi continue. De 87,3 points début 2018, il a plongé progressivement, passant sous la barre des 70 dès 2020, puis sous les 50 en 2022, pour se stabiliser autour de 46 depuis début 2024. Cette baisse traduit une perte progressive de l’optimisme des ménages quant à leur environnement économique, leur avenir financier et les conditions de vie en général.

Il est à noter que l’indice de confiance des ménages a perdu, entre T1 2018 et T1 2025, plus de 40 points.

Niveau de vie des ménages : un pessimisme installé

Ce recul de la confiance n’est pas anodin. Il s’ancre dans une perception persistante de détérioration du niveau de vie. Au premier trimestre 2025, plus de huit ménages sur dix (80,9%) estiment que leur niveau de vie s’est dégradé au cours des douze derniers mois. Et ils sont encore 53% à anticiper une poursuite de cette dégradation dans l’année à venir, contre à peine 6,7% qui entrevoient une amélioration. Ce déséquilibre se traduit par un solde d’opinion négatif de -46,3 points, un niveau quasi identique à celui du trimestre précédent (-46,1), mais légèrement meilleur qu’un an auparavant (-47,3).

Le solde d’opinion est ici la différence entre ceux qui pensent que leur situation va s’améliorer et ceux qui craignent une dégradation. Une courbe en forte baisse traduit des attentes de détérioration du pouvoir d’achat. Il est bien connu que, lorsque les ménages projettent une baisse de leur niveau de vie, ils adaptent en conséquence leur consommation, en réduisant les dépenses non essentielles et en privilégiant l’épargne de précaution.Au premier trimestre 2025, 80,1% des ménages jugent l’achat de biens durables inopportunCe climat de doute se manifeste notamment dans l’attitude à l’égard des achats de biens durables. Ils sont aujourd’hui 80,1% à juger le moment inopportun pour de tels investissements. Cela montre à quel point la confiance reste trop faible pour soutenir la consommation privée, qui représente la principale composante de la demande intérieure. Cette dernière joue un rôle central dans la dynamique de croissance économique au Maroc.

Anticipations inflationnistes : 81,6% des ménages s’attendent à de nouvelles hausses des prix

À cela s’ajoute une perception quasi unanime d’une inflation persistante, nourrie par la flambée des prix des produits alimentaires. Au T1 2025, 97,6% des ménages déclarent avoir constaté une hausse des prix alimentaires au cours des douze derniers mois. Cette perception se prolonge dans le futur : 81,6% s’attendent à une poursuite de cette augmentation, tandis que seulement 1,6% entrevoient une baisse. Le solde d’opinion s’établit ainsi à -80,0 points, traduisant un ancrage profond des anticipations inflationnistes dans l’imaginaire collectif des ménages.

Le solde d’opinion reste très négatif, traduisant une forte crainte de nouvelles hausses. Même si la courbe remonte légèrement, cela reste une hausse dans le rouge, pas un signe d’optimisme. Les données empiriques confirment cette situation : la composante alimentaire est, de loin, le principal moteur de l’inflation au Maroc, en raison de sa pondération dans le panier de consommation des ménages, notamment dans les zones rurales et au sein des catégories les plus modestes. L’alimentation devient ainsi le vecteur principal de transmission de l’inflation ressentie, bien plus que les autres postes de dépense.

La perception du chômage demeure profondément enracinée

La perception du chômage reste fortement dégradée, malgré un très léger répit statistique. Au T1 2025, 80,6 % des ménages s’attendent à une hausse du chômage au cours des douze prochains mois, contre seulement 7,2% qui anticipent une baisse. Le solde d’opinion s’élève ainsi à -73,4 points, en amélioration marginale par rapport au trimestre précédent (-77,2), mais toujours à un niveau structurellement négatif. Ce chiffre atteste d’un ancrage profond du pessimisme social, et d’une perception largement partagée d’un marché du travail sous tension.

Le solde reste négatif, preuve d’un pessimisme encore bien installé. Une remontée légère de la courbe veut simplement dire que moins de gens qu’auparavant anticipent une hausse du chômage, mais ils restent très majoritaires.

Cette anticipation négative, comme dans le cas de l’inflation, ne se limite pas à une opinion isolée. Elle est le reflet d’une réalité économique tangible, marquée par une croissance modérée et par un rythme de création d’emplois insuffisant pour absorber l’accroissement naturel de la population active, en particulier chez les jeunes diplômés et dans les zones périurbaines.

Malgré les efforts déployés en matière de formation professionnelle et d’encouragement à l’entrepreneuriat, la structure productive nationale peine à générer des emplois formels à la hauteur des besoins démographiques.

Pourquoi est-il important de surveiller les anticipations des ménages

Parce que ce sont elles qui orientent les décisions économiques quotidiennes des ménages : consommer, épargner, s’endetter ou investir. Lorsqu’un ménage anticipe une hausse des prix, une baisse de revenu ou une montée du chômage, il réduit sa consommation, retarde les achats importants et privilégie l’épargne de précaution. Ces comportements, agrégés à l’échelle nationale, influencent directement le niveau de la demande intérieure.

Or, au Maroc, la croissance repose en grande partie sur cette demande intérieure. Bien que la balance commerciale soit structurellement déficitaire et continue de soustraire de la valeur au PIB, il arrive que son évolution contribue positivement à la croissance, lorsque les exportations progressent plus vite que les importations.

Cette contribution reste toutefois ponctuelle et ne compense pas la faiblesse structurelle des autres leviers. L’investissement privé, en deçà de 40% de l’investissement total, peine à jouer son rôle de levier économique. La dépense publique, quant à elle, est contrainte par les équilibres budgétaires et repose sur l’endettement, sans toujours garantir un rendement économique satisfaisant. Plusieurs études ont d’ailleurs mis en évidence des limites en matière d’efficience de l’investissement public au Maroc.

Le HCP anticipe une croissance économique de 4,2% au premier trimestre 2025 et de 3,8% au T2

Selon la note de conjoncture émanant du Haut-Commissariat au Plan, l’activité économique au Maroc devrait enregistrer une croissance de 4,2% au premier trimestre 2025, par rapport à la même période de l’année précédente.

Cette croissance résulte d’une demande intérieure résiliente (consommation des ménages, investissement, dépenses publiques), fortement contrebalancée par une mauvaise performance des échanges extérieurs. En effet, la balance commerciale continue de peser sur la croissance, avec une contribution négative de -1,1 point, traduisant une progression toujours timide des exportations.

Par branche d’activité, les services, notamment l’hébergement, les industries extractives et les activités de construction, auraient affiché des évolutions respectives de leur valeur ajoutée de 13,2%, 6,7% et 6,4% en glissement annuel, ce qui aurait constitué le principal moteur de la croissance économique.

Du côté de la demande, la consommation des ménages a bien performé, enregistrant une croissance annuelle de 4,5%. Cette hausse trouve ses origines dans les mesures sociales récemment mises en place, notamment les hausses de salaires, résultant de la baisse de l’impôt sur le revenu (IR) et des revalorisations issues du dialogue social dans le secteur public.

Deuxième trimestre 2025 : une croissance projetée à 3,8%

De même, la croissance économique au deuxième trimestre 2025 devrait se maintenir, mais à un niveau légèrement moins intense qu’au premier trimestre. Elle est projetée à 3,8%, portée par la résilience des services marchands et une reprise de l’agriculture grâce aux précipitations enregistrées en mars.

Dans le même cadre, la construction devrait également contribuer significativement à cette croissance, stimulée par une demande toujours soutenue, notamment dans les travaux publics.

La demande intérieure resterait le principal moteur de cette croissance, confirmant son rôle structurel dans la dynamique économique nationale. La consommation globale (des ménages et des administrations publiques) progresserait de 4,2%, tandis que l’investissement global (public, privé et des ménages) augmenterait de 5,1%, dans un contexte de politiques budgétaire et monétaire toujours accommodantes.

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Il est à noter que les notes de conjoncture sont élaborées par le Département de la conjoncture et s’appuient sur des scénarios prévisionnels fondés sur des modèles économétriques. En revanche, les chiffres officiels de croissance et de PIB, en volume comme en valeur, proviennent du Département de la comptabilité nationale, qui en assure l’estimation définitive.

Guerre commerciale. « Le Maroc constitue une alternative aux plateformes industrielles asiatiques » (Marouane Hatim)

Dans ce contexte, le Maroc, soumis à un tarif de seulement 10%, le plus bas parmi l’ensemble des pays concernés, pourrait bénéficier d’un avantage relatif, notamment face à des concurrents plus taxés, ou à parité, mais que le Royaume devance sur d’autres plans : les infrastructures telles que le port Tanger Med, la position géographique stratégique, etc.

Il convient toutefois de rappeler que les États-Unis ne représentent qu’une part modeste des exportations marocaines, seulement 4,2% en 2024, en raison d’une forte orientation vers l’Union européenne, mais aussi de la structure très compétitive du marché américain.

Médias24 s’est entretenu avec Marouane Hatim, économiste et membre de l’Association des économistes québécois.

Médias24 : Dans ce contexte de guerre commerciale, le Maroc est-il perçu comme une alternative crédible aux plateformes industrielles asiatiques, notamment pour les secteurs du textile ou de l’automobile ?

Marouane Hatim : Le Maroc, grâce aux nombreux progrès et chantiers lancés lors des deux dernières décennies, s’impose aujourd’hui comme une plateforme de plus en plus visible sur les radars des investisseurs internationaux.

Le premier atout réside dans sa position géographique, à la fois stratégique et centrale. Le pays est un véritable carrefour entre plusieurs continents : aux portes de l’Europe, un hub pour l’Afrique, à mi-chemin entre l’Asie et les Amériques. À cela s’ajoute une infrastructure logistique de très haut niveau, dans laquelle le Maroc a massivement investi depuis plusieurs années. On peut citer le port de Tanger Med, les connexions aéroportuaires ainsi que des projets structurants à Kénitra et Nador. Ce réseau d’infrastructures positionne le Maroc comme un acteur à considérer sérieusement en matière d’investissement. Ce sont autant d’avantages mis à la disposition des investisseurs étrangers pour y développer des plateformes industrielles.

Tous ces éléments se reflètent dans les secteurs où le Maroc a déjà fait ses preuves, notamment l’automobile. Ce secteur, qui attire l’attention des investisseurs asiatiques, peut leur offrir un accès facilité aux marchés européens, nord-américains ou encore africains. Le Maroc peut ainsi constituer un levier stratégique, d’autant plus que l’écart tarifaire en matière douanière joue en sa faveur. Il peut capitaliser sur cet avantage pour attirer des industries, notamment dans le textile, un domaine où le pays dispose d’une solide expérience.

Le Maroc est historiquement reconnu pour la qualité de son industrie textile, avec une main-d’œuvre qualifiée et expérimentée. Ce capital humain est un atout pour consolider sa place en tant que hub industriel régional. À titre d’exemple, un groupe asiatique [Sunrise, ndlr] a récemment installé des unités industrielles au Maroc, générant des emplois directs et indirects et contribuant à l’exportation vers les marchés européens.Le Maroc se positionne comme une alternative crédible pour les entreprises souhaitant diversifier leurs chaînes d’approvisionnement dans un contexte commercial incertainDans l’automobile également, le Maroc est aujourd’hui doté de plateformes majeures. C’est désormais le premier secteur exportateur du pays, avec des destinations multiples, en Europe comme en Afrique.

Cette expertise accumulée rend le Maroc encore plus attractif pour les opérateurs asiatiques désireux de servir, à partir du Royaume, les marchés internationaux. Grâce à ses connexions croissantes avec d’autres continents, le pays se positionne comme une alternative crédible pour les entreprises souhaitant diversifier leurs chaînes d’approvisionnement dans un contexte commercial incertain.

Cela dit, quelques défis doivent être considérés. Il est crucial d’assurer la stabilité des tarifs douaniers dans la durée, comme de maîtriser les coûts d’installation qui restent significatifs et ne peuvent être amortis qu’à moyen ou long terme.

Pour que le Maroc conserve son attractivité, il faudra également veiller à maintenir un coût de la main-d’œuvre et un niveau de vie compétitifs. Ces conditions seront déterminantes pour convaincre les investisseurs internationaux de choisir le Maroc comme base stratégique pour servir le reste du monde.

– Les écarts de droits de douane entre les pays (10% pour le Maroc, 29% pour le Pakistan, 34% pour le Bangladesh) suffisent-ils à déclencher un basculement des chaînes de production ?

– Concernant les écarts de droits de douane entre des pays comme le Maroc, le Pakistan ou le Bangladesh, il est certain que le Maroc bénéficie d’un niveau assez favorable. Cela peut naturellement influencer les décisions des investisseurs et des entrepreneurs. Mais, il faut aussi souligner d’autres points tout aussi cruciaux. Le Maroc dispose d’infrastructures de qualité mises à disposition des investisseurs. Le choix stratégique d’investir dans des équipements modernes et adaptés permet aujourd’hui au pays de bénéficier d’un avantage compétitif réel.

Au-delà des infrastructures, c’est toute une stratégie industrielle qui a été mise en place. Elle renforce à la fois l’attractivité et la compétitivité du Maroc. Ce positionnement s’appuie sur des choix en matière de connectivité, de développement des compétences locales, et de constitution d’un centre d’expertise nationale. Le pays a également conclu des accords de partenariat, notamment avec l’Union européenne, mais aussi au-delà, dans le but d’intégrer les chaînes de valeur mondiales.

Un autre aspect fondamental est le développement de l’innovation, de la recherche et du développement. Le Maroc investit activement dans ce domaine, et plusieurs opérateurs dans la recherche et l’innovation ont commencé à rayonner à l’échelle internationale. L’UM6P en est un exemple emblématique : c’est un acteur de référence à vocation internationale, qui contribue à renforcer les capacités du Maroc en matière de recherche appliquée au développement industriel. Cette dynamique vise à faire du pays un membre à part entière du club des économies industrielles émergentes.

Il ne s’agit donc pas uniquement d’un différentiel de droits de douane. Il y a aussi l’effet combiné d’une politique industrielle cohérente, de l’essor de la recherche et de l’innovation, et d’une logistique performante. Les coûts logistiques, justement, sont en amélioration grâce aux infrastructures modernes. On peut le constater dans les écarts mesurés entre les ports d’Algésiras et de Tanger Med. De plus en plus d’opérateurs choisissent la plateforme marocaine, et Tanger Med s’est hissé parmi les vingt premiers ports mondiaux en matière de transport maritime.

Tous ces éléments jouent clairement en faveur du Maroc. Toutefois, certains facteurs doivent être considérés, notamment le coût de la main-d’œuvre. Celui-ci reste plus élevé que dans des pays comme le Pakistan ou le Bangladesh. Mais, les autres avantages cités (coût du transport, qualité des infrastructures, accords commerciaux, logistique performante) permettent de compenser cet écart.

– Que manque-t-il au Maroc par rapport à des concurrents directs comme la Turquie ou l’Égypte (qui ont également des droits à 10%) pour mettre à profit cette fenêtre d’opportunité ?

– Premièrement, il faut être fier de ce que le Maroc a accompli ces dernières années. Le pays bénéficie de nombreux avantages compétitifs. Il dispose de réels atouts, et plutôt que de parler de lacunes, on peut évoquer des champs de développement et d’amélioration. Il ne s’agit pas de comparer le Maroc à l’Égypte ou à la Turquie. En revanche, le Maroc possède des avantages compétitifs sur lesquels il souhaite continuer à travailler et qu’il cherche à renforcer.

Le pays a mis en place une politique industrielle structurée, sur laquelle il capitalise aujourd’hui pour accroître sa compétitivité et apparaître sur les radars des investisseurs étrangers. Il dispose d’infrastructures de qualité et de stratégies commerciales de plus en plus ciblées sur des secteurs de niche.

Un chantier majeur concerne la diversification de l’industrie. Des efforts ont été engagés depuis plusieurs années, et bien qu’il reste du chemin à parcourir, le rythme de l’industrialisation s’accélère grâce aux projets menés à l’échelle nationale. En plus de l’industrie manufacturière, historique au Maroc, et des secteurs agroalimentaire et minier, l’industrie automobile a pris un réel essor. Elle positionne désormais le Maroc comme un acteur émergent de l’industrie automobile à l’échelle mondiale. Cela contribue à rendre le pays aussi compétitif que l’Égypte ou la Turquie. Il convient toutefois de rappeler que ces deux pays disposent d’un marché intérieur plus vaste en raison de leur poids démographique. Ce facteur joue dans l’attractivité économique.Il est nécessaire de renforcer le positionnement international du Maroc à travers une stratégie de marketing plus offensiveCependant, la compétitivité du Maroc est renforcée par sa stabilité politique et par ses indicateurs macroéconomiques solides. Ces éléments sont essentiels à préserver, car ils distinguent le pays de ses concurrents. La stabilité politique, la maîtrise de l’inflation, la gestion du taux de change et la stabilité de la devise sont autant de points positifs. À cela s’ajoute la proximité géographique, qui permet au Maroc de bénéficier de coûts logistiques favorables.

Il est également nécessaire de renforcer le positionnement international du Maroc à travers une stratégie marketing plus offensive. Il s’agit de promouvoir la « valeur Maroc », ou la « signature Maroc », au-delà du marché européen, en ciblant de nouveaux marchés. Cette diversification de la stratégie de marque nationale permettra de mettre en lumière les infrastructures disponibles, le cadre politique stable et les transformations internes en cours.

Le marché intérieur marocain évolue : les habitudes et modes de consommation changent, rendant le pays lui-même plus attractif. Le Maroc dispose par ailleurs de ressources naturelles précieuses, dont les minerais, qui deviennent stratégiques aux yeux des industriels et grands manufacturiers dans de nombreux secteurs.

Le pays s’engage aussi sur la voie de l’innovation pour renforcer sa compétitivité. Un lien est progressivement établi entre le monde de l’entreprise, celui de la recherche et l’univers académique. Des établissements comme l’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) ou d’autres opérateurs de l’enseignement supérieur participent activement à cette dynamique. Cette mobilisation conjointe de l’écosystème universitaire et entrepreneurial accompagne la montée en puissance du Maroc sur la scène internationale.

– Le tarif douanier spécifique de 25% sur l’automobile peut-il pousser certains constructeurs à reconsidérer leurs bases d’exportation vers les États-Unis ? Le Maroc devrait-il profiter de ce repositionnement, ou le risque politique est-il encore trop élevé ?

– Il est clair qu’aux États-Unis, les droits de douane atteignent 25% sur l’ensemble des importations de véhicules. Dans ce contexte, le Maroc est aujourd’hui reconnu comme le premier exportateur de voitures en Afrique, ce dont il convient de se féliciter. Si le Maroc est considéré comme un hub industriel, il reste néanmoins plusieurs éléments essentiels à considérer pour consolider et renforcer cette position.

Pour aller plus loin dans le développement du secteur automobile, il est impératif d’accroître la capacité de production nationale. Le pays doit se doter d’infrastructures et d’outils de production plus importants, afin de s’aligner sur les ambitions des grands opérateurs asiatiques et européens, qui disposent de capacités nettement supérieures à celles actuellement disponibles au Maroc.

Accompagner cette dynamique nécessite également un renforcement des infrastructures logistiques, à la hauteur d’une demande potentielle beaucoup plus élevée. Cela implique des connexions portuaires, industrielles et de transport plus robustes, capables de soutenir une montée en charge rapide.

Par ailleurs, cette montée en puissance entraînera nécessairement une pression accrue sur la main-d’œuvre. Il faudra préparer les compétences humaines en conséquence, veiller à leur formation, à leur disponibilité, tout en maintenant un coût du travail compétitif. Il est essentiel que ce coût ne freine pas l’élan de croissance, afin de garantir la capacité du Maroc à rester connecté à la demande mondiale et à conserver une place dans une concurrence régionale et internationale de plus en plus rude.

En effet, le Maroc évolue dans un environnement où interagissent les grands opérateurs asiatiques, européens et méditerranéens, comme la Turquie. À l’échelle africaine, il se positionne également face à des acteurs comme l’Afrique du Sud. Dans ce cadre, il est capital de mettre en avant les avantages compétitifs du Maroc, notamment à travers une infrastructure industrielle solide, appuyée par des connexions efficaces entre les différents sites et les plateformes logistiques.

Il subsiste cependant des incertitudes quant à la pérennité des avantages tarifaires. Ces mesures peuvent évoluer avec le temps, d’une zone géographique à une autre. Le Maroc, grâce à l’articulation entre les dimensions politiques et économiques, bénéficie actuellement d’un cadre tarifaire favorable par rapport à ses concurrents asiatiques. Mais les avantages du Maroc ne se limitent pas aux aspects tarifaires. Comparé à ses concurrents directs (l’Égypte, la Turquie ou même ses voisins du Maghreb), le Maroc dispose d’un positionnement solide dans le secteur automobile, renforcé par des choix stratégiques et des performances tangibles.

– Si relocalisation il y a, doit-on s’attendre à un mouvement transitoire, opportuniste, lié uniquement au mandat de Trump, ou bien à un changement de paradigme plus durable dans la structuration des chaînes de valeur mondiales ?

– Dans un environnement marqué par l’incertitude, il est difficile d’apporter une réponse tranchée à la question de la relocalisation. Une chose est certaine néanmoins : nous changeons d’ère. Le monde entre dans une nouvelle phase des politiques économiques, à l’échelle globale.

Nous ne sommes plus dans l’ère de l’OMC, de la mondialisation classique ou des simples accords bilatéraux tels qu’ils ont été pratiqués depuis près de soixante-dix ans. Nous assistons à un changement de paradigme durable, une transformation structurelle profonde qui s’accompagne de tensions géopolitiques croissantes et de reconfigurations des rapports économiques, où les dimensions politiques prennent un poids accru, tout en intégrant les avancées technologiques majeures.

Désormais, la compétitivité, la création de valeur et les rapports de force dépendent à la fois des facteurs politiques et des progrès technologiques. À ces deux dimensions s’ajoutent des défis persistants, notamment la productivité et les enjeux environnementaux, qui restent centraux quelles que soient les évolutions du contexte global.

Face à cette mutation, les entrepreneurs, industriels et dirigeants d’entreprise doivent se préparer à adapter leurs stratégies. Il sera indispensable de réajuster les choix d’investissement, de repenser les modèles organisationnels et opérationnels et de reconfigurer les chaînes d’approvisionnement afin de les rendre plus courtes, plus résilientes et plus efficaces.

Cela implique également une révision des schémas de distribution pour mieux répondre à la demande et gagner en agilité. Dans ce cadre, plusieurs enjeux doivent être anticipés : les risques logistiques, les risques commerciaux et la volatilité des marchés, qui exigent une gestion plus dynamique et plus réactive. Les retournements de conjoncture sont désormais plus fréquents et imposent une remise en question constante des choix stratégiques. Parallèlement, l’intégration technologique devient un levier de compétitivité essentiel, tout en exerçant une pression sur les gouvernements. Ces derniers sont appelés à repenser leurs politiques industrielles, à revoir leurs stratégies de long terme, à optimiser leurs équilibres internes et à garantir un alignement durable entre chaînes de production, impacts sociaux et intégration aux chaînes de valeur mondiales.

Dans ce contexte de protectionnisme croissant, les États chercheront à renforcer leur compétitivité par une action simultanée sur trois leviers fondamentaux : les infrastructures, le capital humain et la qualité de l’environnement des affaires. Ce mouvement entraînera un remodelage en profondeur des politiques industrielles à l’échelle internationale.

Le Maroc, dans ce sillage, a su anticiper ces mutations. Il a amorcé un travail important sur les infrastructures, sur le développement des compétences, sur la diversification des marchés et des partenariats. Cette nouvelle conjoncture mondiale constitue un accélérateur, un booster pour poursuivre et intensifier ces transformations.

La réussite marocaine dans le secteur automobile constitue un modèle reproductible. Ce succès pourrait être décliné dans d’autres filières stratégiques afin de renforcer la marque « Maroc » à l’échelle internationale et de consolider sa compétitivité sectorielle dans les années à venir.