Round up. Tout savoir sur l’affaire de la potasse d’Emmerson
Après six ans de présence au Maroc pour développer une usine de potasse, la compagnie minière britannique Emmerson n’a pas réussi à obtenir l’aval environnemental pour son projet minier. Elle a essuyé des refus successifs et son dossier ne peut plus être réexaminé.
En d’autres termes, elle ne peut plus poursuivre son projet, car l’étude d’impact environnemental est un préalable indispensable à toute exploitation minière au Maroc.
Emmerson menace, donc, de recourir au CIRDI et réclame des dommages et intérêts pour le « préjudice subi suite au blocage prolongé de ce projet ». Dans un communiqué rendu public, l’entreprise annonce avoir notifié le gouvernement marocain de l’existence d’un différend relatif à l’investissement du projet minier de Khémisset.
Avant d’envisager l’arbitrage devant le CIRDI, l’entreprise sollicite l’ouverture de discussions avec les autorités marocaines afin d’obtenir une indemnisation équitable pour les dommages subis. Le cours de l’action d’Emmerson, qui avait chuté de plus de 70% le 10 octobre, a rebondi de près de 50% après l’annonce de la possibilité de saisir le CIRDI.
Selon des informations obtenues en exclusivité par Médias24 auprès d’une source interne d’Emmerson, la compagnie minière britannique réclame un montant astronomique en indemnisation pour les préjudices qu’elle attribue au blocage de son projet minier de potasse au Maroc. « Comme point de départ, nous chercherions jusqu’à 2,2 milliards de dollars en dommages et intérêts », nous confirme notre source.
Comment Emmerson s’est-il intéressée au Maroc et à la production de potasse ? L’entreprise a-t-elle engagé des investissements dans le Royaume ? A-t-elle entrepris des opérations concrètes ? Qu’a-t-elle fait au cours de ces six années de présence ?
Les premiers pas prometteurs d’Emmerson au Maroc
Le projet de la mine de potasse de Khémisset a débuté en 2014, quand l’entreprise britannique MSL Minerals avait pris le contrôle de 39 permis de recherche et d’une licence d’exploitation détenus par une autre entreprise (Mine du Centre SARL), dont le capital est détenu par l’entreprise MSL Minerals qui changera de nom par la suite pour devenir Potasse de Khemisset SARL.
Le potentiel minier de cette zone en minerai de potasse avait été reconnu dès les années 1950 grâce aux travaux de prospection réalisés par le Bureau de recherches et de participations minières (BRPM), ancienne appellation de l’ONHYM, en collaboration avec la société française Mines Domaniales des Potasses d’Alsace (MDPA). Ces premières études, menées entre 1955 et 1958, avaient été suivies d’une campagne de forage plus ambitieuse conduite par le BRPM dans les années 1960, représentant un investissement considérable de plus de deux millions de dollars à l’époque. Au total, ce sont 133 forages qui ont été réalisés, confirmant ainsi l’existence de ressources en potasse de grande envergure dans la région.
D’après les estimations de MSL Minerals, la répétition en ce temps des opérations de forage et de l’étude de faisabilité de 1974 aurait entraîné des dépenses excédant 20 millions de dollars US.
En 2018, Emmerson a acquis la totalité du capital social de MSL pour environ 13 millions de dollars payés en numéraire par l’émission de nouvelles actions à 0,04 dollar chacune. Subséquemment, la société a levé environ 7,8 millions de dollars supplémentaires par l’émission de nouvelles actions au même prix, afin de financer le démarrage du développement du projet minier.
En cette première année, Emmerson a confié à Golder Associates, une société d’ingénierie minière internationale, la réalisation d’une étude de faisabilité pour le projet potassique de Khémisset. Pour un montant de 200.000 dollars, cette étude a confirmé l’existence de ressources à faible risque d’investissement d’une mine de potasse très rentable.
Avec un investissement initial de 405 millions de dollars US, la mine devrait produire annuellement 6 millions de tonnes de minerai brut, soit en moyenne 800.000 tonnes de produit fini, permettant ainsi un retour sur investissement en moins de 3,25 ans.
Au début de la campagne de reconnaissance des ressources, les dépenses pour le démarrage du projet ont été estimées à 6,5 millions de dollars, qui devaient couvrir notamment les relevés topographiques et sismiques, les forages et les études géologiques, les études de cadrage…
Avant la fin de la première année, Emmerson a débuté son premier programme de forage, qui prévoyait dix à douze forages afin de confirmer les ressources et de fournir les échantillons pour effectuer des tests métallurgiques.
Le projet minier de Khémisset prend forme en 2019
En cette deuxième année, le projet minier d’Emmerson a commencé à prendre forme après la finalisation de son programme de forage qui lui a permis de réaliser 9 forages de remplissage, contre 12 prévus initialement en 2018. Ces travaux ont permis d’augmenter la certitude sur les ressources minérales identifiées dans la mine et ont conduit à une mise à jour des réserves. En effet, 70% de ressources en potasse supplémentaires ont été identifiées, faisant passer les ressources totales de 311 millions de tonnes, avec une teneur moyenne de 10,2% d’oxyde de potassium, à plus de 537 millions de tonnes, avec une teneur moyenne de 9,24% de K₂O.
À la suite d’un appel d’offres, Emmerson a retenu la société d’ingénierie minière Golder pour mener l’étude de faisabilité de son projet potassique de Khémisset. S’appuyant sur les résultats encourageants de l’étude de cadrage qu’elle avait précédemment réalisée, Golder a confirmé la viabilité technique et économique du projet. Sur le plan métallurgique, les tests effectués ont démontré que les saumures s’étaient décomposées comme prévu par le schéma de procédé initial réalisé pour l’étude de cadrage.
L’étude de faisabilité économique préliminaire avait mis en évidence un fort potentiel pour la valorisation du sel de Khémisset, principale rejet minier de la production de la potasse. Sur la base d’études préliminaires à confirmer, l’usine de traitement pourrait produire un sous-produit de sel relativement fin avec une pureté supérieure à 95% de NaCl. La vente d’un million de tonnes de sel par an pourrait générer un flux de trésorerie post-impôt supplémentaire d’environ 25 millions de dollars US tout en éliminant les rejets miniers, affirmait-on.
Afin de concrétiser le projet de la mine de Khémisset, Emmerson a signé deux mémorandums d’entente en 2019. Le premier, avec Afriquia, portait sur l’approvisionnement en gaz naturel nécessaire aux opérations de la mine. Le second, avec Voltalia, prévoyait l’alimentation de la mine en énergies renouvelables.
Dans le but de faciliter les démarches administratives et d’optimiser la gestion de son projet minier, Emmerson avait demandé une consolidation de ses permis miniers. La société a ainsi regroupé 21 de ses 39 permis de recherche en un seul permis, nécessaires à la construction et à l’exploitation de son projet minier de potasse. Cette démarche a été rendue possible grâce à l’adoption de la loi 33.13 relative aux mines et carrières, dont la société a été l’une des premières bénéficiaires.
En 2019, Emmerson a sécurisé une stratégie de financement, à même de mettre en œuvre son projet minier de potasse. La société a levé 2,9 millions de dollars US par un placement. Parallèlement, elle a obtenu un engagement de financement bancaire de 230 millions de dollars US auprès d’une institution bancaire européenne.
Enfin, le gouvernement marocain a approuvé une convention d’investissement prévoyant des aides publiques pouvant atteindre 40 millions de dollars US sous forme de subventions directes et d’allégements fiscaux.
La pandémie, un impact marginal sur les activités d’Emmerson
Malgré la fermeture liée à la pandémie, Emmerson a profité de cette période pour finaliser les plans et les conceptions de sa future mine. La construction de la galerie principale, d’une durée estimée à 14 mois, nécessitera un investissement de 34,1 millions de dollars dans le but d’exploiter en toute sécurité les ressources minérales situées jusqu’à 450 mètres de profondeur.
Début 2020, Emmerson a achevé une étude de faisabilité pour relier son projet potassique au réseau routier via l’autoroute A2. Le coût total estimé, incluant les imprévus, s’élève à 2 millions de dollars US. Le tracé retenu nécessite 3,2 km de route neuve et 9,6 km de voies internes en gravier.
Sur le plan énergétique, le site minier, à 15 km de deux lignes 225 kV, nécessitera un investissement de 10,6 millions de dollars pour son raccordement électrique (comparé à 71 millions pour un projet canadien similaire).
À la finalisation de l’étude de faisabilité minière au cours de l’année 2020, Emmerson estime avoir démontré la viabilité économique du projet minier, avec une valeur actuelle nette post-impôts de 1,4 milliard de dollars et des revenus annuels d’environ 300 millions de dollars sur une durée de vie de 19 ans.
Le coût total d’investissement pré-production se limite à 387 millions de dollars, incluant une marge de contingence (contre 405 millions de dollars prévus par l’étude de cadrage). La production annuelle moyenne est estimée à 735.000 tonnes de potasse et 1 million de tonnes de sel de déglaçage, permettant un recouvrement du capital investi en moins de 2,6 ans.
Sur le plan financier, Emmerson a réussi au cours de cette année à lever 2,2 millions de dollars grâce à un nouveau placement.
2021, un rebond après la pandémie
Après des études de faisabilité ayant confirmé le potentiel économique du gisement de potasse de Khémisset, Emmerson a obtenu une licence d’exploitation minière couvrant une superficie de 558 km². Cette licence, renouvelable tous les 10 ans conformément à l’article 47 du la loi 33-13, confère à la société le droit exclusif d’explorer et d’exploiter le gisement de potasse situé dans le périmètre de la licence, au sein du bassin de Khémisset.
Afin de poursuivre le développement de son projet, la société a engagé une nouvelle levée d’un montant total de 7,4 millions de dollars. Par ailleurs, elle a sécurisé un investissement stratégique d’environ 46,75 millions de dollars américains auprès d’un groupe d’investisseurs, réparti en deux tranches : un investissement direct en actions de 6,75 millions de dollars et une souscription à des obligations convertibles pouvant atteindre 40 millions de dollars. Les facilités financières obtenues ont permis à Emmerson de lancer, en novembre 2021, le processus de conception de son unité de traitement de minerai, en confiant cette mission à la société Barr Engineering, spécialisée dans ce domaine.
À la suite d’une réévaluation du plan de développement du projet minier d’Emmerson en 2021, les investissements initiaux ont été réduits de 254,6 millions de dollars, tandis que les prévisions de revenus ont atteint 491,4 millions de dollars et la valeur actuelle nette post-impôts a atteint 2,37 milliards de dollars américains.
En 2022, les offres commencent à se concrétiser
Début 2022, Emmerson a contracté Reminex, une filiale d’ingénierie minière du groupe Managem pour concevoir les plans d’approvisionnement de l’eau, de l’énergie, des accès à la mine, des infrastructures du site minier, des bassins de stockage des résidus…
Sur le plan financier, l’entreprise a réussi à prolonger la date d’expiration de son accord de financement stratégiques de 12 mois additionnels, en raison de la capacité de sa trésorerie à mener les travaux de développement initial.
À la fin de cette année, Emmerson a conclu deux accords préliminaires pour la commercialisation de ses produits de la mine de Khémisset. Le premier avec Keytrade AG porte sur la vente annuelle de 245.000 tonnes de produits finis sur 10 ans. Le second, avec Hexagon Group AG, concerne la vente annuelle de 245.000 tonnes de produits de potasse et 500.000 tonnes de sel, sur une durée de 10 ans.
L’environnement qui bloque le projet minier de Khémisset
En parallèle à tout cela, la problématique de l’étude d’impact environnemental qui s’annonce paralyse tout développement de ce projet.
En 2019, Emmerson a débuté l’étude de base d’évaluation de l’impact environnemental et social pour son projet de potasse de Khémisset et a mandaté la société marocaine Phénixa, supervisée par des consultants internationaux OTEBA, pour gérer l’étude de base et élaborer le cadre de l’étude d’impact sur l’environnement.
En 2020, Emmerson et Phénixa ont lancé une première étude d’impact environnemental et social, présentée comme étant conforme aux normes de performance de la Société Financière Internationale (SFI).
La première version du projet prévoyait d’alimenter en eau le site minier à partir du barrage d’Ouljet Es-Soltane au lieu de l’oued Beht. Pour ce qui est de la gestion des rejets miniers, Emmerson proposait une technique d’injection en puits profond qui consistait à injecter les déchets miniers traités ou non traités dans des formations géologiques profondes et imperméables, afin d’éviter toute contamination des nappes phréatiques.
En janvier 2023, le contexte de sécheresse sévère ayant frappé le Maroc a placé la question de l’eau au cœur des préoccupations environnementales liées au projet. Les questions soulevées par la Commission régionale unifiée d’investissement (CRUI) portaient notamment sur l’élimination des saumures par injection profonde, le stockage des résidus de sel, l’approvisionnement en eau locale et les impacts sur les infrastructures routières et les terres agricoles.
Pour répondre à ces questions, une première solution a été proposée : l’utilisation de l’eau recyclée de la station d’épuration de Khémisset en remplacement de l’eau douce du barrage d’Ouljet Essoltane. En outre, l’adoption d’un système de stockage de résidus secs à Khémisset permettrait de réduire la consommation d’eau et d’éliminer tout risque de pollution. Toutes ces propositions n’ont pas permis à Emmerson d’obtenir le fameux sésame environnemental. En juillet 2023, à l’issue d’une réunion d’évaluation, la CRUI a conclu qu’elle n’était pas habilitée réglementairement à réévaluer le projet. Par conséquent, la société a décidé le recours à la Commission ministérielle de pilotage.
Répondant aux préoccupations environnementales soulevées par la CRUI, Emmerson a développé, en février 2024, un nouveau procédé de traitement, le Khemisset Multi-Mineral Process (KMP). Selon l’entreprise, ce procédé breveté permet d’optimiser la récupération du potassium, mais aussi de créer deux nouveaux fertilisants à haute valeur ajoutée, tout en réduisant considérablement le volume de rejet minier et le risque de la salinisation des ressources en eau.
À la suite d’une décision de la Commission ministérielle de pilotage prise en mars 2024, le projet d’Emmerson a été renvoyé à la CRUI pour un nouvel examen. Cependant, la version actualisée de l’étude d’impact appuyée par le nouveau procédé multi-minéraux de Khémisset a également reçu un avis défavorable de la part du CRI de la région de Rabat-Salé-Kénitra.
Dans une dernière tentative, la compagnie minière Emmerson a introduit un recours auprès du wali de la région de Rabat-Salé-Kénitra. En réponse à ce recours, le CRI de la région a indiqué que la Commission régionale unifiée de l’investissement n’était pas habilitée à réexaminer cette étude.
Après avoir épuisé toutes les voies de recours, Emmerson a annoncé son intention de saisir le CIRDI en cas d’absence d’accord négocié avec le Maroc.