Obligations vertes, marché carbone… La finance verte, une opportunité pour les entreprises

Les mécanismes de financement « verts », et plus largement « responsables », gagnent du terrain dans le monde, y compris au Maroc, a affirmé Bouchra M’Zali, professeure à l’Ecole des sciences de gestion de l’Université du Québec à Montréal et titulaire de la Chaire africaine d’innovation et de management durable à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P).

Intervenant ce jeudi 9 mars lors d’un colloque international sur la souveraineté énergétique, organisé par l’Université Sidi Mohammed Ben Abdallah (USMBA) de Fès, elle a expliqué comment la prise en compte des enjeux liés à l’environnement et à la durabilité pouvait influer sur le financement des acteurs publics et privés.

Car désormais, plusieurs bailleurs de fonds internationaux n’accordent de financements que si l’entité contractante respecte un ensemble d’engagements en faveur de la durabilité. Des innovations financières telles que les obligations vertes ou le marché carbone permettent de mieux en tirer profit.

De plus en plus de bailleurs de fonds adoptent le financement responsable

Une centaine de banques internationales sont signataires des Principes de l’Equateur, dont la marocaine Bank of Africa, mais aussi la Banque mondiale, la Société financière internationale et la Banque africaine de développement, très actives au Maroc. L’objectif est d’encadrer les risques environnementaux et sociaux associés à leurs activités de prêt et d’investissement.

Plusieurs institutions de financement internationales sont signataires également des Principes pour l’investissement responsable (PRI). Ces principes sont destinés à aider les investisseurs à intégrer les questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) à leur processus de décision d’investissement, afin de promouvoir des pratiques d’investissement responsables et durables.

Ces Principes comptent près de 4.000 signataires dans le monde, représentant un total d’encours sous gestion d’environ 120.000 milliards de dollars américains (chiffres de 2021). Parmi eux, des investisseurs institutionnels tels que des gestionnaires d’actifs, des compagnies d’assurance, des fonds de pension, des banques et des courtiers.

« Les investisseurs à travers le monde vont accorder une attention particulière à l’empreinte carbone ou au recyclage de l’eau par exemple, qui deviennent des problématiques de plus en plus importantes. Croyez-le ou pas, il faut que les entreprises payent leurs impôts. On se dit qu’un investisseur va rechercher le maximum de profits, mais aujourd’hui, il commence à y avoir une prise de conscience de la nécessité de sa contribution à la société », explique Bouchra M’Zali.

« Si ces investisseurs responsables adhèrent volontairement à ces principes, c’est aussi parce qu’ils gèrent l’argent de ‘monsieur et madame Tout-le-monde’. Les plus grands fonds d’investissements sont des fonds de pension nord-américains ou des sociétés d’assurance, qui sont liés à leurs membres ou clients. Et ces derniers sont de plus en plus soucieux de l’usage qui est fait de leur argent », ajoute-t-elle.

D’autre part, les risques ESG sont considérés comme des risques extra-financiers qui peuvent impacter significativement la réputation, les coûts, les revenus et la valeur des entreprises. « Ils ne sont plus pris à la légère », signale Bouchra M’Zali, rappelant les effets négatifs de la campagne de boycott dont certaines entreprises leaders de leurs secteurs au Maroc ont fait l’objet en 2018 suite à des hausses de prix.

La finance verte trouve sa voie sur le marché marocain

En plus des prêts contractés auprès des banques adhérant aux Principes de l’Equateur ou des levées de fonds réalisées auprès des investisseurs adhérant aux PRI, des innovations financières permettent aux entreprises et aux collectivités territoriales de tirer davantage profit de ce marché de la finance verte.

C’est ainsi que les obligations dites « vertes » se développent à une vitesse vertigineuse, affirme Bouchra M’Zali. Ces obligations sont destinées à financer des projets liés à l’environnement ou à la durabilité. Elles présentent la particularité d’être moins coûteuses que les obligations classiques. « Les taux d’intérêts des obligations vertes sont beaucoup plus intéressants. »

Au Maroc, les entreprises effectuant des investissements qui vont améliorer leur empreinte carbone peuvent y prétendre, tout comme les collectivités territoriales qui investissent dans les transports en commun non polluants. « Si la ville de Fès décidait de construire un tramway ou de s’équiper en bus électriques, elle pourrait le faire via des obligations vertes », indique Bouchra M’Zali.

Ces financements sont plutôt accessibles, mais il est nécessaire de se soumettre à un audit pour vérifier leur conformité avec les engagements pris.

L’OCP serait en mesure de financer son projet vert présenté au Roi par des obligations vertes car ce programme vise à réduire l’empreinte carbone de l’entreprise. Rappelons que ce programme d’investissement vert est doté d’une enveloppe de 130 milliards de dirhams sur la période 2023-2027, dans l’objectif d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2040.

Le marché carbone est un autre mécanisme intéressant. C’est un système de compensation des crédits carbone. Ainsi, les entreprises ou institutionnels qui ne parviennent pas à atteindre les objectifs de réduction de leur émission de CO2 peuvent acheter des crédits carbones de la part d’autres entreprises qui, elles, n’ont pas franchi les seuils permis, ou les compenser par d’autres actions environnementales.

L’ONCF s’est engagée à faire rouler ses trains à grande à l’énergie propre. Ainsi, profitant de vents favorables dans le Nord, l’ONCF a pu alimenter Al Boraq en une énergie verte et réduire ainsi son empreinte carbone.

Les entreprises et les institutionnels amenés à s’y intéresser de plus près

En plus du coût et de l’accès aux financements, les entreprises et institutionnels peuvent en bénéficier différemment. Car la contraction de ce type de financement envoie aussi un signal au marché ; c’est une preuve que l’entreprise a été auditée et qu’elle est avancée sur les enjeux ESG. Cela lui permet d’améliorer sa réputation, mais aussi d’accéder à d’autres contrats et opportunités.

Si le secteur public est souvent amené à se conformer à ces enjeux, du fait des conditions imposées par les bailleurs de fonds étrangers, Bouchra M’Zali invite les entreprises à s’y intéresser également.

En plus des contraintes et opportunités liées à la taxe carbone, les entreprises marocaines ont donc désormais une autre raison de prendre en compte sérieusement les problématiques environnementales et sociales. Le label RSE lancé par la CGEM est un signe que le secteur privé marocain commence à prendre conscience de l’importance de ces questions, estime Bouchra M’Zali. Selon elle, l’engagement pris par des champions nationaux tels que l’OCP et Managem va, par effet d’entraînement, pousser leurs sous-traitants à se conformer aux enjeux ESG afin de disséminer cette culture dans le secteur privé marocain.

L’USMBA s’intéresse à la question de la souveraineté énergétique

L’intervention de Bouchra M’Zali s’inscrit dans le cadre de la plénière d’un colloque international qui a eu lieu à l’USMBA, sous le thème « Le secteur de l’énergie, entre comportement des acteurs et souveraineté énergétique ».

Ce colloque a été coorganisé par le Département de l’économie et management des organisations et le Laboratoire interdisciplinaire de recherche en économie, finance et management des organisations (LIREFIMO) de la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Fès.

En ouverture du colloque, Abderrazak El Hiri, directeur du laboratoire LIREFIMO, a rappelé les enjeux de la souveraineté énergétique pour le Maroc, caractérisés par les contraintes liées à la transition verte et aux conditions géopolitiques mondiales, notamment les effets de la guerre en Ukraine.

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La BEI appuie le Crédit Agricole du Maroc dans l’évaluation des risques climatiques

Cette assistance technique a été lancée lundi 12 septembre par la Banque européenne d’investissement (BEI), la Banque du climat et le Crédit Agricole du Maroc (CAM).

D’une durée de 18 mois, cette mission d’appui aidera le CAM à améliorer sa méthodologie d’évaluation des risques physiques et de transition liés au climat, ainsi qu’à mettre en place un système de reporting et de publication conforme aux meilleures pratiques internationales.

Ce nouvel appui s’inscrit dans le cadre du partenariat signé entre la BEI et le CAM en septembre 2020, portant sur un financement de 200 millions d’euros au profit des entreprises marocaines dans le secteur de l’agriculture et de la bio-économie.

Cet appui permettra de renforcer la capacité du CAM à mieux se préparer aux risques liés au changement climatique et à l’évolution des réglementations nationales et internationales, peut-on lire dans un communiqué conjoint.

Il s’agira notamment de développer des outils d’analyse du portefeuille du CAM dans une perspective de finance verte, et de fournir un manuel de processus pour un système d’évaluation et de mesure des risques.

Forum BMCI: les enjeux et challenges du financement durable au Maroc

La BMCI a organisé, ce mercredi 15 juin au Sofitel de Rabat, la première édition du « Forum de la finance durable ». L’objectif était notamment de mettre en avant les financements ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), leur importance et les attentes du Maroc par rapport à ces derniers.

Lors de l’événement, la finance a été représentée par BMCI et sa maison-mère BNP Paribas, ainsi que par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

De par l’urgence climatique actuelle, les modes de production et d’industrialisation doivent devenir plus responsables et durables. Le monde de la finance se tourne lui aussi vers les financements verts en orientant ses investissements vers des structures plus respectueuses de l’environnement et plus aptes à répondre aux nouvelles normes, de plus en plus contraignantes pour les industriels. Parmi elles, la décision de l’Union européenne d’interdire la vente de véhicules neufs à moteur thermique dès 2035.

Une nécessité d’accompagner l’industrie décarbonée

Partant de ce constat, les acteurs du financement présents ont développé des programmes d’accompagnement des entreprises pour financer des projets à impact environnemental. Dans leurs politiques internes, les groupes financiers se désengagent progressivement des financements octroyés aux secteurs pétroliers ou gaziers.

« Nous avons déjà pris un engagement, conjointement avec la BERD, à travers une enveloppe de financement de 25 millions d’euros pour un programme pluriannuel que nous avions signé il y a quelques mois. Cela nous permettra de distribuer un certain nombre de crédits à des entreprises qui veulent faire évoluer leur système de production vers des modèles moins gourmands en énergie », nous explique Philippe Dumel, président du directoire de BMCI, dans une discussion en aparté de l’évènement.

Le Maroc va bientôt être confronté à différentes contraintes réglementaires liées à la décarbonation de l’industrie. Il s’agit notamment de l’entrée en vigueur, en 2023, de la taxe carbone dans l’Union européenne. Un challenge à la décarbonation auquel se prépare le pays pour pouvoir s’assurer l’export de ses marchandises vers le Vieux continent, qui représente 65% des exportations marocaines. Si les exportateurs marocains ne sont pas conformes à ces normes, ils pourraient bien voir leurs marchandises taxées aux frontières.

L’un des autres organes d’accompagnement du financement au Maroc, présent à l’événement, est la BERD. En 2021, 51% de ses investissements portaient sur le financement vert. Depuis son installation dans le Royaume, l’institution a débloqué l’équivalent de près de 4,3 MMDH dans des lignes de financement verts.

Le pays recèle un bon potentiel solaire, mais aussi éolien. Cette énergie est devenue très compétitive pour certains investisseurs étrangers. Néanmoins, le Maroc doit relever différents challenges pour passer à l’échelle.

La difficulté de l’accès à l’énergie renouvelable pour tous

L’un des chantiers les plus importants pour booster la finance durable et permettre d’en alimenter l’industrie est en effet un certain passage à l’échelle. Des questions réglementaires émergent.

Rencontré en marge de l’événement, Saïd Mouline, directeur général de l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE), nous explique que « les grands projets renouvelables qui touchent la très haute tension (les grands consommateurs d’énergie, ndlr), c’est-à-dire les mines, la sidérurgie, l’ONCF et les cimentiers, disposent d’un modèle où ils peuvent acheter de l’énergie verte moins cher tout en décarbonant leur processus industriel. » Et d’ajouter : « Ils sont donc gagnants à tous les niveaux. Nous essayons de faire évoluer le cadre actuel. Il y a désormais un débat sur la nouvelle loi pour que cela soit ouvert à la moyenne tension, c’est-à-dire à la majorité des entreprises. On parle de dizaines de milliers d’entre elles. »

Cette ouverture se fera par étapes. Car si l’accès à cette ressource peut être bénéfique d’un point de vue écologique, il faudrait que le business model soit rentable pour tous. « Il faut trouver le meilleur modèle ; celui où tout le monde puisse se retrouver. Des textes ont d’ailleurs été soumis au Parlement. Concernant les montants qui seront exigés, il est important que l’on reste dans un modèle économique pour tout le monde. Nous sommes optimistes pour parvenir rapidement à sauter le pas », nous dit Saïd Mouline.

Cela serait en effet une opportunité pour les entreprises marocaines d’être plus compétitives en réduisant leurs factures énergétiques, et permettrait également au Maroc de réduire sa dépendance énergétique et sa balance commerciale.