Les taxes de Trump, une niche d’opportunités pour l’industrie aéronautique nationale ?
Ce sont des réponses enthousiastes que nous avons reçues des différentes sources consultées sur l’impact des nouveaux droits de douanes américains sur l’industrie aéronautique du Maroc. Tout d’abord, ce qu’il faut savoir, c’est que l’industrie aéronautique est un des secteurs les plus mondialisés, avec des composants fabriqués partout dans le monde, y compris au royaume. Ainsi, aussi bien Boeing qu’Airbus sont touchés par les décisions tarifaires de l’administration américaine.
Un différentiel de taux en faveur du Maroc
Le Maroc a pu, depuis plus de 20 ans, développer la première base d’industrie aéronautique en Afrique et une des plus compétitives au monde. Que ce soit dans le câblage, l’assemblage de pièces, les matériaux composites des aéronefs, ou encore quelques pièces de réacteurs, les plateformes de Nouaceur ou encore de Tanger fournissent les principaux avionneurs mondiaux.
« Il est vrai que nous travaillons essentiellement avec l’écosystème Airbus, mais 20% de nos exportations sont destinées à Boeing« , affirme une source informée ayant requis l’anonymat. Et d’ajouter que « le Maroc est un des pays qui ont été les moins touchés par les nouvelles taxes américaines, à seulement 10%, contre 20% par exemple pour l’Europe, et beaucoup plus pour des pays asiatiques. Ce qui pose le pays comme une base particulièrement compétitive pour les développements futurs ».
Et malgré la pause de 3 mois sur les taxes décrétées par les USA, l’industrie aéronautique européenne a été dès le 9 avril dernier taxée de 10%.
Deuxième chose à savoir, c’est que les capacités industrielles mondiales dans le secteur de la construction aéronautique sont saturées pour les 5 à 10 ans à venir. C’est-à-dire que les carnets de commandes des industriels sont pleins à ces horizons.
Notre source continue en affirmant que les nouveaux développements de capacités industrielles entraîneront une attention accrue sur la base marocaine, qui sera comparée à celle de concurrents tels que l’Europe de l’Est, l’Inde ou la Turquie, ces derniers étant plus sévèrement touchés par les barrières américaines.
Un vent d’enthousiasme qui est partagé par les industriels. Selon une de nos sources dans le secteur, « au niveau de l’écosystème, il n’y a pas eu d’alerte particulière sur les risques que peut susciter la décision américaine. Au contraire, les projets de développement continuent, et la décision est plutôt perçue positivement« .
« L’écosystème marocain a subi plusieurs chocs depuis la crise des subprimes, le Covid ou même l’ancienne décision d’imposer des droits de douane durant la première administration Trump en 2019. Mais malgré cela, nous réalisons une croissance annuelle à deux chiffres depuis près de 10 ans et les ouvertures de sites ne font que s’accélérer avec de nouveaux industriels qui s’installent », ajoute notre interlocuteur.
Toutefois, prévient notre source dans l’industrie, « ceci ne doit pas empêcher le Maroc d’avoir une réflexion stratégique pour profiter des différentiels de taxes, mais aussi de renforcer sa politique d’offset industriel, puisqu’on a aujourd’hui en jeu une commande de près de 200 avions à acheter par RAM ».
La commande de RAM, un atout supplémentaire
Selon une de nos sources, les contrats pour cette commande sont quasiment finalisés. Et il y a bien de la compensation industrielle qui est prévue. Pour elle, la décision de l’administration Trump de surtaxer l’industrie ne va pas directement impacter cette commande. Bien au contraire. Le refus de la Chine de réceptionner une cinquantaine d’avions B737 Max commandés auprès de l’avionneur américain en réponse aux taxes de 145% imposées à l’Empire du Milieu peut être intéressant pour le Maroc. Ce type d’appareils est déjà dans la flotte de RAM.
D’autres compagnies telles que l’américain Delta Airlines ou Ryanair ont annoncé leur refus de payer les taxes de Trump ou annoncé leur décision de retarder les livraisons de nouveaux Boeing.
« Les capacités mondiales de production sont saturées. Et la commande de RAM peut bénéficier d’avions construits qui n’ont pas été livrés à leur destinataire initial, que ce soit par acquisition directe ou bien à travers la location temporaire en attendant la livraison finale », explique notre source. Et d’ajouter : « Cela dit, rien n’indique que la commande va être entièrement confiée à Boeing ».
En effet, selon nos sources, RAM pourrait opter pour une commande auprès de différents fournisseurs et refaire entrer les Airbus dans sa flotte. Un choix qui pourrait s’avérer judicieux pour accélérer la livraison pour l’échéance 2037. Selon les estimations de RAM, sa flotte devra à cette échéance passer de 60 à 200 avions. Mais avec les tensions sur les chaînes de production aéronautiques, les livraisons peuvent accuser des retards.
Toutefois, selon l’expert en aviation et aéronautique Zouhair El Oufir, « on estime que la taille critique de la flotte qui permet d’avoir des synergies malgré les différences de constructeurs est de 100 appareils. Avec 200, on peut en effet se permettre d’avoir des flottes diversifiées » et d’ajouter : « quel que soit le fournisseur, cette commande est une grande opportunité pour renforcer l’offset industriel au niveau marocain ».
Ainsi, selon nos différentes sources, les tarifs américains couplés à la commande de RAM sont des atouts pour développer et accélérer la base industrielle locale. Encore faut-il jouer le temps et les synergies pour cela.
Le Maroc produit déjà une partie du fuselage de l’Airbus A220 dans les usines de Spirits Aerosystems (ex-usine Bombardier). Une usine qui passera sous le giron d’Airbus à la faveur d’un accord global avec l’entreprise canadienne. La sigature du deal est imminente selon une source sûre.
Certaines de nos sources affirment ainsi qu’avec la commande de RAM, les négociations peuvent amener à de nouveaux développements. D’autant plus que le motoriste Pratt & Whitney, qui équipe les A220, a commencé son installation à Nouaceur l’année dernière.
Il en va de même du motoriste Safran, dont les moteurs équipent aussi bien des Boeing que des Airbus et qui détient une base industrielle importante à Casablanca. « Il y a une fenêtre d’opportunités importante qui est ouverte, il s’agit aujourd’hui de la transformer. D’autant plus que Boeing a déjà un engagement de génération d’activité de l’industrie aéronautique marocaine devant atteindre à terme 1 milliard de dollars par an en achats directs ou indirects à l’horizon 2028. « Un programme qui accuse encore des retards », affirme ainsi une de nos sources.
