Virement instantané, un démarrage en douceur
Moins de 10% des opérations de virements hebdomadaires ont été effectuées de manière instantanée. C’est du moins ce que l’on peut déduire en comparant les chiffres fournis, fin août dernier, par le Groupement pour un système interbancaire marocain de télécompensation (GSIMT), l’organe chargé de la gestion des instruments de paiement, et le dernier rapport annuel sur les infrastructures des marchés financiers et les moyens de paiement, leur surveillance et l’inclusion financière, publié par Bank Al Maghrib (BAM) en octobre 2022.
Ainsi, avec une moyenne de 46.000 opérations quotidiennes, soit près de 322.000 opérations hebdomadaires, on est loin des 3,016 millions de virements hebdomadaires réalisés par le système bancaire en 2021.
Au niveau des montants, on remarque aussi une faiblesse des volumes virés. Les échanges hebdomadaires par virement instantané ont ainsi culminé à près de 1 milliard de dirhams hebdomadairement, alors que le système a traité quasiment 45 milliards de dirhams de virement par semaine en 2021, toujours selon le rapport de BAM.
Qu’est-ce qui explique ce démarrage au ralenti ?
« Tout d’abord, ce qu’il faut savoir, c’est qu’il est encore trop tôt pour évaluer ce produit ; trois mois ne permettent pas d’avoir suffisamment de recul. De plus, le service a été déployé en plein été, une période marquée par les congés et qui n’est pas non plus propice à une pleine activité pour beaucoup d’entreprises », affirme un partenaire associé dans un grand cabinet de conseil, spécialisé en banques. Il souligne par ailleurs le fait que de nombreuses banques n’ont pas offert ce service dès le début de l’opération, ce qui peut fausser l’analyse.
Hicham Bensaïd Alaoui, directeur général de l’assureur crédit Euler Hermes Acmar, suggère une autre lecture. « Premièrement, il faut souligner que c’est un message positif impulsé par le régulateur avec l’ensemble du système bancaire marocain, qui s’inscrit dans la tendance à l’instantanéité. Une exigence, aujourd’hui, pour une bonne partie de la jeunesse, pour qui les délais de 1 à 2 jours pour traiter un virement sont incompréhensibles ».
Ce produit peut donc avoir un impact positif sur les opérations des particuliers, mais qui ne changerait pas grand-chose sur la trésorerie des entreprises. Selon notre interlocuteur, au Maroc, ce n’est pas forcément l’instantanéité des paiements qui pose problème, c’est surtout la disponibilité des fonds et les délais de paiement. « Quand on attend un paiement depuis quatre ou cinq mois, une fois que l’on sait que le virement a été effectué, ce ne sont pas un jour ou deux d’attente qui vont changer quelque chose ».
Des plafonds assez bas, bien que dans la moyenne
Par ailleurs, la faiblesse de l’adhésion à ce service peut s’expliquer par le plafond, fixé momentanément à 20.000 dirhams. « Ce montant peut être suffisant pour les ménages, mais pour les entreprises, même les TPE, il reste limité pour apporter plus de fluidité aux opérations commerciales interentreprises », poursuit notre source.
En moyenne, selon le rapport de BAM, le montant moyen des virements en 2021 était de 13.800 dirhams. Toujours selon cet opus, les principales utilisations de ce mode de paiement, qui mobilise plus de 50% des transactions bancaires, sont essentiellement le règlement des salaires et les paiements d’impôts et taxes divers. « Une moyenne écrêtée », estime Hicham Bensaïd Alaoui, pour qui « le cap des 20.000 dirhams est trop faible pour que ce service atteigne son plein potentiel au niveau des entreprises et constitue un moteur pour booster les échanges économiques ».
Fixé de manière provisoire, ce montant reste effectivement assez modeste en comparaison avec l’Union européenne, qui a mis en place le système d’instantanéité des virements depuis 2018 sur la plateforme européenne SEPA (Single Euro Payments Area), qui regroupe 28 pays. Le montant maximum des virements instantanés peut en effet atteindre 100.000 euros. Il a été revu à la hausse en 2020, alors que lors du lancement, le cap était de 15.000 euros. Toutefois, la règlementation européenne octroie à chaque établissement bancaire la liberté de fixer un plafond inférieur aux 100.000 euros.
Une digitalisation inéluctable
Le Maroc va-t-il se diriger vers une hausse des plafonds ? Une question qui implique une problématique de rentabilité pour les banques. En effet, avec les pertes potentielles générées par l’instantanéité des virements, et son impact sur la trésorerie des banques, celles-ci pourraient rechigner à élargir ce service. D’autant que, comme constaté chez certaines banques, le niveau de commissionnement aujourd’hui appliqué avoisine celui des transferts d’argent et reste assez compétitif.
Des inquiétudes infondées, balaie Hicham Bensaïd Alaoui. « Aujourd’hui avec la digitalisation croissante, les banques réalisent des gains de productivité qui peuvent améliorer leurs résultats d’exploitation et contribuer à accroître davantage le taux de bancarisation dans notre pays ».
Une réalité qui devrait pousser les banques à élargir leurs gammes de services digitaux, dont les virements instantanés orientés vers les entreprises, notamment en poussant vers une hausse des montants maximaux des virements instantanés et vers un approfondissement des offres digitales des banques.
Selon le rapport de la Direction de supervision bancaire de BAM, publié en juillet dernier, le réseau des agences bancaire s’est retracté de 2,5% en une année. Une tendance ininterrompue depuis 2018, où le réseau bancaire est passé de 6.328 agences en 2018 à 5.905 en 2022, et qui se répercute sur les effectifs du secteur, qui ont baissé de près de 914 collaborateurs en 2022.
Au total, depuis 2018, les effectifs bancaires sont passés de 41.890 personnes à 39.858. Jusqu’en 2018, le secteur bancaire était structurellement recruteur. Une orientation qui s’est inversée avec la mise en place, de plus en plus rapide, des stratégies de digitalisation des banques.