Ouahbi vs El Mahdaoui : voici les dessous du jugement
Ce n’est pas une mais au moins 6 vidéos visant Abdellatif Ouahbi qui ont été publiées sur la chaîne de Hamid El Mahdaoui entre février et décembre 2023. Dans chacune d’entre elles, le ministre de la Justice est mentionné dans le titre et évoqué en cours de vidéo dans le cadre de critiques qui lui sont adressées par le journaliste qui assure avoir vainement tenté de joindre l’intéressé avant la publication de chacune de ses vidéos.
Mais alors que reproche réellement Abdellatif Ouahbi à Hamid El Mahdaoui ? Qu’a-t-il dit à son sujet ? Et pourquoi a-t-il été poursuivi et condamné sur la base du Code pénal au lieu du Code de la presse ?
Médias24 a consulté une copie du jugement. Voici les éléments marquants de cette affaire qui a abouti à la condamnation de Hamid El Mahdaoui à dix-huit mois de prison ferme et au versement de 1,5 MDH en guise de dommages-intérêts au profit du plaignant.
Ce que contiennent les vidéos
Joints à la plainte de Abdellatif Ouahbi, des extraits vidéos ont été passés au crible. D’abord, le Laboratoire d’analyse des traces numériques de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) a vérifié leur provenance, puis un agent de la police judiciaire en a décortiqué le contenu.
Conclusion : tous ont été publiés sur la chaîne de Hamid El Mahdaoui, sur la plateforme Youtube. Le plus ancien extrait correspond à une vidéo publiée en février 2023, dans laquelle Hamid El Mahdaoui accuse Abdellatif Ouahbi de ne pas avoir payé 4 milliards de centimes à l’État.
Dans la même vidéo, il s’adresse à lui en lui demandant par quels moyens a-t-il acheté une voiture à 1,4 MDH.
La vidéo suivante date du 8 mai 2023. Elle est titrée ainsi : « Ouahbi derrière la situation délicate de Moubdii وهبي وراء ورطة محمد مبدع ». Elle dure 54 minutes et contient des propos, tenus par Hamid El Mahdaoui, qui concernent le ministre de la Justice.
Hamid El Mahdaoui assure s’être entretenu avec des sources sûres qui lui ont indiqué que Abdellatif Ouahbi, tout en ayant connaissance des problèmes judiciaires qui attendaient Mohamed Moubdii, a demandé à celui-ci de se présenter à la présidence de la Commission de la justice de la Chambre des représentants, « dans le but de lui nuire et de nuire à l’image du pays. C’était son ami et il voulait l’avoir au sein de la commission pour servir ses propres intérêts », indique El Mahdaoui dans la vidéo, tout en insistant sur le fait de s’être entretenu avec des sources sûres à ce sujet.
Au mois de novembre de la même année, trois vidéos publiées sur la chaîne de Hamid El Mahdaoui concernent partiellement Ouahbi. L’une est postée le 14 novembre et dure 44 minutes et 35 secondes. Son titre est le suivant : « Rions avec Ouahbi, Akhannouch et Baraka إضحك مع وهبي و أخنوش و نزار بركة ».
La seconde est publiée deux jours plus tard. Elle dure également plus de 40 minutes et son titre porte encore une fois sur le ministre : « La vérité sur Ouahbi, tordre bras de l’État marocain (حقيقة وهبي ولي ذراع الدولة المغربية) ». Tandis que la troisième, publiée le 29 du même mois est titrée ainsi : « Ouahbi refuse qu’Akhannouch torde le bras de l’État (وهبي يرفض لي أخنوش لذراع الدولة) ». Celle-ci est d’une durée de 35 minutes et 35 secondes. Hamid El Mahdaoui y évoque le sujet de la corruption dans le secteur des hydrocarbures et déclare que les Marocains constatent un vide gouvernemental tout en critiquant la primature, avant de critiquer Abdellatif Ouahbi à travers les propos suivants :
« Celui-là a un lien avec l’État ? Il est juste de passage ! Hier il maltraitait l’État et la justice… L’autre fois je ne sais plus ce qu’il dit sur le Roi, sur la Commanderie des croyants, sur l’Islam… Il a maltraité l’État ».
La dernière date du 26 décembre 2023 et s’étale sur 49 minutes. Il s’agit d’une vidéo nommée « Un avocat accusé de drogues, de blanchiment et de falsification… c’est le ministre de la Justice محامي متهم بالمخدرات و تبييض الأموال و التزوير هو وزير العدل ».
Dans cette vidéo, Hamid El Mahdaoui évoque l’affaire de l’Escobar du Sahara qui venait de conduire à l’arrestation de Abdenbi Bioui et Saïd Naciri, des figures de proue du PAM que Abdellatif Ouahbi dirigeait encore. Le journaliste s’interroge : « comment, en tant que ministre de la Justice, tu pouvais être l’avocat de personnes actuellement poursuivies pour drogue et blanchiment (…). Et aujourd’hui tu deviens ministre et tu participes à l’élaboration du Code de la famille? ».
Au sujet de toutes ces vidéos qui ont été présentées par le plaignant à la police judiciaire, le prévenu a été entendu le 17 février 2024 par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ).
Lors de son interrogatoire, il confirme avoir publié ledit contenu sur sa chaîne Youtube, mais précise que cela a été fait « dans le cadre de son devoir journalistique ».
Les explications de Hamid El Mahdaoui
Il affirme également avoir publié une facture personnelle qui contient le nom du ministre et qui concerne une voiture de marque Mercedes dont la valeur est 1,4 MDH. Mais souligne que tout cela était dans le cadre d’interrogations adressées au ministre. Hamid El Mahdaoui indique avoir demandé, à travers ces vidéos, si le ministre a reçu cette voiture en guise d’honoraires lorsqu’il pratiquait encore le métier d’avocat.
Le journaliste indique également avoir tenté de joindre le ministre à maintes reprises pour lui poser toutes ces questions. Et ce, avant la publication de chaque vidéo. Ce qui prouve, selon le prévenu, qu’il n’y avait aucune intention de nuire.
« Je n’ai jamais parlé de lui avant qu’il ne devienne ministre et je l’ai appelé à chaque fois. Ce sont des questions d’un journaliste adressées à un ministre », déclare-t-il à la police judiciaire.
Concernant le fait que Abdellatif Ouahbi ait représenté Abdenbi Bioui et Saïd Naciri lorsqu’il exerçait le métier d’avocat, Hamid El Mahdaoui précise que ce qui a été mentionné dans ses vidéos n’était qu’une succession d’interrogations relatives à la « responsabilité politique » du plaignant « et non pas à sa responsabilité légale », puisqu’il accordait son approbation à ces deux membres du parti, « ce qui leur a permis d’obtenir des postes de responsabilité ».
À noter que lors de son interrogatoire, Hamid El Mahdaoui affirme qu’il a rappelé le principe de la présomption d’innocence dans cette vidéo.
Suite à cette audition, le parquet compétent a ordonné la vérification du compte sur lequel les vidéos ont été publiées. Il s’agit de la chaîne Youtube de Hamid El Mahdaoui, qui porte son nom et prénom et sur laquelle est affichée « sa photo personnelle ».
Sur la base de tous ces éléments, le procureur du Roi a décidé de lancer des poursuites, le 12 août 2024, pour « injures publiques » et pour « publication et diffusion d’allégations et de faits mensongers dans le cadre de la diffamation d’autrui ». Hamid El Mahdaoui a été convoqué pour la première audience publique de son procès fixée au 9 septembre.
Les demandes du plaignant
Dans le cadre de ce procès, la partie civile réclame une indemnisation à hauteur de 10 millions de DH. Le plaignant, qui n’est autre que le ministre de la Justice, demande qu’une expertise soit réalisée pour « comptabiliser le nombre de vues et donc de gains » générés par ces vidéos. Sachant que la partie civile demande également que « le montant qui sera accordé par le tribunal en guise de dommages-intérêts soit versé à une association caritative marocaine ».
Le plaignant demande aussi qu’une copie du jugement soit publiée dans trois journaux en format papier et que la décision soit immédiatement appliquée.
La stratégie de défense
Du côté de la défense et au niveau des exceptions de forme, les avocats estiment que cette plainte tombe sous le coup de la prescription car, selon le Code de la presse, ce délai est de six mois.
De plus, la défense de Hamid El Mahdaoui demande « l’annulation des poursuites car il s’agit d’un journaliste chez ‘Badil’. Il doit donc être poursuivi sur la base du Code de la presse et non pas du Code pénal ». Ses avocats précisent que sa page sur les réseaux sociaux appartient, en réalité, au site d’information « Badil ».
Il convient de préciser que lors de l’audience du 28 octobre, le prévenu a été expulsé de la salle pendant que ses avocats avaient la parole, avant d’être invité à y revenir pour être lui-même entendu.
Avant cela, la représentante du parquet a eu l’occasion de réagir aux plaidoiries de la défense. Selon elle, « les chefs de poursuites sont légitimes car les vidéos sont publiées sur la chaîne personnelle » du prévenu. C’est pourquoi « le délai de prescription est de quatre ans dans ce cas ».
Journalisme vs création de contenus
Le jugement ne sera connu que le 11 novembre puisque l’affaire a été mise en délibéré. La décision du tribunal de première instance de Rabat considère que les vidéos en question ont été publiées sur une chaîne personnelle et ne relèvent donc pas d’un travail journalistique.
Pour étayer cette position, le magistrat Adil Aka Ouljilali indique que l’article 28 de la Constitution encourage à organiser la profession de journaliste. Ce qui a été fait à travers le Code de la presse qui prend en compte, à travers son article 1er, les dispositions de la loi 77.03, relative à la Communication audiovisuelle.
Sur la base de ces deux textes « précis », le tribunal de première instance de Rabat conclut que « l’exercice de la presse se fait à travers une publication périodique écrite, ou à travers un journal électronique, mais aussi via un programme audiovisuel ou au sein d’une agence de presse ».
« Pour considérer que les extraits vidéos entrent dans le cadre de son travail, il faut qu’ils soient publiés à travers – et dans le cadre – d’un outil médiatique reconnu par la loi en tant qu’institution de presse agréée, qui répond aux normes professionnelles reconnues et dotée d’une identité juridique indépendante de celles des individus, mais aussi qui bénéficie des aides publiques dédiées au secteur », indique la juridiction qui rappelle que la chaîne concernée contient la « photo personnelle » du prévenu.
« Ce qui a été publié n’entre donc pas dans le cadre de l’exercice de la presse. Cela est plutôt considéré comme de la création de contenu numérique », estime le magistrat.
Dans les motifs de sa décision, le juge indique que c’est compte tenu de la gravité des faits « confirmée par la répétition des vidéos publiques », mais aussi en raison des antécédents judiciaires du prévenu que la peine privative de liberté décidée à son encontre est ferme.
Il s’agit donc de dix-huit mois de prison ferme assortis d’une amende de 5.000 DH, sachant que Hamid El Mahdaoui devra verser 1,5 MDH en guise de dommages-intérêts au plaignant.
Il convient de préciser que la demande de ce dernier visant à verser le dédommagement à une association caritative marocaine a été rejetée par la juridiction rbatie, estimant que l’affaire en question ne fait pas partie des cas de l’article 7 du Code de procédure pénale qui prévoit la possibilité de verser des dommages-intérêts à une association.
De plus, la décision judiciaire devra être publiée dans les journaux « Assabah » et « Almasae » aux frais de Hamid El Mahdaoui.
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