Au-delà du taux de chômage, une lecture des autres indicateurs de l’emploi (informel, sous-emploi, non-rémunéré, taux d’activité…)
Parmi ces indicateurs, le taux d’activité, souvent éclipsé dans les analyses rapides, offre une mesure plus fidèle du dynamisme de la population en âge de travailler. Son évolution, segmentée par sexe, âge et milieu de résidence, met en lumière des tendances structurelles préoccupantes : une faible participation des femmes, une désaffection croissante (souvent forcée) des jeunes, et un écart persistant entre zones urbaines et rurales où le travail agricole peine à masquer un sous-emploi chronique.
Justement, le taux de sous-emploi, indicateur longtemps négligé dans le débat public, constitue un signal d’alerte sur la précarisation de l’emploi. Au-delà du simple fait d’occuper un poste, combien de travailleurs marocains sont contraints d’accepter des emplois sous-rémunérés, à temps partiel subi, ou ne correspondant pas à leurs qualifications ? Loin d’être marginal, ce phénomène concerne près d’un travailleur sur dix et fragilise la stabilité économique de milliers de foyers.
Mais s’il est un élément qui révèle l’ampleur des dysfonctionnements structurels, c’est bien l’informel. En 2023, 38,8% de la population active évoluait en dehors des cadres réglementés, échappant à toute protection sociale et fiscale. L’informalité est souvent une contrainte subie, reflet d’un marché du travail incapable d’absorber l’ensemble de la main-d’œuvre dans des emplois formels et sécurisés.
Ainsi, réduire le marché du travail à la seule question du chômage revient à occulter les véritables fractures de l’emploi au Maroc. Une analyse approfondie exige d’élargir le regard : qui travaille réellement ? Dans quelles conditions ? Avec quelles perspectives ?
Derrière des chiffres parfois trompeurs, c’est une réalité bien plus nuancée qui se dessine : une participation féminine encore insuffisante, un sous-emploi préoccupant et une informalité qui, malgré quelques progrès, demeure l’une des grandes failles de notre modèle économique.
Dans cette optique, l’analyse des données trimestrielles du marché du travail sur la période 2010-2024 (59 semestres) permet de dégager des enseignements clés, qui dépassent la seule photographie instantanée pour mieux comprendre les mutations profondes du marché de l’emploi marocain.
Le taux d’activité : un révélateur des mutations du marché du travail
Le taux d’activité, indicateur clé du dynamisme du marché du travail, mesure la proportion de la population en âge de travailler qui participe effectivement à l’emploi ou est en recherche active. Entre 2010 et 2024, cet indicateur a affiché une tendance baissière notable, révélant à la fois des transformations structurelles et des défis persistants dans l’intégration de la population active.

En milieu rural, la baisse est particulièrement marquée : le taux d’activité est passé de 58,1% au premier trimestre 2010 à seulement 45,7% au troisième trimestre 2024, soit une chute de plus de 12 points de pourcentage.
En revanche, en milieu urbain, le taux d’activité a fait preuve d’une résilience relative. Entre 2010 et 2024, il est passé de 44,3% à 42,5%, enregistrant une baisse plus modérée de 1,8 point de pourcentage. Cette relative stabilité s’explique par l’essor des investissements dans les zones urbaines, ainsi que par la croissance des secteurs tertiaires et industriels, qui renforcent l’attractivité des centres urbains pour les jeunes actifs.
Globalement, le taux d’activité national a reculé entre 2010 et 2024. Cette tendance met en lumière une perte globale du dynamisme du marché du travail marocain, amplifiée par les défis en milieu rural. Cependant, cette baisse doit être interprétée avec précaution : elle reflète non seulement des facteurs conjoncturels (sécheresses, crises économiques), mais aussi des mutations structurelles.
Des écarts de genres persistants

Les écarts entre les sexes demeurent frappants et témoignent de barrières structurelles profondes. En 2010, 75,3% des hommes participaient au marché du travail, contre seulement 25,8% des femmes. Cette disparité s’est amplifiée avec le temps. Actuellement, au troisième trimestre 2024, le taux d’activité des hommes s’est contracté tout en restant dominant, tandis que celui des femmes a atteint le niveau historiquement bas de 19,2%.
Le faible taux d’activité des femmes demeure l’un des défis structurels les plus préoccupants. Malgré les progrès réalisés en matière d’éducation et d’émancipation économique, la participation des femmes à l’emploi reste largement entravée par des contraintes socioculturelles, un manque d’opportunités adaptées et une inadaptation des structures de soutien (comme l’accès limité à des modes de garde pour enfants ou des horaires de travail flexibles).
La participation des jeunes : un recul alarmant et une population NEET préoccupante

L’analyse de l’évolution du taux d’activité par tranche d’âge met en lumière plusieurs défis majeurs. Si les autres tranches d’âge affichent une relative résilience avec des variations limitées, la participation des jeunes (15-24 ans) au marché du travail est en net recul. Ce taux est passé de 37,4% au premier trimestre 2010 à 22,6% au troisième trimestre 2024, atteignant l’un des niveaux les plus bas jamais enregistrés.
Ce déclin peut partiellement s’expliquer par la prolongation des études, un phénomène qui, bien que positif pour le développement des compétences, masque des difficultés persistantes d’insertion professionnelle. Cependant, cette explication est insuffisante face à la réalité alarmante des jeunes NEET (ni en emploi, ni en éducation, ni en formation). Cette même tranche d’âge (15-24 ans) compte plus de 1,5 million de jeunes dans cette situation, un chiffre préoccupant qui illustre une sous-utilisation du potentiel économique et social de cette population.
Le sous-emploi : des dynamiques contrastées entre milieu urbain et rural
Sur la période 2010-2024, le sous-emploi national a oscillé autour d’une moyenne de 9,9%, avec des écarts marqués entre les milieux urbain et rural. En milieu urbain, il s’est maintenu à 8,9% en moyenne, tandis que le milieu rural affiche des niveaux plus élevés, avoisinant 11,1%. Cette différenciation reflète les dynamiques structurelles du marché du travail, où les opportunités d’emplois stables et formels sont plus rares dans les zones rurales.
Au-delà des moyennes, une analyse plus fine de l’évolution du taux de sous-emploi révèle des dynamiques contrastées entre les deux zones au fil du temps, notamment après le choc du Covid-19.

En milieu urbain, la tendance observée entre 2010 et 2019 était globalement baissière, avec des fluctuations autour de 8% à 10%. Cette amélioration relative traduisait une absorption progressive de la main-d’œuvre, portée par la croissance des secteurs tertiaire et industriel. Cependant, la crise de 2020 a provoqué un retournement brutal de cette dynamique. Les restrictions sanitaires et économiques, la fermeture des commerces et la contraction des services ont entraîné une montée soudaine du sous-emploi urbain, atteignant un pic en raison de la réduction du volume d’heures travaillées et de la précarisation des emplois.
À partir de 2021, la situation s’est progressivement améliorée, marquant une baisse continue du sous-emploi en milieu urbain. La reprise économique, notamment dans les secteurs des services, du commerce et de l’industrie, a favorisé une réintégration rapide des travailleurs et un retour progressif aux niveaux pré-pandémiques.
En revanche, l’évolution du sous-emploi en milieu rural s’est révélée plus chaotique. Avant 2020, il oscillait généralement entre 10% et 13%, reflétant la nature saisonnière et précaire du travail agricole, fortement dépendant des conditions climatiques.
La crise de 2020 a entraîné une hausse brutale du sous-emploi en milieu rural, atteignant un pic de 14,1%, un niveau inédit sur la période analysée. Cette envolée s’explique par l’impact direct des restrictions économiques sur les activités agricoles et informelles, qui constituent la principale source d’emploi dans les campagnes. La limitation des déplacements, la perturbation des circuits d’approvisionnement et la baisse de la demande en produits agricoles ont conduit à une contraction du volume de travail disponible, forçant de nombreux travailleurs à se retrouver en situation de sous-emploi.
Après cette flambée en 2020, une baisse significative s’est amorcée en 2021, traduisant une tentative de stabilisation de l’activité rurale. Toutefois, contrairement à un retour durable à la normale, le sous-emploi rural a recommencé à augmenter dès 2022, oscillant entre 11% et 13%, bien au-dessus des niveaux pré-Covid. Cette reprise du sous-emploi s’explique par les effets prolongés des sécheresses successives, qui ont aggravé les difficultés du secteur agricole, limitant l’embauche saisonnière et réduisant les revenus des travailleurs ruraux.
Il est à noter qu’avant 2020, bien que le sous-emploi rural ait toujours été supérieur à celui en milieu urbain, l’écart restait relativement stable. Cependant, après la crise du Covid-19, cette dynamique s’est inversée : tandis que l’urbain amorçait une reprise rapide, le rural voyait son sous-emploi s’aggraver, creusant davantage l’écart.
L’informel au Maroc : un défi structurel malgré une baisse progressive
Dans une analyse récente, Médias24 a estimé la part du secteur informel au sein de la population active marocaine en s’appuyant sur une méthodologie rigoureuse, croisant les données fiscales de la Direction générale des impôts (DGI), les effectifs déclarés à la CNSS, ainsi que les résultats des enquêtes sur l’emploi menées par le HCP.
Ainsi, en 2023, le secteur informel représentait 38,8% de la population active, confirmant une légère tendance à la baisse amorcée depuis 2021, où il atteignait 40,9%. Bien que ce recul témoigne d’une certaine dynamique de formalisation, l’informalité reste une composante majeure du marché du travail marocain, traduisant des déséquilibres structurels profonds.
Un tel niveau implique qu’environ trois actifs marocains sur dix évoluent encore en dehors du cadre réglementé, sans couverture sociale ni protection juridique. Cette situation révèle plusieurs réalités économiques et sociales.
Un marché du travail à double vitesse :
L’informalité persiste en raison d’une forte dualité du marché du travail. Tandis que l’emploi formel se concentre principalement dans les grandes entreprises, l’administration publique et certains segments industriels et tertiaires, une large frange de la population active demeure cantonnée à des activités précaires, peu structurées et faiblement rémunérées.