Drame de Safi: la vulnérabilité géographique et les défaillances urbaines en cause

La ville de Safi est en deuil après un dimanche noir marqué par des précipitations intenses qui se sont abattues sur la ville à partir de 15 h, dimanche 14 décembre. Le bilan, encore provisoire, ne cesse de s’alourdir et s’élève, au moment où nous écrivions ces lignes, à 37 morts, tandis que les autorités poursuivent leurs efforts de recherche.

Selon la météorologie nationale, la ville de Safi a reçu près de 19 mm entre 15 h et 16 h, pour un cumul avoisinant 35 mm sur une période de six heures et 46 mm en 24 heures, alors que par ailleurs la ville de Tétouan a enregistré plus de 50 mm en l’espace d’une seule heure.

Cela fait penser qu’outre les précipitations, d’autres facteurs ont causé ce drame ou du moins y ont fortement contribué.

Les déclarations des citoyens oscillent entre colère envers les élus et interrogations sur le manque d’entretien du canal de l’Oued Chaaba qui longe l’ancienne médina, zone parmi les plus touchées. Principal point d’impact de cette inondation, ce cours d’eau cristallise les tensions.

Une chose est sûre, cette catastrophe est inédite.

Safi, une ville à géomorphologie particulière

La ville de Safi est bâtie sur les rives de l’oued Chaaba, qui se jette dans l’Atlantique. D’après les évaluations des aléas naturels, l’oued Chaaba constitue le principal risque d’inondation pour la ville. Il n’est toutefois dangereux qu’au cours des années pluvieuses, comme ce fut le cas durant les années 90.

 

Croquis montrant l’emplacement historique des ateliers de poterie, zone Fekhara, aux abords d’Oued Chaaba au nord de Safi (El Hamidy et Errami, 2025).

 

Actuellement, l’Oued Chaaba ne longe les zones bâties qu’à proximité de son embouchure, où se trouvent l’ancienne médina et notamment le souk Bab Chaaba. Dans ce quartier, des potiers fabriquent et vendent leurs produits artisanaux depuis plus d’un siècle, de même que dans la zone de Fekhara, également dédiée à la poterie.

La carte de susceptibilité aux coulées de débris de Safi (mélange d’eau et de sédiments s’écoulant sur une pente) indique que les zones à fort risque sont localisées dans le nord-ouest de la ville et dans le lit de l’oued Chaaba.

Carte de risque d’écoulement de débris très élevés par oued Chaaba qui traverse le milieu de la ville de Safi (Boualla, 2021).

Sur le plan géomorphologique, la région de Safi est connue pour ses formations karstiques (roches calcaires) qui complexifient le drainage des eaux qui disparaissent en empruntant des voies souterraines et réapparaissent sous forme de sources le long des falaises ou sous le niveau de la mer.

Le canal de l’Oued Chaaba, construit sur un sol karstique fragile, n’a pu résister à la forte pression exercée par les crues, ce qui a entraîné son effondrement partiel.

Des rumeurs prétendent que le barrage de Sidi Abderahmane est la cause des crues. Or, cette allégation est totalement fausse puisque le barrage fonctionne par rétention jusqu’à l’atteinte de sa capacité totale. On ne pourrait valider cette théorie que si la digue s’était effondrée, alors que ce scénario n’est pas survenu.

Le réchauffement climatique n’est plus un paramètre secondaire

D’après les avis préliminaires des experts sondés, il s’agit d’une inondation urbaine due à l’épisode torrentiel qui a frappé la ville de Safi. Le réseau d’assainissement n’a pas pu supporter les flux, une situation aggravée par l’augmentation rapide du niveau de l’oued Chaaba.

Selon les relevés satellitaires, le noyau de précipitations extrêmement intenses s’est situé à partir de l’après-midi dans le centre et le nord de la ville de Safi.

Malgré les antécédents d’inondations à Safi, le réchauffement climatique accélère la fréquence des phénomènes extrêmes. Ces événements, autrefois centennaux (tous les 100 ans), devront devenir plus fréquents et plus brutaux.

La catastrophe survenue à Safi démontre que le risque naturel peut émaner d’un petit cours d’eau, même temporaire. Ce constat impératif souligne la nécessité de revoir nos plans d’adaptation aux aléas naturels.

Cette révision est d’autant plus urgente dans les zones côtières où, dans le contexte marocain, le risque est double, en raison de la concentration des grands centres urbains sur le littoral.

Lors de la saison précédente, les dépressions coupées (cut-off) ont été à l’origine de la majorité des épisodes pluvieux au Maroc. Ces phénomènes, dont l’intensité est difficilement prévisible, devraient s’intensifier dans notre pays. Cette perspective impose une amélioration de nos dispositifs de prévention, en privilégiant l’action proactive et la planification à long terme.

Que faut-il retenir dans le cas de Safi ?

Dans le cas de Safi, il s’avère très clairement que l’ancienne ville de Safi est située dans une zone à haut risque d’inondation en raison de sa situation en aval d’Oued à une altitude faible sans une protection relative des crues.

Cependant, il est très difficile de prendre la décision de déloger cette zone qui constitue un patrimoine historique source de vocation touristique nationale et internationale, un moteur socio-économique pour une grande partie des habitants de Safi.

En ce qui concerne la gestion des risques, la ville de Safi est parmi les zones couvertes par une carte d’aptitude à l’urbanisation qui cartographie les zones de risque de chaque aléa et identifie les zones non constructibles.

De son côté, le plan d’aménagement de la ville, homologué en 2019, reflète une prise en charge modérée des risques naturels. Il impose une servitude non aedificandi qui doit être modifiée en attendant une nouvelle délimitation des zones inondables par l’agence du bassin hydraulique.

Pour les parcelles contiguës à la vallée de l’Oued Chaaba, l’avis favorable du bassin hydraulique est obligatoire pour toute nouvelle construction. De plus, une étude géotechnique est requise afin de proposer des solutions adéquates concernant les systèmes de fondation et de structure.

Aujourd’hui, afin d’éviter le pire, il est important et nécessaire que notre pays sensibilise la population aux risques auxquels elle pourrait être confrontée. Pour cela, il doit faire œuvrer notamment la société civile ainsi que la communauté scientifique dans cette démarche. Cela passe notamment par la publication et la vulgarisation des cartes d’aptitude à l’urbanisation afin d’inciter à un meilleur suivi des risques et à la recherche de solutions adaptées, région par région.

À Tata, 19 projets de protection contre les inondations pour un coût de 250 MDH

Ces projets sont le fruit de nombreux accords signés par plusieurs partenaires, dont le ministère de l’Intérieur (Fonds de lutte contre les effets des catastrophes naturelles), le ministère de l’Équipement, du transport, de la logistique et de l’eau, le Conseil de la région de Souss Massa et l’Agence du bassin du Drâa Oued Noun, outre les collectivités territoriales concernées.

Il s’agit de 19 projets, dont une part réalisée, une autre en cours de réalisation et une troisième part programmée.

Ainsi, les travaux pour la réalisation de projets d’une valeur de 4 MDH ont été achevés dans la collectivité territoriale de Tata, ainsi que la commune Akka, qui a connu l’exécution de la première tranche du projet de protection du centre d’Agadir Ouzrou pour un coût de 7,85 MDH.

Concernant la commune Foum Zguid, un projet de protection de la commune et des douars avoisinants contre les inondations a été réalisé pour un coût de 18,3 MDH, tandis que la commune territoriale de Fam El Hisn a connu la réalisation de la première tranche d’un projet similaire pour un coût de 3,7 MDH, alors qu’un troisième projet a été achevé dans le centre de la commune territoriale Akka Ighane et les douars avoisinants pour un coût de 14 MDH.

La commune territoriale Allougoum a connu aussi le lancement des travaux de réalisation d’un projet de protection contre les inondations pour un coût global de 16 MDH, tandis que le lancement d’autres projets est prévu dans les communes de Ben Yaacoub, Tissint, Foum El Hisn, Aguinane, Adis, Ait Ouabelli, Tigzmert, Tata et Tizaghte.

Dans une déclaration à la MAP, le directeur de l’Agence du bassin hydraulique de Drâa-Oued Noun, Youssef Benhamou, a souligné que sept nouveaux projets sont programmés au titre de 2025 afin de protéger des communes territoriales de la province, pour un coût global de 74 MDH.

(Avec MAP)

L’Intérieur s’est préparé aux nouveaux risques d’inondations et appelle la population à la prudence

Après les nouvelles alertes météo et les précipitations orageuses, un premier bilan de victimes était annoncé ce samedi 21 septembre 2024 en milieu de journée. L’alerte météo prévoit des précipitations orageuses à partir de midi et jusqu’à ce samedi soir à 23 H, avec une pluviométrie prévue de 30 à 60 mm dans les provinces suivantes: Tata,Tinghir, Zagora, Figuig, Errachidia, Taroudant, Aousserd, Es-Semara, Guelmim, Ouarzazate, Assa-Zag, Oued Ed-Dahab, Boujdour et Tiznit.

« En prévision de ces risques, les autorités locales, en coordination avec différents secteurs, services et autorités concernés, ont pris toutes les mesures nécessaires pour faire face aux dommages potentiels que pourraient causer les perturbations météorologiques, et se sont engagées à fournir toute forme de soutien et d’assistance nécessaires, en mobilisant toutes les ressources et moyens disponibles pour assurer la sécurité des citoyens et des biens », annonce un communiqué du ministère de l’Intérieur.

« Soucieux de la sécurité des citoyens et afin de prévenir tout risque potentiel, le Ministère de l’Intérieur exhorte les citoyens dans toutes les provinces concernées par les perturbations météorologiques, telles qu’annoncées dans les bulletins d’alerte émis par la Direction Générale de la Météorologie, à faire preuve de prudence, notamment à proximité des cours d’eau et des ravins, et à éviter de s’aventurer dans les zones submersibles lors de la montée des eaux ».

Les Forces auxiliaires et la Protection civile en action dans la ville de Tata dans la nuit du vendredi au  samedi 21 septembre 2024.

« Il est également recommandé de prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter tout danger, tant pour soi-même que pour autrui, et de ne pas s’engager dans des actions imprudentes. Il est crucial de suivre les directives et instructions des autorités publiques et des équipes d’intervention pour garantir leur sécurité », conclut le communiqué.