Procès Baricitinib : l’expertise valide le brevet d’Incyte, vers une audience explosive à Casablanca
Au tribunal de commerce de Casablanca, on nous annonce une audience explosive. Le 8 septembre, les juges poursuivent l’examen de la demande d’annulation du brevet protégeant le médicament Baricitinib, dans le procès opposant l’ONG ITPC Mena au laboratoire américain Incyte.Les parties y présenteront leurs observations sur l’expertise confiée au Pr Ahmed Essadki, chargé de se prononcer sur la brevetabilité du produit.
L’efficacité du Baricitinib a été prouvée contre la polyarthrite chronique, dont souffre une partie de la population. Il s’agit d’une arthrite inflammatoire dans laquelle les articulations, généralement les mains et les pieds, développent une inflammation, donnant lieu à un gonflement, une douleur et, souvent, une détérioration des articulations. Cette molécule avait également été recommandée par l’OMS pour le traitement des cas sévères du Covid-19.
Médias24 avait révélé, sur la base de sources proches du dossier, que ce rapport d’expertise était défavorable à l’annulation du brevet et qu’il est contesté par l’ONG plaignante.
Aujourd’hui, nous en dévoilons le contenu qui confirme nos informations : l’expert conclut que le brevet détenu par Incyte a été « mérité » et que l’entreprise « n’a rien à se reprocher ».
Un avis favorable au maintien du brevet
Le Pr Essadki n’a pas travaillé en vase clos. Dans son rapport, il indique s’être appuyé sur le travail de son collègue américain, le Dr Jonathan Young, mandaté par Incyte pour examiner les critiques d’ITPC Mena. Ce dernier avait « réfuté de manière documentée et argumentée » l’ensemble des griefs de l’ONG visant à démontrer la non-brevetabilité du Baricitinib.
Selon Jonathan Young, les données scientifiques d’Incyte constituent « un travail sans équivalent préalable, donc innovant », et justifiaient pleinement la délivrance du brevet par l’OMPIC. À l’argument d’ITPC Mena selon lequel un chimiste confirmé aurait pu aisément reproduire les molécules décrites par Incyte, sans véritable inventivité, il répond qu’« il n’y a aucune raison scientifiquement valable » pour qu’un chimiste ait pu, avant coup, privilégier la voie de synthèse menant au Baricitinib plutôt qu’à d’autres dérivés d’azétidine.
La facilité perçue par ITPC, soutient l’expert, résulte d’un biais rétrospectif, lié au succès ultérieur du médicament devenu Olumiant. « Cette perspective (facilité de synthétiser la molécule du Baricitinib) paraît simple (pour le point de vue de l’Association) seulement parce que ITPC sait (après coup) que le Baricitinib a accompli les exigences de Recherche/Développement et est devenu un médicament prescrit ; mais pas avant. », lit-on dans l’expertise.
L’expert souligne en outre que la mise au point du Baricitinib en tant que médicament a nécessité un cheminement complexe, comprenant des tests précliniques et cliniques méticuleusement encadrés par les autorités sanitaires internationales. C’est dans ce cadre qu’Incyte s’est associé à Eli Lilly, « l’un des géants de l’industrie pharmaceutique américaine », pour porter la molécule jusqu’au stade de commercialisation sous le nom d’Olumiant. Un processus qualifié de « long, sophistiqué et généralement très coûteux » dans le rapport.
Le Pr Essadki précise avoir « méticuleusement examiné » ce travail, qu’il juge «clair » et « crédible ». Et d’ajouter : « Nous avons revu nous-même les arguments avancés par l’expert américain et les avons trouvés crédibles et judicieux au point d’adhérer à notre tour au fait de la validité d’attribution du brevet d’invention par l’OMPIC à Incyte Corporation pour le travail présenté dans son fascicule de brevet en objet. »
La prise de position personnelle de l’expert
Le Pr Essadki va plus loin en livrant son propre avis sur la valeur du travail d’Incyte. « Ceci étant, nous aimerions également rappeler que s’il est vrai qu’un chimiste organicien peut très bien, s’il a les moyens, synthétiser une molécule ou une autre de la liste d’Incyte, cela ne présente, selon nous, aucune incidence sur la valeur du travail des professionnels d’Incyte », écrit-il.
Selon l’expert, la critique d’ITPC, fondée sur la capacité théorique de reproduction, « peut s’appliquer dans nombre de domaines », mais elle est inadaptée à la recherche pharmaceutique où « rien n’est laissé au hasard ». Il insiste sur le fait que la démarche d’Incyte s’inscrit dans un processus structuré de développement médicamenteux, nécessitant des moyens considérables et un travail d’équipe multidisciplinaire.
Au terme de son analyse, l’expert marocain livre son avis motivé au tribunal : Incyte n’a commis aucune irrégularité et le brevet doit être considéré comme valide. Il écrit que « traîner cette entreprise au tribunal dans ce dossier heurte le bon sens ».
Les critiques d’ITPC Mena
Cette prise de position va à l’encontre de la partie plaignante, qui avait déjà dénoncé le rapport comme « partial » et « entaché de graves manquements ».
ITPC Mena reproche à l’expertise de s’appuyer presque exclusivement sur les arguments d’Incyte, sans contre-analyse indépendante, et d’avoir ignoré un rapport d’antériorité de l’OMPIC de 2022 concluant que 22 des 25 revendications du brevet ne présentaient aucune activité inventive.
L’ONG évoque aussi une irrégularité de procédure, soulignant que l’expert n’a pas convoqué formellement toutes les parties comme l’exige le Code de procédure civile. Elle dénonce une confusion de notions juridiques dans le rapport, l’expert ayant, selon elle, « confondu » l’autorisation de mise sur le marché et la délivrance d’un brevet. Enfin, ITPC critique une méthodologie jugée incomplète, marquée par l’omission de documents scientifiques clés et l’absence de tests structuraux rigoureux.
Pour ITPC, le brevet, délivré en 2011 et jamais exploité localement, a entretenu un monopole de quinze ans, empêchant l’arrivée de génériques et pénalisant les patients marocains souffrant de polyarthrite rhumatoïde.
Le tribunal de commerce de Casablanca reste souverain. Il n’est pas lié par les conclusions de l’expertise. Il devra trancher, au terme des échanges entre les parties, sur la validité du brevet du Baricitinib.