Initiative royale pour l’Afrique atlantique, Policy Center… un échange avec Karim El Aynaoui

Les rencontres annuelles des Atlantic Dialogues sont devenues au fil des années un rendez-vous important pour faire avancer l’idée d’un Atlantique élargi, où la voix des pays du Sud compte.

L’édition de cette année se tient à peine quelques semaines après l’annonce d’une initiative royale d’envergure portant sur l’Afrique atlantique. En marge de cet événement, nous avons interviewé Karim El Aynaoui au sujet de cette initiative, mais aussi de l’apport des think tanks dans les politiques publiques et des ingrédients nécessaires à la réussite de ce type d’organisation.

Médias24 : L’initiative royale concernant l’Atlantique peut-elle être considérée comme une consécration pour le Policy Center qui a initié la réflexion sur cet espace stratégique il y une dizaine d’années ? 

Karim El Aynaoui : Consécration n’est peut-être pas le mot, mais en tout cas c’est un grand encouragement, une fierté, une joie, de voir que cet Atlantique élargi a été conceptualisé dans le discours de Sa Majesté.

L’initiative royale est extrêmement intéressante, en particulier avec la dimension économique et aussi avec des propositions d’ouverture sur la relation de la façade atlantique avec l’hinterland africain, donc des pays du Sahel. C’est quelque chose d’extrêmement important qui a eu beaucoup d’échos ici chez les participants. Cela place le Maroc dans une position particulière et intéressante.

Donc oui nous sommes très contents, très heureux et fiers. Mais nous sommes, comme vous le savez, un think tank, donc on apporte une contribution modeste à cette dimension.

Mais je crois que ce qui est intéressant aussi, ce sont tous les réseaux que nous avons bâtis au fil du temps, les 2.500 membres de la communauté qui sont venus aux Atlantic Dialogues, les instituts de recherche, les individus, les jeunes leaders, qui pour certains sont devenus ministres dans leur pays. Tout cela est de la valeur ajoutée sur laquelle on peut capitaliser.

– Cette initiative atlantique marocaine, comment la voyez-vous ? Est-ce un mécanisme de coopération multilatérale, des routes de la soie africaines ? Comment peut-on la caractériser ?

– Je ne sais pas, je ne suis pas dans le secret, je ne peux pas vous dire. Mais n’oubliez pas que nous avons une façade atlantique de plus de 3.000 km, donc c’est aussi notre monde ces quatre continents de l’Atlantique. Le Maroc est un pays très spécial puisque, de par sa position géographique, nous sommes bien sûr africains, méditerranéens, et je crois que cette dimension atlantique est vue par tout le monde comme étant extrêmement légitime et intéressante.

Maintenant dans le détail, quel type de projet ? Il y a des choses qui semblent un peu naturelles comme les infrastructures de réseau, les ports, les routes, etc., tout cela a été cité par Sa Majesté dans son discours.

C’est aussi l’énergie évidemment. Vous pouvez penser au projet de pipeline avec le Nigeria qui est sur la côte atlantique, qui peut aussi connecter et se greffer au réseau énergétique avec ce qu’on appelle les feedstocks [matières premières utilisées pour produire de l’énergie, ndlr].

Après, je pense que cela relève du rôle du secteur public et des autorités dans les différents pays. Mais c’est au secteur privé d’investir, donc il faudra mettre en place les bonnes conditions.

Il y a aussi par exemple les pools d’électricité régionaux en Afrique de l’Ouest qui peuvent présenter un intérêt ; ces sortes d’associations de producteurs d’électricité au niveau de plusieurs pays, qui jouent un rôle dans la gestion du réseau. Donc je pense que cela ouvre le champ à la réflexion et qu’il faut commencer.

– Est-ce que le Maroc a les moyens de ses ambitions ? Surtout en matière de financement, ce sont de très gros projets, très coûteux !

Ce n’est pas au Maroc de financer tout cela. Je pense qu’on ne peut plus rien faire dans ce monde de manière isolée. Donc la question n’est pas si le Maroc va faire tout seul ou pas, il fera avec d’autres. Et de toute façon, il n’a pas intérêt à faire seul, sinon ce n’est plus de la coopération, donc tout le monde doit mettre un peu du sien. Mais, à mon sens, le financement de si grands projets viendra aussi du secteur privé.

Mais c’est aussi une idée généreuse d’accès, pour ces pays, aux infrastructures existantes au Maroc. Mais bien sûr, si l’on va utiliser ces infrastructures, il faudra payer leur service.

Donc les modèles de financement restent à inventer, et je ne pense pas que ce sera un financement uniquement marocain. Ce sera en partie marocain, mais aussi avec d’autres.

– Revenons au Policy Center ; vous avez dit, lors de votre discours de clôture, que les politiques publiques étaient complexes et difficiles à influencer. Est-ce que vous pouvez développer un peu cette idée ? Que faut-il pour influencer une politique publique ?

– Beaucoup de choses ! Vous voyez aujourd’hui si vous voulez une politique publique dans l’éducation ou dans la santé, c’est extrêmement complexe avec la multiplicité des intervenants.

Il faut donner des soins de qualité à l’individu qui entre dans un hôpital ou un dispensaire, sur tout le territoire d’un pays donné. Il faut s’assurer d’avoir toutes les ressources, que le médecin soit là, que les médicaments soient disponibles, etc. On peut définir des politiques au niveau central, mais il faut aussi penser à la décentralisation, les rapports au territoire, la proximité, etc.

Donc, dans ce sens, c’est extrêmement complexe. C’est un niveau de détail d’exécution dans lesquels nous, les think tanks, nous n’entrons pas. En revanche, il peut y avoir des idées sur la nature plus globale de la politique publique et, souvent, on sous-estime cette complexité en réalité.

En tant que think tank, nous essayons de travailler, de contribuer petit à petit à faire émerger des idées. D’ailleurs, toutes nos idées sont sur notre site internet, tout le monde peut s’en servir. Par exemple, quand un parlementaire ou un responsable dans un ministère a envie de se renseigner sur une question, il lui suffit de lire ce qu’on produit sur le site ou d’en parler à l’un de nos experts.

– Justement, comment émergent les nouvelles idées sur lesquelles vous travaillez ?

– Ensemble ! Le mythe de quelqu’un seul dans son coin et qui a des idées géniales n’existe pas. C’est dans l’interaction, la discussion et la confrontation qu’on trouve des idées, donc on travaille beaucoup collectivement au Policy Center.

On a une méthode d’organisation de la salle aussi, avec des murs sur lesquels on écrit, des outils comme ceux-là qui aident à l’idéation, et avec des événements comme celui auquel on assiste aujourd’hui. Moi, j’ai beaucoup appris des gens qu’on a écoutés dans ces Atlantic Dialogues, j’imagine que vous aussi.

Et puis il s’agit aussi de développer le réseau. Si j’ai une question sur l’intelligence artificielle, par exemple, je recherche un spécialiste. Je vais lui envoyer un email, lui proposer un Zoom, et l’inviter éventuellement à une conférence ou à écrire chez nous.

– Le Policy Center devient aujourd’hui un acteur important de la scène intellectuelle marocaine. Cette réussite est-elle due aux moyens que d’autres think tanks n’ont pas, ou bien est-ce le modèle de gouvernance ?

– Si vous dites, elle n’est due qu’aux moyens, vous êtes méchants avec nous ; cela revient à dire que nous n’avons aucun mérite. Et si vous dites qu’on a du mérite et qu’on n’avait pas besoin de moyens, c’est également faux.

Il faut des moyens, mais aussi de l’expertise et des gens compétents. Donc, je pense qu’on a un peu des deux. On a eu des moyens bien sûr, mais on a aussi fait honneur à ces moyens. Il s’agit d’un groupe d’individus compétents. Vous les connaissez, nos experts, nos fellows, nos jeunes chercheurs, etc.

Une équipe qui monte un événement comme celui-ci, ce n’est pas simple. Il est conçu et organisé par le Policy Center, et n’est pas sous-traité à qui que ce soit. Donc il y a une vraie compétence ayant trait à la recherche, mais aussi à l’organisation d’événements de cette nature.

La réussite n’était pas gagnée d’avance, comme je l’ai dit tout à l’heure, elle est aussi dans Niya. Elle est dans le sérieux, dans l’engagement, dans une expérience aussi de ce monde. Mais c’est peut-être aussi un peu de chance. Vous voyez, je ne saurais pas vous dire, c’est une aventure entrepreneuriale et managériale.

– Il y avait peut-être aussi un vide que vous avez comblé…

– Il y a aussi cela, il y avait un vide. Cette offre n’existait pas vraiment, donc il y avait aussi un besoin en face, une demande qui n’était pas correctement satisfaite.

D’ailleurs, pour vous donner un exemple, on a dépassé le million de visiteurs uniques sur notre site, au mois d’octobre, ce qui est pour un think tank très important. Nos papiers sont lus, pour certains jusqu’à 10.000 fois, voire 30.000 fois ; pour des papiers de recherche, c’est important.

Donc, oui, vous avez raison, on a répondu à une demande qui n’était pas servie ici, et même en Afrique d’ailleurs. Plus de la moitié des gens qui consultent ce qu’on fait viennent de l’étranger.

– Comment voyez-vous l’avenir des think tanks au Maroc ? Pourrait-on assister à un mouvement d’émulation dans ce domaine ?

– Oui, pourquoi pas ! Mais cela suppose de réunir tous ces ingrédients dont on a parlé, qu’il faut mettre en place pour essayer d’obtenir ce résultat. Comme je vous l’ai dit, il n’y a pas de formule magique.

– Est-ce que vous communiquez avec les autres think tanks ?

– Bien sûr, on les invite, on parle, et, comme vous le savez, on collabore beaucoup avec l’Université Mohammed VI Polytechnique, notamment le pôle Économie sociale et Sciences humaines, dont je suis en charge. Nombre de nos experts enseignent et transmettent ce savoir aux jeunes générations, mais aussi aux professionnels dans le cadre de la Public Policy School qu’on a créée au sein de l’Université. Donc, ils enseignent par exemple à des personnes issues du privé ou à des fonctionnaires qui viennent se former.

Quelques étudiants aussi étaient présents. Certains, qui sont en doctorat ou en master, ont été invités à participer, mais d’autres font partie du programme de volontaires. Il y en a une vingtaine ici qui nous aident. On fait également appel à des volontaires pour nos conférences, et ce sont toujours des étudiants.

En fait, ils ne sont pas payés, mais ils sont entièrement pris en charge. De leur côté, ils profitent de la présence des experts. Il y a également d’autres manières de partager à travers les publications, les conférences, les vidéos et, bien sûr, à travers les médias.

– Discours de clôture des Atlantic Dialogues 2023 –

“Le nouveau sud est très bien représenté par un pays comme le Maroc“ (Karim El Aynaoui)

Dans une interview accordée à Médias24, le président exécutif du PCNS, Karim El Aynaoui, s’est arrêté sur plusieurs thématiques dont les attentes du continent, l’architecture financière internationale, ou encore sur la différence entre le sud global et le nouveau sud.

Voici l’essentiel de ses déclarations. L’intégralité de l’entretien est à visionner ci-dessous :

Financement plus élevé : principale attente du continent

À la question de savoir quelles sont les attentes du continent des institutions financières internationales, Karim El Aynaoui indique qu’elles sont “nombreuses mais assez précises”. “Au-delà des questions de voix et de représentation, qui font appel à des principes moraux”, l’idée est de connaître la représentation du “nombre d’administrateurs dont dispose l’Afrique aux conseils d’administration de ces institutions”.

”Ces conseils d’administration sont exécutifs. Ils sont très impliqués dans le management. Ils se réunissent au moins deux fois par semaine et passent les projets. C’est important. Ce ne sont pas des conseils d’administration distants du management”.

“Ce que demande l’Afrique c’est, en premier lieu, de rappeler que ces institutions sont légitimes, vues comme étant légitimes et utiles. À la fois la Banque mondiale sur le financement du développement, donc à long terme, et le Fonds monétaire international en tant que mécanisme d’assurance collective de gestion des crises”.

“Il n’y a pas de remise en question de ces institutions fondamentalement. Ce que nous défendons et ce que souhaite la plupart des pays africains sont des institutions plus fortes, plus larges, avec des capacités de financement, en particulier sur le long terme (…). Beaucoup de pays ont besoin de financement plus élevés donc il faut une banque mondiale plus musclée. Cela suppose des injections dans le capital, de faire grossir les institutions et donc que les principaux actionnaires – pays du G7 en premier, la Chine et l’Inde en particulier – augmentent leurs contributions”.

“Il en est de même pour le Fonds monétaire international : qu’il puisse financer davantage, en termes de gestion de crise, être plus actif dans la résolution des problèmes de dettes etc. ce qui suppose des éléments de dons également. Il y a, là aussi, une question de ressources”.

Interrogée sur l’apport des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale au vu du contexte géopolitique et géo-économique actuel, Karim El Aynaoui explique qu’il ne faut pas “attendre une révolution”.

“Ces réunions se tiennent, depuis des décennies, chaque année. Deux fois par an (…). Chaque année on prend le pouls de la croissance mondiale et on partage des appréciations. Il y a des rapports qui sont sortis à cette occasion notamment le World Economic Outlook du FMI qui donne les perspectives. Le message principal est un ralentissement de l’économie mondiale, une inflation qui reste assez élevée. En baisse, mais tout de même assez élevée”.

“Ces tensions géopolitiques affectent la globalisation et la mondialisation que l’on a longtemps cru comme étant heureuse avec une forme de convergence de tous les pays vers une ouverture au commerce”.

Sud global et nouveau sud : quelle différence ?

“Le sud global est un front anti-occident. Le groupement des BRICS, sous la houlette de ces grands émergents, en particulier la Russie – Chine accompagnés d’un certain nombre de pays qui viennent de rentrer dans les BRICS, propage un narratif anti-occident”.

“Le nouveau sud est très bien représenté par un pays comme le Maroc. Un pays de juste milieu qui veut coopérer avec tout le monde, avec ce sud global ou ce ‘vieux nord’ (…). Nous sommes un nouveau sud bien dans sa peau, à l’aise dans ce nouveau monde qui s’ouvre, décomplexé, avec de plus grands espaces que nous sommes en train de saisir”.

À la question de savoir comment les hauts organismes financiers globaux gèrent le fait d’être “bousculés” par ce “nouveau Sud”, Karim El Aynaoui a expliqué que, si cela “se ressent” davantage aujourd’hui, il s’agit “des caisses de résonance des rapports et des tensions géopolitiques globales qui existent depuis les années 1990 (…) Ces conséquences ont mis trente ans à vraiment se faire sentir dans l’ordre international, avec la montée en puissance de la Chine”.