Enquête de France 2. Comment le MAK a piégé les renseignements algériens en France (direction du MAK)

Tempête politico-médiatique le lundi 3 mars en début de soirée, en France et ailleurs. Surtout en Algérie. L’Œil du 20 heures, rubrique d’enquête de la chaîne de service public France 2, dévoilait le visage hideux des pratiques des renseignements algériens dans leur traque des opposants au régime d’Alger sur le sol français.

Ces opposants de tous bords sont approchés par des agents algériens actifs en France, surtout via les réseaux sociaux, pour leur proposer un rendez-vous au service de sécurité du consulat général d’Algérie à Paris. Au menu, menaces, intimidations, tentations aussi et, surtout, une offre à l’apparence indiscutable : passer l’éponge sur des condamnations, par contumace, à de longues peines de prison. En contrepartie, les opposants doivent faire acte de « repentance », mais aussi d’allégeance au régime algérien et s’engager à travailler pour lui et contre ses ennemis tout désignés : la France, les opposants, le Maroc.

Pour la plupart des opposants approchés, le régime d’Alger et ses agents recourent à leur talon d’Achille : leurs familles restées en Algérie qui peuvent subir toutes les tracasseries imaginables entre arrestations arbitraires et harcèlement sans limite.

Le MAK s’en mêle

Ces agissements des renseignements algériens sur le territoire français ne sont pas nouveaux. « Depuis des années, le régime algérien a essayé d’infiltrer nos rangs par des individus venus de l’étranger et, parfois, en essayant d’embrigader nos propres militants, et l’Algérie se permettant tous les moyens imaginables », nous déclare Aksel Bellabbaci, membre de la direction du MAK.

« De notre côté, et c’est légitime, notre service de renseignement a été et est toujours en train d’essayer d’obtenir des informations sur ce qu’ourdit le régime algérien contre les Kabyles », admet notre interlocuteur.

« Pendant ces derniers mois, les tentatives d’infiltrer nos militants se sont accrues, essentiellement via les réseaux sociaux, mais la majorité nous en faisaient part et ont opposé une fin de non-recevoir aux offres des renseignements algériens », poursuit Aksel Bellabbaci.

L’occasion de rendre la monnaie de leur pièce aux renseignements algériens s’est présentée, il y a quelques semaines, quand France 2 a commencé la préparation de son enquête. « Nous avons accueilli la nouvelle avec beaucoup d’intérêt, et deux de nos militants se sont portés volontaires pour y participer », explique le jeune responsable du MAK.

« Nous avons enregistré tous leurs échanges avec un responsable du service de renseignement relevant du ministère de l’Intérieur qui leur avait demandé, par la suite, de se rendre au consulat général à Paris », explique Aksel Bellabbaci.

Sur place, les deux militants du MAK sont « traités » par le vice-consul algérien et un responsable des renseignements. « Les échanges ont duré trois heures et nos militants ont tout enregistré. Ces enregistrements ont servi de matière première à l’enquête de France 2 », affirme Aksel Bellabbaci.

Boualem Sansal, le Maroc, Israël…

Lors de cette rencontre de trois heures, affirme notre source, les agents algériens voulaient en savoir plus sur le MAK, ses dirigeants, leur action et le rôle de chacun dans la hiérarchie du mouvement kabyle.

En guise de « pauses », les agents algériens ne tarissaient pas d’invectives visant tour à tour Israël, le Maroc et son roi, la France ainsi que l’écrivain Boualem Sansal.

« Tout l’enregistrement n’a pas été exploité et nous diffuserons d’autres extraits, au moment opportun, contenant des attaques contre le Maroc et ses institutions« , nous révèle Aksel Bellabbaci.

« Pour nous, il s’agit d’une victoire sur le régime algérien. Nous avons aussi démontré le niveau amateur des renseignements algériens qui sont tombés dans le piège aussi facilement », se réjouit le responsable kabyle.

Un reportage de France 2 révèle les méthodes peu orthodoxes du régime algérien pour récupérer ses opposants

L’enquête de « L’Œil du 20 heures », diffusée le lundi 3 mars, révèle que le pouvoir algérien ne se contente pas des réseaux sociaux pour neutraliser ses opposants.

Des manœuvres directes sont également menées sur le sol français selon cette enquête. Ghilas Aïnouche, caricaturiste algérien de 36 ans, réfugié en France, en sait quelque chose. Condamné par contumace à dix ans de prison pour « atteinte à la personne du président de la République algérien », il fait face à des menaces régulières de la part des partisans du régime. « Ce sont toujours les mêmes termes. Nous sommes des harkis, des traîtres, des collabos, à la solde de la France. Ils disent qu’on est payés pour insulter l’Algérie et le peuple algérien », témoigne-t-il.

Ghilas Aïnouche affirme être régulièrement contacté par les autorités algériennes, qui lui proposent un marché : l’abandon de sa peine de prison en échange d’un ralliement au régime. « On a déjà essayé de m’approcher pour faire sauter les dix ans de prison. J’ai refusé ».

Des promesses de retour au pays

D’autres opposants algériens ont tenté de comprendre ce qui se cachait derrière ces propositions. Trois membres du MAK (Mouvement autonomiste kabyle), classé organisation terroriste par Alger pour « atteinte à l’unité nationale », ont accepté de rencontrer un homme se présentant comme un représentant de l’État algérien. Ce dernier, un certain Mourad A., affirme travailler au « ministère de l’Intérieur algérien », un « ministère puissant » selon ses propres termes.

Lors d’un échange téléphonique enregistré, Mourad A. propose à l’un des opposants : « Si tu veux rentrer, on peut t’aider. Ta condamnation sera effacée ». Interrogé sur les raisons de cette offre, il répond : « L’Algérie n’abandonne jamais ses enfants ».

Le recours à l’intimidation dans les consulats

Pour ceux qui acceptent, la suite se déroule dans les consulats algériens en France. Un enregistrement audio, révélé par « L’Œil du 20 heures », dévoile les méthodes employées pour retourner les voix dissidentes. Un opposant est convoqué au bureau de la sécurité, un département officieux du consulat rattaché aux services de renseignement algériens. « Cher monsieur, mettez-vous à l’aise« , lui dit-on. « Ne soyez pas stressé ! »

Mais l’échange se transforme rapidement en interrogatoire : « Qui traîne avec vous ? Quand avez-vous rejoint le mouvement ? En tant que militant, vous étiez en charge de quoi ? Qui a l’ascendant ? Qui sont tes amis les plus proches ? Est-ce que tu sens qu’ils sont récupérables ? S’il te plaît, continue ».

Les interlocuteurs sortent fréquemment de la pièce et reviennent avec des documents. L’opposant réalise qu’il est déjà surveillé, et que ses hôtes connaissent tous les détails de sa vie et de celle de ses proches. « Tous ces noms, on les a, on connaît tout le monde. Ce qui nous intéresse, c’est que tu t’engages à combattre ces gens ».

Une lettre de renonciation et d’allégeance

L’ultimatum est clair : « Je vais te donner le papier, tu vas le signer ». Une lettre de renonciation et d’allégeance est présentée à l’opposant. Le texte stipule qu’il s’engage « à cesser toute activité subversive ou hostile, susceptible de porter atteinte aux intérêts de mon pays, l’Algérie, à dévoiler tous les noms et plans de mon mouvement, à collaborer avec les services de renseignements algériens ». La lettre se termine par : « Je certifie n’avoir subi aucune sorte de pression ».

Si l’opposant signe, on lui promet de rentrer au pays sans être inquiété. Contacté, le consulat algérien n’a pas répondu aux sollicitations de l’équipe de journalistes. Cependant, Mourad A., l’homme qui approche les opposants, confirme : « L’Algérie a initié une procédure pour tout Algérien égaré qui veut rentrer dans son pays. Un Algérien qui se considère algérien, il est aux côtés de son pays et il doit défendre l’Algérie face à la France ».

Les autorités françaises au courant

Les autorités françaises, quant à elles, sont conscientes de ces manœuvres. « Alger déploie des moyens substantiels pour récupérer ses opposants. Les procédés, on les connaît. On fait savoir qu’on sait, mais ce n’est pas toujours suffisant », confie une source proche des services de renseignement.