L’autonomie économique des femmes au cœur de la 2e édition des Assises du féminisme à Rabat

Initiées comme un cadre annuel d’échanges et de réflexion, les Assises du féminisme, organisées par l’Association pour la promotion de la culture de l’égalité (APCE), réuniront des acteurs et actrices de divers horizons, chercheur·e·s, praticien·ne·s, membres de la société civile, institutions et expert·e·s, autour d’un objectif commun : analyser les inégalités économiques entre les sexes au Maroc et proposer des pistes d’action concrètes.

Le choix de cette thématique s’appuie, selon les organisateurs, sur des constats étayés par des données récentes. Selon le Global Gender Gap Report 2024, le Maroc se classe au 137e rang sur 146 pays. Le taux d’activité des femmes y demeure faible (19,9% en 2023) et leur accès à un emploi stable, à la propriété foncière ou à l’entrepreneuriat reste limité, expliquent les organisateurs.

Les écarts de participation économique entre les femmes et les hommes sont également accentués par des facteurs éducatifs, institutionnels, sociaux et culturels. Malgré des avancées législatives et un accès croissant des femmes à l’enseignement supérieur, leur inclusion économique reste freinée par un taux de chômage élevé, un accès inégal aux ressources, et une répartition déséquilibrée des responsabilités domestiques, ajoute la même source.

Cette édition mettra également en lumière un enjeu crucial : les inégalités économiques et leur impact sur le statut et la condition des femmes au Maroc. Car derrière les chiffres se cache une réalité alarmante : moins de 20% des femmes marocaines participent au marché du travail, tandis que près de 9 femmes sur 10 au chômage sont diplômées.

Durant ces deux journées, les Assises proposeront un programme articulé autour de plusieurs axes :

Les prémices de la révolte des Soulaliyates racontées par Rkia Belloute, leader du mouvement

Selon le dahir de 1919, « les terres collectives sont celles qui appartiennent collectivement à un groupement d’habitants faisant partie d’une même origine et descendant d’une même ethnie ». Elles sont gérées, conformément au orf  (droit coutumier) par des nouab (les délégués d’une jemaâ ou des collectivités). 

En échange des terres, les membres des collectivités reçoivent de l’argent en guise d’indemnisations ou des lots de terrains. Pour en bénéficier, il faut appartenir à la collectivité.

« Ce statut d’appartenance à la terre se transmet de génération en génération et de proche en proche mais est exclusivement réservé aux hommes, selon le droit coutumier que nous ont laissé nos grands pères », explique la militante et initiatrice du mouvement des Soulaliyates, Rkia Belloute. « Le droit coutumier est sacré », dit-elle, mais « en réalité, c’est une question d’intérêts ; le droit coutumier n’a rien à voir avec cela ».

Pour illustrer cela, Rkia Belloute revient quelques années en arrière : « Avant 1975, pour avoir le droit de jouissance, les hommes devaient être mariés, c’est-à-dire avoir des responsabilités. Les temps ont changé et les hommes ont commencé à se marier tardivement ; la condition du mariage ne les arrangeait donc plus, d’où son retrait comme condition de jouissance des terres collectives. »

« Parmi les situations de hogra dont j’ai été témoin, les femmes qui n’avaient pas les moyens de louer des logements construisaient des baraques à l’extrémité de la collectivité, au douar Lhafra. On les a autorisées à s’installer dans un douar que l’on ne voit pas quand on passe par la route, littéralement dans un trou (hafra). Quand on passe à côté, on n’aperçoit que les maisons des ‘mâles’. Les hommes jetaient même leurs déchets dans ce douar. »

« Dans la collectivité de Mehdia entre 2005 et 2006, plusieurs terres ont été vendues à une entreprise qui a donné aux ‘mâles’ 200.000 dirhams chacun. Ces derniers ont gardé tout l’argent pour eux et ne l’ont pas partagé avec leurs sœurs. »

« Le pire dans l’histoire, c’est que les femmes ne pouvaient pas en parler ni se défendre par peur de se retrouver seules ou reniées par leur famille. Elle se réconfortaient dans ce silence en se disant ‘au moins j’ai un soutien moral’. Les quelques femmes qui ont eu un peu de courage en parlaient dans les hammams et lors des cérémonies de mariage ou de funérailles. »

« Cause perdue »

« Ce qui m’a vraiment fendu le cœur, c’est qu’en 1993, ma collectivité a vendu la terre en échange de bouts de terre prêts à la construction. Aucun de mes huit frères ne m’a défendue. Personne ne parlait du droit des femmes. J’ai ainsi compris que le ‘mâle’, l’illettré comme le cultivé, tous sont les mêmes : ils ne pensent qu’à eux. »

« J’ai fait des recherches et j’ai compris que le dahir du 27 avril 1919 qui avait privé les femmes soulaliyates des mêmes droits que les hommes sur ces terres, notamment l’usufruit, de jouissance ou de propriété, est toujours en vigueur. J’ai voulu porter cette cause devant les tribunaux mais on m’a conseillé de m’adresser à la société civile. Certains avocats m’ont dit que c’était une cause perdue devant la justice. »

« Je me suis donc adressée à l’Association démocratique des femmes du Maroc [ADFM, ndlr] qui m’a accueillie à bras ouvert et a accepté de traiter le dossier. Personne ne connaissait cette problématique, même pas les associations. L’ADFM s’est donc renseignée et a porté cette cause. Le jour où c’est arrivé, j’ai eu l’impression de flotter. »

« Les femmes soulaliyates lésées sont nombreuses et éparpillées. Pour obtenir plus d’échos, nous sommes allées chercher d’autres collectivités et avons créé ce mouvement spontané. Certaines femmes ne croyaient pas que les femmes en général pouvaient avoir ce droit, d’autres disaient ‘on ne peut pas prétendre avoir les mêmes droits que les hommes’. Ce ne fut pas une tâche facile que de les convaincre à se joindre à nous et à cette cause. »

« Je peux comprendre que les hommes ne veuillent pas que les femmes profitent de ces terres. C’est une question d’égo et de parts financières, mais ce qui me fait mal au cœur, ce sont les hommes qui se mettent du côté des hommes. »

« J’ai beaucoup souffert. Pour cette cause, j’ai délaissé à un moment mon mari et mes enfants ; je ne parlais que de ce dossier qui était devenu une obsession. Je n’avais plus d’espoir ; je n’en ai retrouvé que lorsque l’association m’a ouvert ses portes. »