Le Nouveau Modèle de développement, une occasion ratée ?

Quatre ans après la publication du rapport sur le Nouveau Modèle de développement (NMD), il est légitime de s’interroger sur les progrès réellement accomplis dans le cadre de ce référentiel. Où en est-on aujourd’hui ?

À la lumière de la situation actuelle, en particulier sur le plan social, le constat est préoccupant. Les protestations autour de la santé et de l’éducation traduisent une forte insatisfaction. Les services ne sont toujours pas à la hauteur, pour ne pas dire qu’il y a un sentiment de dégradation continue chez les citoyens.

Dans ces conditions, force est de reconnaître que les recommandations du NMD n’ont pas été totalement traduites dans les faits. En d’autres termes, cette séquence ressemble à une occasion ratée.

Le NMD entre ambition et réalité

Le Nouveau Modèle de développement était une chance de remettre le pays sur une nouvelle trajectoire de développement. Il part d’un constat simple. La confiance s’est fragilisée, les services publics ne donnent pas partout les mêmes chances et les citoyens attendent une école qui apprend vraiment, des soins accessibles et de qualité, ainsi qu’une protection sociale réelle.

La Commission a travaillé entre 2019 et 2021 et a produit une vision à horizon 2035 qui place le citoyen au centre et lie performance économique et inclusion sociale. Le modèle devait guider l’action des gouvernements au-delà des cycles politiques.

La Commission a mené une large concertation sur tout le territoire. Près de 9.700 personnes ont été consultées directement et plus de 6.600 contributions écrites ont été reçues.

Chakib Benmoussa avait présenté le rapport général devant le Parlement en juillet 2021. Il proposait une feuille de route à long terme et un cadre commun pour que les politiques publiques convergent.

Cette boussole existe, mais elle n’a pas été utilisée à la hauteur de l’ambition.

Il convient de rappeler qu’à peine quatre mois après la présentation du rapport général du NMD, ce nouveau gouvernement a été nommé, en novembre 2021. Cette concomitance a valu à l’exécutif en place le qualificatif de « gouvernement du NMD ». De surcroît, il comportait dans sa première composition des profils issus de la Commission spéciale.

Ce que le NMD prévoyait pour l’école, la santé et l’économie

Sur l’école, le diagnostic est simple. Trop d’enfants sortent du primaire sans maîtriser la lecture. La réponse du modèle est pragmatique. Il s’agit de relever le niveau des apprentissages de base, de former les enseignants en continu, d’adapter les programmes aux compétences utiles, y compris le numérique, et de créer des passerelles réelles entre le lycée, l’université et l’entreprise afin de relier la formation à l’emploi et à la compétitivité.

L’objectif est de rendre l’école à la fois juste et utile. Ce point est présenté comme décisif pour la mobilité sociale et pour la productivité future.

Pour le sujet de la santé, le modèle parle d’un droit effectif et non d’un simple stock de bâtiments. La priorité va à la qualité des soins, à la présence du personnel et à l’égalité d’accès dans toutes les régions.

La couverture sociale doit être réelle et opérationnelle. Le rapport insiste sur une administration plus proche, centrée sur les résultats, avec des données ouvertes et des services digitalisés pour simplifier la vie des usagers. L’idée est de passer d’une logique de moyens à une logique d’impact visible pour les ménages. 

Sur l’inclusion territoriale, la Commission décrit une fracture durable. Des îlots de réussite cohabitent avec un océan d’insatisfaction, surtout dans les petites et moyennes villes et dans le rural. Parmi les orientations phares, le NMD met l’accent sur les territoires, appelés à devenir de véritables ancrages de développement.

L’idée est de renforcer l’autonomie d’action au niveau local, de diriger les investissements vers les services essentiels et la mobilité, et de valoriser les initiatives locales qui réussissent. L’objectif est de rendre l’égalité des chances plus concrète et de réduire le sentiment de déclassement qui pèse sur de larges franges de la population.

Sur la cohésion sociale, le NMD ajoute des leviers souvent négligés, dont la culture, le sport et la participation citoyenne. Il relie dignité et responsabilité et demande une gouvernance transparente des rôles, une lutte ferme contre la corruption et les privilèges indus, ainsi qu’une vraie reddition des comptes. Ce volet éthique n’est pas une option, il conditionne la confiance et, par conséquent, l’adhésion aux réformes.

Pour ce qui est de l’économie, le rapport indique que la création d’emplois de qualité est restée trop faible. La structure de l’économie a peu changé, les gains de productivité sont limités et les incitations publiques ont trop souvent protégé des rentes au lieu de favoriser l’investissement productif.

Selon le NMD, la solution passe par la construction d’une économie plus productive, plus diversifiée et plus innovante. L’accent doit être mis sur le renforcement des filières porteuses, la montée en gamme de l’industrie et des services, le rapprochement entre la recherche, l’université et l’entreprise, ainsi que sur la souveraineté des biens essentiels, mise en évidence par la crise sanitaire.

Parmi les orientations du NMD figure également la question du financement, conçue de manière structurelle. Il s’agit de redéployer la dépense vers les priorités sociales et productives, d’améliorer l’efficacité de la dépense publique, de mobiliser des partenariats lorsqu’ils sont pertinents et de garantir un cadre favorable à l’investissement productif. La soutenabilité financière est posée comme une condition indispensable pour que l’État social puisse durer.

NMD : quel bilan ?

Quatre ans après, il est difficile de constater la mise en œuvre effective de toutes les orientations du NMD. Les chantiers de l’éducation, de la santé, de la protection sociale et de l’économie n’ont pas connu l’élan attendu.

Les écarts entre les ambitions du modèle et la réalité quotidienne restent importants.

Pour autant, parler d’un échec définitif serait excessif. Les réformes structurelles exigées par le NMD ont été engagées dans plusieurs domaines, mais elles peinent à donner des résultats rapides.

Les ambitions du NMD restent à portée de main, à condition d’engager des transformations plus courageuses avec des stratégies de rupture.

Recentrer la dépense publique sur les priorités sociales, améliorer la gouvernance des services, libérer l’investissement privé productif et restaurer la confiance des citoyens sont autant de leviers pour rattraper le temps perdu.

L’esprit du NMD n’est pas caduc. Au contraire, il demeure une boussole indispensable pour éviter l’enlisement et tracer une trajectoire crédible à l’horizon 2035. Mais pour que cette boussole joue son rôle, encore faut-il que l’action publique s’y aligne pleinement et que la volonté de réforme soit traduite en actes tangibles, perceptibles par les citoyens.

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Younes Sekkouri au Forum MEDays : construire des sociétés résilientes, un impératif global

Les travaux de la 16e édition du Forum international MEDays, organisée cette année sur le thème « Souverainetés et résiliences : vers un nouvel équilibre mondial« , ont pris fin le samedi 30 novembre à Tanger, avec la participation de plusieurs chefs de gouvernement.

Quatre jours durant, d’une grande intensité, le Forum a réuni près de 300 intervenants de très haut niveau, issus de 127 pays, et un public de 7.000 participants autour de débats visant à approfondir la conversation continentale et globale au sujet de la consolidation des souverainetés nationales ou régionales (institutionnelle, politique, territoriale, sécuritaire, économique, alimentaire, énergétique, sanitaire) et la construction d’une résilience partagée, en réponse aux crises mondiales multiples.

Dans un monde en pleine reconfiguration géopolitique, le discours de Younes Sekkouri a résonné comme un appel à repenser les paradigmes face aux défis globaux émergents.

Dès le début de son intervention, il a interpellé l’auditoire autour de la définition de la question clé de notre époque : « Devons-nous nous préparer pour la prochaine pandémie ? » ou bien « Notre devoir est-il plutôt de bâtir des sociétés résilientes capables de s’adapter aux chocs et crises de l’avenir ? ».

La différence entre les deux est notable. Si se préparer à la prochaine éventuelle pandémie correspond à la mise en place de politiques d’infrastructures essentiellement, le fait de construire une société résiliente va bien au-delà et nécessite un travail de fond sur les plans sociétal, social et économique.

Cette réflexion a orienté le débat sur la nécessité de renforcer les capacités de résilience et de préparation des sociétés. Revenant sur les enseignements de la crise sanitaire liée à la Covid-19, Younes Sekkouri a souligné les faiblesses de nombre de structures institutionnelles dans le monde, et plaidé pour leur réorganisation afin d’anticiper efficacement les défis futurs.

Pour aborder ces défis, le ministre propose de revisiter trois loyautés :

→ Tout d’abord, la loyauté vis-à-vis de la société de l’ordre en opposition à la société de l’égalitarisme. Deux visions opposées du monde qui font intervenir chacune à sa manière le rôle des jeunes générations.

Si la société de l’ordre suppose une hiérarchie, un temps et une façon ordonnée pour interagir avec les aspirations de la société, la société de l’égalitarisme fait ressortir des aspirations pressantes des jeunes générations qui veulent redéfinir l’ordre et parvenir à leurs objectifs.

Résoudre cette équation est un acte politique fondamental dans le sens de la résilience. Une société résiliente est une société en paix avec elle-même, où les générations ne s’opposent pas et où les choix respectent la solidarité intergénérationnelle.

Il a plaidé pour une réorganisation des modes d’interaction intra-société afin de mieux répondre aux aspirations des jeunes générations. Soulignant l’importance d’une participation accrue de la société civile, il a mis en avant le Nouveau Modèle de développement (NMD), initié selon la vision du Roi Mohammed VI, comme un cadre stratégique essentiel pour bâtir une société plus inclusive avec des mécanismes plus agiles.

→ Dans le même élan, le ministre a appelé à revisiter la deuxième loyauté liée aux modes de coopération internationale. Il a relevé les limites des cadres hérités de l’après-Deuxième Guerre mondiale pour faire face aux défis actuels, et a salué le rapprochement stratégique entre le Maroc et le Commonwealth comme un exemple concret d’alliance destinée à renforcer la résilience mutuelle dans un monde multipolaire.

→ Sekkouri a plaidé pour une révision des dogmes en matière de politiques économiques traditionnelles. Cette troisième loyauté a fait l’objet d’une rupture au Maroc. En prenant pour exemple les choix stratégiques du Maroc, notamment dans le domaine des énergies renouvelables avec les investissements dans l’hydrogène vert, il a illustré comment innovation, durabilité et cohésion sociale peuvent se conjuguer pour garantir la paix sociale.

Cela étant, il a mis sur la table les nombreux défis qu’il reste à relever. Il a également mis en avant le rôle crucial du dialogue social et des réformes structurelles dans la réussite de ces transitions audacieuses..

Dans un monde marqué par des tensions croissantes, notamment au Sahel et entre grandes puissances, Younes Sekkouri a rappelé que la souveraineté, loin d’être un obstacle, peut être un levier pour renforcer la coopération internationale et promouvoir des politiques inclusives. Ces réflexions trouvent un écho particulier dans les efforts du Maroc pour concilier transformation économique et paix sociale, sous le leadership du Roi Mohammed VI.

Voie express Tiznit-Laâyoune : plus de 9 MDH pour la déviation des réseaux d’eau

Une enveloppe budgétaire de plus de 9 millions de DH sera dédiée à ce marché.

Le premier lot, auquel une enveloppe budgétaire de 1.136.073 DH sera consacrée, concerne les travaux de déplacement des conduites en PVC (DN 63, 75, 90, 110 ET 125 PN16) et conduite PEHD (DN 50 PN 16) dans la province de Sidi Ifni.

Un deuxième lot est consacré aux travaux de déplacement des conduites en PVC (DN 250 ET 315 PN16) et en fonte ductile (DN 300) dans la province de Guelmim. Une enveloppe budgétaire de 3.775.248 DH sera dédiée à ce lot.

Le dernier lot concerne, pour sa part, les travaux de déplacements des conduites en fonte ductile (DN 400 PFA 30) dans la province de Tan-Tan. En somme, 4.189.320 DH seront consacrés à ce lot.

La voie express Tiznit-Laâyoune est une composante du projet de la voie express Tiznit-Dakhla, qui s’inscrit dans le Nouveau Modèle de développement des provinces du Sud. Lancé par le Roi en 2015, ce projet consiste à dédoubler et élargir la route nationale n°1 sur 1.055 km.

La voie express entre Tiznit et Laâyoune est composée du tronçon Tiznit-Guelmim entre PK0 et PK 114, avec un contournement de la ville de Tiznit et la ville de Guelmim − celui-ci est développé sur une nouvelle emprise et en partie dans une zone montagneuse − et du tronçon Guelmim-Laâyoune entre PK 114 et PK 520.

A fin 2023, la voie express entre Tiznit et Laâyoune affichait un taux d’avancement de 90%. Le taux d’avancement des travaux pour l’élargissement de la RN1 Laâyoune-Dakhla a atteint 100%.

Ahmed Réda Chami regrette que les task forces sectorielles n’aient pas été mises en place

Intervenant en sa qualité de membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement, Ahmed Réda Chami a regretté que la proposition d’instaurer des task forces sectorielles n’ait pas été prise en compte par le gouvernement. Il s’exprimait dans le cadre de la Journée nationale de l’industrie, ce mercredi 29 mars à Casablanca.

Interrogé sur la façon de surmonter les blocages au niveau des secteurs industriels, il a rappelé quelques-unes des recommandations du rapport sur le Nouveau Modèle de développement. « Tout le monde répète depuis des années que l’on a des blocages au niveau des facteurs de production, de l’environnement des affaires, de la corruption, de la fraude, de l’informel, des coûts de transaction, des coûts de découverte… », a-t-il déclaré.

« Pour les surmonter, le Nouveau Modèle de développement a proposé une approche à quatre composantes.

« La première, c’est ce que l’on a appelé la task force sectorielle. On pensait amener quelque chose d’impactant, mais cela n’a pas été pris en compte – et ne me posez pas la question à moi, posez-la à qui de droit. L’idée, c’était de dire qu’à chaque fois qu’il y a un secteur à fort potentiel, faisons une task force sectorielle public-privé, parce que toute cette vision s’insère dans le cadre d’une alliance public-privé. Cela se fait par un mandat qui peut venir du chef du gouvernement, avec la participation du ministre concerné par le secteur, un représentant de la profession (un président de fédération notamment). La task force aura pour objectif de comprendre les blocages spécifiques à chaque secteur, et d’implémenter des solutions grâce à une série d’outils qui seront entre ses mains », a poursuivi Ahmed Réda Chami.

« Deuxièmement, les entreprises ont besoin de plus de diversification et de montée en gamme. On a pensé à mettre en place un instrument de capital-risque ; c’est d’ailleurs une mission dont peut s’occuper le nouveau Fonds Mohammed VI pour l’investissement », a-t-il ajouté.

« Nous sommes classés 99e sur 121 pays sur l’Atlas de complexité économique, un classement publié par Harvard, ce qui signifie que le Maroc ne produit pas assez de choses complexes. Sur une nomenclature de 5.000 produits, on en exporte à peu près 1.350, pendant que la Malaisie, la Thaïlande et la Turquie en exportent environ 3.000. On a donc besoin d’aller vers de nouveaux métiers. Et cela, les industriels ne peuvent pas le faire seuls ; il faut les aider à dérisquer cette approche. »

« La troisième composante concerne une politique nationale d’accompagnement de l’entreprise, quelle qu’elle soit, de la petite à la grande, et avec des écosystèmes régionaux. La dernière propose une véritable stratégie de l’innovation pour l’entreprise marocaine et l’instauration du crédit d’impôt recherche. »

Sur la question de l’informel, Ahmed Réda Chami répond sans détour : « Il faut appliquer la loi. Souvent pour des raisons de stabilité, on laisse faire les choses. En réalité, c’est un raisonnement à court terme, puisque l’on met des gens à la rue en fragilisant l’entreprise. »

Quatre catégories de secteurs

Ahmed Réda Chami est également revenu sur les secteurs pour lesquels les task forces ont été proposées, et les opportunités d’investissement qu’ils recèlent.

« On s’est dit, si l’on devait répertorier toutes les possibilités qu’offre le pays pour faire du made in Morocco, quelles seraient-elles ? On a classé ces opportunités en quatre catégories. La première concerne le capital naturel. On y trouve les mines, l’économie bleue et l’énergie. »

« On a d’ailleurs présenté le rapport du CESE sur les minerais stratégiques et critiques, qui liste 24 métaux absolument nécessaires pour l’avenir industriel du Maroc. On y indique qu’il n’y a pas assez de collaboration entre le secteur minier et le secteur industriel », a signalé Ahmed Réda Chami.

« La deuxième catégorie concerne le capital immatériel. On y trouve l’offshoring, le tourisme, l’artisanat et l’industrie artistique. Le Nigeria par exemple emploie un million de personnes dans le cinéma. »

« La troisième catégorie est celle de la valorisation de la position géostratégique. On parle de la mobilité durable, du biomédical, mais aussi du textile qui, grâce à la fast fashion, nous donne un avantage compétitif. »

« La quatrième catégorie est celle du marché intérieur. Ce sont les services, les télécoms, les services financiers, les matériaux de construction, le commerce, etc. », a conclu Ahmed Réda Chami.

Une croissance de 6,5% et 440.000 emplois créés par an pour atteindre les objectifs du NMD

Pour ne pas creuser les chiffres du chômage, le Maroc doit au moins réaliser une croissance de 4,6% et créer 170.000 emplois par an, selon une étude prospective réalisée par le ministère de l’Inclusion économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences. 

Les résultats de cette étude ont été présentés par l’expert de la Banque mondiale David Robalino, lors de la plénière inaugurale d’un atelier organisé ces 16 et 17 mars à Skhirat pour la formulation de la politique nationale de l’emploi et de l’entrepreneuriat. 

Trois scénarios à l’horizon 2035 

Les résultats de l’étude se basent sur trois scénarios différents à l’horizon 2035 : 

– Le premier scénario a pour objectif de garder les mêmes chiffres en rapport avec le taux de chômage et le taux d’inactivité.  

– Le deuxième scénario est celui des objectifs du Nouveau Modèle de développement (NMD) en termes d’emploi, à savoir la réduction du taux de chômage d’environ 60% et l’augmentation du taux de participation des femmes à 45% au lieu de 21% actuellement. 

Pour ces deux premiers scénarios, les tendances par rapport à la croissance de la productivité du travail et la distribution de l’emploi par secteur économique ne changent pas. 

– Le troisième scénario est un objectif alternatif appelé NMD Light, où le taux de participation des femmes n’augmente que de 50%. Le scénario simule également une croissance plus importante de la productivité du travail et un emploi des femmes plus important dans les domaines de l’industrie et des services à plus haute valeur ajoutée. 

Les objectifs du NMD nécessitent une croissance d’au moins 6,5% 

Selon la première simulation, dite de statu quo, le Maroc aura besoin de créer 170.000 emplois par an. Même pour ce scénario minimal par rapport aux objectifs du NMD, la création de 170.000 emplois par an n’est pas évidente, sachant que celle de la période 2015-2019 était d’à peine 50.000 emplois par an.  

Pour atteindre cet objectif, il faudra un taux de croissance moyen de 4,6% au minimum qui reviendrait à atteindre un PIB/ habitant à parité de pouvoir d’achat (ppa) de 13.000 dollars. 

Pour atteindre les objectifs du deuxième scénario, celui du NMD, il faudra créer près de 440.000 emplois en moyenne par an, dont 280.000 emplois pour les femmes, et réaliser un taux de croissance de 6,5% et un PIB/habitant (ppa) de 16.600 dollars. 

Pour le troisième scénario, il faudra créer près de 300.000 emplois par an en moyenne et réaliser un taux de croissance moyen de 6,3% et un PIB/habitant (ppa) de 16.100 dollars. Notons que le PIB/ habitant (ppa) au Maroc actuellement est d’environ 7.600 dollars. 

Le taux d’investissement varie entre 28% et 30% dans les trois cas et se concentre principalement dans l’industrie, les services et les services sociaux et publics (éducation, santé, etc.). 

La politique nationale de l’emploi et de l’entrepreneuriat (PNEE – 2035) 

L’organisation de cet atelier intervient dans le cadre de la concertation pour le lancement de la politique nationale de l’emploi et de l’entrepreneuriat (2023-2035). Celle-ci vise trois objectifs, a indiqué Younes Sekkouri, ministre de l’Inclusion économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences : 

– La création de plus de postes d’emploi. « Si la stratégie ne créé pas d’emplois, c’est qu’elle aura échoué. Mais il s’agit aussi de préserver les postes d’emplois. Il faudra aussi gérer la grande tension sur certains profils et compétences », a souligné le ministre. 

– La qualité de ces emplois créés. « On ne peut être compétitifs que sur le niveau des salaires, il faudra de plus en plus d’emploi décents et de qualité. »

– L’inclusion. « Il faudra faciliter l’accès au travail aux couches défavorisées et augmenter le taux d’activité des femmes », explique Younes Sekkouri.  

La PNEE vise également la réussite de la généralisation de la sécurité sociale et la réduction du poids de l’économie informelle, a indiqué un communiqué du ministère. 

Le PNEE 2035 devra être finalisé en mai 2023 pour que les premières mesures soient inclues dans le projet de loi de finances de 2024. Son processus d’élaboration a démarré le 15 novembre dernier par une réunion de cadrage qui a fixé les objectifs cités plus haut. Elle s’est poursuivie avec un processus de consultation pendant les mois de janvier et de février. L’atelier de ce mercredi devra contribuer à sa formulation, tandis qu’un autre atelier prévu plus tard sera consacré à sa validation. 

Les travaux de l’atelier de formulation de la PNEE 2035 sont axés autour de cinq axes de travail. Trois concernent les objectifs de la politique nationale de l’emploi et de l’entrepreneuriat :  

1 – Préservation, création d’emplois, formalisation et développement des métiers à forte valeur ajoutée ;  

2 – Accès équitable aux emplois décents ;  

3 – Amélioration de la qualité des emplois ;

4 – Gouvernance nationale, budgétisation pro-emploi et dialogue social ;  

5 – Équité spatiale et régionalisation de la politique de l’emploi. 

Cette nouvelle politique devra palier les défaillances observées dans l’évaluation à mi-parcours de la Stratégie nationale pour l’emploi (SNE 2015-2025) et du Plan national de promotion de l’emploi (PNPE 2017-2021). L’une de ses défaillances était qu’il s’appuyait sur un modèle de croissance qui ne générait pas suffisamment d’emplois.  

Selon David Robalino, cela s’explique surtout par une hausse de la productivité apparente du travail (ne tenant compte que du seul facteur travail comme ressource mobilisée), en raison de l’accumulation du capital par travailleur, c’est-à-dire une croissance intensive en capital, mais qui ne génère pas assez d’emploi.  

Un premier round du dialogue social ce jeudi 24 février

Lors de la 6e édition du Forum parlementaire sur la justice sociale, tenue ce lundi 21 février, le chef du gouvernement a indiqué que cette session représente « une réflexion sérieuse et responsable afin de parvenir à une charte nationale du dialogue social, qui définisse les droits et les devoirs des différents acteurs, fixe les règles, les structures et les institutions, et réglemente les modalités de travail entreprises ».

« Les défis auxquels le Maroc est confronté ne peuvent être résolus qu’à travers la coopération de tous, avec pour objectif de consolider la paix sociale d’une manière qui garantisse la justice sociale et la dignité humaine », a-t-il souligné.

La CGEM plaide pour un dialogue social efficace et équilibré

Lors du même forum, le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc, Chakib Alj, a mis en avant la nécessité d’entamer un dialogue social.

Pour la CGEM, le dialogue social est primordial dans le cadre de la justice sociale et un pilier dans la réalisation d’un développement durable, a-t-il dit.

Chakib Alj a énuméré les conditions suivantes :

– assurer la solidarité sociale pour faire face aux transformations de la société marocaine ;

– pallier les difficultés sociales apparues depuis l’avènement de l’économie numérique et des nouveaux métiers ;

– créer un climat économique idéal avec une transparence dans les relations entre les employeurs et les employés ;

– améliorer les législations sociales, notamment le Code du travail dont la réforme est urgente. Dix-huit ans après leur entrée en vigueur, ces législataions sont désormais dépassées et ne contribuent pas à la création d’emplois pour les jeunes, a-t-il noté.

La CGEM demande ainsi aux responsables de soutenir et de renforcer le travail des acteurs sociaux et économiques, en plus de garantir l’indépendance des politiques sectorielles pour la réalisation d’une parité sociale.

Afin d’atteindre ces objectifs, la Confédération assure vouloir entamer un dialogue social efficace et équilibré. « Ce qui n’a pas été le cas récemment, au vu des derniers accords sociaux », regrette Chakib Alj.

La lecture du nouveau modèle de développement par Mohamed Tozy

Médias24 : Sur les 35 membres de la Commission, y a-t-il eu unanimité sur le rendu final du rapport de 170 pages sur le nouveau modèle de développement ?

Mohamed Tozy : Une fois le rapport achevé, il a été validé en séance plénière et agréé par l’ensemble des membres de la commission qui sont par conséquent tous responsables de son contenu.

Cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes d’accord sur tous les points abordés.

Après 18 mois de discussions et d’écoute avec toutes les composantes de la société marocaine, de débats scientifiques avec des experts et de débats internes, on est arrivés à un compromis optimal et à une façon de dire les choses sans concessions, à indiquer des chemins de rupture, tout en veillant à leur recevabilité par l’ensemble des parties prenantes.

La responsabilité de chacun des acteurs politiques et de la société civile est importante car c’est à eux de tirer les fils de certaines suggestions clivantes qui peuvent aboutir à des ruptures avec les archaïsmes qui doivent être mises en débat.

En fait, le plus important à retenir de ce rapport est qu’il s’agit d’un travail collectif assumé par tous.

-Donc pas de véritable désaccord voir de clash ?

-Evidemment que si mais nous sommes parvenus à délibérer et à nous entendre sur des compromis sans qu’il y ait pour autant un vote systématique pour nous départager.

Le rapport final engage tous les membres de la commission qui assument totalement son contenu, même s’il ne reflète pas le point de vue personnel de chaque membre mais clairement celui de notre groupe.

Au sein de la commission, nous étions d’abord des citoyens marocains bénévoles au service du Maroc, nos expertises respectives étaient tenues en retrait et ne sont mobilisées qu’au service du projet commun.

C’est donc un travail collectif résultant de la mise en œuvre d’une intelligence collective qui va au-delà des membres et qui englobe plusieurs cercles:

Un staff composé d’une cinquantaine de jeunes marocains brillantissimes qui ont mis leurs compétences au service de la CSMD 24h/24h, de centaines d’experts nationaux, cadres d’entreprises publiques et privés, hauts cadres de la fonction publique, enseignants-chercheurs, militants associatifs et simples citoyens depuis le paysan du Rif ou du haut Atlas, au lycéen ou étudiant.

Tous ont contribué oralement ou par écrit par le biais de notes, rapports ou simples interpellations à des membres de la commission.

-Un exemple de points avec lesquels vous n’étiez pas d’accord avant d’arriver à un compromis ?

-D’un point de vue éthique, je ne peux pas répondre même si les débats au sein de la commission n’étaient pas secrets.

Dans le cas d’espèce, les égos se sont effacés, avec une éthique de responsabilité qui l’emporte et non une éthique de conviction.

Le parcours de chacun des membres est connu, mais au sein de la commission, on était d’abord des citoyens marocains bénévoles au service du Maroc, nos expertises respectives étaient tenues en retrait et ne sont mobilisées qu’au service du projet commun.

Dévoiler les noms de ceux qui étaient en accord ou en désaccord avec telle ou telle proposition, est par conséquent tout aussi inutile que malsain.

-Quid des profils de la commission ?

-Contrairement à une idée reçue, les profils retenus n’étaient pas constitutifs d’une commission d’experts.

-Un peu quand même avec de nombreuses spécialités retenues ?

-Non car si le Roi avait voulu qu’il en soit ainsi, on aurait fait appel à un cabinet de consultation national ou international. En réalité, c’étaient de simples citoyens.

La représentativité renvoyait à des variables sociologiques classiques: âge (toutes les générations étaient représentées), genre (un tiers de femmes), résidence (Marocains du monde, régions du Maroc) et activités socio professionnelles (grands commis de l’Etat, enseignants, médecins, artistes, entrepreneurs privés, acteurs politiques et de la société civile…).

-C‘est-à-dire ?

-Quand on dit citoyen, cela veut dire que chacun porte ses propres convictions et son point de vue citoyen.

En second lieu, même si certains membres sont des experts reconnus, ils ne pouvaient pas faire preuve de compétences dans tous les domaines qui ont été abordés par la commission.

Il faudra encore attendre, personne ne sait ce que l’État et la société marocaine vont en faire

Même si les membres ont pu mettre leur expertise au service des groupes, le critère principal restait la citoyenneté porteuse de convictions personnelles sur le Maroc d’aujourd’hui et de demain.

Une démarche qui a d’ailleurs permis d’atténuer le côté élitiste d’autant plus que certains de nos membres étaient très jeunes et démarraient à peine dans la vie professionnelle

-Alors quel a été l’apport du citoyen Tozy ?

-Là-encore, je ne peux pas répondre car le citoyen que je suis s’est juste mis au service de la commission.

En fait, au sein de la commission, c’est l’éthique de responsabilité qui a prévalu sur celle de conviction parce que la demande était importante et le moment historique qui impliquait une grande responsabilité.

Pour rester objectif, il a donc fallu se défaire de son égo.

-Pourquoi ce rapport pourrait-il être qualifié d’historique ?

-Parce qu’il s’inscrit dans une longue trajectoire de l’État marocain qui remonte à plusieurs siècles.

Sur plusieurs époques, le Maroc s’est souvent remis en cause, en essayant d’entreprendre des réformes et en initiant des réflexions profondes pour savoir où il voulait aller, qui étaient ses alliés et ses adversaires.

Il peut effectivement être qualifié d’historique comme l’était le rapport sur l’intégration de la femme au développement, celui du RDH50 (50 ans de développement humain, perspectives 2025) ou encore le rapport de l’IER (Instance Equité et Réconciliation) pour ne parler que de la dernière décennie.

Historique aussi par sa méthode participative et par les moyens mobilisés, les ambitions fixées et l’énorme interaction, avec les acteurs politiques et de la société civile qui a abouti à plusieurs séquences de délibérations, de discussions et de débats ouverts.

C’est dans ce sens qu’il est historique et non par les résultats attendus qu’on ne peut pas prédire car il faudra encore attendre, sachant que personne ne sait ce que l’État et la société marocaine vont en faire.

Sachant que dans la vie d’un État, il y a des moments de profonde remise en question et que les sociétés évoluées ne règlent pas leurs différends par la violence mais par la délibération, c’est par conséquent une façon civilisée de poser les blocages auxquels est confrontée notre société et les principaux problèmes qui entravent son développement.

-Certains intellectuels jugent qu’il s’agit d’un énième rapport qui ne sera encore une fois pas suivi de réel changement à l’image du rapport du cinquantenaire de l’indépendance du Maroc…

-Ayant aussi participé à sa rédaction, le rapport du cinquantenaire comme celui très important de l’IER étaient advenus dans un contexte différent, à savoir l’inventaire des 50 ans qui ont suivi l’indépendance.

La méthodologie du RDH50 est différente même s’il a abouti à des scénarios très judicieux, même s’il a aussi pointé nos faiblesses et les opportunités qui s’offrent à nous.

On a oublié que la cause du développement et sa finalité, c’est l’homme marocain et la femme marocaine.

Le RDH50 n’a pas procédé d’une lettre de mission explicite et n’a pas débouché sur une offre de réforme déclinée en pacte pour le développement qui devrait engager l’ensemble des acteurs politiques et sociaux.

On peut regretter aussi que l’offre du RDH50 n’ait pas été relayée par la classe politique immédiatement.

-Avec des conclusions similaires à celles de votre commission qui sont restées lettre morte

-Il y avait, en effet, les mêmes objectifs de croissance mais depuis la célébration du cinquantenaire en 2006, le Maroc a quand même été en mesure de réaliser certains de ses objectifs qui ont concerné plutôt les infrastructures.

-Oui mais la plupart des objectifs prévus pour 2025 n’ont pas été réalisés ?

-Absolument et à ce propos, le rapport de la CSMD a évoqué les raisons de l’échec, on a cru que le développement se mesure au nombre de kilomètres de bitumes, de bâtiments (classes d’école sans instituteurs correctement formés, dispensaires sans médecins ni infirmiers).

On a oublié que la cause du développement et sa finalité, c’est l’homme marocain et la femme marocaine.

-Un autre rapport de la Fondation Bouabid est cité pour dire que celui de la CSMD n’apporte rien de nouveau, l’économiste Najib Akesbi pointe du doigt les mêmes recettes qui ne seront pas appliquées

-Le rapport de notre commission n’apporte pas les mêmes recettes mais il est vrai que le problème commun de tous ces rapports réside dans leur mise en œuvre.

Selon moi, Ssi Akesbi a raison d’affirmer que le diagnostic de tous ces rapports n’apporte rien de nouveau avec les mêmes constats mais nous n’avons jamais prétendu apporter de nouvelles choses.

Ce n’est pas un problème de moyens financiers mais plutôt de gouvernance, de mise en œuvre et de coordination et de clarification des responsabilitésA part le fait que le diagnostic soit partagé avec les concernés comme pour le cannabis à Bab Berred et Chaouen, l’exploitation sauvage du charbon après la fermeture de la mine à Jerada ou de l’agriculture familiale et son importance pour la souveraineté alimentaire à Taliouine, ou encore la question du désert médical à Ouneine

Maintenant au-delà du diagnostic, notre principal constat pointe du doigt les problèmes de mise en œuvre.

Même s’ils sont limités, ce n’est pas un problème de moyens financiers mais plutôt de gouvernance, de mise en œuvre et de coordination et de clarification des responsabilités.

-De rapport en rapport, la concrétisation des objectifs est absente, de quoi dépendra l’avenir du votre ?

-Tout simplement de la capacité de mise en œuvre grâce à une mobilisation du plus grand nombre car ce n’est pas l’unique affaire d’une élite ou d’un groupe politique ni même du Roi Mohammed VI.

C’est l’affaire de tous les Marocains qui devront se mobiliser autour d’un objectif commun.

-De quelle manière et à quel horizon ?

-Cela prendra beaucoup de temps, sachant que le défi préalable consistera à rétablir un minimum de confiance pour que les gens y croient vraiment et veuillent bien sortir de leur zone de confort.

-Cela a l’air mal parti avec l’accueil plutôt glacial de ce nouveau modèle de développement…

-La réception n’est pas si glaciale que ça.

C’est en tous les cas tout à fait normal car les gens ne croient que ce qu’ils voient avec des actes concrets et non de simples promesses sans lendemain auxquelles nous ont habitués jusque-là nos dirigeants politiques.

-Il n’y aura donc aucun effet visible avant 2035 qui constitue l’horizon officiel de ce rapport ?

-Cela dépendra de la mise en œuvre qui pourra cependant démarrer dès le mois de septembre prochain.

-Pas pour les premiers résultats positifs ?

-Le retour de la confiance est primordial, mais nous ne sommes pas des magiciens.

Toutefois, le passé récent nous a montré que certains événements pouvaient transformer rapidement le point de vue de nos concitoyens par rapport à l’État.

Lors de la crise sanitaire, une série de décisions du gouvernement ont, à la surprise générale, permis de rétablir une certaine confiance des Marocains. D’ailleurs, il suffit de voir le taux de personnes volontaires pour se faire vacciner qui se sont avérées bien moins sceptiques que les citoyens des pays développés.

Le respect de la parole donnée et de la loi ainsi que la transparence sont essentiels pour regagner la confiance de nos concitoyens.

Ce changement positif de perception de l’État a concerné le Maroc profond et historiquement sceptique envers le Makhzen, comme par exemple dans certains douars qui ont vu des Mokadem venir chercher les personnes âgées en ambulance et où les gens étaient fiers et rétablis dans leur dignité.

Ce type d’action concrète a permis de faire revenir la confiance mais dans le même temps, d’autres événements peuvent suffire à ruiner tous les efforts comme l’image de 5.000 jeunes qui ont récemment fui le pays par Sebta.

Le respect de la parole donnée et de la loi ainsi que la transparence sont donc essentiels pour regagner la confiance de nos concitoyens.

-Pour cela, dans quel camp est la balle aujourd’hui ?

-De tous les acteurs, aussi bien des politiques que de la société civile.

-Qu’est-ce qui vous laisse penser que les gens vont se mobiliser aujourd’hui plus qu’hier ?

-Parce qu’il y a un horizon clair avec des propositions de chemin qui ne sont pas des injonctions mais une véritable ambition réalisable que l’on propose aux Marocains.

De plus, contrairement au rapport du cinquantenaire de l’indépendance, celui de la commission a proposé un pacte de développement inédit dans notre histoire. Avec des éléments de doctrine, des perspectives et choix stratégiques, des façons de faire et des éléments constitutifs d’une nouvelle culture politique qui promeut le respect de l’Etat de droit et la mise en œuvre effective des règles du jeu et de l’éthique démocratique qui pourront être peaufinés et finalisés, par toutes les parties prenantes et devraient surtout les engager pour l’avenir.

-Il n’y a pas eu beaucoup de réactions des acteurs politiques après la publication du rapport…

-Il faut leur laisser du temps pour s’organiser mais le plus important est qu’ils étaient présents à travers les nombreuses auditions qui ont précédé la conception du rapport final.

A ce stade, il convient donc de parier sur un processus d’appropriation sincère et critique par l’ensemble de nos interlocuteurs car le pacte qui va découler des consultations en cours engagera tout le monde et pas seulement le Roi et la société mais tous les acteurs institutionnels.

-Certains choix de société de votre rapport vont à l’encontre de l’idéologie de certains partis…

– Évidemment mais le débat est ouvert et ils devront se décider ou en tout cas clarifier leurs positions sur plusieurs points.

Notre point de départ est simple: le diagnostic n’est pas idéologique mais il résulte d’un constat simple.

D’un côté, le Maroc vit un décalage flagrant entre les évolutions de la société (évolution du lien familial, du rapport à l’autorité, du statut économique et social de la femme, de l’ouverture de la jeunesse sur le Monde et la tendance à l’individuation…) et de l’autre côté la loi portée par la façon dont nos élites caractérisent ces changements en les considérant sans distinction comme des dysfonctionnements où les symptômes d’une société schizophrène.

Le rapport a choisi de ne pas se prononcer clairement sur les libertés individuelles

Or, toutes les sociétés confrontées à ces situations changent soit par un endoctrinement humain autoritaire et des actions répressives soit changent et font évoluer par le débat et l’ijtihad, le référentiel et les lois qui en découlent.

Le rapport a choisi de ne pas se prononcer clairement sur les libertés individuelles qui sont importantes mais qui risquaient de prendre le pas sur des propositions aussi importantes mais moins clivantes.

Mais, il n’échappe à personne que sur les libertés individuelles, le rapport a posé un diagnostic sans concession.

La Commission a choisi d’inviter tous les acteurs à prendre leurs responsabilités et à ouvrir un débat sincère pour trouver des chemins de sortie et de réforme qui prennent en compte nos spécificités historiques et l’ingéniosité de nos clercs dont la majorité ont entretenu les dynamiques d’un fiqh pragmatique privilégiant les usages qui ont toujours tenu à distance les prétentions hégémoniques d’un hanbalo-wahabisme envahissant.

L’objectif n’était pas de partir d’une conviction idéologique mais d’avoir la lucidité de régler des problèmes de société qui sont bien présents comme l’IVG, l’héritage ou les relations sexuelles hors mariage en poussant les acteurs politiques et religieux, à réfléchir ensemble et en toute responsabilité aux chemins de réforme en mobilisant les ressources du salafisme des lumières, un ijtihad maghrébin et autochtone initié par le Marocain Allal El Fassi ou le Tunisien Ben Achour.

-Ce rapport aura-t-il un impact sur les programmes des partis qui vont entrer en campagne ?

-Tout dépend de la façon dont les partis vont s’approprier les grandes orientations.

Le rapport essaye de proposer un cap et une vision à partager avec un contenu qui propose des idées que chaque partie peut décliner en fonction de ses sensibilités politiques et ses objectifs électoraux en programme pour les cinq prochaines années.

Quand on partage un cap et une durée, on n’est pas obligés de partager le chemin et les moyens pour y arriver.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que plusieurs partis ont déjà élaboré des programmes qui contiennent plusieurs éléments de notre rapport comme la protection sociale, l’éducation, la santé, la souveraineté alimentaire …

Il ne faut pas se méprendre sur l’intelligence de nos concitoyens qui comprennent bien l’urgence de la situation

Le rapport contient des éléments de doctrine qui devraient constituer le socle commun comme celui d’un État de droit fort et d’une société forte qui doivent reposer sur un compromis acceptable entre les citoyens.

Quand on a voulu faire adhérer les 35 membres de la commission et les milliers de personnes auditionnées, nous étions dans ce que les philosophes appellent une recherche de l’équilibre optimal et dans une quête de la bonne mesure qui permet à tous de se retrouver, dans des objectifs partagés par le biais d’un compromis de changement.

-Beaucoup de Marocains ne semblent pas concernés par son contenu jugé trop intellectualisé…

-Avant d’émettre un tel jugement, il convient d’abord de lire ce rapport mais pour mesurer l’intérêt des Marocains, il faudra d’abord attendre la vraie campagne de communication et de débat envisagée.

En effet, il va y avoir un processus de communication qui permettra aux gens de mieux le comprendre, puis de se l’approprier de façon critique à l’image des membres de notre commission qui ont su s’approprier les doléances des nombreux citoyens auditionnés avant la rédaction du rapport.

Toutes les composantes de la société auront un canal de communication spécifique qui invite au débat et non aux applaudissements.

Ceci-dit, il ne faut pas se méprendre sur l’intelligence de nos concitoyens qui comprennent bien l’urgence de la situation car ce rapport esquisse un cap, et donne un cadre doctrinal avec des urgences que tous les Marocains ont exprimé à leur façon.

-Par où passera l’appropriation nationale de ce rapport ? Juste par les médias ?

-Absolument pas, même si le rôle de la presse sera essentiel pour expliquer et diffuser honnêtement et sans concessions les éléments saillants de ce rapport.

Celui-ci comprend plusieurs pistes à peine esquissées ou exprimées de façon retenue qui nécessiteront une lecture entre les lignes et une certaine agilité pour les faire ressortir.

Il y a des bombes sociales et des choses inacceptables qui ne sont plus concevables à notre époque

En fait, il faudra une véritable adhésion délibérée, partant d’une conviction générale basée sur le fait que tout le monde y trouvera son intérêt et que personne n’aura rien à perdre.

Cela passera obligatoirement par une mobilisation nationale sans quoi notre société sera confrontée à de sérieux problèmes.

-Est-ce que que la publication de ce rapport tombe dans une période préélectorale idéale ?

-Certainement car les partis politiques ont là une opportunité pour se saisir des certaines idées en fonction de leur sensibilité politique pour définir leurs priorités, élaborer des programmes et des propositions de politiques publiques chiffrés donnant à voir les modalités organisationnelles et financières de réalisation.

-Encore une fois, pourquoi devrait-on y croire aujourd’hui et pas hier ?

-Tout simplement parce qu’il y a urgence et que nous n’avons plus le choix de tergiverser et de rester dans une zone de confort qui protège certains intérêts particuliers.

Cette recherche perpétuelle du consensus peut ralentir ou même bloquer certaines évolutions positives.

En clair, il y a des bombes sociales et des choses inacceptables qui ne sont plus concevables à notre époque comme l’économie de rente, la corruption et 4,5 millions de démunis qui ne sont ni à l’école ni au travail, un taux d’activité des femmes qui ne cesse de baisser …

-L’urgence est donc votre credo pour convaincre la société de se mobiliser sous peine d’aller droit dans le mur ?

– Évidemment, même si ce signal d’alarme avait déjà fait l’objet de plusieurs discours royaux depuis 2017.

-Justement, pourquoi encore une fois rien n’a été fait en 4 ans ?

-Peut-être parce que notre pays veut fonctionner avec des consensus mous, parfois en privilégiant des postures populistes rentables à court terme mais nuisibles sur le long court.

Cette recherche perpétuelle du consensus peut ralentir ou même bloquer certaines évolutions positives.

-En d’autres termes, il convient donc de regarder une réalité qu’on a longtemps essayé d’occulter ?

-Plutôt l’affronter en face pour que certains abandonnent enfin leur zone de confort et acceptent des sacrifices pour se mettre au travail.

-Quels sont les points saillants prioritaires ?

-Pour retrouver la confiance de nos citoyens, la priorité principale est d’offrir une éducation et un système sanitaire de qualité qui profitent à l’ensemble des Marocains.

-Après les nombreuses promesses gouvernementales, cette réforme tant attendue est-elle jouable ?

-Évidemment car non seulement les moyens financiers sont présents mais en plus nous dépensons même plus que les autres. Cela veut peut-être dire qu’il y a un problème et que nous nous y prenons mal.

-Les ambitions maintes fois répétées en matière d’éducation ne sont pas trop « ambitieuses » ?

-Non, car même si nous n’arrivons à réaliser que 80 % de ces ambitions, le Maroc en sortira grandi.

Il n’est plus possible de construire une maison des jeunes alors qu’il n’y a pas d’animateurs disponibles..

Surtout que nous n’avons pas besoin de construire de nouvelles écoles ou de nouveaux dispensaires mais mettre l‘accent sur les ressources humaines (enseignants, médecins, infirmiers, animateurs culturels, travailleurs sociaux, ingénieurs, artistes…), sur les contenus pédagogiques et les savoirs portés qui doivent être adaptés, innovants et permettant une certaine agilité et des capacités d’adaptation à nos besoins.

Ce sont des actions très simples car il n’est plus possible de construire une maison des jeunes alors qu’il n’y a pas d’animateurs disponibles

-L’horizon 2035 a-t-il des chances d’engranger des résultats positifs ?

C’est un horizon, peut-être qu’on y arrivera à 100 % ou à 70 % mais l’essentiel est de se donner les moyens.

C’est là où la compétition entre acteurs politiques devra se faire car c’est à ça que servent les élections ponctuelles tous les 5 ans pour faire un bilan d’étape.

Au lieu de proposer à nos partenaires des ouvrières qui ramassent des fraises en Espagne, le Maroc pourrait proposer des infirmières aux sociétés européennes vieillissantes.

D’ailleurs, en termes doctrinaux, quand on met en œuvre une stratégie, on a le droit de se tromper et de la remettre en cause pour procéder à des évaluations à mi-parcours.

-Peut-on espérer des changements à l’issue du prochain mandat législatif qui se termine en 2026 ?

-On l’espère mais on ne peut rien prévoir avec certitude.

-En fait, le point de départ et d’arrivée de ce rapport se résume en une éducation de qualité ?

-Tout à fait, cela permettra d’augmenter la valeur de notre capital humain qui est notre principale richesse.

Ainsi, au lieu de proposer à nos partenaires des ouvrières qui ramassent des fraises en Espagne, le Maroc pourrait proposer des infirmières aux sociétés européennes vieillissantes.

Si cette démarche peut être jugée cynique par certains, elle n’en reste pas moins vraie sur le fond.

En effet, une ressource de qualité rapporte beaucoup plus au pays d’origine et peut mieux imposer sa dignité et mieux négocier son insertion.

Pour le dire plus simplement, le coût pour l’économie est énorme quand on achète une Ferrari bourrée d’électronique sans former le mécanicien qui va avec.

-Quels sont vos éléments de doctrine pour réduire les inégalités sociales ?

-Doter chaque Marocain des moyens de faire des choix et d’accéder au bien-être et à la dignité.

Faire en sorte que disparaisse enfin le sentiment de hogra et diminuer drastiquement l’importance des statuts hérités comme déterminant de la mobilité sociale, faire de la méritocratie une valeur centrale et réhabiliter l’école dans sa fonction d’ascenseur social principal

-Cela demandera un temps long pour ne pas dire plusieurs générations…

-Sûrement mais nous avons perdu assez de temps et nous n’avons plus le choix face à des disparités excessives, à l’injustice sociale et aux disparités territoriales qui peuvent engendrer de grands risques pour la stabilité de notre pays.

On pourra être en mesure de faire un premier point d’étape à mi-législature (2024)

Pour mobiliser un maximum de personnes, il faudra encore une fois rétablir la confiance par des annonces fortes suivies d’effets concrets et mesurables sur le terrain économique et sociale.

-Au final, le timing préélectoral est une chance pour le rapport de la commission…

-Chance, je ne sais pas mais cette proximité rend possible la constitution de coalitions de programme préélectoral en donnant une certaine visibilité de la trajectoire du Maroc à l’horizon 2035.

-C’est donc une fenêtre de tir exceptionnelle voire historique ?

Plutôt une opportunité.

-Quand sera-t-on fixé pour savoir si ce rapport va être utile et susciter une vraie mobilisation ?

-Tout dépendra de la manière dont les acteurs politiques vont se l’approprier et définir des priorités mais on pourra être en mesure de faire un premier point d’étape à mi-législature (2024).

-Le plus dur qui est de convaincre reste donc à faire ?

-Absolument.

-Le scientifique que vous êtes y croit vraiment ?

-Le citoyen que je suis croit aux miracles quand les gens se mobilisent au service d’une ambition partagée.

A ce propos, il suffit de citer les exemples de la Corée, de la Malaisie, pays musulman, et plus proche de nous du Rwanda qui malgré son régime autoritaire a réussi tout récemment à lancer une incroyable dynamique de développement.

Au final, la réunion de certains ingrédients existants et d’autres qu’il va falloir rendre disponibles à savoir un rêve partagé, un bon leadership, une classe politique engagée qui prend des risques d’aller parfois contre l’opinion public et prend en compte le temps politique long, un minimum de  confiance nous autorisent un certain optimisme…

CSMD: 6 points essentiels de l’intervention de Chakib Benmoussa sur Médi1 TV

Vendredi 28 mai, Chakib Benmoussa était sur le plateau de Médi1 TV. Voici quelques uns des points essentiels abordés:

1- les propositions ont été filtrées et articulées par des chercheurs nationaux, afin de dégager les éléments essentiels et en assurer la cohérence avant d’arrêter une vision du référentiel du modèle de développement selon une approche globale.

2- le rétablissement de la confiance des citoyens en une justice intègre est essentiel dans l’action du développement, d’où les recommandations de mise en oeuvre de réformes de la justice. Les facteurs de temps et d’évaluation régulière sont essentiels pour assurer l’amélioration des réformes.

3- les jeunes au coeur du modèle de développement: le projet « Cap Jeunes » de la commission vise à aider les jeunes sans emploi, leur donner un horizon, les écouter et les associer à la vision, en leur offrant une politique cohérente en matière d’accompagnement social, de formation, de développement de capacités et d’épanouissement.

4- Le débat sur les problématiques liées à la femme est essentiel pour éviter la fracture sociale et arriver à une interprétation positive du référentiel pour progresser.

5- La CSMD table sur une croissance de 6% à l’horizon 2035, à travers la diversification de l’économie, la montée dans la chaîne de valeur, la libération des énergies… La notion de développement est multidimentionnelle et ne doit pas être réduite à la croissance.

6- Une approche participative: le nouveau modèle de développement a besoin de l’ensemble de ses forces dans sa mise en oeuvre.

Nouveau modèle de développement : 9.700 témoignages qui confirment la fracture sociale

« Il y a ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien ». Ce témoignage recueilli par la CSMD auprès d’une étudiante lors des nombreuses consultations de la Commission résume le désespoir et le découragement de nombreuses franges de nos concitoyens qui ont indirectement participé à la rédaction du rapport sur le nouveau modèle de développement.

Pour capter la réalité complexe du Maroc en n’excluant personne, les membres de la CSMD (Commission spéciale sur le modèle de développement) ont donc choisi d’auditionner toutes les franges de la population aussi bien les plus vulnérables que les élites mondialisées issues des villes, des campagnes les plus reculées, du désert et du littoral, des lycées et des universités.

Aussi bien citoyennes qu’institutionnelles, ces contributions orales, écrites et digitales ont permis de préparer la première des trois phases avant la rédaction du fameux rapport, en établissant un diagnostic général après avoir recueilli les préoccupations et des attentes des citoyens et des acteurs concernés.

Précisons que la 2ème phase a servi à identifier les leviers du changement et que la 3ème a permis d’affiner les contours du nouveau modèle en prenant en compte les effets de la crise sanitaire de la Covid 19.

Tout au long de ce processus de recueil des divers témoignages qui a été mis en œuvre dès le démarrage des travaux de la Commission à travers l’ouverture d’espaces de consultation, les nombreux intervenants ont pu s’exprimer sans censure en pointant du doigt de nombreux griefs qui grippent le système actuel.

9.700 témoignages à charge

Lors des consultations nationales sur la question du développement qui ont touché toutes les régions du pays, les citoyens, les partis politiques, les acteurs institutionnels, les opérateurs économiques, les partenaires sociaux, les représentants de la société civile et enfin les grands corps organisés ont été unanimes à réclamer un vrai changement en partageant leurs attentes et recommandations.

Malgré les contraintes sanitaires, plus de 9.700 personnes ont interagi en direct avec la Commission: 1.600 à travers les auditions et séances d’écoutes et 8.000 à travers les dispositifs de consultation élargis.

En outre, la Commission a reçu 6.600 contributions écrites, dont 270 transmises physiquement, 2.530 sur le site en ligne, et 3.800 issues de la contribution des étudiants, lycéens et de la population pénitentiaire. Arithmétiquement, ce fut une large consultation.

Un appel unanime à un nécessaire changement

Une démarche participative qui a permis de caractériser l’état du pays tel qu’il est perçu par les citoyens et les acteurs, soulignant aussi bien les acquis que les attentes et les aspirations.

Tout en soulignant les acquis du nouveau règne, les consultations ont aussi fait ressortir des appréhensions quant à l’avenir, générées principalement par la perception de pannes de l’ascenseur social et la perte de confiance en la capacité des institutions publiques à veiller à l’intérêt général.

Toutes catégories confondues, les participants ont en effet exprimé leur sentiment d’insécurité économique, sociale et judiciaire, notamment sur le caractère peu inclusif du modèle actuel caractérisé par des inégalités croissantes et des risques importants de déclassement social pour la classe moyenne sans compter une perte de confiance dans l’action publique, sur fond de détérioration de la qualité des services publics et de manque d’éthique et de probité de nombreux gestionnaires de la chose publique.

Des appréciations choc qui confirment la fracture sociale

Une défiance exprimée en mots crus à l’égard des élites politiques et économiques, et des couches sociales aisées perçues comme bénéficiaires de privilèges indus et peu soucieuses de l’intérêt général.

En effet, le florilège suivant illustre parfaitement le sentiment de frustration à l’égard du système actuel :

« Pas d’argent, pas de soins », attaque sans concessions contre le système sanitaire du Maroc.

« Aucune attente vis-à-vis des leaders politiques » accusés de s’enrichir au dépens de leurs électeurs.

« Des îlots de réussite et de richesse dans un océan de misère » qui dénonce un système qui profite aux seuls nantis.

« Nous avons les meilleures lois du monde mais qui ne sont pas appliquées » qui montre la différence entre la théorie et la pratique judiciaire.

« Il faut lutter contre l’enrichissement illicite et lier la responsabilité à la reddition des comptes » qui pointe du doigt la protection de certains corrompus qui n’ont pas à se justifier sur leur fortune.

« La corruption, la fraude et le favoritisme dans la collecte des impôts, voilà le problème » qui, là encore, dénonce un système fiscal à deux vitesses qui épargne certaines professions pourtant lucratives.

« Le Maroc est un pays en guerre dont les victimes sont les jeunes » ou alors « Le temps est devenu notre ennemi » pour désigner l’absence de perspectives offertes à la jeunesse désargentée.

« Sans l’adhésion des citoyens, sans leur implication dans les débats et dans les décisions qui seront prises, tout changement sera vain » qui rappelle encore une fois l’absence de confiance du peuple dans la représentation nationale accusée d’immobilisme et de manque d’initiative.

Des appréciations qui expriment un véritable ras-le-bol contre les inégalités et la détérioration des services publics, tout en alimentant un sentiment de traitement différencié en fonction des populations et des territoires qui ne fait que renforcer la fracture entre « ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien ».

L’État accusé d’être aux abonnés absents

En effet, l’inégale répartition du développement territorial combinée à la marginalisation des territoires, la discrimination du monde rural, la fragilisation de la classe moyenne et surtout la perception d’un arrêt de la mobilité sociale ont été les griefs systématiquement exprimés lors des consultations citoyennes.

La conviction la plus partagée est que l’administration, les institutions publiques et les services publics, notamment d’éducation-formation et de santé engendrent de profondes frustrations et alimentent une perte de confiance dans l’action publique et dans l’État qui ne joue plus son rôle d’intégrateur.

Un décalage que les responsables de l’administration auditionnés par la Commission expliquent simplement par la faiblesse des ressources humaines et des moyens qui sont alloués par l’État central.

Un potentiel de développement largement sous-exploité

Outre la perte de confiance, les consultations ont permis de faire ressortir une profonde frustration des intervenants pour qui le Maroc reste en-deçà de ses potentialités d’être une Nation bien plus développée.

Des insatisfactions, frustrations et inquiétudes qui ne font qu’exprimer la hâte d’atteindre un niveau de développement plus élevé et inclusif qui semble pleinement accessible aux yeux de tous les témoins.

Toutes les écoutes ont, en effet, dénoncé la lenteur du processus actuel de développement et le creusement des inégalités avec un fort désir de changement vers davantage de liberté d’action, de participation et enfin d’égalité des chances grâce à un nouveau modèle de développement plus inclusif.

Au final, la Commission s’est donc appuyée sur les attentes des citoyens dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, de la santé, des transports et des opportunités d’ouverture (culture, sport) pour identifier les leviers nécessaires à une dynamique vertueuse de développement qui feront l’objet d’un autre article…

« Le Maroc où j’espère vivre »

« Le modèle de développement doit s’intéresser à nous les jeunes, en tant qu’individus à part entière. Le modèle doit nous permettre de trouver notre dignité, il doit nous permettre de nous armer, il doit nous donner les outils et nous permettre de bâtir nous-mêmes notre avenir et l’avenir de ce pays. » (Etudiante UM6P, Benguerir, 27 Décembre 2019)

« Le Maroc où j’espère vivre est un pays qui assume la responsabilité, qui montre la tendresse, et qui crée la solidarité entre ses citoyens. » (Aya, élève tronc commun, dissertations lycéennes, avril 2020)

« Ma vision du futur se résume en un Maroc développé, autonome, qui puisse m’offrir à moi et à mes compatriotes des conditions de vie nous incitant à rester ; un Maroc où le pauvre aura autant de droits que le riche, un Maroc où je peux exploiter pleinement mes capacités et mon potentiel. » (Dina, lycéenne)

«  Comment construire le futur du pays si les jeunes de 20 à 30 ans ne sont pas impliqués ? Ce sont eux les plus concernés par ce futur et il faut notamment les inclure en leur demandant leur avis .» (Etudiant à l’ENSA, El Jadida, 18 Janvier 2020)

« Invention, créativité, unicité et équité sont les mots d’ordre pour le Maroc de demain. Un Maroc qui s’avisera de situer le citoyen marocain au cœur de son nouveau modèle économique. » (Rania, lycéenne Agadir)

« La crise de la Covid-19 a démontré que nous avions de bonnes compétences humaines. Notre pays devrait continuer à former des médecins et des infirmiers compétents, prêts à tout pour leurs patients, et surtout avec un nombre suffisant pour couvrir toutes les régions et villes du pays. » (Lina, Lycéenne Chefchaouen)

« Le nouveau programme pédagogique doit enrichir les connaissances de l’élève dans les différentes disciplines mais aussi développer ses atouts communicationnels et linguistiques et forger sa personnalité .» (Marouane, Lycéen Rabat)

Les cinq piliers du Maroc post Covid-19 selon l’institut Amadeus

La perspective d’un Maroc post Covid-19 ne se fera pas sans adaptation, innovation, agilité, créativité et efficacité. C’est le postulat émis par l’institut Amadeus, think tank marocain, dans un rapport de 150 pages publié lundi 18 août, relatif aux cinq piliers de la relance et de la construction du modèle de développement national post-Covid-19. 

Premier pilier donc : l’adaptation. Le think tank plaide en faveur de la mise en place d’une économie forte  »en encourageant la consommation et l’investissement ». Dans le cadre de la relance de l’économie à travers la consommation, le rapport propose d’injecter des liquidités dans l’économie à travers  »un endettement raisonnable et limité afin d’éviter une situation de non-solvabilité ». Une approche qui, selon le think tank, devrait permettre de  »relancer la consommation et par conséquent, augmenter la demande qui poussera les opérateurs marocains à produire plus ».

La consommation des produits locaux a également un rôle important à jouer dans la reprise de la production nationale : des subventions étatiques ciblées, directes ou indirectes, ainsi que des incitations fiscales liées à ces produits (à la production comme à l’achat), peuvent être instaurées afin de rendre ces produits plus accessibles aux consommateurs marocains. L’institut suggère par ailleurs de démultiplier les campagnes médiatiques, elles aussi subventionnées par des institutions publiques, afin de faire la promotion des produits locaux et de la production nationale.

De plus, ladaptation passera nécessairement par le fait de répertorier et de structurer le secteur informel, qui emploie au Maroc plus de 5 millions de personnes. Dans ce sens, le rapport recommande d’intégrer le Registre social unifié (RSU) au sein des outils permettant de répertorier les opérateurs du secteur informel.  »Le RSU (…) vise à assurer l’efficacité et la traçabilité des aides financières généralisées ainsi que de l’universalisation des prestations sociales. Au regard des conditions difficiles des opérateurs de l’informel, cet outil semble propice pour leur classification en vue de leur intégration à l’économie formelle », indique le document.

S’affranchir de l’exportation et cibler les secteurs prometteurs

Deuxième pilier : l’innovation, et la nécessité de favoriser l’émergence d’une nouvelle forme de souveraineté industrielle. Comment ? En s’affranchissant progressivement de l’importation et en ciblant les secteurs à fort potentiel de développement, entre autres.

L’affranchissement progressif de l’importation peut être envisageable en substituant les produits provenant de l’extérieur par la production locale,  »lorsqu’elle est possible à qualité et à tarifs identiques », afin de soutenir le développement des produits nationaux.

L’institut propose aussi de classifier les produits importés à travers la mise en place de trois critères communs : la nécessité du produit importé, le degré de besoin des consommateurs et la présence d’un produit local similaire.  »Il serait dès lors possible de substituer certains produits étrangers par des produits locaux tout en priorisant les importations les plus indispensables », relève le think tank.

Parallèlement à la réduction des importations, le ciblage des secteurs à fort potentiel de développement est lui aussi recommandé, au vu de l’évolution des modes de consommation impulsée par la pandémie. Pour cela, le think tank suggère la création d’une Agence de développement industriel (ADI). Son rôle ? Mobiliser l’ensemble des acteurs publics et privés, ainsi que les partenaires sociaux, les groupements professionnels et les associations de consommateurs, pour procéder à ce ciblage, en préconisant des recommandations pour l’élaboration de mesures visant à encourager l’investissement dans ces nouveaux secteurs.

Investir auprès des partenaires africains du Maroc

L’agilité, c’est le troisième axe de développement du Maroc post-Covid-19.

Faire preuve d’agilité, c’est investir dans l’intégration africaine et diversifier les partenariats.  »Dans le cadre de la redéfinition de nouvelles chaînes de valeur et d’approvisionnement, et dans une logique de diversification des partenariats, il serait pertinent de développer de nouvelles voies d’approvisionnement entre pays du Sud ou africains. Le Maroc aurait tout intérêt à fortement s’engager dans cette dynamique, pour réduire sa dépendance vis-à-vis de l’Europe et pour favoriser, dans le cadre de la ZLECAF (Zone de libre-échange continentale africaine, NDLR), une meilleure intégration économique avec son continent d’appartenance, tout en accélérant le développement de son tissu productif national », estime l’institut Amadeus.

L’agilité, cest aussi construire et façonner le label Maroc, notamment à travers la création de l’Agence de la  »Marque Maroc » qui aurait vocation à porter et à coordonner toutes les stratégies et les initiatives liées au  »Label Maroc ». Objectif : mettre en avant les avantages concurrentiels et comparatifs du Maroc, tout en exploitant les atouts du capital immatériel du royaume et les perspectives de déploiement de son  »soft-power ».

Favoriser la créativité et enrayer la fuite des cerveaux

Encore faudra-t-il  »libérer le capital humain‘, ainsi que le suggère le rapport à travers son quatrième pilier qu’est la créativité. Pour cela, le positionnement du marché du travail au cœur de l’enseignement est absolument nécessaire, estime l’institut Amadeus.

Le marché du travail doit en effet s’insérer directement dans l’enseignement afin de limiter la fuite des cerveaux, des talents, sous d’autres cieux. Le rapport propose de développer un dispositif institutionnel afin d’encourager les jeunes talents à rester au Maroc. Pour ce faire,  »des stratégies transverses les poussant à rester au pays pour faire profiter le Royaume de leurs talents et expertises » peuvent être mises en place.

Un dispositif qui pourrait s’organiser sous forme d’outils institutionnels aidant les jeunes à l’orientation, à la recherche d’emploi et à la représentation, afin de faire valoir leurs besoins et de favoriser leur épanouissement professionnel.  »Ce mécanisme devrait également permettre la valorisation de ces profils, y compris à travers des incitations financières, au sein des entreprises pendant les premières années de leur vie professionnelle », suggère aussi le think tank.

Un service public pleinement à disposition des citoyens

Cinquième et dernier pilier : l’efficacité. L’institut revendique la nécessité de faire émerger un  »État social » :  »La pandémie accentue la nécessité de généraliser et de renforcer les filets sociaux qui sont, in fine, les principaux outils de  »sécurité » indispensables pour faire face à une crise de l’envergure de celle que nous vivons actuellement. »

Faire émerger un  »État social », c’est donc coordonner plus efficacement l’action associative. Le rapport rappelle que le Maroc compte plus de 300.000 associations qui interviennent dans des secteurs très rapprochés.  »Dans ce cadre, l’État pourrait repérer les associations à forte utilité publique dans une logique de partenariat avec la société civile, afin d’intégrer celles-ci à l’action sociale de l’État et de maximiser ainsi ses efforts pour le développement humain ».

Il est aussi question de simplifier l’accès à la carte Ramed en permettant, dans le cadre de la généralisation de la couverture sociale, l’accès à cette carte aux individus et non pas uniquement aux chefs de famille. Ce processus pourrait ainsi faciliter l’obtention de cette carte par les femmes divorcées et veuves vivant généralement dans des conditions très précaires.

Les 4 piliers du nouveau modèle de développement, selon l’IRES

Ce dernier vient de publier son rapport stratégique 2019/2020 intitulé « Vers un nouveau modèle de développement ». Le document est une contribution au débat national sur le renouvellement du modèle de développement auquel le Roi a appelé dans son discours au Parlement en octobre 2017.

Le rapport stratégique est très détaillé. Il comprend plus de 250 pages. Médias24 livre ses conclusions.

Selon l’IRES, quatre ruptures majeures sont en train de changer la donne à l’échelle aussi bien nationale que mondiale :

– Le passage de la valeur matérielle aux valeurs immatérielles.

– La revalorisation de l’humain.

– La fin de l’économie de prédation.

– L’émergence rapide de technologies disruptives.

Ces ruptures ont été prises en compte dans l’élaboration de la proposition de l’institut qui repose sur 4 piliers :

– Remettre l’humain au cœur du développement.

– Prendre soin de la nature.

– Contribuer à la planétarisation.

– S’engager résolument dans « l’exponentialité ».

Pour l’IRES, pour que le Maroc puisse remettre l’humain au cœur du développement, il faudrait instaurer les conditions d’une économie humaine, opérer un changement radical d’état d’esprit en formant les jeunes, les enseignants et les adultes, revoir l’aménagement des espaces en rendant la ville plus humaine pour ses habitants et réduire de manière drastique les inégalités.

Pour prendre soin de la nature, il faudrait intégrer dans les politiques publiques l’adaptation au changement climatique et la réduction de l’empreinte écologique, réussir la transition vers une économie sobre en carbone, procéder à la régénération des ressources naturelles fortement dégradées et valoriser les services écosystémiques.

« L’évolution vers une économie de la régénération anticipative devrait être favorisée. Il s’agit, aussi, de développer le potentiel de la soutenabilité en mettant l’accent sur l’agriculture durable et sur l’extension au secteur agricole de l’approche par les écosystèmes », propose l’institut.

Pour ce qui est de la contribution à la planétarisation, le Maroc pourrait renforcer le développement territorial, améliorer l’accès à la connaissance mondiale et sa diffusion, faire émerger une économie bleue « à la marocaine » et accélérer l’intégration régionale de l’économie marocaine, en participant activement à la mise en place de la zone de libre-échange continentale.

Enfin, le Maroc devrait se préparer à affronter « l’exponentialité » des évolutions, selon l’IRES, en assurant la transition vers les valeurs ajoutées du futur grâce à la digitalisation avancée et au potentiel de la soutenabilité, en misant sur l’humain et sur l’innovation et en s’engageant dans un développement endogène.

Pour l’IRES, ces quatre piliers qui sont interdépendants doivent être soutenus par une nouvelle gouvernance dont les deux principes premiers sont la justice et l’équité d’une part, et la flexibilité et l’adaptation d’autre part. « Cette nouvelle gouvernance qui marquerait une rupture avec les pratiques du passé, devrait s’appuyer sur trois axes fondamentaux : le principe d’honnêteté, des modes d’action renouvelés ainsi que le nouveau leadership », conclut le rapport.

Rédouane Taouil : « La crise révèle les limites de la politique économique »

– Médias24 : les effets de la crise sanitaire et les décisions adoptées en vue de les atténuer jettent-ils le doute sur la pertinence de la politique économique adoptée par le Maroc ?

-Rédouane Taouil : La crise du Coronavirus s’avère, en effet, un moment favorable à la mise en question de la doxa de la politique économique qui, à force d’être martelée, se trouve à l’abri du soupçon.

Le caractère exceptionnel des mesures des décideurs publics suscite des interrogations auxquelles le débat sur le modèle de croissance, n’a pas, en dehors de quelques exceptions, donné lieu. Non seulement, il a conduit à placer le logiciel de politique économique hors du doute, mais il a réitéré la préservation de la gestion des finances publiques selon une stricte discipline et le parachèvement des réformes des marchés du travail et des produits en vue d’intensifier la concurrence et étendre la flexibilité.

La pandémie a mis en évidence les limites de la politique économique. D’abord, la mise en place d’un Fonds Covid-19 signale l’impossibilité d’utiliser l’instrument budgétaire en vue de faire face à la contraction de l’activité sous peine de passer outre la règle de limitation du déficit à 3%. Celle règle est visiblement inadaptée tant à l’amortissement des fluctuations conjoncturelles qu’à la redistribution par la compensation des pertes de revenus ou d’emplois.

L’aide aux salariés mis au chômage vient exhiber les vices de la flexibilité du marché du travail qui est largement prônée comme solution à l’équation de l’emploi. Cette flexibilité, qui est le fait de la majorité de la population active, entraîne, faute d’institutions protectrices contre les risques de chômage et de maladie, une insécurité sociale sur laquelle la crise actuelle jette une lumière toute crue. Les contrats temporaires comme les dérogations à la législation du travail facilitent plus le licenciement que la création l’emploi.

Est également significative des méfaits de la flexibilité, la mise en œuvre des mesures de versement monétaires aux salariés en arrêt de travail. Celle-ci se heurte aux entorses au droit du travail : un grand nombre de salariés n’est pas déclaré à la Caisse nationale de sécurité sociale. Qui plus est, les facilités de licenciement peuvent, si les soutiens aux entreprises par le report des échéances de remboursement des crédits bancaires ne sont pas conditionnels au maintien de l’emploi, contrarier l’objectif d’atténuation de l’impact sur l’économie réelle.

Enfin, il est remarquable d’observer la mise à mal du credo selon lequel le développement passe par la priorité aux forces anonymes du marché, à la promotion des institutions favorables à la concurrence et la limitation des interventions publiques. Le fameux slogan « il faut soustraire l’éducation et la santé aux forces de l’Etat » fait l’objet aujourd’hui de critiques affirmant que ces deux domaines doivent échapper à l’appropriation privée et à la logique de la rentabilité.

– Grâce au Covid-19, est-on en train de découvrir ce que Robert Castel nomme « le virus de l’insécurité sociale » ?

– Le coronavirus fait figure d’un miroir à un double titre. Le caractère endémique réfléchit avec clarté l’interdépendance qui unit l’ensemble des membres de la société. Dans le même temps, il montre que la cohésion sociale et la sécurité de chacun nécessitent le consentement au confinement et le respect de la loi.

Dans ces conditions, la floraison du leitmotiv de protection revêt une signification insigne en ce qu’elle exprime la demande d’Etat protecteur. Les pertes d’emploi ou de revenus, la dégradation des moyens d’accès à la subsistance jointe aux contraintes de confinement ont montré au grand jour l’étendue de l’insécurité sociale due à la pauvreté d’accessibilité, qui résulte du faible accès aux services d’éducation et de santé.

Le rationnement de l’accès à ces services de base est une privation de sécurité qui conditionne les pouvoirs d’être et d’agir. Cette pauvreté se conjugue avec le manque de potentialités, qui découle de l’absence de dotations en capital physique ou financier ou défaut d’inclusion. Les individus qui ne peuvent, faute de ressources, investir dans l’élargissement de leurs capacités, expriment une faible demande en matière d’éducation, ce qui réduit leurs possibilités d’intégration et accentue la trappe de la sous-éducation.

Cette insécurité, qui nuit à la fois à l’efficacité et à la cohésion sociale, requiert des dispositifs de protection contre les risques et la garantie des droits-créances exigibles par les individus à l’égard de l’Etat telles que la santé et l’éducation. C’est par le biais des services publics que L’Etat peut assumer cette fonction de pourvoyeur de protections. Comme l’affirme avec force Joan Robinson : « La main invisible [du marché] effectue son travail mais elle peut le faire par strangulation ».

– Quelle appréciation vous inspirent les mesures prises par Bank Al Maghrib et le comité de veille économique ?

– A examiner les réponses des décideurs publics, on s’aperçoit qu’elles portent un coup à la sentence « il n’y a pas d’alternative », souvent proférée face aux objections des tenants de l’utilisation discrétionnaire des instruments monétaire ou budgétaire. La Banque centrale a adopté une attitude réactive : la détente du taux directeur, l’élargissement de la liste des titres et effet admis en garantie, la couverture des exigences en matière de liquidité, de fonds propres et de provisionnement des créances sont autant de dispositions destinées à accroître le montant des refinancements du système bancaire.

En contribuant ainsi à aviver le crédit et à favoriser l’application des mesures de report des échéances de remboursement des entreprises, ces dispositions visent à limiter la détérioration de l’activité.

De son côté, Le Fonds Covid-19 remplit, par les aides ciblées aux ménages et l’apport de deniers aux services sanitaires, une fonction contra-cyclique que l’instrument budgétaire ne peut assurer sous la contrainte du plafond de déficit. Cette réactivité atteste, en négatif, les limites de la subordination de la politique budgétaire à des règles de conduite prédéfinies. Comme telle, elle plaide pour des règles assorties de marges d’adaptation à la conjoncture.

Pareille flexibilité peut être conçue, en respect de l’impératif de crédibilité des engagements, selon des principes préétablis que le décideur public annonce lors de la conduite de ses actions. La gestion de la crise suggère dans ce sens des réajustements de la politique budgétaire, principal instrument aux mains du gouvernement, compte tenu de la conjoncture et des objectifs de long terme.

Outre l’instauration d’une règle de déficit courant flexible, le gouvernement peut accroitre l’espace budgétaire qui, se définit selon le FMI, comme la marge dont dispose l’Etat pour affecter les ressources à des dépenses sans compromettre sa position financière et la stabilité macroéconomique. La mobilisation de cet espace peut ainsi renforcer le potentiel des stabilisateurs automatiques qui résulte de la réponse spontanée des recettes et des dépenses publiques à la variation de l’activité. Dans le cas d’un ralentissement de l’activité, la baisse des recettes induites par la réduction de l’assiette fiscale a pour effet de soutenir les revenus privés et donc la consommation et de modérer ainsi la volatilité de l’activité. Ce rôle d’amortisseur s’exerce également en cas de hausse de recettes en période de surchauffe.

Au vu de l’importance à accorder à l’éducation et la santé, la distinction entre dépenses d’investissement et dépenses de fonctionnement appelle réflexion. Le budget public inclut dans ces dernières les salaires du personnel de santé et d’éducation qui sont des dépenses dont la contribution au potentiel de croissance est bien reconnue. Tenues pour une essentielle composante dans la formation du « capital humain », ces dépenses peuvent être comptabilisées comme investissement public, et être encadrées par des règles spécifiques évitant des arbitrages en leur défaveur. La saignée en capital humain provoquée par la fameuse d’opération de départ volontaire à la retraite de 2005 est un argument de taille en faveur des dépenses d’avenir.

– Peut-on dire que la crise sanitaire sonne le réveil du sommeil dogmatique de la politique économique ?

– Le lancement de plans de soutien à la population active et aux entreprises affectées par la baisse de l’activité n’a pas manqué de susciter des propos qui évoquent le retour de l’Etat keynésien ou de l’Etat social ou encore de l’Etat-providence. Si de tels propos sont animés par une défiance vis-à-vis de ces poncifs, ils sont aussi hâtifs que sujets à discussion.

Les mesures prises par le Comité de veille économique, à l’instar des dispositions à l’œuvre dans d’autres pays, consistent à freiner les effets de la crise sur l’activité et l’emploi. Le Fonds Covid-19 et le levier monétaire sont appelés à la rescousse pour modérer la contraction de la demande et l’affaiblissement de l’offre globale.

Il ne s’agit là en rien de modalités caractéristiques d’un Etat qui met sa politique économique au service de la lutte contre le sous-emploi et organise son système social en vue d’une redistribution des revenus et une gestion active de la demande. Au contraire, les dispositifs de gestion de la crise illustrent la nécessité de construire…un Etat social.

Le débat sur la crise financière de 2008-2009 a bien vu aussi la proclamation d’un retour à Keynes suite à la mobilisation de la politique budgétaire, au prix d’un relâchement des règles, à des fins de sauvetage du système bancaire et de limitation des effets récessifs. Mais dès la sortie de la tourmente, l’austérité budgétaire a repris ses droits et les références à la figure de proue de l’Economie du XXième siècle se sont évanouies.

Le contraste est en effet saisissant entre la persistance d’idées reçues, mises à mal par la crise, et la sévérité des impacts sur la société dans son ensemble. Pour tirer parti des leçons de l’épidémie, il est nécessaire de poursuivre les remises en cause des règles et arbitrages qui commandent la politique économique, en les assortissant d’une argumentation serrée, et d’identifier les options possibles.

Le débat sur le modèle du développement est à l’évidence convié à répondre à ce défi. Aussi, importe-t-il d’approfondir le diagnostic de l’économie nationale en s’interrogeant sur des bienfaits prêtés à l’impact de la concurrence sur l’efficacité, à l’amélioration de la gouvernance d’Etat et à la baisse de la pression fiscale et au contrôle des dépenses publiques, à la réduction du niveau de la réglementation et à l’extension des incitations au secteur privé et au soutien à la compétitivité.

A cet égard, la littérature sur le développement offre des analyses dont l’exploitation est en mesure d’apporter un éclairage sur les bilans des politiques publiques, sur les structures et le comportement du secteur privé, les formes de chômage autant que sur la répartition des ressources et des droits. Ce préalable est déterminant quant à la conception de recommandations cohérentes.

A ce sujet, peuvent être sollicitées avec profit des études d’organisations comme le FMI ou l’OCDE sur la qualité de la stabilité-macroéconomique et des réformes de marché comme sur les liens entre inégalités et croissance. En mettant l’accent sur les facteurs d’inefficience et des dispositifs contreproductifs ou inappropriés, elles permettent de secouer des lieux communs qui ont la vie dure. Se défaire des préjugés est ici un impératif. Comme l’écrit Gaston Bachelard, « La lumière projette toujours quelque part des ombres ».