Offshoring : un arsenal d’incitations… mais peut-il encore sauver le modèle économique ?
La nouvelle circulaire sur l’Offre Offshoring Maroc se présente comme un outil d’accélération pour un secteur qui vise, selon le contrat-programme Offshoring signé en 2024, la création de 140.000 emplois supplémentaires d’ici 2030 et un chiffre d’affaires de 40 MMDH.
Sur le papier, le dispositif est généreux, bien encadré sur le plan fiscal et doté d’une gouvernance claire. Mais replacée dans l’histoire du secteur, dans la conjoncture mondiale et dans un contexte de transition technologique rapide, cette circulaire et les ambitions qu’elle vise à concrétiser apparaissent beaucoup plus contrastées.
Une nouvelle vague d’incitations face à un modèle fragilisé
Le dispositif d’incitations constitue le cœur de la circulaire. C’est à travers lui que le gouvernement cherche à créer de l’emploi et à redonner de l’élan à un secteur qui traverse, au Maroc comme dans de nombreux pays, une période difficile.
Depuis le milieu des années 2000, l’État a fait de l’offshoring l’un des « métiers mondiaux du Maroc » (MMM), en combinant zones nearshore dédiées, régime fiscal avantageux pour les exportateurs de services et dispositifs de formation subventionnée. Ce mouvement a été formalisé avec le contrat-programme Offshoring 2016-2020 et l’offre « Offshoring 2016/2020 », qui prévoyaient également un dispositif d’incitations.
Un bilan d’étape a été fait en 2019 et les objectifs de chiffres d’affaires et de création d’emplois n’étaient pas atteints à un an de l’échéance.
La nouvelle circulaire s’inscrit dans la continuité de la précédente. Elle reprend certaines mesures et ajoute un nouveau package de primes, alors même que le modèle historique est aujourd’hui remis en question. La conjoncture n’est plus la même, le secteur traverse une phase difficile, marquée par une vague de licenciements au Maroc.
La vague de l’intelligence artificielle, des agents conversationnels et de l’automatisation des tâches répétitives menace directement le cœur du modèle CRM traditionnel, lequel abrite la grande partie des emplois de l’offshoring au Maroc. Ce sont précisément ces segments qui ont porté la croissance du secteur dans les années 2010, grâce à l’arbitrage salarial et à la proximité linguistique avec l’Europe francophone.
Contacté par Médias24, un expert du secteur estime que ces incitations pourraient effectivement relancer les recrutements, mais de façon ponctuelle, sans résoudre les fragilités structurelles du marché.
« Les incitations peuvent relancer le recrutement, mais c’est temporaire alors que le souci est structurel. Pour les groupes étrangers de très grande taille, les incitations sont peu significatives ; bien qu’elles soient positives, elles ne changent pas la tendance de fond de la transformation. Pour les plus petits, les incitations sont importantes et cela sauvera certainement des emplois », explique-t-il.
« Le vrai enjeu, c’est de réfléchir aux métiers d’après, pas de mettre sous perfusion un secteur en déclin. Le problème, en plus, c’est que le prix moyen de l’heure au Maroc devient trop élevé à cause de l’inflation. Nous ne sommes plus dans les années 2000″, poursuit-il.
Selon lui, les signaux internationaux devraient alerter le Maroc sur la trajectoire du secteur. « Quand on voit les investissements massifs aux États-Unis dans les data centers, à l’exemple d’Amazon qui vient encore d’annoncer 50 milliards de dollars d’investissements, et les licenciements qui s’enchaînent (Apple vient d’annoncer des suppressions de postes en pleine semaine du Black Friday), il faut se poser, au Maroc, la question de l’avenir de l’emploi face à l’IA. Il faut réfléchir à un horizon de cinq ans ou plus, alors qu’il s’avère qu’au Maroc, on raisonne à court terme, sur les six prochains mois. Il y a aujourd’hui un vrai débat parmi les plus avertis sur ce sujet », conclut notre source.
Les angles morts du dispositif d’incitations
La circulaire cible explicitement les nouvelles recrues de nationalité marocaine pour les primes à l’emploi et à la formation. Sur le principe, il est logique que l’argent public vise l’insertion des Marocains. Mais le secteur, dans la pratique, a de plus en plus recours à des travailleurs de l’Afrique subsaharienne, notamment dans les centres d’appel.
Ainsi, l’incitation peut conduire à un phénomène de licenciements parmi les employés subsahariens et à des embauches de Marocains, afin de maximiser l’accès aux primes. Les modalités de versement de cette prime à l’emploi devront logiquement être précisées avec la publication de la circulaire. En tout cas, la création d’emplois devrait être comptabilisée en net, et non en brut. L’objectif d’un dispositif public n’est pas de recycler des postes existants pour toucher des subventions, mais bien de créer de nouveaux emplois tout en préservant ceux déjà existants.
Autre point essentiel qui doit être précisé : la notion de « nouvelle recrue ». S’agit-il d’un premier emploi pour la recrue ? ou simplement d’une personne qui rejoint une entreprise pour la première fois ? Dans ce dernier cas, le risque est de voir des salariés quitter une entreprise pour être embauchés ailleurs dans le même secteur, créant un turnover et l’État finance ainsi des mouvements internes plutôt que de véritables créations nettes.
Il convient de noter que ces réserves reposent uniquement sur les informations disponibles à ce stade. La version finale et intégrale de la circulaire pourrait tout à fait intégrer les clarifications nécessaires et combler les zones encore floues.
Par ailleurs, contacté par Médias24, Ayoub Saoud, Secrétaire général de la FNCAMO–UMT, indique que la circulaire n’aura pas d’impact significatif sur la création d’emplois dans le secteur, notamment à moyen et long terme.
« Cette circulaire ne règle rien, parce que le problème du secteur est d’abord structurel. Au mieux, elle peut nous donner un peu d’oxygène pendant trois à six mois, mais elle ne changera pas la trajectoire. La création d’emplois ne dépend pas de nous, elle dépend des donneurs d’ordre internationaux. C’est eux qui décident des volumes, des contrats, etc. Le secteur vit déjà une vague de licenciements très importante, et cette réalité ne disparaîtra pas parce qu’on a baissé l’IR ou l’IS », précise-t-il.
« En pratique, cette circulaire met surtout de l’argent public sur la table pour les multinationales, à travers les allègements fiscaux, sans garantie d’emplois durables. Il y aura peut-être un petit rebond de recrutements, mais pour combien de temps ? On ne construit pas un secteur sur des jobs de trois ou six mois, avant de revenir exactement au même problème. Le diagnostic sur lequel le gouvernement s’appuie, selon lequel le coût de l’emploi au Maroc aurait trop augmenté et qu’il faudrait donc baisser l’IR, l’IS et les charges sociales, est faux. Tant qu’on ne touche pas à la structure même du modèle, on ne fera que subventionner un secteur en déclin. La seule chose un peu sérieuse serait d’ouvrir réellement les marchés publics à l’offshoring, comme cela a été fait récemment avec un marché d’une grande entreprise. Mais même là, cela reste capté par les grandes entreprises. Les petites et moyennes, elles, ne voient rien passer », conclut notre interlocuteur.
Les avantages accordés aux entreprises opérant dans le secteur
– Dans le cadre des P2I :
- Impôt sur le revenu. La charge fiscale est plafonnée à :
- 20% du montant des revenus bruts imposables par individu,
dans les P2I principales ; - 10% du montant des revenus bruts imposables par individu dans les P2I secondaires (Fès Shore, Oujda Shore, Tétouan Shore et futures zones), sous conditions spécifiques.
- 20% du montant des revenus bruts imposables par individu,
- Impôt sur les sociétés : L’État prend en charge 56% du taux de l’IS
- Prime à l’emploi : 17% du revenu brut imposable annuel, pour tout nouvel emploi stable direct créé et occupé par une nouvelle recrue de nationalité marocaine, pour une durée minimum de 18 mois consécutifs à temps plein. La prime à l’emploi prévue par la présente circulaire n’est pas cumulable avec toute autre prime à l’emploi instituée par un autre dispositif de soutien à l’investissement mis en place par l’État.
- Prime à la formation : contribution de l’État aux frais de la formation, sous forme d’une prime à la formation de 3,5% du revenu brut imposable annuel, pour chaque nouvelle recrue de nationalité marocaine, versée annuellement pour une durée de cinq ans à compter de la date de son recrutement, durant la validité de la présente.
– Hors P2I :
Les entreprises opérant dans les activités de l’Offshoring en dehors des P2I Offshoring bénéficient des mesures incitatives prévues dans la présente circulaire, à savoir :
- La prime à l’emploi
- La prime à la formation
Outre les mesures incitatives citées ci-dessus, les entreprises opérant dans les activités de l’Offshoring et installées dans les régions non dotées de P2I Offshoring, bénéficient des mesures suivantes :
- Avantage lié à l’Impôt sur le Revenu
- Avantage lié à l’Impôt sur les Sociétés
