Drogues. Saisie de 3,85 tonnes de chira à Oued Zem
Selon une source sécuritaire, les suspects, âgés de 23 à 35 ans, ont été pris en flagrant délit de trafic de cette cargaison de drogue à bord de deux véhicules utilitaires, lors d’opérations sécuritaires simultanées près de Oued Zem. Les mis en cause, munis d’armes blanches, ont refusé d’obtempérer et opposé une violente résistance, avant d’être appréhendés par les éléments de la police qui ont aussi saisi la cargaison.
Face au refus d’obtempérer et à la violente résistance montrée par l’un des suspects, un policier a été contraint de faire usage de son arme de service et de tirer un coup de sommation, ce qui a permis de neutraliser le danger. La fouille des véhicules a permis la saisie de plusieurs ballots de chira totalisant 3,85 tonnes, ainsi que des armes blanches et de fausses plaques minéralogiques.
Le pointage des suspects au niveau de la base de données de la Sûreté nationale a révélé que deux d’entre eux faisaient l’objet de plusieurs mandats de recherche nationaux pour leur implication présumée dans des affaires criminelles portant sur le trafic de stupéfiants et des crimes violents.
Les suspects ont été placés en garde à vue à la disposition de l’enquête judiciaire menée sous la supervision du parquet compétent, afin de dévoiler d’éventuelles ramifications de cette activité criminelle et d’interpeller d’autres complices.
ENQUÊTE. La ruée vers l’os, ou le commerce de fossiles au Maroc (3/3)
Précédemment, notre enquête nous a conduits à Oued Zem où un souk, hors du commun, est spécialisé dans la vente des squelettes et ossements fossiles de vertébrés marins. Souvent dans l’ombre, des milliers d’hommes et de femmes, de tous âges, contribuent à cette chaîne de production sans organisation, créant une économie solidaire à Beni Smir et Oulad Bouali, aux environs d’Oued Zem.
À eux s’ajoutent les étrangers, connaisseurs des spécificités des fossiles d’Oued Zem, qui achètent les fossiles soit directement du souk, soit à travers des intermédiaires, pour les revendre ensuite à des prix multipliés par cinq ou dix.
La forte demande internationale crée fatalement la tentation de tirer profit de ce business. Le trafic illégal de fossiles, en quête de profits rapides et plus importants, est un fléau qui engendre un manque à gagner considérable pour les artisans et les fouilleurs qui peinent à valoriser leur savoir-faire et leurs trouvailles.
La question se pose alors de savoir si l’exportation de fossiles du Maroc est légale et comment concilier la protection du patrimoine avec les besoins socio-économiques de cette région.
Légal ou illégal… que dit la loi ?
Contrairement à ce que pense la majorité, le commerce des fossiles n’est pas interdit. Un cadre réglementaire autorisant l’extraction, la collecte et la commercialisation des spécimens de fossiles existe. Il s’agit de l’article 116 de la loi 33-13 relative aux mines et carrières. Celui-ci conditionne cette activité à l’obtention d’une autorisation délivrée par la Direction chargée des mines.
La durée de validité de cette autorisation est fixée à cinq ans renouvelables, selon le décret d’application 2.18.968. Pour sa part, l’administration doit s’assurer du respect de la préservation du patrimoine géologique, de la délimitation de la zone géographique et des normes de sécurité en vigueur.
Une circulaire (n° 6014/311) de la Direction des douanes est venue encadrer le volet relatif à l’exportation des fossiles, minéraux et météorites, exigeant l’octroi d’une autorisation de la part de l’administration gouvernementale en charge pour chaque opération.
Mais cette dernière mise à jour réglementaire encadrant le processus d’exportation est rejetée par les artisans, qui l’interprète comme une interdiction à l’export.
Ce que pensent les artisans d’Oued Zem de la mise à jour réglementaire
Les artisans et les fouilleurs ont catégoriquement rejeté cette nouvelle réglementation. Bien que la loi n’interdise pas le commerce des fossiles, les artisans rencontrés au cours de cette enquête nous ont confié que, depuis plusieurs années, ils sont confrontés à d’importantes difficultés pour exporter leurs marchandises. Les fouilleurs éprouvent la même déception. Ils constatent une baisse significative de leurs revenus ces dernières années, qu’ils rapportent à cette difficulté d’exportation. De peur que la marchandise ne soit pas vendue, ils préfèrent brader les prix et l’écouler sur le marché local.
Abdelhay, l’un des fouilleurs rencontrés par Médias24, nous explique la situation en détail : « Quand on appelle le marchand à qui on vend nos fossiles, il refuse. Il nous dit qu’il ne peut pas acheter davantage, car il ne peut pas écouler son stock et sa marchandise est déjà bloquée à la douane. À la fin, c’est nous, les fouilleurs, qui en pâtissons, nous qui devons subvenir aux besoins de nos familles ».
« L’exportation est la seule voie pour vendre les fossiles. Nous aurions préféré que les Marocains achètent nos fossiles et que cette marchandise reste dans le pays au lieu de la vendre à l’étranger mais, malheureusement, les gens ne comprennent pas l’intérêt de cette activité », ajoute Abdelhay.
De même, les artisans peinent toujours à s’adapter à la nouvelle réglementation, quatre ans après son entrée en vigueur.
« Ce métier, je l’ai appris enfant, il est ancré dans notre famille depuis des générations. Nous faisons face à de grandes difficultés pour vendre et exporter nos produits. Nous demandons aux autorités de réexaminer notre situation car, étant analphabètes, nous n’avons pas d’alternative. Ces fossiles ne sont pas rares, nous en dégageons des milliers. Les objets que nous créons sont vendus à un prix très abordable et nous sommes disposés à remettre à l’État tous les spécimens exceptionnels que nous trouverons », précise Hamid, artisan et préparateur de fossiles au souk d’Oued Zem.
Saïd, également artisan-commerçant exprime les mêmes difficultés : « J’ai commencé en tant que fouilleur, et après m’être développé, j’ai obtenu un registre de commerce pour devenir commerçant et, depuis, j’achète les fossiles des fouilleurs. Grâce à ce métier, j’ai pu faire vivre ma famille et répondre à ses besoins. Depuis la crise du Covid, malheureusement, les affaires se sont réduites. Nous achetons les fossiles des fouilleurs, les préparons mais nous rencontrons des difficultés pour les commercialiser ». Pour nos différents interlocuteurs, commercialiser équivaut à exporter, car le seul véritable marché pour ces produits est celui de l’export.
« Même les gens qui veulent juste exposer à l’étranger, et non vendre ces fossiles, trouvent des problèmes. Ces expositions sont très importantes pour nous, car c’est ce qui amène les intéressés de l’étranger à venir jusqu’au Maroc », ajoute Saïd.
« Nous rejetons fermement le marché noir et plaidons pour une réglementation claire qui nous permettrait d’exercer nos activités de manière légale et autorisée de la part du ministère, car nous souhaitons toujours donner une bonne image de notre pays », affirme Saïd.
Une source qui connaît bien ce secteur, souhaitant garder l’anonymat, nous a confié que le trafic illicite semble être le secteur le plus lucratif dans ces conditions de complexité. D’une part, il offre à l’artisan une solution sûre et plus rapide pour gagner de l’argent, loin de toutes formalités. D’autre part, étant donné qu’il s’agit du moyen le plus facile d’écouler la marchandise, les trafiquants réussissent souvent à envoyer les pièces à l’étranger en échappant aux services de contrôle.
Précisions de la Direction de la géologie, des mines et des hydrocarbures
Nous avons contacté Ahmed Benlakhdim, directeur de la géologie, des mines et des hydrocarbures au ministère de la Transition énergétique (DGMH). Il nous explique que « le Maroc abrite un patrimoine géologique d’une richesse incomparable à l’échelle mondiale. Il offre une fenêtre sur l’histoire de notre planète, depuis ses origines jusqu’à l’émergence de l’espèce humaine. Le ministère, à travers sa Direction de la géologie, a pour première mission de sauvegarder et de valoriser ce patrimoine exceptionnel ».
« Dès le départ, la question des fossiles contenus dans le bassin d’Oued Zem a été clairement identifiée par la DGMH. Il s’agit bien de couches sédimentaires qui renferment une très grande abondance de fossiles de vertébrés marins, constituant un important patrimoine paléontologique national et en même temps une source de revenus aux familles avoisinant les exploitations. Contrairement à cette idée répandue, la Direction n’a pas souhaité mettre fin à cette activité. Elle a plutôt cherché à mettre en place une solution qui valorise cette activité tout en veillant à la protection du patrimoine », précise le directeur de la DGMH.
Interrogé sur les difficultés rencontrées par les exportateurs, Ahmed Benlakhdim nous a assuré que la procédure d’obtention de la licence d’exportation a été largement dématérialisée via la plateforme « Portnet ». Celle-ci ne requiert désormais qu’un simple formulaire nécessitant la validation. Il s’agit des informations sur l’exportateur, son autorisation, son engagement sur l’honneur concernant l’objet déclaré, ainsi que des détails et des photos sur le fossile objet de l’export. Une fois les informations vérifiées quant à la nature commune de l’espèce, l’avis favorable est accordé dans des délais réduits.
Selon la Direction de la géologie, l’avis administratif ne représente pas une contrainte pour les exportateurs agissant en toute légalité. La rapidité de cette procédure, conditionnée par la véracité des déclarations fournies, permet un suivi efficace et assure à l’État un droit de préemption lui garantissant de protéger le patrimoine du pays.
Entre sauvegarde du patrimoine et commerce, un équilibre est-il possible ?
La coexistence entre les impératifs de protection du patrimoine, nécessitant un cadre législatif strict, et les pratiques locales, notamment dans des régions comme Oued Zem ou Errachidia où une partie de la population dépend économiquement des fossiles, pose un véritable dilemme.
Afin d’explorer les pistes d’un possible équilibre, nous avons sollicité l’avis de Mohammed Boutakiout, professeur retraité en géologie et paléontologie de l’Université Mohammed V de Rabat, expert en protection et sauvegarde du patrimoine géologique et président de la Commission nationale des géoparcs.
Le Pr Boutakiout , à droite, lors de la cérémonie d’ouverture du Musée du géoparc de M’goun à Azilal.
« Le patrimoine géologique du Maroc est l’un des plus riches au monde en raison de sa diversité et de son étendue temporelle exceptionnelle, capable d’en déchiffrer l’histoire la plus complète de la Terre. Il est donc important de préserver ce patrimoine géologique, dans la mesure du possible. Par le passé, le Maroc manquait d’infrastructures muséales adaptées à la préservation de son patrimoine géologique. Actuellement, notre pays s’est orienté vers deux stratégies pour préserver son patrimoine. La première est la création des musées et la seconde émane de la création des géoparcs. Ce sont des espaces multidimensionnels auquel on associe des sites d’intérêts géologiques à des aspects économiques, culturels et historiques » , nous explique le Pr Boutakiout.
Concept de l’UNESCO, le géoparc nécessite une concentration des moyens pour assurer la préservation, la valorisation et le maintien de ses atouts afin de garantir des retombées économiques et sociales durables et de contribuer aux objectifs du développement durable.
Le Maroc compte actuellement un seul géoparc reconnu par l’UNESCO, le géoparc du M’Goun, situé dans la province d’Azilal. Ce géoparc, labellisé en 2014, est l’un des plus étendus d’Afrique. Il recèle un patrimoine géologique et naturel exceptionnel, mis en valeur par le musée d’Azilal où est exposé le squelette complet de l’Atlasaurus Imelakei.
Au cœur du Musée du géoparc du M’Goun d’Azilal, le squelette d’un Atlasaurus trône majestueusement, tandis qu’en arrière-plan figure le squelette d’un mosasaure.
Selon le Pr Boutakiout, outre le géoparc du M’Goun, le Maroc développe actuellement sept projets de géoparcs : Chefchaouen (le plus avancé), Rehamna, Jbel Bani, Jbel Zerhoun, Beni Znassen, le Moyen Atlas et Ouarzazate.
En 2021, le ministère de l’Énergie et des mines a créé une commission scientifique chargée d’évaluer l’importance du patrimoine paléontologique de Khouribga-Oued Zem. Le Pr Boutakiout siégeait au sein de cette commission qui rassemblait un ensemble d’experts scientifiques dans le domaine.
« Dans un premier temps, nous avons convenu qu’il était nécessaire de réaliser un inventaire exhaustif des fossiles. En allant sur le terrain, on s’est aperçu qu’il y avait des milliers de spécimens rendant la tâche de les classer difficile, ainsi qu’une grande communauté qui s’est spécialisé dans la préparation des fossiles », nous explique-t-il
« À partir des données recueillies, on s’est aperçu que la légalisation de ce métier ne serait pas préjudiciable au patrimoine, mais pourrait au contraire résoudre tous les problèmes. D’une part, elle permettrait d’améliorer les conditions sociales de la communauté concernée, de générer des revenus en devises pour le pays. Et, d’autre part, de créer une traçabilité où le vendeur est obligé d’informer où il a vendu ses fossiles pour garantir le droit de l’Etat à protéger son patrimoine, et de lutter efficacement contre le trafic illégal qui ne trouverait plus d’intérêt dans un cadre légal », souligne le Pr Boutakiout.
Afin de trouver une solution durable pour ces artisans, notre interlocuteur estime qu’il serait mieux de clarifier davantage le décret n° 2.18.968, à travers une classification à trois échelles :
(1) Les fossiles abondants peuvent être vendus et exportés sans restriction.
(2) Les fossiles moyennement abondants peuvent être exportés à condition que l’exportateur effectue un don au ministère d’un pourcentage des mêmes spécimens exportés. Ce don permettra de préserver une partie de ces espèces moins abondantes et, en même temps, d’enrichir les collections des institutions demanderesses telles que les musées et les universités.
(3) Les fossiles rares ne peuvent faire l’objet ni de vente ni d’exportation. Par exemple, les dinosaures terrestres sont des espèces très rares au Maroc.
Selon le Pr Boutakiout, « pour établir cette classification, l’avis des scientifiques est certes le plus crédible, mais leur expertise, bien qu’importante, ne suffit pas toujours à appréhender la complexité du terrain. Leur vision, parfois théorique, peut manquer de précision. D’un autre côté, les professionnels, bien qu’ayant un intérêt commercial, sont souvent les mieux placés pour connaître les réalités du terrain. Une approche participative entre scientifiques et professionnels est donc indispensable pour parvenir à une classification juste et exhaustive ».
Dans cette perspective, un projet de loi relatif à la protection du patrimoine culturel, naturel et géologique est en cours de finalisation, selon nos informations.
Ce texte promet de renforcer considérablement la protection du patrimoine géologique à travers des mesures plus concrètes et efficaces qu’auparavant. Parmi les nouveautés prévues par ce texte figurent notamment la création d’un comité national dédié au patrimoine géologique ainsi que la mise en place d’un registre national pour recenser ce patrimoine.
Ce que proposent les professionnels
Les professionnels, s’organisant dans de nombreuses associations et coopératives locales, espèrent que le décret n° 2.18.968 sera clarifié et complété. Ils estiment qu’il est possible de définir clairement les spécimens à conserver sur le territoire national et ceux susceptibles d’être exportés à l’instar de certaines pratiques internationales.
À l’image des dispositions fixées pour le commerce des météorites, qui requiert une donation en cas d’exportation, les professionnels exerçant dans l’export, rencontrés par Médias24, suggèrent d’instaurer un mécanisme systématique de dons pour toute exportation de fossiles.
Cela permettrait d’enrichir les collections des musées nationaux et des établissements d’enseignement supérieur qui sont actuellement démunis malgré la richesse géologique du pays. C’est ainsi qu’on peut concilier le commerce des fossiles tout en protégeant le patrimoine à travers une solution gagnant-gagnant pour le pays, la science, les artisans et leurs familles qui bénéficient de cette source de revenus.
Ces professionnels proposent également au ministère de tutelle d’inclure les dons et les donations des entreprises, constitués de fossiles, d’échantillons minéraux et de météorites en faveur des musées spécialisés et des collections nationales, dans la liste des dépenses exonérées d’impôt.
Par exemple, si une entreprise souhaite acquérir un dinosaure rare et de grande valeur matérielle et décide de le donner à un musée national, une université nationale ou un institut de recherche scientifique, elle pourrait le faire en bénéficiant d’une déduction des taxes dans les limites raisonnables, comme c’est le cas dans d’autres pays leaders dans ce domaine comme le Canada par exemple.
« Si cette proposition était adoptée, nous pourrions alors enrichir les collections de nos musées nationaux et les voir se développer et se transformer en un gigantesque musée d’histoire naturelle à l’image de celui de Paris ou de New York », conclut un membre du groupement d’association et coopératives de fossiles d’Oued Zem.
ENQUETE. La ruée vers l’os, ou le commerce de fossiles au Maroc (2/3)
Dans la première partie de notre enquête, nous avons exploré une richesse exceptionnelle en fossiles dans la région d’Oued Zem et qui ne cesse d’exposer périodiquement de nouvelles espèces méconnues. D’une grande valeur scientifique, celles d’Oued Zem sont particulièrement intéressantes, car elles aident à comprendre la vie avant et après la grande crise ayant entraîné l’extinction des dinosaures.
Ce qui n’était au départ que de simples campagnes de fouilles scientifiques s’est transformé, au fil du temps, en une activité socio-économique florissante dans cette région aride du centre du Maroc, où les opportunités d’emploi ne sont pas légion.
Sans concurrence, aucune, la figure emblématique d’Oued Zem est le mosasaure. Ce géant des mers, méga-prédateur pouvant atteindre une longueur vertigineuse de 17 mètres, régnait en maître sur les océans quelques millions d’années avant la disparition des dinosaures. Les squelettes de ce reptile marin, ainsi que ceux d’autres vertébrés marins, sont abondants dans la région d’Oued Zem et font l’objet d’une chaîne d’exploitation complète, allant de la recherche des fossiles à leur préparation et leur commercialisation à l’échelle internationale.
Oued Zem, quand les fossiles font vivre
Autour d’Oued Zem, les tribus de Beni Smir et d’Oulad Bou Ali se sont spécialisées dans les fossiles et en ont fait leur gagne-pain depuis des décennies. Les jeunes ont repris le métier artisanal qu’ils avaient appris de leurs parents et grands-parents, anciens mineurs, et qu’ils exercent activement maintenant.
Les fouilles quotidiennes impliquent des milliers de personnes à la recherche d’un revenu quotidien. Grâce à un savoir-faire transmis de génération en génération, ces fouilleurs ne cherchent pas à l’aveuglette et connaissent bien les couches abritant plus de fossiles.
Les sites de fouilles à Oued Zem sont principalement situés dans des collines autour de la région. Malgré des décennies de fouilles, ces sites continuent de révéler d’abondantes quantités de fossiles. Une autre option consiste à creuser les profondeurs, où la probabilité de trouver plus de squelettes et de nouvelles espèces est plus grande après la mise en découverte du niveau abritant les fossiles.
Nous avons rencontré Hamza, un jeune fouilleur de Beni Smir, ainsi que d’autres jeunes de son âge, sur un site de fouilles. Ils grattent les couches de terre à l’aide de pioches, de pelles, et même de brosses, à la recherche de fossiles enfouis. Lors de notre visite ce jour-là, vers midi , ils avaient déjà réussi à collecter de nombreuses dents et vertèbres, mais n’avaient pas encore la chance de trouver la pièce rare.
« On passe la journée à chercher les dents dans cette région. On commence à 6 heures du matin, et dans ces conditions, on rentre avec à peine 100 dirhams, voire moins », nous confie Hamza.
À la fin de leur journée, les fouilleurs reviennent avec des centaines de fossiles, notamment des dents de requins, de mosasaures, des vertèbres, ainsi que quelques mâchoires de mosasaures. Ils se rendent ensuite chez les artisans-commerçants pour vendre leur récolte dont la recette dépasse rarement le seuil de 100 dirhams par jour.
En revanche, les fouilleurs ayant la chance de découvrir des crânes ou des squelettes entiers sont naturellement mieux rémunérés, en fonction de la rareté du fossile, de son état de conservation et de la demande du marché.
Aussi, les fossiles ne manquent pas dans la région. Mais combien en extrait-on ? Selon nos informations, il n’y a pas de données officielles, mais les coopératives opérant à Oued Zem affirment que des centaines, voire des milliers de squelettes et de crânes sont extraits chaque année. Deux coopératives spécialisées dans les fossiles ont mené un inventaire des fossiles extraits par leurs membres sur une année.
Ces chiffres sont bien évidemment à titre indicatif. Le nombre réel de fossiles extraits est bien plus important, car de nombreux individus opérant dans ce domaine ne sont pas membres des coopératives. Pour ces dernières, le nombre de fouilles est le facteur déterminant pour trouver plus de fossiles. Cependant, ces dernières années, le nombre de fouilleurs a considérablement diminué en raison de la baisse de leurs revenus, rendant ce métier vulnérable avec le risque qu’il disparaisse avec le temps.
Malgré les difficultés rencontrées et les conditions difficiles de fouilles, les fouilleurs considèrent ce métier qui est souvent perçu comme une menace pour le patrimoine comme un véritable sauveteur de celui-ci. Sans leur intervention, ces milliers de fossiles auraient inévitablement été détruits par l’érosion ou jamais mis au jour.
Le souk des fossiles d’Oued Zem
Loin d’être un souk traditionnel, celui d’Oued Zem se démarque par une spécialisation inhabituelle : la fabrication et la vente de fossiles. Les habitants ont aménagé leurs maisons pour en faire des ateliers et des showrooms dédiés à ce commerce.
Au Douar de Beni Smir, cette activité est omniprésente : chaque foyer possède des stocks considérables de fossiles, révélant l’importance socio-économique de cette ressource dans la région.
Les artisans spécialisés dans la préparation des fossiles, qui sont aussi parfois eux-mêmes fouilleurs, achètent les trouvailles des fouilleurs. Ils ont acquis les capacités et qualités nécessaires, en développant à la fois une dextérité manuelle et une connaissance approfondie des méthodes de préparation de fossiles, notamment des mosasaures.
Les dents sont les fossiles les plus abondants, on en extrait des millions de spécimens annuellement. Ces spécimens sont confiés aux femmes au foyer et adolescents pour les nettoyer et les classer en fonction de leur qualité. Pour certaines dents, elles y placent un support en fil métallique pour une rémunération d’environ 30 centimes la pièce.
En plus des dents et vertèbres, les artisans s’intéressent beaucoup à la préparation de ce qu’ils appellent dans leur jargon [byaça], « la pièce ». Elle désigne souvent la partie supérieure de l’espèce. Ces pièces, qui nécessitent plus de temps de travail pour la préparation, sont plus rentables pouvant générer plus de revenus car elles sont plus demandées. La préparation de fossiles peut générer des revenus à la source allant de 2000 à 7000 dirhams pour les pièces abondantes.
La pièce ou [byassa] dans jargon des artisans.
Les squelettes complets sont aussi travaillés. Ils peuvent dépasser le seuil de 10.000 dirhams après des centaines d’heures de travail nécessitant concentration et précision dans le travail.
Il arrive fréquemment que les pièces découvertes soient fragmentaires. Sans formation académique, ces artisans disposent tout de même d’un savoir-faire acquis de manière participative dans la restauration des squelettes de vertébrés. Leur connaissance intuitive, développée grâce à leur proximité des scientifiques et des professionnels, leur permet de reconstituer les pièces manquantes avec une grande précision.
Ce savoir-faire, utile pour la restauration des fossiles, est parfois utilisé à mauvais escient. Certains artisans sont, malheureusement, impliqués dans la production de faux fossiles à partir des nombreuses dents extraites qu’ils utilisent comme matières premières. Ils arrivent à créer des pièces falsifiées très proches de la réalité, comme des mâchoires complètes assemblées à partir de dents authentiques et de matrices préfabriquées.
Grâce au plâtre et à d’autres matériaux disponibles sur place, certains artisans sont aussi capables de créer des squelettes entiers, reproduisant ceux existants dans les sédiments ou inventant de toute pièce des créatures fantastiques. Ces faux, d’une qualité souvent remarquable, sont difficiles à distinguer des originaux pour un œil non averti, tant leur apparence est soignée. Ils sont vendus à des prix très abordables sur les souks d’Oued Zem, généralement entre 200 et 500 dirhams.
Le marché local est principalement axé sur la production de fossiles montés, destinés au circuit touristique. Ces spécimens, identifiés par leur nom scientifique, sont présentés dans des cadres de différentes dimensions.
En revanche, la plus grande partie de la demande provient de l’étranger. Des touristes visitent régulièrement le Maroc pour acheter des fossiles des souks d’Oued Zem et d’Erfoud à des prix très bas, qu’ils revendent ensuite à des prix bien supérieurs lors d’événements internationaux, dans les bourses de fossiles à l’étranger, ou en ligne, multipliant ainsi leur valeur par cinq ou dix. Également, une quantité non négligeable de fossiles sort illégalement exportés du pays, alimentant les profits des réseaux de trafic illicite de fossiles.
De nouvelles espèces, rares et précieuses, font régulièrement leur apparition dans le souk d’Oued Zem. Le bouche à oreille est particulièrement efficace dans ce milieu réservé et permet aux grands acheteurs et aux chercheurs d’être rapidement informés de ces découvertes. Les sommes en jeu peuvent être considérables, dépassant aisément les 100.000 dirhams pour les spécimens les plus exceptionnels.
Le souk d’Oued Zem est devenu un lieu incontournable pour les paléontologues. Il s’est transformé au fil du temps en une véritable mine de paléontologie, offrant une alternative efficace aux fouilles officielles menées par les paléontologues. Contrairement à ces dernières, qui sont limitées dans le temps, le souk d’Oued Zem assure une prospection quasi continue tout au long de l’année.
Plusieurs artisans et professionnels confirment que les récentes découvertes, notamment celle d’un dinosaure à bec de canard, ont été réalisées par des équipes scientifiques au souk d’Oued Zem. En effet, de nombreux paléontologues visitent régulièrement ce marché et, grâce à leurs connaissances spécifiques, sont en mesure de repérer des fossiles de nouvelles espèces, qui passent souvent inaperçus aux yeux des fouilleurs.
Maîtrisant parfaitement les nouvelles technologies, la nouvelle génération de fouilleurs s’est massivement tournée vers la vente en ligne, notamment via les réseaux sociaux et des plateformes spécialisées comme Etsy et eBay. Cette transition leur permet de générer des revenus plus importants et rapidement.
On trouve sur ces plateformes des ventes archivées de squelettes de mosasaures pouvant atteindre 700.000 DH pour un squelette complet, entre 30.000 et 80.000 dirhams pour un crâne de mosasaure, et de quelques dizaines à quelques centaines d’euros pour les dents de mosasaures. Cependant, l’authenticité de ces pièces et le respect de la réglementation en vigueur par ces jeunes vendeurs restent incertains.