Cheptel national : polémiques et explications autour du dernier recensement

Près d’un mois après la publication de ses résultats, le dernier recensement du cheptel national réalisé sous la supervision du ministère de l’Intérieur continue de faire polémique.

Les partis de l’opposition ainsi que des professionnels du secteur contestent les chiffres, les jugeant exagérés, et « estimant que la hausse du cheptel constatée est trop rapide pour une période aussi courte » (entre décembre 2024 et juin 2025).

Ces mêmes professionnels avaient contesté les chiffres annoncés début 2025 par le gouvernement, les jugeant trop bas par rapport à la réalité du terrain.

Médias24 a mené un travail de rapprochement avec les données publiques et disponibles et a interrogé des experts pour comprendre. Analyse.

Les chiffres officiels annoncés entre 2024 et 2025

Posons le contexte. La problématique du cheptel est complexe. Elle conditionne les prix des viandes ainsi que la disponibilité des têtes pour Aïd al-Adha en nombre et avec des prix raisonnables, avec en filigrane la situation économique des éleveurs.

Tout cet écosystème est au centre des débats depuis plusieurs mois :

Dans ce contexte, il fallait avoir une donnée fondamentale : l’effectif du cheptel national. Voici les données officielles communiquées par le gouvernement entre 2024 et 2025 :

>> Juillet 2024 – l’ex ministre Sadiki :

Lors d’une assemblée générale de l’Association nationale des éleveurs ovins et caprins (ANOC) en 2024, Mohammed Sadiki a fait savoir que le cheptel national était de 28,7 millions de têtes, dont :

>> Les données communiquées du premier recensement (2024)

Un premier recensement a été réalisé à la fin de l’année 2024, mais ses résultats détaillés n’ont jamais été publiés.

En février 2025, le ministère évoquait alors un recul de 38% du cheptel national par rapport à 2016, date du dernier recensement publié, sans toutefois préciser les chiffres concernant les ovins.

En mars 2025, quelques statistiques avaient été communiquées par le ministère de l’Agriculture à Médias24, indiquant un cheptel insuffisant pour Aïd al-Adha évoquant :

L’opération de recensement et les données communiquées ont été contestées par les professionnels évoquant un nombre plus élevé du cheptel national.

Contactés par Médias24, des responsables au sein d’associations professionnelles expliquaient alors que de nombreux éleveurs avaient dissimulé leur bétail au moment du recensement.

>> Les données du recensement de 2025

En mai 2025, pendant un Conseil des ministres, le Roi Mohammed VI a exigé du gouvernement que « l’opération de reconstitution du cheptel soit réussie à tous les niveaux et menée avec professionnalisme, conformément à des critères objectifs, et que l’encadrement de l’opération de gestion du soutien soit confié à des commissions sous la supervision des autorités locales ».

Suite à cela, un nouveau recensement a été effectué dans toutes les provinces du royaume entre le 26 juin et le 11 aout 2025. Le gouvernement assure avoir effectué « un inventaire complet du troupeau de chaque éleveur » par « des commissions mixtes sous la supervision des autorités locales », dont voici les résultats communiqués et dévoilés le 26 août 2025 :

Les professionnels et spécialistes du secteur contestent les chiffres du nouveau recensement qu’ils jugent « exagérés ». Les critiques pointent surtout un manque de concordance entre les chiffres publiés et la réalité du terrain.

Il est difficile de comparer les données des deux recensements fin 2024 et aout 2025, car les indicateurs communiqués ne sont pas les mêmes.

Si l’on se réfère aux données communiquées quasiment un an plus tôt par Sadiki, on retrouve des ordres de grandeurs suivants :

Le ministère explique la hausse du cheptel national par les 9,4 millions de naissances (ovins et caprins confondus) enregistrées jusqu’en mars 2025. Il manque ici une indication majeure : la proportion des ovins et des caprins dans ces naissances.

En somme, le rapprochement des données disponibles est impossible, ce qui laisse place aux interrogations et au scepticisme.

Premières explications

Nous avons pu obtenir des chiffres complémentaires et des précisions de sources autorisées :

Notre source nous apporte une ventilation différente, par âge et genre, des 30,6 millions de têtes d’ovins et caprins annoncés par le ministère (les chiffres sont arrondis pour faciliter l’assimilation):

Les femelles de plus d’un an constituent le noyau reproducteur.

« Entre les 30,6 millions recensés en 2025 et les 17 millions estimés en 2024, il y a une différence de 13,6 millions de têtes. Le recensement a relevé l’existence de 10 millions de têtes de moins d’un an d’âge, donc nées dans l’intervalle entre les deux recensements« , assure notre source.

Sur la base de ce calcul, il reste tout de même un gap d’un peu plus de 3 millions de têtes. Notre interlocuteur apporte une explication à plusieurs facteurs.

« Ce gap est dû à la sous-déclaration des éleveurs et agriculteurs et à l’élargissement du périmètre du recensement. Par exemple, le périmètre périurbain a été intégré dans le recensement 2025, alors que les précédents se limitaient au monde rural », nous explique-t-on.

Selon nos sources, la majorité de ce qui a été raté entre les deux opérations sont des femelles qui ont pu entretemps donner des naissances.

Cet argument « des naissances » est lui-même contesté.

Notre source maintient : »Le recensement 2024 a été mené entre novembre et décembre de cette année-là. Si la chèvre ou la brebis a été fécondée pendant cette période, au bout de 5 mois, elle va mettre bas. Le recensement 2025 a démarré en juin et a été clôturé en aout. Ce qui fait un délai de huit mois au total. N’oublions pas que la femelle peut être fécondée avant cette période et donner naissance entre décembre et mars également ».

Notre source ajoute un autre argument, à savoir l’interdiction d’abattage des femelles.

Un aperçu du cycle de reproduction des ovins

Contacté par Médias24, un ingénieur agronome spécialisé en génétique et ancien enseignant-chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II de Rabat nous détaille le cycle de reproduction des ovins, en précisant que le Royaume dispose de deux principales catégories :

Les cinq principales races dites « de parcours », dont la saison sexuelle dure entre mai et décembre, avec un pic en juillet-août. La gestation dure quant à elle cinq mois.

À titre d’exemple, une brebis fécondée en juillet met bas en novembre. Après la mise bas, un repos sexuel de deux mois est observé, suivi d’un anœstrus saisonnier (repos saisonnier) qui démarre à partir de janvier. Ces races ne donnent généralement qu’un seul agnelage par an, avec un seul agneau par brebis.

La race D’man, concentrée dans les vallées du Ziz et du Drâa, qui peut avoir jusqu’à deux agnelages par an, avec deux agneaux par mise bas, soit jusqu’à quatre agneaux par an. Mais son effectif reste très faible, autour de 600.000 têtes dans les années 1980. Sa saison sexuelle dure entre mai et février.

Toujours d’après notre expert, en pratique, seulement 80% des brebis mettent bas, avec un taux de mortalité à prendre en considération. 

Reconstitution du cheptel : nouveau recensement, identification, critères d’éligibilité… Ce que prévoit la circulaire (2/2)

Afin de réussir l’opération de reconstitution du cheptel national et de garantir la fiabilité et la traçabilité des données recueillies, une circulaire conjointe émise par les ministères de l’Agriculture, des Finances et de l’Intérieur, encadrant ce programme, précise qu’un recensement sera réalisé au préalable.

Ce dernier permettra de disposer de données actualisées au sujet du cheptel national ainsi que de la population des éleveurs.

Pour que ce recensement soit exhaustif, tous les éleveurs seront recensés quelle que soit leur région, ainsi que leurs troupeaux incluant ovins, caprins, bovins et camelins.

Les femelles reproductrices obligatoirement identifiées

Consultée par nos soins, ladite circulaire précise que ce recensement sera réalisé par des commissions placées sous la supervision des autorités locales et composées d’agents relevant des ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture.

Cette opération reposera sur la pose de boucles pour l’ensemble du cheptel au niveau des exploitations ou des points de rassemblement et, à défaut, sur la déclaration des éleveurs et les investigations des autorités locales.

Ce document souligne par ailleurs que les femelles du cheptel doivent obligatoirement être identifiées à travers la pose de boucles.

Pour accompagner cette opération, et afin de générer de façon transparente et automatisée les listes des éleveurs et leurs cheptels, ainsi que l’ensemble des données relatives à l’opération de reconstitution du cheptel, le ministère de l’Intérieur déploiera une plateforme numérique partagée avec les autres ministères signataires, à savoir ceux de l’Intérieur et des Finances.

Par ailleurs, toutes les mesures de soutien et d’appui aux éleveurs (aides directes, distribution d’aliments, opération de vaccination et autres) seront accordées sur la base des listes issues du recensement, établies et validées par les comités locaux de supervision.

Soutien aux éleveurs : les critères d’éligibilité

Cette même circulaire précise également les critères d’éligibilité pour bénéficier de ce soutien. Ne peuvent ainsi « bénéficier des mesures de soutien décidées dans le cadre de cette opération » que :

– l’éleveur inscrit sur les listes de recensement ;

– les bovins, ovins, caprins et camelins dûment recensés ;

– l’éleveur ayant signé une déclaration sur l’honneur s’engageant à l’utilisation des aides qui lui seront octroyées (orge, aliments composés…) exclusivement pour son cheptel.

Ces critères d’éligibilité inciteront probablement les éleveurs à participer à ce recensement, contrairement au précédent auquel de nombreux éleveurs n’avaient pas adhéré.

Les modalités d’exécution des actions et des mesures de cette opération feront l’objet de notes spécifiques proposées par la Commission technique interministérielle et validées par le Comité central de pilotage, qui veilleront au bon déroulement de l’opération de reconstitution du cheptel.

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Baisse alarmante du cheptel : seules 3 millions de têtes disponibles si le sacrifice de Aïd al-Adha avait été maintenu

Le cheptel national marocain traverse une crise sans précédent. Pour dénombrer les effectifs d’ovins, de bovins et de caprins dans le Royaume, le ministère de l’Agriculture a réalisé, vers la fin de l’année 2024, un recensement du cheptel national.

Le nombre de femelles reproductrices a chuté à 8,7 millions de têtes en 2024

Les chiffres de ce recensement n’ont pas encore été publiés, mais selon les statistiques officielles communiquées par le ministère de l’Agriculture à Médias24, le cheptel affiche un recul de 38% en 2024 par rapport à 2016, conséquence directe de sept années consécutives de sécheresse.

La situation est d’autant plus préoccupante que le nombre de femelles reproductrices a chuté de 11 millions à 8,7 millions sur la même période, mettant en péril le renouvellement des effectifs.

Les abattoirs ne reçoivent que 1,5 million de têtes, contre 3,5 millions en temps normal

En temps normal, les abattoirs contrôlés par les services sanitaires du ministère de l’Agriculture traitent environ 3,5 millions de têtes d’ovins et de caprins par an. En parallèle, près d’un million de bêtes sont abattues en dehors des circuits officiels lors d’événements tels que les baptêmes, le retour du hajj, les mariages et autres célébrations.

« Si Aïd al-Adha avait été maintenu, nous aurions été contraints d’abattre des femelles, essentielles à la reproduction »

Cependant, la période de Aïd al-Adha constitue un pic de consommation exceptionnel, avec une demande minimale estimée entre 5,5 et 6 millions de têtes. En additionnant cette demande aux besoins annuels habituels, ce sont près de 10 millions de têtes qui auraient été nécessaires pour satisfaire la demande nationale.

Or le cheptel actuel est loin de pouvoir répondre à une telle demande. Les abattoirs ne reçoivent plus que 1,5 million de têtes locales, soit moins de la moitié du volume habituel.

Seulement 3 millions de têtes éligibles à l’abattage pour Aïd al-Adha

De plus, le recensement effectué en 2024 et les campagnes de vaccination du cheptel révèlent un chiffre alarmant : le nombre d’animaux éligibles à l’abattage lors de l’Aïd ne dépasse pas trois millions de têtes.

Face à cette situation critique, si l’abattage pour cette fête avait été maintenu, les conséquences auraient été dramatiques sur la reproduction future du cheptel.

En effet, si la demande devait être satisfaite à tout prix, « nous aurions été contraints d’abattre des femelles, essentielles à la reproduction et à l’accroissement du cheptel », nous confie le ministère.

Rappelons que, le 26 février dernier, le Roi Mohammed VI a invité le peuple marocain à s’abstenir du sacrifice de Aïd al-Adha.

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Le recensement du cheptel est terminé, les chiffres bientôt dévoilés

Cette opération a concerné toutes les communes, préfectures, provinces et douars du Royaume, avec pour objectif de déterminer le nombre de têtes dans le Royaume, notamment celles qui seront dédiées à l’abattage pour Aïd al-Adha.

Les chiffres définitifs devraient être annoncés durant le mois en cours, selon notre source. Ils aideront ainsi le ministère de l’Agriculture dans la prise de décision, notamment à l’approche du mois de Ramadan.

Cette opération pourra éventuellement donner lieu à de nouvelles mesures pour équilibrer le secteur des viandes rouges.

Rappelons que le cheptel national est en déclin depuis quelques années, en raison de la succession des années de sécheresse, de la crise du Covid et de l’inflation qu’a connue le Royaume.

Ce manque de visibilité rend parfois difficile la prise de décision et, de ce fait, certaines mesures n’atteignent pas les objectifs escomptés.

Cette opération a été chapeautée par l’Association nationale des éleveurs ovins et caprins (ANOC) et a connu la participation de toutes les Directions provinciales de l’agriculture ainsi que de l’Office national du conseil agricole (ONCA) et de plusieurs autres organismes concernés.

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