Directive européenne sur le textile : un coup dur pour la friperie, une aubaine pour l’industrie locale
Les vêtements produits et jetés ont explosé avec l’essor de la fast fashion. Soucieuse de l’impact environnemental de la production textile, l’Union européenne, à travers une nouvelle directive, impose désormais la collecte séparée des textiles dans tous les États membres de l’UE. Cette initiative, entrée en vigueur depuis le 1ᵉʳ janvier 2025, vise en effet à améliorer la gestion des déchets textiles, à promouvoir le réemploi et le recyclage, et à réduire l’impact environnemental de la production textile.
Il est aujourd’hui interdit de jeter du tissu dans la poubelle normale ou dans les encombrants en Europe. Il doit être désormais recyclé via les bulles à vêtements. Cette règle concerne les produits textiles tels que les vêtements et accessoires, les couvertures, le linge de lit, les rideaux, les chapeaux, les chaussures, les matelas et les tapis, y compris les produits contenant des matières textiles telles que le cuir, le cuir reconstitué, le caoutchouc ou le plastique.
Une nouvelle qui va contrarier les fripiers et les brocanteurs qui les récoltaient jusqu’à présent. Quid de la friperie au Maroc qui importe quasi exclusivement d’Europe ?
Un mal pour un bien ?
Si les ventes de vêtements au Maroc accusent une baisse depuis 2019 en raison de l’augmentation des prix liée à l’inflation, les Marocains, qui n’ont pas entièrement renoncé à leur consommation, se tournent aujourd’hui vers la friperie et les sites de vente chinois qui fournissent le réseau de distribution local, constatent les textiliens.
La fripe, canal complexe et enchevêtré de distribution, provient principalement d’Europe, expliquaient à Médias24 des fripiers d’une des plus grandes « joutiyas » casablancaises : la friperie Dallas. « La marchandise vient d’Europe. Les fripes proviennent généralement de l’Angleterre et de l’Espagne. Elles sont d’abord collectées par des sociétés, puis importées par des particuliers au Maroc qui les revendent plus tard aux commerçants locaux de friperie », nous répondait sur place un des commerçants de fripes.
Pour le président de l’Association marocaine des industries de textile et de l’habillement (AMITH), Anas El Ansari, la nouvelle directive européenne ne peut qu’être une excellente opportunité pour l’industrie textile nationale.
« Il y a une industrie naissante en Europe qui est liée au recyclage. Cette industrie a besoin de matières premières qui ne peuvent provenir que d’opérations similaires, à savoir la collecte des vêtements usagés ».
Cette exigence européenne va permettre de contrer la croissance de la friperie au Maroc qui nuit énormément à l’industrie textile marocaine
« C’est une excellente opportunité pour le Maroc. D’une part, parce que les donneurs d’ordres européens nous sollicitent aujourd’hui en tant qu’industriels pour la collecte de ces textiles, en vue de les réexporter en Europe à des fins de recyclage. D’autre part, cette exigence européenne va permettre de contrer la croissance de la friperie au Maroc qui nuit énormément à l’industrie textile marocaine ».
À un moment donné, les autorités distribuaient à tout va des autorisations d’importation de fripes qui ont permis à des acteurs et à des importateurs de ramener une grande quantité de vêtements de seconde main au Maroc, au détriment du développement de la fabrication locale. À tel niveau que, en tonnage, les importations de friperie dépassent, depuis 2024, les importations de vêtements neufs au Maroc ».
« Avec la nouvelle directive européenne, les importateurs marocains de vêtements usagés vont ainsi trouver beaucoup de difficultés à s’approvisionner sur le marché européen, ce qui va forcément contribuer à relancer et à redynamiser la production locale des vêtements ».
Importation de fripes, un assouplissement détourné de son but initial : le recyclage
Remontons le fil. Dès 2020, le ministère de l’Industrie initie la fin de l’interdiction d’importation de fripes, en vue de favoriser l’émergence d’une industrie nationale du recyclage textile, et la réinsertion professionnelle des femmes touchées par la fermeture du point de passage de Bab Sebta à la suite de la crise du Covid-19.
L’assouplissement des règles d’importation de la fripe s’est accompagné d’une autorisation d’en écouler une partie (20% à 35%) sur le marché national. En parallèle, l’autorisation d’importation de fripes exige que 20% des fripes soient recyclées sous forme de fibres textiles pour le marché local et l’export. 45% des fripes doivent en outre être recyclées sous forme de chiffons d’essuyage industriel pour l’export.
Cet assouplissement semble aujourd’hui détourné de son but initial, notamment le recyclage.
Selon nos informations, ces licences « passoires » sont accordées aujourd’hui à 35 importateurs, principalement des entreprises très faiblement capitalisées au nombre de 22. Sept personnes physiques et six associations détiennent à leur tour des autorisations d’importation de fripes.
Ces licences ont permis d’importer une large variété de produits sous la dénomination « friperie », y compris des articles neufs (invendus des enseignes en Europe) et d’en alimenter massivement les souks et autres marchés informels d’habillement, sans réel impact sur l’émergence d’une industrie du recyclage textile.
Sur les 35 importateurs recensés, seule une entreprise dispose d’un outil industriel de recyclage
Sur les 35 importateurs recensés, seule l’entreprise Wolkat dispose en effet d’un outil industriel de recyclage.
La réforme a donc entraîné une forte hausse des importations de fripes en provenance d’Europe, sans constater d’augmentation des exportations de friperie ou de déchets textiles.
Toujours selon nos informations, les importations de fripes sont passées de 20 à 54 kilotonnes entre 2019 et 2023, soit un taux de croissance annuel moyen (TCAM) de +29%, tandis que les exportations de friperie et de déchets (+2 kilotonnes entre 2019 et 2023) et les exportations de fibres discontinues (+11 kilotonnes entre 2017 et 2022) n’ont pas connu une augmentation significative.
Les importations de fripes proviennent quasi exclusivement d’Europe : Espagne (53%), Allemagne (18%) et Belgique (11%).
Importation massive de fripes à bas prix : un milliard de dirhams de pertes pour les recettes de l’État en 2023
La forte hausse des importations de fripes a en outre cannibalisé les parts de marché des importations du secteur formel et de la production nationale, atteignant près de 27% des parts de marché en 2023. La friperie étant importée à des prix 17 fois inférieurs à ceux des habits non usagés, et 11 fois inférieurs au coût de revient de l’industrie nationale.
À court terme, l’importation massive de fripes à des prix bas (10 DH/kg) et la cannibalisation du marché de l’habillement non usagé importé à des prix atteignant 168 DH/kg ont un impact direct sur les recettes de l’État (droits de douane et TVA), estimé sur l’année 2023 à 1 MMDH de manque à gagner, hors prise en compte d’éventuelles sous-déclarations à l’importation, selon des données communiquées à Médias24.
Peut-être que cette politique européenne sera à l’origine de la disparition de certains emplois dans l’importation et la distribution de la friperie, mais elle créera, en revanche, une panoplie d’emplois dans la fabrication et l’industrialisation des vêtements
En effet, la réglementation de la friperie au Maroc, caractérisée par un monopole illégal et une anarchie, s’impose de plus en plus. Néanmoins, pour certains fripiers, la seconde main reste leur seul gagne-pain. Comment faire en sorte de protéger cette catégorie tout en privilégiant la production locale ?
Le président de l’AMITH nous répond : « Il est inconcevable que nous soyons un pays catalogué textile et que nous proposions majoritairement à nos concitoyens des vêtements usagés, alors que nous devons mettre à leur disposition des produits de première main à des prix abordables. Peut-être que cette politique européenne sera à l’origine de la disparition de certains emplois dans l’importation et la distribution de la friperie, mais elle créera, en revanche, une panoplie d’emplois dans la fabrication et l’industrialisation des vêtements ».




