Une cérémonie a été organisée, mardi 27 mai au barrage Abou Abbass Sebti, dans la province de Chichaoua, pour l’inauguration de l’une des vingt nouvelles stations sismiques déployées à travers le Maroc.
Organisée par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en partenariat avec le gouvernement du Japon, le Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST) et le ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’urbanisme, de l’habitat et de la politique de la ville, cette cérémonie a également marqué la clôture du projet « Strengthening Morocco’s Resilience to Earthquakes » (SMoRE), indique un communiqué de l’Unesco.
Mis en œuvre à la suite du séisme du 8 septembre 2023, qui a frappé la région d’Al Haouz, le projet SMoRE a été financé par un don du gouvernement du Japon d’un montant de 900.000 de dollars US et vise à renforcer les capacités du Maroc en matière de surveillance sismique, de gestion des catastrophes naturelles et de sensibilisation aux risques, ajoute la même source.
À travers une approche inclusive, cette démarche a permis d’équiper le pays de systèmes d’alerte précoce, d’accélérographes et de sismographes installés dans des abris neufs ou rénovés, avec un système d’alimentation solaire pour garantir leur autonomie.
Dans le cadre de ce projet, un important volet a été consacré au renforcement du réseau national de surveillance sismique. De nouveaux équipements ont été acquis et installés afin d’améliorer l’évaluation du risque et la réactivité en cas de tremblement de terre.
Le dispositif comprend notamment 12 capteurs sismographes, 10 capteurs accélérométriques pour la détection des mouvements sismiques de forte intensité, ainsi que 8 systèmes d’alerte précoce.
Pour assurer une transmission fiable des données en temps réel, 37 dispositifs de télécommunication ont également été déployés. Tous ces équipements sont alimentés grâce à 20 batteries solaires et hébergés dans des abris techniques, spécialement construits ou rénovés à cet effet.
(Avec MAP)
Al-Hoceima : décryptage scientifique d’une zone à haut risque sismique (avis d’expert)
Dans la nuit du 15 mars, un tremblement de terre d’une magnitude de 4,7 sur l’échelle de Richter a été enregistré en mer, à environ 29 km au Nord-Est d’Al Hoceima. Cette secousse a été largement ressentie dans plusieurs villes marocaines, en particulier à Al Hoceima, Nador et Driouch. Le tremblement de terre principal a été suivi d’une dizaine de répliques, dont la plus forte a atteint une magnitude de 3,5.
Malgré l’absence de dégâts matériels et humains, cette secousse intense a créé un sentiment de panique parmi les habitants, qui gardent en mémoire l’ampleur dévastatrice du séisme du 24 février 2004.
Contacté par Médias24, Dr Raul Perez Lopez, sismologue, géologue chercheur et porte-parole des chercheurs à l’Institut Géologique et Minier d’Espagne (IGME), nous a confié sa lecture de la forte activité sismique que connaît la région.
Dr Raul Perez Lopez, sismologue à l’IGME
Depuis 1996, notre interlocuteur explore les secrets des tremblements de terre dans les quatre coins du monde. Son expertise réside dans l’étude des effets géologiques des séismes, en s’appuyant sur plusieurs techniques de sismologie dont l’étude des précurseurs sismiques par émissions de gaz dans les failles actives.
Puzzle géologique : croisée de plaques tectoniques et des failles
La mer d’Alboran, située en Méditerranée occidentale, est un point chaud de tectonique active, fortement marqué par la convergence de la plaque africaine et de la microplaque ibérique, elle-même rattachée à la plaque eurasiatique.
Par cette convergence, la mer d’Alboran absorbe une partie des 4 à 5 mm/an de convergence entre les plaques africaine et eurasiatique.
Les limites de plaques africaines et eurasiatiques traversant la région d’Al Hoceima
« Cette convergence engendre des forces tectoniques importantes à grande échelle, entraînant l’accumulation d’énergie élastique dans la région. Lorsque cette énergie est brusquement libérée le long d’un plan de faille, elle se manifeste sous la forme d’un tremblement de terre. Au fil du temps, la mer d’Alboran a connu des tremblements de terre modérés à forts, une tendance qui devrait se poursuivre », nous explique Perez Lopez.
Les répercussions des failles dans la région
L’événement sismique du 15 mars a été enregistré au large de la ville d’Al Hoceima. Il a été largement ressenti dans les villes d’Al Hoceima, Nador et Deriouch et légèrement ressentie dans les villes espagnoles de l’autre rive de la Méditerranée, à savoir les côtes de Malaga, Granada et Alméria.
Une dizaine de répliques, dont la plupart étaient imperceptibles, ont frappé la mer d’Alboran entre le vendredi 15 mars et le dimanche 17 mars 2024. Les magnitudes de ces répliques variaient de 1,6 à 3,5 sur l’échelle de Richter.
Enregistrement sismique de la journée du 15 mars (Station sismique du Rocher Badis)
« La forte activité sismique de la région s’explique par la présence de failles actives orientées Nord-Est vers Sud-Ouest. Ces failles, situées dans une zone à lithosphère épaisse, sont susceptibles de déclencher des séismes modérés à forts. Encadrée par la chaîne Bétique et le Rif, la mer d’Alboran est parcourue de nombreuses failles actives potentiellement productrices de tremblements de terre » précise notre interlocuteur.
La carte ci-dessous montre que la majorité des séismes dans la région d’Al Hoceima se concentre près des failles situées dans la mer d’Alboran et particulièrement la Faille d’Al Idrissi:
Carte de l’activité sismique dans l’Arc de Gibraltar avec ses principales failles actives (Source: IGN). FAL : Faille d’Al-Idrisi ; FJ: Faille Jebha ; FAV: Faille d’Averroès FC: Faille de Carboneras FAN: Faille Nord-Alboran ; FY: Faille de Youssef
Sur l’importance de la veille scientifique, Dr Raul pense qu’à « l’heure actuelle, nous ne pouvons que surveiller les zones actives pour obtenir des séries chronologiques de données sismiques, satellitaires et GPS, et tenter de créer de nouveaux modèles pour décrire le mécanisme des tremblements de terre dans une zone donnée. Il reste encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine ».
« L’existence de précurseurs sismiques fait toujours l’objet d’un débat ouvert au sein de la communauté scientifique », ajoute Dr Lopez Perez.
Al Hoceima : Face à un risque sismique permanent
Sur la possibilité de l’occurrence d’un fort séisme, Dr. Raul Perez Lopez estime un risque sismique permanent puisque, traditionnellement, les tremblements de terre ont tendance à se produire aux mêmes endroits et dans cette zone existe des preuves géologiques indiquant que de puissants tremblements de terre se sont produits dans les temps anciens.
S’ajoute à cela, les failles actives qui accumulent de l’énergie tectonique et qui peuvent déclencher un séisme à tout moment.
Bathymétrie de fond réalisée par AUV mettant en évidence un segment de la faille Al Idrissi (D’après les travaux de Garcia et al., 2019)
Auparavant, trois importants séismes ont touché la région d’Al Hoceima : le séisme de 1994 (magnitude de 5,8), le séisme de 2004 (magnitude de 6,3), le séisme de 2016 (magnitude de 6,4). La profondeur de l’ensemble de ces séismes était superficielle.
Malgré sa forte magnitude, le séisme de 2016 n’a pas causé beaucoup de victimes comme les séismes précédents (15 blessés). Ceci est dû à la situation de l’épicentre du séisme qui était localisé dans la mer d’Alboran, et particulièrement aux alentours de la faille d’Al Idrissi. Ce séisme a été suivi par une série de répliques intenses d’une magnitude supérieure ou égal à 5 degrés à l’échelle de Richter.
Coupe lithosphérique conceptuelle avec mécanisme au foyer de la secousse principale (rouge) et des répliques (bleu) du séisme d’Al Hoceima de 2016. Les hypocentres des séismes (points rouges) de magnitude entre 3 et 6.4 sont souvent superficiels ne dépassant pas les 25 kilomètres de profondeur (D’après les travaux de Garcia et al., 2019)
Sur la possibilité d’un risque de Tsunami, Dr Raul Perez affirme sa possibilité « les tremblements de terre situés en mer peuvent toujours provoquer un tsunami. L’impact d’un tsunami dépend en effet de plusieurs paramètres, tels que la typologie de la côte, le fond marin, la propagation des vagues, etc. »
Malgré son risque faible (2%), un travail scientifique a modélisé le potentiel maximal de génération de tsunamis dans la mer de l’Alboran. Par cette modélisation, il a estimé des élévations maximales des vagues devant la côte dépassant 1,5 m et ce sont les côtes africaines entre Al Hoceima et Melilla et les côtes ibériques entre Malaga et Adra0 qui sont les plus exposées.
L’importance d’une bonne gouvernance
Pour une bonne gestion du risque sismique, Dr. Raul Perez Lopez pense que « la prévention est l’approche la plus pragmatique. Cependant, comme nous l’avons vu précédemment, notre capacité à prédire les tremblements de terre reste limitée. Pour progresser dans ce domaine, nous avons besoin de données massives, de modèles physiques solides et, surtout, de nouvelles mathématiques capables d’élucider la dynamique des tremblements de terre ».
« Richard P. Feynman, prix Nobel de physique, a judicieusement observé que si nous comprenons les profondeurs de l’univers et les subtilités des particules subatomiques, notre connaissance des tremblements de terre et des volcans reste limitée, » avance notre interlocuteur Dr. Perez Lopez.
« Sur le plan de la recherche scientifique, il y a un important travail de fond à faire. J’espère que l’exploitation du big data, de l’intelligence artificielle et des technologies émergentes permettra aux sismologues de transcender les limitations actuelles et de faire progresser notre compréhension des phénomènes sismiques » ajoute notre interlocuteur.
De nombreux articles scientifiques traitent de la sismicité de la mer d’Alboran, en particulier sa zone sud. La communauté scientifique marocaine a apporté une contribution importante à ce sujet, et sa participation ne cesse de croître. De plus, une synergie scientifique existe entre les chercheurs espagnols et marocains pour mieux comprendre l’activité sismique élevée dans cette région.
Consciente du risque sismique, l’agence urbaine d’Al Hoceima avait entrepris une étude pour effectuer un micro-zonage sismique de la ville. Ce projet devrait permettre de prévenir les effets de l’aléa sismique par la révision de la planification urbaine, tout en tenant compte de la vulnérabilité du bâti actuel.
Le CNRST déploie un projet de résilience aux séismes: réseaux de surveillance, alerte précoce…
Le Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST) a accueilli, le vendredi 1er mars, la cérémonie de lancement du projet « Renforcement de la résilience du Maroc aux séismes », destiné à consolider les réseaux de surveillance sismique et les capacités des intervenants dans ce domaine.
Fruit d’une collaboration entre l’UNESCO, le CNRST, le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation et le gouvernement du Japon, ce projet d’une durée d’un an permettra aussi de renforcer l’expertise marocaine dans le domaine de la gestion du risque sismique.
Le projet, financé par le Japon à hauteur de 9 millions de DH, intervient en réponse aux contraintes constatées lors du séisme d’Al Haouz, et qui ont démontré la nécessité d’approfondir les connaissances sur les séismes et de prospecter les meilleures stratégies de nature à renforcer la résilience du Maroc pour faire face à de telles catastrophes.
Dans une allocution à cette occasion, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation, Abdellatif Miraoui, a mis en avant « l’expertise du Maroc en gestion du risque sismique », qui repose sur :
• Un comité scientifique national actif dans les domaines de la sismologie et la géophysique ;
• Une recherche scientifique en pleine croissance avec un nombre significatif d’articles indexés dans la base de données Scopus, qui a connu une augmentation de 54,3% depuis 2020.
Le ministre a également souligné que parmi les 1.000 nouveaux « doctorant-moniteurs », certains travaillaient sur la thématique des séismes et pourront réaliser des stages au Japon et/ou à l’UNESCO afin de renforcer leurs travaux de recherche et d’approfondir leurs connaissances dans ce domaine.
Nouveaux capteurs sismiques
Outre les programmes de R&D, le projet inauguré au CNRST vise à renforcer les capacités de l’Institut national de géophysique. Il permettra l’installation de 10 nouveaux capteurs sismiques et le remplacement d’au moins 10 autres jugés défaillants et/ou nécessitant des améliorations.
L’installation de ces nouveaux capteurs vise à la fois deux objectifs :
– Le renforcement du dispositif de surveillance dans l’axe Agadir-Azilal (zone à haut risque sismique) ;
– L’élargissement du réseau de détections à l’échelle nationale.