Procès Bioui – Naciri : Ce qu’ont dit les témoins en 9 audiences
Alors que le procès s’approche de son épilogue en première instance, nous revenons sur les témoignages qui se sont succédé depuis le 10 juillet 2025 devant la cour d’appel de Casablanca. La liste des témoins a évolué au fil des semaines. Certains ajoutés, d’autres introuvables faute d’adresse, dont trois proches de Abdenbi Bioui.
Et si les dépositions ont parfois divergé, une constante demeure : la majorité d’entre elles ont concerné Saïd Naciri, tantôt mis en cause, tantôt défendu, dessinant un tableau complexe des faits au cœur du dossier.
Ces auditions montrent surtout que les autres accusés occupent un rôle périphérique, tandis que Bioui et Naciri concentrent l’essentiel de l’attention, tant de la Cour que de l’opinion, en raison du poids des accusations qui pèsent sur eux.
> Hésitations d’un acquéreur
Le 10 juillet 2025, Abdessamad A. a comparu comme premier témoin. Il a expliqué avoir acquis un appartement à Saïdia auprès d’un certain Fouad Y., qu’il croyait propriétaire. Lors de son audition, il a déclaré ne pas vouloir “porter préjudice à qui que ce soit” et a multiplié les hésitations, peinant à reconstituer les détails de la transaction. Fouad Y. affirme pour sa part n’avoir joué qu’un rôle d’intermédiaire pour le compte de Saïd Naciri, accusation que l’ex-président du Wydad rejette catégoriquement.
Ces imprécisions laissent subsister un doute sur l’identité réelle du vendeur et sur la chaîne des transferts de propriété.
Mais ce témoignage n’a pas été révélateur, du moins aucune information de grande importance n’en a émané. Contrairement au second témoin entendu ce jour là, puis à une seconde occasion.
> L’ancien bras droit de Ben Brahim témoigne
Les auditions des 10 et 18 juillet ont mis en lumière des accusations plus tranchées. Taoufik Z., ancien directeur de la société de Hadj Ben Brahim, a affirmé que les véhicules importés de Chine par la société Al Fassi Brothers Al Kabida – dont certains ont été saisis avec 40 tonnes de résine de cannabis – ont été mis en circulation sans homologation et qu’une partie a été cédée à Abdenbi Bioui.
Selon lui, Saïd Naciri a joué le rôle d’intermédiaire pour faciliter l’obtention des documents nécessaires.
Le témoignage de Taoufik Z., livré avec calme et maîtrise malgré quelques contradictions relevées, a éclairé la Cour et l’opinion sur le mode de vie de Hadj Ben Brahim au Maroc, et surtout sur l’ampleur des flux financiers qu’il manipulait entre 2013 et 2016.
> Un ancien ami devenu opposant
Le 31 juillet, Abdelwahed Chaouki, dirigeant de Bibankom et député (PAM), a livré un témoignage défavorable à son ancien ami, Saïd Naciri.
Abdelwahed Chaouki a expliqué que, lorsque la police judiciaire s’est intéressée à Saïd Naciri en 2023, celui-ci a cherché à justifier des dépôts d’argent sur son compte datant de 2014 : selon Saïd Naciri, il s’agissait de dons de supporters et d’amis, versés pour “sauver” le club en difficulté.
“Deux ou trois mois avant son arrestation, Saïd Naciri est venu dans mon bureau et m’a demandé de signer un document attestant que je lui avais remis 8 millions de dirhams en cash, comme contribution au Wydad. J’ai refusé, car c’était faux”, a-t-il déclaré lors de son audition le 24 juillet dernier.
Abdelwahed Chaouki a aussi affirmé avoir vu Saïd Naciri et Wissam N. se retirer ensemble pour discuter du départ de ce dernier de la villa en 2016, en contrepartie de 1 million de DH. Un point qui structure plusieurs des contestations autour de l’appartenance de cette propriété.
> Latifa Raafat se défend et défend Naciri
Le 2 octobre, Latifa Raafat, évoquée à plusieurs reprises lors de l’audition des accusés, a enfin témoigné. Elle a raconté son bref mariage avec El Hadj Benbrahim, le présentant comme un homme oisif, souvent sans signes matériels évidents de richesse, et qui passait son temps à fumer la chicha chez elle.
Elle a assuré n’avoir jamais assisté à une transaction suspecte et a expliqué s’être sentie initialement rassurée par l’existence d’une société de voitures et d’un passeport diplomatique. Latifa Raafat a reproché à Saïd Naciri d’avoir porté atteinte à sa réputation, en l’accusant d’organiser des fêtes arrosées dans la villa de Californie ; confrontée à l’ex-président du Wydad, elle a confirmé devant la Cour n’avoir jamais vu celui qu’elle présente comme son ex-mari remettre de l’argent à Naciri, contredisant ainsi certains PV antérieurs.
> Trois témoins et leurs contradictions
Le 9 octobre, la Cour a entendu trois témoins dont les déclarations visaient Saïd Naciri : Fatima A. (ex-secrétaire du WAC), Redouane N. (cheikh de la zaouia Naciria, Zagora) et Khalil M. (notaire à Oujda). Chacun a livré un récit distinct, parfois contradictoire, et le notaire a même engagé sa situation professionnelle en raison d’irrégularités relevées lors de son témoignage.
Devant la Cour, Fatima A. a modulé ses propos antérieurs : si elle a déclaré à la police judiciaire avoir vu six véhicules arriver puis disparaître du parking du club en présence de Saïd Naciri, elle a nuancé devant les juges. Elle a maintenu avoir observé l’arrivée des véhicules en présence du directeur de la sécurité, mais elle a réfuté que Saïd Naciri les avait personnellement amenés. Quant à l’accusation d’avoir été forcée par Saïd Naciri à signer une déclaration sur l’honneur, elle a expliqué avoir “entendu” une tierce personne à côté de lui, lui proposer cette idée, sans soutenir que l’ordre venait directement de son ex-patron.
> Attestation honorifique contre une i10 ?
Redouane N. a confirmé qu’il avait rédigé, à la demande de Saïd Naciri, une attestation honorifique en faveur d’un ressortissant malien. Il a aussi reconnu avoir reçu une voiture offerte par Hadj Ben Brahim, précisant toutefois qu’il réclamait une voiture à Naciri depuis longtemps, ce qui relativise l’idée d’un don spontané.
> Doutes et irrégularités autour d’un acte notarié
Le notaire Khalil M. a livré un témoignage qui a semé le trouble : il a présenté une minute d’acte de vente signée en 2014 entre Saïd Naciri et une acheteuse du nom de Najat A., mais s’est montré incapable d’établir qui avait signé en premier.
La minute, qu’il a sortie de son dossier (un geste que le parquet a qualifié d’irrégulier), ne comportait pas d’indications claires sur les signatures ; l’adresse de Saïd Naciri figurant dans l’acte ne correspondait pas à celles figurant sur ses pièces d’identité.
De plus, le détail des paiements soulève des contradictions : l’acte mentionne un prix de 740.000 DH payé en deux parts : un prêt bancaire de 400.000 DH et 340.000 DH “remis au vendeur” ; tandis que la comptabilité du notaire indique 700.000 DH crédités sur le compte de l’étude, laissant 40.000 DH non justifiés.
Le parquet a consigné ces anomalies dans le PV et mis en doute la régularité de certaines pratiques.
> Rétractations et confusion
Le 16 octobre 2025, la Cour a entendu Abdellah A., beau-frère de Saïd Naciri, dont l’audition a viré à la confusion. Abdellah s’est rétracté à plusieurs reprises et a contredit des déclarations antérieures faites à la BNPJ et au juge d’instruction.
Il est passé d’une prétendue direction du complexe Benjelloun à la reconnaissance d’un simple rôle de coursier rémunéré en espèces (2.000 à 4.000 DH par mois). Le président Torchi a relevé l’incohérence : le témoin affirme déposer les courses “chez lui” sans jamais s’être rendu à la villa de Californie que Saïd Naciri occupe, levant un sérieux doute sur la portée de son témoignage.
Interrogé sur les voitures présentes au parking du Wydad, Abdellah A. a fourni des versions divergentes : il a parlé de Kia et de Hyundai, puis a nié voir les voitures importées de Chine par Hadj Ben Brahim. Ses contradictions ont porté sur les dates, les couleurs (alors que les voitures importées par Ben Brahim étaient blanches) et la chronologie des retraits opérés par des mécaniciens.
Le président Torchi l’a mis en garde sur le risque de faux témoignage; visiblement malentendant et confus, le témoin n’a pas apporté les éclaircissements attendus.
> L’ancien chauffeur de Ben Brahim charge Naciri
Les audiences des 23 et 30 octobre 2025 ont été centrées sur Nabil D., ancien chauffeur de Hadj Ben Brahim, dont le témoignage a nourri débats et contestations.
La Cour a longuement délibéré avant de l’entendre sous serment, après des confrontations sur ses antécédents judiciaires en Mauritanie. Devant les juges, Nabil a confirmé avoir travaillé pour Ben Brahim dès 2013, détaillé ses allers-retours entre le Maroc, Dakhla et Nouadhibou, et évoqué des périodes d’incarcération.
Nabil D. a indiqué avoir vu cinq camions importés de Chine acheminés à Abdenbi Bioui, confirmant ainsi les propos de son ancien collègue, Taoufik Z.
Il a aussi décrit plusieurs transferts en espèces : 1,3 MDH remis à un tiers près de Zagora, 2,5 MDH (qu’il a dit ensuite être 2,2 MDH) confiés à la femme de ménage Fatima F., et un sachet de 1,5 MDH déposé dans la Maserati de Saïd Naciri en 2013. Ces montants, et la divergence entre les chiffres cités à la police et devant la Cour, ont servi la stratégie de la défense visant à discréditer la consistance du récit.
Le témoin a raconté qu’il a vécu dans la villa du quartier Californie près d’un an, à la demande de Ben Brahim, et qu’il a empêché des tentatives d’entrée de la part de Saïd Naciri puis d’Abdenbi Bioui.
Le 30 octobre, la défense a porté un coup d’éclat en produisant un jugement mauritanien qu’elle présente comme preuve que Nabil D. est resté détenu à Nouadhibou à des dates incompatibles avec son récit de présence en Mauritanie et au Maroc. Le parquet a contesté la valeur probante de ce document faute d’exequatur et a obtenu le rejet de la demande de placement en garde à vue du témoin.
Sous la pression des questions, Nabil D. s’est montré hésitant sur le contenu exact d’une valise qu’il dit avoir transportée entre Ben Brahim et Bioui.
Ces rétractations ont renforcé les doutes sur la fiabilité de certaines affirmations, sans pour autant vider le dossier de ses éléments centraux : échanges d’argent en espèces, transferts de véhicules et occupation litigieuse d’une villa.
> Dernière ligne droite : plaidoiries et délibéré à venir
Les neufs audiences tenues entre le 10 juillet et le 30 octobre ont multiplié témoignages, confrontations et incohérences. Les éléments matériels (saisies de véhicules, actes notariés, transferts en espèces) et les éléments humains (rétractations, contradictions, confrontations) façonnent un dossier complexe où la crédibilité des témoins joue un rôle central.
La Cour entre désormais dans la phase des plaidoiries : avocats et parquet vont tenter de transformer ces fragments de récit en une thèse cohérente, avant que les juges ne rendent leur délibéré.
