Comment interpréter les saisies successives de cocaïne au Maroc ? (Xavier Raufer)
Que faut-il penser de la multiplication des prises de cargaisons de cocaïne dans les points frontaliers terrestre et maritime de notre pays ? En attendant d’obtenir l’analyse de spécialistes et des services de sécurité nationaux, Médias24 a sollicité à chaud un expert mondial des flux internationaux de cette drogue qui, malheureusement, séduit un nombre croissant de jeunes Marocains.
La majorité des 3,5 tonnes saisies depuis octobre ne faisait que transiter par le Maroc
Depuis quelques mois, plusieurs tentatives d’introduction ou de transit de tonnes de cocaïne par le Maroc ont été déjouées : 1,370 tonne a été découverte le 19 octobre dans une cargaison de poisson surgelé à Casablanca ; 216 kg ont été saisis le 11 décembre au port de Tanger-Med dans un conteneur brésilien à destination du port de Rotterdam ; 363 kg ont été trouvés le 1er janvier dans un camion marocain au poste-frontière de Guerguerat ; et, enfin, 1,5 tonne a été saisie le lendemain à Tanger-Med dans un conteneur en provenance d’Amérique du Sud et à destination d’un port turc.
La série de saisies des seuls 1er et 2 janvier 2024, qui équivaut à 1,863 tonne de cocaïne contre 1,922 tonne pour l’ensemble de l’année 2023, fait dire à notre expert, le criminologue Xavier Raufer, que le Maroc est d’abord un pays de transit pour des cargaisons qui se dirigent vers des destinations émergentes de la Méditerranée orientale comme la Turquie, ou des pays d’Asie centrale où la consommation est de plus en plus importante.
« Les services marocains ont des antennes partout »
S’il est difficile d’identifier l’origine de l’information qui a permis de découvrir les conteneurs chargés de cocaïne transitant par le Maroc vers l’Europe, Xavier Raufer avance que les excellents résultats obtenus par les services marocains sont le fruit d’une collaboration exemplaire avec leurs homologues étrangers.
Le Maroc entretient en effet de bonnes relations avec Europol et la Drug Enforcement Administration (DEA), agence américaine chargée de la lutte contre le trafic de drogues aux Etats-Unis, qui ont recours à des taupes au sein des cartels ou à des moyens électroniques de surveillance.
Le tuyau qui a permis de déjouer les tentatives des narcotrafiquants montre donc que « les services marocains ont des antennes partout », souligne Xavier Raufer.
« Les trafiquants marocains investissent de plus en plus le marché de la cocaïne »
Selon notre interlocuteur, il ne fait aucun doute que les 363 kg saisis au niveau de la frontière terrestre avec la Mauritanie sont destinés à la consommation intérieure du Maroc, et que le commanditaire de cette opération n’est autre qu’un trafiquant ayant noué des contacts avec des narcotrafiquants colombiens depuis l’époque de Pablo Escobar, qui utilisait déjà la route marocaine pour inonder le marché européen via l’Espagne.
Ces trafiquants marocains ayant été les premiers à aider les Sud-Américains à investir le Vieux Continent, et leurs services logistiques étant rémunérés en cocaïne à hauteur de 30% de la cargaison transportée, le marché intérieur du Maroc devrait être de plus en plus ciblé par les trafiquants locaux.
« Une reconversion jugée plus rentable que le cannabis »
En outre, le trafic de drogue est souvent une activité familiale transmise de père en fils, et le mono-trafic de stupéfiants n’existe plus.
Ainsi, la très belle prise des services marocains indique que les anciens trafiquants de haschich se sont diversifiés en investissant le marché intérieur avec de la cocaïne achetée 12.000 dollars le kilogramme pour être revendue 40.000 dollars au tarif de gros.
« Ce qui laisse une très belle marge par rapport au cannabis, qui est beaucoup moins rentable », estime Xavier Raufer.
Et d’ajouter que la cocaïne destinée aux consommateurs marocains pourra servir à fabriquer du crack − de plus en plus consommé au Maroc −, ce qui doublera les bénéfices.
« Idéalement située entre deux continents et deux mers, la route géographique du Maroc est une véritable aubaine pour les narcotrafiquants, qui y ont d’abord vu une voie de transit de leurs cargaisons vers l’Europe, avant de créer un véritable marché intérieur florissant », conclut Xavier Raufer.
Selon lui, les donneurs d’ordres sud-américains ou rifains vont continuer à multiplier les tentatives d’exportation de cocaïne, soit directes soit indirectes, vers d’autres destinations.