ENQUÊTE. Dans le Souss, la tomate sous forte pression

Sur la route entre Biougra et Aït Amira, et sur les chemins sillonnant un océan de serres au sud d’Agadir, des dizaines de pickups et de minibus font l’aller-retour entre les zones agricoles et d’habitation. À leur bord, entassées, des femmes sont emmitouflées dans de larges foulards aux couleurs chatoyantes.

Ces ouvrières agricoles saisonnières vont et viennent des serres de la région du Souss, la plus grande zone de production et d’exportation de tomates vers l’Europe. Souffrant de leurs conditions de travail et de l’inflation, elles ont mené deux mouvements de protestation, ponctués de plusieurs jours de débrayage, en novembre et décembre 2024. Elles demandent une revalorisation du salaire et une amélioration des conditions du travail. La plupart d’entre elles travaillent pour 80 à 85 dirhams par jour, pour 10 heures de travail.

Dépendance de l’export

La culture de la tomate occupe une place particulière au Maroc. Le pays fait partie des 20 premiers producteurs mondiaux et plus de 50% de ces volumes sont destinés à l’exportation. Le Maroc est notamment le premier fournisseur de l’Union européenne (UE) dont il assure 61% des importations.

De 149.823 tonnes en 2000, ses exportations vers l’UE ont atteint 492.428 tonnes en 2023. Leur valeur est passée en 23 ans de 122 millions d’euros à 973 millions d’euros, soit près de 62% de l’ensemble des recettes d’exportation nationales de fruits et légumes.

En Europe, la colère gronde aussi chez les agriculteurs, notamment français, qui ont mené plusieurs actions contre la tomate marocaine. Dénonçant une « concurrence déloyale » avec des salaires horaires « à 0,74 euros au Maroc contre 13,64 euros en France », ils soulignent des écarts de prix pouvant atteindre un rapport de 2,4 sur les tomates cerises. Ces produits ont été au cœur des actions de mobilisation de 2024 avec des destructions de cargaisons ou via des campagnes d’étiquetage dans les grandes surfaces.

Dans un contexte où l’accord agricole entre le Maroc et l’UE bat de l’aile, ces contestations trouvent un terrain propice. L’accord de libre-échange ou « accord d’association Maroc–UE », entré en vigueur en 2000, permet depuis 2016 à un “contingent” sans droits de douanes de 285.000 tonnes de tomates d’entrer dans l’UE entre le 1er octobre et le 31 mai.

« Avoir un contingent est un cadeau dans une relation bilatérale, explique Vincent Chatellier, membre correspondant à l’Académie d’agriculture de France. C’est une garantie de volume constant et pluriannuel qui permet à un État d’organiser sa filière pour la rendre plus productive ». De fait, toute une filière a été mise en ordre de bataille pour produire intensivement des tomates revendues essentiellement en Europe.

De Biougra à Belfaâ, dans le sud d’Agadir, des milliers d’hectares de serres en plastique couvrent le sol sableux de la plaine de Chtouka Ait-Baha au cœur de Souss. Au piémont de l’Atlas et pas loin des effluves marines atlantiques, la région est idéale pour l’agriculture des primeurs avec son hiver où les températures fluctuent entre 15 et 30°C. Elle est de fait depuis les années 1970 la principale région d’exportation maraîchère et fruitière du Maroc, alimentant aussi le marché national grâce aux écarts de tri. Raccordée depuis dix ans à l’autoroute qui s’étend d’Agadir au port de Tanger-Med, il faut aux remorques réfrigérées moins de 48 heures pour arriver en France par où transitent 80% des tomates marocaines destinées à l’UE.

La plupart passent par le marché international de Saint-Charles à Perpignan. Sur cet espace de 80 hectares, circulent des poids lourds immatriculés au Maroc. Des messages en arabe sont affichés sur les quais de déchargement. 68% des tomates arrivant en France (toutes origines confondues) sont réexportées, principalement vers l’Allemagne et les Pays-Bas. De fait, le prix d’importation des tomates marocaines à la plateforme de Saint-Charles sert de référence à l’ensemble des tomates consommées en Europe pendant l’hiver.

Au 18 décembre 2024, le cours des tomates rondes marocaines était aux alentours de 0,70 euros HT par kg. Augmentant de 50% à Rungis dans la banlieue parisienne, et principal marché de gros français, leur prix dépassera les 2 euros en supermarchés. Le prix de la tomate marocaine est ainsi multiplié par 10 entre la serre et l’assiette du consommateur final. Entre les intrants, essentiellement importés, les marges des divers intermédiaires, une grande partie de la valeur de la tomate est ainsi captée en Europe.

Les producteurs nationaux aussi mécontents

A quelques kilomètres d’Agadir, nous rencontrons deux producteurs-exportateurs installés depuis des années dans la petite ville d’Ait Melloul, devenue un important hub de conditionnement et d’exportation. Membres d’organisations de producteurs et d’exportateurs de fruits et légumes, ils ont assisté à la mise en place de toute l’infrastructure d’exportation agricole marocaine vers l’Europe et l’Afrique.

“Ici, à chaque saison c’est comme à la loterie, soit tu gagnes soit tu perds tout”, expliquent les deux professionnels qui préfèrent garder l’anonymat du fait de “la sensibilité du sujet”.

A chaque saison, c’est comme à la loterie, soit tu gagnes soit tu perds tout

Entre des normes sanitaires nationales et européennes plus strictes, des virus et parasites plus résistants aux traitements et l’importation d’intrants impactés par l’inflation, la culture de la tomate n’est plus tellement rentable. “Le coût de la campagne [désinfection des serres, grattage, traitement, plantation, irrigation, énergie, récolte, etc.] se situe entre 500.000 et 600.000 dirhams par hectare sous serre, sans compter l’amortissement des structures et les coûts de conditionnement et de fret, ajoutent-ils. Aujourd’hui on vend la tomate ronde à quasiment 2 dirhams/kg [mi-décembre 2024] alors que nos coûts de productions varient entre 6 et 7 dirhams/kg ».

A ces niveaux de prix, nombreux sont ceux qui ont réorienté leur marchandise vers les marchés africains. D’autres se sont reconvertis dans des cultures plus rémunératrices comme les tomates cerises ou les fruits rouges. Des cultures elles aussi consommatrices de matières importées à partir des grandes multinationales, que ce soit pour les semences ou les produits phytosanitaires.

Si l’accord de libre-échange a permis la normalisation des processus de production et sa massification, quelques grands acteurs en tirent un réel bénéfice. L’entreprise franco-marocaine Azura, par exemple, grandement intégrée entre l’amont et l’aval, concentre à elle seule 52% des parts de marché des tomates cerises en France, une variété plus rémunératrice que la tomate ronde, spécialité historique du Maroc.

« Ce ne sont jamais les petits producteurs qui profitent des ALE, regrette Vincent Chattelier. Ils bénéficient à quelques opérateurs. Qu’ils soient en Europe ou au Maroc, ce sont souvent de gros acteurs protégés et avec des moyens d’investissement ».

La multiplication des accords bilatéraux augmente aussi la compétition entre les pays du Sud. C’est notamment le cas des tomates turques et tunisiennes, respectivement deuxièmes et troisièmes en termes de quantités importées par l’UE et exemptées de taxes douanières, maintenant une pression à la baisse du prix de la tomate destinée à l’Europe.

A cette pression économique et son corollaire la baisse de la rentabilité, s’ajoute une pression environnementale. Si le bilan carbone de la tomate marocaine est plus vertueux que celui de la tomate française en hiver (1,65 kg éqCO2 émis contre 2,2 kg éqCO2), l’accès à l’eau est une problématique majeure. Avec une moyenne décennale de moins de 150 mm de précipitations par an et la succession de 7 ans de sécheresse, la région du Souss est aujourd’hui à sec alors que les exportations continuent de croître, les 5 barrages de la région l’alimentent a minima.

Le peu d’eau collectée est prioritairement orientée vers la consommation urbaine du grand Agadir. Les nappes phréatiques du Souss ont aussi baissé de plusieurs centaines de mètres depuis l’introduction de l’agriculture intensive dans la région au début du siècle dernier par la colonisation. “La production de la tomate nécessite 30.000 tonnes d’eau par hectare. Il faut pouvoir sécuriser ces quantités que l’année soit pluvieuse ou pas,” affirme un des exportateurs.

Pour sauver la vocation agricole de la région, une des plus grandes stations de dessalement d’eau de mer du Maroc y a été installée. Elle produit 275.000 m3 d’eau par jour dont 200.000 m3 sont destinés à l’irrigation de la région. Sa capacité sera prochainement portée à 400.000 m3. Avec une consommation moyenne de 4 à 6 kwh d’électricité par litre produit, l’eau dessalée coûte plus de 6 dirhams le mètre cube, soit dix fois plus cher que l’eau souterraine. Elle est aussi plus polluante puisque 80% du mix électrique marocain est carboné.

Vers une renégociation de l’ALE ?

En 2024, alors que l’actualité européenne se focalisait sur la finalisation de l’Accord de Libre Échange avec le Mercosur, la Cour de justice européenne (CJUE) a annulé l’accord agricole entre le Maroc et l’UE.

Dans ce contexte, l’Association nationale de producteurs tomates concombres de France a interpellé la Commission européenne pour « une moindre importation de volumes de tomates marocaines durant la pleine saison de production française » et « des droits de douane permettant de rééquilibrer l’écart de prix en rayon ». Mais, selon un officiel de la Commission sous couvert d’anonymat : « En matière de négociations commerciales, […] le niveau des concessions dépend notamment de l’importance relative des concessions par rapport au marché de l’UE ainsi que par rapport aux concessions reçues en retour. Le marché de la tomate fraîche de l’UE est estimé à plus de 6 millions de tonnes et l’UE a enregistré, en 2023, une balance commerciale positive avec le Maroc de 600 millions d’euros dans le commerce des produits agricoles, les céréales dominant les exportations de l’UE vers le Maroc et compensant ainsi une balance commerciale négative dans le secteur des fruits et légumes ».

Globalement gagnante, la Commission n’envisage donc pas pour le moment de revoir l’accord. D’autant plus que la demande est là. En France, la consommation de tomates atteint 500 grammes par mois par ménage en hiver et 2 kilogrammes en été.

Pour André Bouchut, ancien référent à la Confédération paysanne qui a porté le dossier auprès de la CJUE, « on voit à quel point il est difficile de faire tomber un accord de libre-échange. Mais il est aussi important de se poser la question de notre nécessité à manger des tomates en hiver ». Au Maroc, on se demande surtout si cette culture est encore viable.

Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Journalismfund Europe.

Dans le Souss, le climat impacte la production et les prix de la tomate ronde

Les températures jouent un rôle clé dans la production des tomates rondes, influençant l’ensemble du cycle de production, de la croissance à la maturation des fruits. C’est précisément le cas en cette fin d’automne, où les températures sont anormalement élevées, en particulier à Chtouka-Ait Baha, la principale zone de production de tomates rondes du pays.

À l’inverse du froid, qui a un effet ralentissant, ces conditions climatiques favorisent le développement et la maturation des fruits. La récolte est donc continue et abondante. Une aubaine pour le consommateur, mais un véritable casse-tête pour les agriculteurs qui sont contraints de vendre à perte.

Ces dernières semaines, « Le Maroc a connu une hausse significative des températures, notamment dans les régions du sud et du centre. Les températures enregistrées ont dépassé les moyennes saisonnières de 5 à 12 degrés Celsius, en particulier dans la région du Souss », précise à la fin du mois de novembre, la Direction générale de la météorologie (DGM).  

Les tomates rondes sont vendues entre 50 centimes et 2 dirhams le kilo

« Bien que des températures plus élevées en cette période de l’année puissent survenir, cette augmentation n’est pas courante. Cela est dû à la répartition inhabituelle des hautes et basses pressions de l’air, comme c’est le cas avec l’altitude de l’air au-dessus de l’Afrique du Nord, qui a poussé les masses d’air chaud vers le pays », ajoute la même source.

Des conditions climatiques qui préoccupent autant les météorologues que les producteurs de tomates dans le Souss. Car, si elles sont idéales pour garantir une bonne récolte, elles ne correspondent pas à la meilleure période de l’année pour trouver preneur. En conséquence, le prix de la tomate ronde reste bas au marché de gros de fruits et légumes à Inezgane, l’un des plus importants du Royaume.

« Les tomates rondes sont vendues entre 50 centimes et 2 dirhams le kilo », assure à Médias24 Abdelaziz Maânaoui, président de l’Association des producteurs de Chtouka (ACPA). Cette basse fourchette des prix de la tomate se répercute sur le marché de gros de fruits et légumes à Casablanca, où le kilo est vendu entre 1,5 et 2,8 DH.

Augmentation de la superficie d’environ 300 hectares

D’autres facteurs ont joué un rôle clé dans ce recul des prix, comme l’augmentation de la superficie cultivée. « La superficie dédiée aux tomates rondes dans le Souss a atteint 4.300 hectares, soit une hausse d’environ 300 hectares par rapport à l’année dernière à la même époque », nous indique une source sûre.

En outre, « les producteurs ont commencé leur cycle de production en même temps, ce qui entraîne une récolte simultanée. De plus, d’autres zones agricoles du pays produisent également », précise Abdelaziz Maânaoui, en soulignant qu’à ce prix de vente, les producteurs ne couvrent même pas leurs frais.

« Le coût de production sous serre des tomates rondes à l’hectare dépend de plusieurs paramètres, notamment de la santé de la plante et de son exposition à des virus ou à des maladies. En moyenne, le prix de production à l’hectare dans une serre canarienne se situe entre 60.000 et 70.000 DH. »

« Pour assurer une rentabilité, il faut que l’agriculteur vende le kilo entre 4 et 4,5 DH en sortie de ferme », ajoute notre interlocuteur. Afin de réduire les pertes, certains agriculteurs « tentent de laisser les tomates sur les plants jusqu’à ce que les prix sur les marchés s’améliorent, ce qui décale la prochaine plantation », affirme Abdelaziz Maânaoui.

Pour assurer une rentabilité, il faut que l’agriculteur vende le kilo entre 4 et 4,5 DH en sortie de ferme

« Mais, par la suite, lorsque les agriculteurs vont replanter, le froid risque de ralentir le cycle de production de la plante et donc de décaler la récolte. En conséquence, une hausse des prix des tomates rondes n’est pas à exclure dans les prochains mois », prévient-il. Idéalement, conserver ou transformer le surplus de production aurait été la solution idéale dans ce genre de situations.

Cependant, cette activité est encore peu développée tant au niveau régional que national. En effet, la production nationale de tomates en conserve (concentré de tomate, purée de tomate, tomate en conserve) ne couvre que 60% du besoin national (21.000 tonnes/an).

Environ 1.750 ha sont mobilisés pour une production estimée à plus de 140.000 tonnes/an de tomates industrielles destinées à la fabrication de conserves. Pour améliorer le taux de transformation et d’entreposage frigorifique, qui concernent l’ensemble de la filière maraîchère, les espoirs reposent sur le Contrat-Programme 2020-2030.

Signé le 4 mai 2023 à Meknès, en marge du Salon international de l’Agriculture (SIAM), ce programme prévoit qu’à l’horizon 2030, le taux de conditionnement atteigne 35% contre 25% actuellement, que le taux de transformation passe à 10% (contre 5%) et que le taux d’entreposage frigorifique soit de 15% contre 10%.

Fruits rouges. Tout ce qu’il faut savoir sur la campagne 2023-2024

Bien que la superficie dédiée aux fruits rouges se soit stabilisée au cours des deux dernières années, les exportations marocaines de fruits rouges, qu’il s’agisse de produits frais ou transformés, ont connu une nette hausse lors de la campagne 2023-2024, en particulier pour la myrtille.

Certes, la filière fait face à plusieurs défis, tels que le stress hydrique dans la région du Souss et la flambée des prix des intrants agricoles. Mais elle maintient de solides performances à l’export. Selon l’Association marocaine des producteurs de fruits rouges, ces produits agricoles riches en antioxydants sont cultivées dans le Gharb, le Loukkos et le Souss. Ils occupent une superficie de 12.500 hectares :  

– 5.300 hectares de myrtilles ;  

– 4.300 hectares de framboises ;  

– 2.500 hectares de fraises ;  

– 150 hectares de mûre et baie de goji ; 

La répartition géographique de cette surface se décline comme suit : 

– 7.290 ha dans le Gharb ; 

– 4.960 ha, répartis entre Souss Massa et Dakhla ;

La production marocaine de fruits rouges, qui s’étale généralement de septembre à juillet, est en grande partie destinée à l’exportation. À fin juin 2024, 206.720 tonnes de produits frais et transformés ont été exportées, principalement vers l’Europe, marquant une hausse de 8% par rapport à la campagne précédente.

En détail, les exportations de produits frais, totalisant 144.435 tonnes, ont augmenté de 7%. Les produits transformés, quant à eux, atteignent 62.285 tonnes et ont connu une hausse de 11%. Les ventes des myrtilles fraîches et transformées, ont enregistré la plus forte augmentation, avec 75.084 tonnes exportées, soit une hausse de 32%. Cette croissance est en grande partie attribuable aux exportations de myrtilles transformées (7.598 tonnes), qui ont plus que doublé en l’espace d’un an.

En revanche, les exportations de framboises (67.933 tonnes) et de fraises (61.076 tonnes), affichent un léger recul, respectivement de 4% et 1%. La campagne d’exportation des fraises a été affectée par une baisse de 3% des ventes de produits frais, qui s’élèvent à 18.407 tonnes. De même, les exportations de framboises fraîches ont connu une diminution de 6%, atteignant 56.093 tonnes pour les produits frais. A contrario, les exportations de framboises transformées ont progressé, atteignant 11.840 tonnes, soit une hausse de 7%.

Entre 6.000 et 7.000 m³ d’eau par hectare

La fiabilité et la proximité géographique de l’écosystème marocain de fruits rouges lui confèrent un avantage certain sur un marché où la concurrence est féroce. Toutefois, la filière fait face à plusieurs obstacles majeurs qui entravent sa croissance, notamment le stress hydrique, particulièrement dans le bassin de production d’Agadir. 

Un hectare de fruits rouges nécessite entre 6.000 et 7.000 m³ d’eau. Étant donné que l’eau dessalée n’est pas systématiquement privilégiée pendant le cycle de production, les eaux souterraines restent la principale source d’irrigation pour les producteurs. « L’eau dessalée ne répond pas à toutes les spécificités et besoins des cultures de fruits rouges. Les stations de dessalement, comme celle d’Agadir, ont été conçues selon un cahier des charges basé sur la tomate comme culture de référence », déplore l’AMPFR.

La teneur en certains éléments dans l’eau dessalée n’est pas adéquate par rapport aux besoins de la myrtille, une culture sensible au chlorure. « L’eau de mer a une salinité totale qui varie de 33 à 39 g/l. Le chlore tout seul représente jusqu’à 19 g/l », détaille Fouad Amraoui, chercheur et professeur en hydrologie à l’Université Hassan II de Casablanca. 

« Le dessalement peut ramener la salinité de l’eau à moins de 1 g/l pour qu’elle serve à l’usage domestique. Le chlore donc représente 40 à 50%, soit 400 à 500 mg/l. Pour certaines cultures sensibles comme les fruits rouges, l’utilisation de l’eau dessalée peut être un frein à moyen terme en matière de rendement agricole et de salinisation des sols », ajoute-t-il. 

Ravageurs et hausse du prix des intrants

Dès lors, les exploitants tentent d’optimiser leur consommation hydrique à partir des eaux souterraines. « Les producteurs utilisent des sondes, des capteurs et des agrotextiles (matériaux offrant une protection contre le soleil, ndlr) pour gérer au mieux et limiter l’utilisation des ressources en eau », assure à Médias24 l’Association marocaine des producteurs de fruits rouges. 

Les brûlures sur les plantes, causées par des vagues de chaleur extrême et le chergui

Autres problématiques majeures, les conditions climatiques, à l’image des températures extrêmement élevées qui ont été enregistrées dans le Souss lors de la campagne 2022-2023. En outre, le changement climatique impacte les cycles de production. « Ce décalage des saisons résulte sur un décalage des fenêtres de production et une perte de rendement allant de 5 à 20% », regrettent les professionnels du secteur. De plus, les producteurs se retrouvent parfois dans l’incapacité d’honorer leur programme d’exportation. 

La flambée des prix des intrants agricoles a également un impact sur la filière des fruits rouges, notamment la hausse des frais de structures, du carburant, des engrais (20 à 30%) et les coûts de location du terrain (150%). Sans oublier l’augmentation des prix des produits phytopharmaceutiques (20 à 30%), qui ont une importance capitale. 

Sachant que la majorité des plants de fruits rouges utilisés au Maroc sont importés, le risque d’importer des plants contaminés est grand. D’autant que le Xylella fastidiosa, une bactérie qui empêche la plante de s’alimenter connaît un développement inquiétant en Espagne, « pays d’où sont importés 93% des plants de fraises », souligne notre source, qui préconise le développement d’une filière de multiplication de plants localement. 

Pis, avec l’intensification du réchauffement climatique « et la limitation des matières actives de gestion des insectes, le Thrips, les acariens ou encore les pucerons deviennent un problème journalier. Il faut donc augmenter la vigilance et veiller au respect strict des mesures prophylactique », conclut l’AMPFR. 

Les exportations d’agrumes devraient augmenter de 10% selon les dernières estimations

La production marocaine d’agrumes, qui occupe une superficie d’environ 130.000 ha, est en majorité destinée à l’export, notamment vers l’Union européenne. Alors que les premières récoltes des variétés précoces de clémentines sont attendues mi-octobre, les prévisions d’exportations des agrumes sont supérieures à celles de la précédente campagne.

Selon nos informations, les exportations prévisionnelles d’agrumes pour la campagne 2023-2024 devraient se situer aux alentours de 500.000 tonnes. Soit 50.000 tonnes de plus (+10%) que lors de la précédente campagne, mais toujours loin des exportations record en 2021-22, qui avaient dépassé les 766.000 tonnes, en raison des conditions climatiques difficiles et de l’inflation des intrants agricoles. 

Le démarrage des exportations marocaines d’agrumes est prévu courant du mois d’octobre, sauf pour la région de l’Oriental. La coloration des variétés précoces (Bruno, Marisol) sont vert foncé à vert clair avec une amélioration remarquée, avec une dominance du calibre moyen 3,4 et 5. 

Le total des exportations prévisionnelles par produit s’établissent comme suit : 

– clémentine : 153.000 tonnes / 134.000 tonnes (22-23) ; 

– clémentine Nour : 34.000 tonnes / 32.000 tonnes (22-23) ; 

– Nadorcott : 246.000 tonnes / 244.000 (22-23) ; 

– oranges : 86.000 tonnes / 44.500 tonnes (22-23).

S’agissant des exportations prévisionnelles par région et par produit, elles se déclinent ainsi :  

Gharb : 43.700 tonnes 

– clémentine : 9.900 tonnes ; 

– Nadorcott : 26.700 tonnes ; 

– oranges : 7.100 tonnes.

Souss : 310.800 tonnes 

– clémentine : 85.700 tonnes ;

– clémentine Nour : 29.400 tonnes ;  

– Nadorcott : 146.000 tonnes ; 

– oranges : 49.700 tonnes.

Oriental : 39.500 tonnes 

– clémentine : 30.000 tonnes ;  

– clémentine Nour : 2.500 tonnes ;  

– Nadorcott : 6.000 tonnes ; 

– oranges : 1.000 tonnes.

Béni Mellal : 31.500 tonnes 

– clémentine : 7.600 tonnes ;  

– clémentine Nour : 1.400 tonnes ; 

– Nadorcott : 11.400 tonnes ; 

– oranges : 11.100 tonnes.

Marrakech : 95.000 tonnes 

– clémentine : 19.900 tonnes ;  

– clémentine Nour : 1.300 tonnes ;  

– Nadorcott : 56.400 tonnes ; 

– oranges : 17.400 tonnes.

Canicule. Dans le Souss, les dégâts sur les cultures de tomates sont moins graves que ce que l’on craignait

Après les conditions météorologiques dantesques et les températures record dans la région d’Agadir, les producteurs notamment de tomates rondes sous serre se sont plaints des conséquences de la canicule sur leurs cultures. D’après une récente évaluation, les dégâts sont moins importants que ce qui était redouté, apprend Médias24 de source sûre. 

Dans le cadre du semis précoce, une importante superficie de tomates rondes sous serre a été semée entre juillet et début août par certains agriculteurs, « tandis que d’autres, qui constituent la majorité, vont à peine lancer leur cycle de production », explique à Médias24 une source professionnelle. Ainsi, les exploitants qui ont opté pour le semis précoce ont été impactés par les effets de la canicule. 

Selon les dernières estimations, « seulement 7% à 10% des plants repiqués  (la plantule prélevée est replantée en plein sol, ndlr) ont été perdus à cause des fortes températures », affirme une source sure.

Néanmoins, il est toujours difficile de déterminer avec exactitude l’étendue des dégâts. « Il y a des agriculteurs qui ont vu une partie de leur production détruite, ceux qui ont perdu la totalité de leurs plants repiqués. D’autres ont déploré la perte d’une serre parmi toutes celles qu’ils possèdent », précise la même source. 

Le prix de vente au gros est stable 

Ces pertes, certes moins importantes que redouté, suscitent tout de même des préoccupations concernant l’approvisionnement du marché national en tomates rondes à partir du mois d’octobre. Sachant qu’il faut entre trois et quatre mois pour produire ce fruit légumier, les semis précoce de juillet sont donc censés alimenter, en partie, le marché national à partir d’octobre 2023. 

« Ce n’est qu’une rumeur pour l’instant », nuance une source. « Jusqu’à présent, le prix de vente au gros dans le marché d’Inezgane est stable. Le niveau de mise à disponibilité et l’approvisionnement du marché en tomates est actuellement le même que celui de l’année dernière. Rien n’indique qu’il y ait un risque de pénurie prochainement », ajoute notre interlocuteur. 

L’autre problématique qui se pose avec acuité est l’approvisionnement du marché national au début de l’année 2024. Et pour cause, généralement, les producteurs de tomates dans la région d’Agadir ont l’habitude de semer mi-août pour une entrée en production trois ou quatre mois plus tard. 

Une production décalée

Cette année, la superficie cultivée dans la région d’Agadir sera sensiblement similaire à celle de l’année dernière. De source officielle, la superficie cultivée de tomates à la date du 24 mars 2023 est de 7.200 hectares, répartis entre la tomate ronde (3.700 ha) et la tomates segmentée (3.500 ha). Cela dit, la production sera sans doute décalée. 

Concrètement, un semis de tomates est opéré par les agriculteurs entre juillet et août ; la récolte est possible jusqu’au mois de juin suivant, avec trois à quatre mois d’intervalle en termes d’entrée en production. « Les agriculteurs récoltent la tomate. Puis la même plante est couchée pour produire d’autres tomates plusieurs fois dans l’année. Elle peut atteindre jusqu’à 12 mètres », assure le Dr Rachid Bouharroud, chercheur et expert en entomologie et lutte intégrée des cultures.  

Mais comme nous l’expliquions dans un précédent article, une partie des agriculteurs attendaient la commercialisation de semences tolérantes, mais pas encore résistantes à 100% au virus des fruits bruns et rugueux de la tomate (ToBRFV), afin de lancer leur campagne. 

D’où un décalage qui peut amener à des difficultés en termes de mise à disposition des tomates sur le marché en janvier 2024. Car à cette époque, les basses températures n’aident pas le mûrissement des tomates. D’autres raisons ont été avancées pour expliquer ce décalage, notamment le fait que certains exploitants ont décalé les semis pour éviter les fortes températures favorisant la prolifération du ToBRFV.

Un virus dévastateur menace les cultures maraîchères, notamment la tomate

Les producteurs de tomates font face à une crise multifactorielle. Au-delà des prix des intrants agricoles qui ne cessent d’augmenter, et de la pénurie d’eau, les maladies et ravageurs préoccupent de plus en plus les exploitants, en particulier le virus des fruits bruns et rugueux de la tomate (ToBRFV). 

Inoffensif pour l’homme, ce virus est toutefois dévastateur pour certaines cultures maraîchères, dont la tomate. « Il peut anéantir des mois de dur labeur en une semaine seulement », s’inquiète Abdelfattah Baalla, président de l’Association marocaine des conditionneurs maraîchers (AMCOM), précisant que cette angoisse est partagée par les agriculteurs de plusieurs pays, notamment européens.  

Le ToBRFV, une préoccupation mondiale 

Après avoir été découvert en 2014 au Moyen-Orient, le ToBRFV est isolé à partir de plants de tomates sous serre en Jordanie, avant d’être détecté au Mexique en 2018. En 2019, il fait une première incursion dans le pourtour méditerranéen, notamment en Turquie, avant que sa présence ne soit également confirmée en Chine, au Royaume-Uni, en Grèce, en Espagne et aux Pays-Bas. 

En 2021, le ToBRFV est déclaré pour la première fois en France et en Egypte, avant de concerner le Maroc la même année. Comme annoncé dans un précédent article, la maladie a été confirmée dans le Royaume en octobre 2021, dans la région de Souss-Massa, par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA). 

Depuis, l’ONSSA veille au renforcement de la surveillance au niveau de cette région pour éviter la dissémination de la maladie. Toutefois, ces derniers mois, des sources professionnelles ont « constaté une recrudescence des poussées phytosanitaires. Divers symptômes de maladies engendrant de plus en plus de dégâts sur les cultures, et particulièrement sur la tomate, ont été constatés dont le ToBRFV ». 

« Le virus commence déjà à impacter les plants et cultures en place actuellement dans le Souss », révèle Abdelfattah Baalla. Outre la tomate, les cultures de poivrons sous serre sont également touchées par ce virus dont « la propagation est très difficile à maîtriser », ajoute notre interlocuteur. 

Un Tobamovirus très contagieux

Selon l’ONSSA, le ToBRFV est un Tobamovirus très contagieux. Un atelier scientifique, organisé en septembre 2022 par Paolo Battistel, consultant international et expert en cultures protégées, définit les principaux symptômes du ToBRFV comme suit : 

– mosaïque sur les feuilles ; 

– déformation des feuilles ;

– nécroses sur les pédoncules ;

– calices ou pétioles et/ou tâches jaunes sur les fruits.

Pour ce qui est du mode de transmission, les semences sont le vecteur le plus rapide du virus. « Mais il y a plusieurs autres scénarios de transmission », nuance le président de l’AMCOM. Ainsi, le ToBRFV se transmet par la voie mécanique et par les semences infectées.

Concernant la voie mécanique, la transmission se fait par simple contact entre les plantes, les mains, les outils de travail, les vêtements, les insectes pollinisateurs, les oiseaux et l’eau d’irrigation. Dans le cas de la transmission par semences infectées, le virus peut être présent dans les tissus externes des semences. Il peut pénétrer par les micro-blessures de la plantule lorsqu’elle traverse les tissus externes durant la germination.

Des variétés tolérantes mais pas encore résistantes

Si le ToBRFV est la hantise des producteurs de tomates, c’est parce qu’il n’existe pas de vaccin connu jusqu’à présent. Autrement dit, aucune variété de tomate résistante à ce virus n’a encore été développée. Selon Paolo Battistel, un vaccin ne sera pas découvert avant cinq ou sept ans. 

Certes, de nouvelles variétés tolérantes à cette maladie des plantes sont disponibles selon les professionnels sondés. Néanmoins, « à ce stade, il est impossible d’assurer que ces variétés sont efficaces à 100% contre le ToBRFV », nuance un spécialiste de la création variétale.

Même son de cloche du côté de Abdelfattah Baalla. « Notre souhait est que la recherche scientifique s’intensifie pour trouver des variétés résistantes. Car actuellement, les semences sont principalement tolérantes. Et même s’il y a résistance, elle est cassée par d’autres facteurs comme les vagues de chaleur », explique notre interlocuteur. Pour le moment, les mesures prophylactiques doivent être privilégiées. 

Une chose est sûre, le décalage du cycle de production va mécaniquement retarder les pics de production. « Par exemple, pour le pic de production de début novembre, il n’interviendra qu’à partir de la fin du même mois. Mais tout dépendra des conditions météorologiques », précise Abdelfattah Baalla.

Outre le ToBRFV, la disponibilité des tomates sur le marché, en début d’année prochaine, est aussi tributaire des températures. « Il faut que l’hiver soit doux. Autrement, la tomate ne va pas rougir », conclut notre interlocuteur.

https://medias24.com/2023/06/13/le-plan-daction-deploye-par-lonssa-contre-la-maladie-des-fruits-bruns-et-rugueux-de-la-tomate/

Une conversation avec le Pr Lhoussaine Bouchaou au sujet de la difficile gestion hydrique dans le Souss

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la gestion du bassin hydraulique de Souss-Massa se révèle efficace. Malgré la pénurie d’eau dont souffre la région, la priorité a été accordée à la préservation des eaux souterraines comme ressource stratégique, en pariant sur le dessalement de l’eau de mer et l’épuration des eaux usées en tant que ressources alternatives. 

Toutefois, dans cette région considérée comme un futur grand pôle économique, qui contribue grandement aux exportations marocaines de légumes et d’agrumes, la situation hydrique reste critique, notamment à cause du dérèglement du cycle hydrologique et de la surexploitation. 

« Nous sommes passés d’une moyenne de 250 mm de précipitations à moins de 50 mm en 2022″, déplore le Pr Lhoussaine Bouchaou, expert en gestion des ressources hydriques, qui officie à l’Université des sciences Ibn Zohr à Agadir. 

« Le bassin hydraulique de Souss-Massa fait face à plusieurs contraintes, dans un contexte socio-économique important. Heureusement que la chaîne de montagnes de l’Atlas permet de recharger les aquifères atlassiques de Souss-Massa, car il y a relativement plus de pluies et de neiges dans cette zone », précise-t-il. 

Pour le Pr Bouchaou, également chercheur à l’Institut international de recherche sur l’eau (IWRI), sis à Benguerir et relevant de l’UM6P, la situation hydrique dans le Souss demeure préoccupante. « Excepté le barrage Mokhtar Soussi qui observe une alimentation épisodique à partir des montagnes de l’Atlas, les barrages de la région sont quasiment tous à moins de 40% », indique-t-il. 

D’une capacité globale de 729 millions de m3 (Mm3), les barrages relevant du bassin hydraulique de Souss-Massa contiennent à peine 132,6 Mm3, selon la Direction générale de l’eau, relevant du ministère de l’Equipement et de l’eau :

– Mokhtar Soussi : 14,2 % (5,7 Mm3) ;  

– Moulay Abdellah : 21% (19 Mm3) ; 

– Dkhila : 30,2% (0,1 Mm3) ; 

– Imi El Kheng : 42% (4,2 Mm3) ; 

– Aoulouz : 49,8% (44,3 Mm3) ; 

– Mokhtar Soussi : 5,7 % (14,2 Mm3) ;  

– Youssef Ben Tachfine : 14,3% (42,7 Mm3) ; 

– Ahl Souss : 51,8 % (2,4 Mm3).

Dès lors, les nappes de la région ont fini par être impactées par la surexploitation. « La nappe de Chtouka et Souss a baissé de plus de 60 m dans certains secteurs, à raison d’un à deux mètres par an », souligne le Pr Bouchaou. Or, les eaux souterraines sont des ressources stratégiques pour le pays. On ne les aperçoit pas, mais elles n’en sont pas moins vitales. « Ces dernières années ont prouvé que lorsqu’il y a une pénurie d’eau en surface, ce sont les eaux souterraines qui prennent le relais », explique-t-il.  

Des aquifères encore déficitaires 

Dans le bassin de Souss, il y a deux aquifères principaux : 

– l’aquifère Plio-Quaternaire ; 

– l’aquifère profond du Turonien.

Quand il pleut ou qu’il neige en montagne, ces aquifères se rechargent. « Mais le plus délicat est d’assurer un équilibre entre ce qui est puisé dans les nappes et leur recharge. Actuellement, nous sommes dans un déséquilibre accentué. Et même si le pompage est suspendu, il faut quand même des années pour que le système hydrologique souterrain retrouve son état initial », prévient le Pr Lhoussaine Bouchaou.  

D’après l’ABH de Souss-Massa, à fin février 2023, le total de l’offre en ressources mobilisables est de 841 Mm3, dont les eaux de surfaces (402 Mm3), les eaux souterraines (425 Mm3) et les ressources non conventionnelles (14 Mm3). La demande totale, elle, est de 1018,6 Mm3, répartie entre les besoins agricoles (909 Mm3) et l’alimentation en eau potable (108,6 Mm3). Le déficit est donc de l’ordre de 177,6 Mm3.  

Mobilisée pour combler une partie de cet écart, « la nappe superficielle est vraiment impactée par la surexploitation. C’est également le cas de la nappe profonde ». Une situation qui ne date pas d’hier. Le basculement date des années 1980. À l’époque, le déficit hydrique résultait des phénomènes de sécheresse, mais aussi en raison des activités anthropiques qui se sont amplifiées.

« L’extension agricole avait augmenté la demande en eau, alors qu’il y avait moins de pluie. » D’ailleurs, dans les années 1960 et 1970, la nappe de Souss alimentait l’oued du même nom. « Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas », regrette le Pr Bouchaou. Et d’assurer : « En continuant à pomper l’eau dans la nappe de Chtouka, il y a un risque de biseau salé qui a pour conséquence de saliniser les sols et les eaux souterraines. La dépollution est par la suite ardue. » 

Des saumures polluantes 

Professeur Lhoussaine Bouchaou, expert en gestion des ressources hydriques, qui officie à l’Université des sciences Ibn Zohr à Agadir.

À cause de l’intrusion marine constatée notamment dans la nappe de Chtouka, l’autre menace qui guette les aquifères de la région sont les saumures. En effet, les agriculteurs utilisent de petites unités de dessalement pour dessaler l’eau de la nappe. Ce processus est polluant, car il rejette une solution salée sur place et dans des bassins non conformes. 

« Cela devient problématique si ces saumures ne sont pas rejetées dans les normes. Il faut les évacuer dans des bassins avec des membranes, sinon elles peuvent s’infiltrer et contaminer l’eau souterraine et le sol. Tout le monde doit en prendre conscience. Car quand il s’agit d’un investisseur étranger, il est là pour cinq ou dix ans au bout desquels il plie bagages sans prêter attention aux conséquences de son activité sur l’environnement. »

Par conséquent, il est capital d’imposer aux agriculteurs l’installation de bassins dans les normes pour éviter l’infiltration des saumures dans le sol. Sans oublier de renforcer les contrôles. « En utilisant par exemple des drones, il est facile de repérer des bassins de rejets de saumure qui ne sont pas dans les normes. » 

Le dessalement d’eau de mer, une approche efficace 

Vous l’aurez compris, la clé d’une gestion durable des ressources hydriques du Souss réside dans la préservation des nappes. Plusieurs solutions ont été mises en place à cet effet. Il y a la politique des barrages qui permet de stocker l’eau de surface. « Si vous avez de l’eau et que vous la laissez se vider dans les océans, c’est dommage. Il vaut mieux la stocker et la réutiliser pendant les périodes de sécheresse tout en respectant l’écologie. »

« Ce stockage permet aussi de se prémunir contre les inondations, parce que tous les oueds qui traversent la ville d’Agadir ont posé des problèmes à cause des crues, notamment en 1996, 2006, 2010 et 2014, avec des dégâts importants. » 

C’est dans un second temps que la station de dessalement d’eau de mer de Chtouka a vu le jour. « Elle soulage la nappe, notamment en contribuant à hauteur de 70% à l’alimentation en eau potable du Grand Agadir et l’irrigation d’une partie de la plaine de Chtouka. Ainsi les eaux souterraines sont uniquement réservées au stockage naturel de l’eau ou à l’agriculture. » 

L’unité de dessalement a une capacité de 400.000 m3/jours, répartie équitablement entre l’agriculture et l’eau potable. La technologie utilisée est l’osmose inversée, et sa puissance électrique est de 68 MW. L’eau dessalée est stockée dans un réservoir d’eau potable de 35.000 m3. Cette eau est acheminée via 44 km de conduite. En sus de deux stations de pompage et de reprise et autant de réservoirs de mise en charge de 10.000 m3 et 5.000 m3. 

Cette station protège le système économique de Chtouka, qui concerne tout le Maroc. Pour le moment, l’eau dessalée n’est pas problématique à court ou moyen terme, car le sel est rejeté dans l’océan, « en revanche, à long terme, il est difficile de se prononcer sur le fait qu’il y ait un petit changement au niveau de l’écosystème marin ». 

En tout cas, les rejets après le dessalement ont été pensés pour éviter une pollution concentrée grâce à des diffuseurs permettant une dispersion du sel. « D’ailleurs l’activité de pêche n’a pas cessé dans la zone de la station. Ce qui prouve que le poisson est présent, et que l’écosystème n’est pas impacté. » D’autres sources de pollution sont parfois plus nocives pour nos écosystèmes, dont les eaux usées ménagères et industrielles non traitées.   

Accentuation des inégalités 

Pour ce qui est de l’exploitation des ressources en eau des nappes profondes, ce n’est pas une solution à la portée de tout le monde. En outre, cela va renforcer le déséquilibre entre le petit et le grand agriculteur. « Si le petit agriculteur arrive à forer jusqu’à 200 m, le gros agriculteur a les moyens d’atteindre plus de 400 m. »  

« Cela représente également un inconvénient, car nous allons dénoyer et faire baisser le niveau de ces nappes profondes. Et s’il n’y a pas de recharge, ce sera rapidement problématique. En plus, si l’on crée des dépressions, on favorise l’intrusion marine dans les nappes côtières. Car à un moment donné, le niveau de l’eau marine va se trouver à un niveau supérieur à celui de l’eau de la nappe. »

A contrario, l’épuration des eaux usées a un bel avenir. C’est le cas à Tiznit, Taroudant, Ouled Teima, Biougra où l’on collecte l’eau usée au lieu de la rejeter dans la nature. « La station d’épuration des eaux usées (STEP) d’Agadir est exemplaire, car les espaces verts du Grand Agadir sont irrigués par les eaux usées. » 

Impliquer les populations locales 

Cependant, l’efficacité de l’ensemble de ces mesures se heurte à la difficulté de réduire la quantité de l’eau utilisée dans le secteur agricole. « C’est l’histoire du Plan Maroc vert, pendant lequel l’Etat a accordé des subventions afin de passer de l’irrigation gravitaire vers un système d’économie du goutte à goutte. »

Sauf que l’eau économisée a principalement servi à augmenter la superficie cultivée. « En réalité, nous avons aggravé le problème. Nous sommes passés d’un mode d’irrigation gourmand en eau à un mode plus économe à raison de 30%. Mais l’eau économisée a été utilisée pour irriguer les nouvelles superficies. »  

Justement, pour que la situation s’améliore, « il ne s’agit pas d’équilibrer entre la demande et l’offre. Il faut plutôt réguler la demande, car l’offre est limitée ou vulnérable ». La solution est de limiter les extensions agricoles. En ce sens, le gouvernement a suspendu les subventions à l’irrigation (40.000/ha), dans le cas des nouvelles superficies cultivées de pastèques, agrumes et avocats.

Mais, généralement, les investisseurs ont largement les moyens de s’en passer. Face à ce dilemme, l’idéal serait de ne plus subventionner les investisseurs étrangers, mais uniquement les agriculteurs locaux. « Si j’encourage les investisseurs locaux, ils seront plus sensibles à la préservation de leurs ressources en eau. » 

Une piste qui a porté ses fruits dans le cadre de la préservation de l’arganier. « Une gestion traditionnelle mais efficace et équilibrée, avec une approche participative et intelligente, fondée sur le partage d’un savoir-faire collectif », conclut le Pr Lhoussaine Bouchaou.  

Argane. Hold-up sur un patrimoine national : convoitises (4/4)

Il est difficile d’évoquer les termes « commerce équitable » au Maroc sans penser aux coopératives de la filière de l’argan dans la région Souss-Massa. Présentées comme un rempart contre l’exclusion et la précarité, les coopératives féminines de l’arganeraie sont érigées en symboles de la lutte féministe marocaine contre la domination masculine dans le monde rural. Elles sont à ce titre comparées aux dynamiques qui ont donné vie au mouvement des femmes soulalyates, tant les deux phénomènes sociétaux aspirent à répartir équitablement le pouvoir économique entre les femmes et les hommes.

Suivant ce noble idéal, les productrices d’huile d’argan se sont regroupées en coopératives, dès le début des années 2000, dans le but de rompre avec les pratiques anarchiques qui lèsent les producteurs et productrices locales, et nuisent à la réputation du produit à l’échelle internationale. En effet, jusqu’en 2009, les fruits de l’arganier et les amendons pouvaient être exportés en vrac et transformés dans le pays de destination à l’abri de tout contrôle. Une pratique dont souffraient, par ricochet, les productrices marocaines d’huile d’argan.

Une régulation sur le tard

« Dès sa nomination à la tête du ministère de l’Agriculture en 2007, l’actuel chef du gouvernement a pris nos doléances au sérieux. En tant que collectif de femmes arganières, nous voulions arrêter l’hémorragie des exportations des matières premières et des amendons en vrac. M. Akhannouch s’est montré à l’écoute, c’est ce qui nous a permis de sauver la filière », témoigne Fatima Amehri, présidente de l’Association marocaine de l’indication géographique de l’huile d’argane (AMIGHA).

Deux ans après cette décision, la première fédération professionnelle de l’argane voit le jour en avril 2011. La Fédération interprofessionnelle marocaine de la filière de l’argane (Fimargane) regroupe à sa création huit associations provinciales de la réserve de la biosphère de l’arganeraie, dont l’AMIGHA, sous la présidence à cette époque de Mohamed Ourais. L’organisation professionnelle est désignée pour être l’interlocuteur officiel entre les professionnels du secteur et l’État.

Confusion des intérêts

Les avis des professionnels du métier sondés lors de notre enquête divergent sur l’action de la fédération professionnelle, transformée depuis en FIFArgane, D’aucuns estiment qu’elle favorise les acteurs privés du marché, en l’occurrence un groupe français, au détriment des coopératives de femmes arganières.

Médias24 a pris contact avec les représentants habilités des deux structures. Cet épisode, qui s’est déroulé en mai 2022, date de la réalisation de cette enquête, mérite d’être évoqué. Il donne une idée de l’ambiguïté des liens qu’entretiennent la fédération et cet opérateur privé, que nous n’avons pas pu expliquer.

Médias24 a commencé par contacter Ahmed Atbir, président de la FIFArgane jusqu’en avril 2023, date du renouvellement des bureaux de la fédération. Ce dernier, avançant systématiquement le fait d’être en déplacement, a promis à cinq reprises de nous rappeler une fois arrivé à destination… Une promesse qu’il a visiblement eu du mal à tenir… avant que son téléphone ne devienne définitivement hermétique à nos sollicitations !

Du côté du groupe français, le contact établi est nettement plus courtois. Très rapidement, on nous a dirigés vers la personne habilitée à communiquer au nom de l’entreprise.

Le rendez-vous est pris à Agadir, à la date et l’heure indiquées. Quelques minutes avant le moment convenu, un coup de fil vient perturber le calendrier établi : « Vous allez rencontrer une personne de chez nous qui sera chargée d’organiser notre rencontre. Faites-lui part de vos questions pour que nous puissions apporter toutes les réponses lors du rendez-vous », nous suggère notre contact absentéiste.

À l’évidence, le rendez-vous n’ayant pas eu lieu, nous demandons à l’intermédiaire d’organiser un rendez-vous avec le responsable le lendemain. Ce à quoi notre interlocuteur s’engage.

Le rendez-vous est donc pris le lendemain à midi sur le parking d’un grand centre commercial de la ville d’Agadir. Dans la voiture, en plus du conducteur que nous avions rencontré la veille, deux hommes supposément représentants de l’entreprise. « Nous allons sortir de la ville pour vous faire visiter une coopérative d’huile d’argan », lance d’emblée l’un des passagers, avant de se présenter comme membre du bureau de la FIFArgane au même titre que son acolyte. Aucun ne représente la société concernée. La couleur est affichée. Au bout d’une vingtaine de minutes en voiture, nous voici arrivés devant un grand bâtiment sur lequel on peut lire « Coopérative forestière Tighanimine ».

Cette coopérative est dirigée par Nadia Fatmi, ancienne secrétaire générale de la FIFArgane, qui préside actuellement la Commission sociale et genre au sein de la même structure.

Sans ambiguïté, elle confie à Médias24 : « Le groupe français définit à lui seul l’avenir de la FIFArgane. À chaque fois qu’il y a un contentieux, c’est systématiquement le parti de la multinationale qui l’emporte, et ce, à cause de son poids dans la production nationale. »

Présent à la même réunion, l’actuel président de la FIFArgane, Ahmed Oussyad, qui était à l’époque membre de la fédération, déclare sans nuances et sans craindre l’exagération : « Aucune autre société ou coopérative ne peut aider les populations locales comme le fait cette multinationale. Nous l’en remercions. Car elle ouvre des centres dans des endroits reculés en faisant travailler les populations locales et en les payant à un prix raisonnable, à hauteur de 40 dirhams le kilogramme d’amendons. »

Un propos aussitôt interrompu et corrigé par Nadia Fatmi : « Ils payent le kilo à 30 dirhams ! »

La machine féminine… en marche !

À l’occasion de cette rencontre, Nadia Fatmi nous propose une visite guidée des locaux de la coopérative. À l’intérieur du bâtiment, le protocole est strict ; le port de la blouse est obligatoire et les accès sont conditionnés.

La chaîne de production est parcellée conformément au cahier des charges en vigueur. Cette rigueur froide dépasse le protocole pour déteindre sur les individus.

Arrivés aux ateliers de dépulpage et de concassage, le climat paraît anxiogène. En tous les cas, il tranche avec l’ambiance des coopératives que Médias24 a visitées pour les besoins de l’enquête.

Près de trente femmes sont regroupées dans un espace d’une cinquantaine de mètres carrés où l’on n’entend rien d’autre que le bruit de la pierre qui s’écrase sur la noix. Les travailleuses n’échangent ni un mot ni un regard au cours de notre visite. Est-ce le système établi ou l’effet de notre présence ? Difficile à dire.

Mais de ce que nous avons pu constater, cela relevait plus d’un système en place centré sur le travail et le rendement.

Pourtant, comme nous l’explique Fatima Essaâdi, présidente de la coopérative Talilt Ouarga, située dans la région de Taghazout, le travail en atelier joue un rôle crucial pour cimenter les liens sociaux entre les femmes arganières. « Le travail en groupe permet aux femmes de sortir de leur routine quotidienne. Elles arrivent de douars éparpillés à 9 ou 10 kilomètres à la ronde autour de l’atelier et passent plusieurs heures par jour ensemble à travailler le fruit. Elles discutent, nouent des liens et se sentent appartenir à une deuxième famille. Ce qui contribue pour beaucoup à leur épanouissement. »

De gauche à droite, Mohamed Benaaliyat (président de la Commission communication à la FIFArgane), Nadia Fatmi (présidente de coopérative Tighanimine), Ahmed Oussyad (président de l’Association régionale des ayants droit du domaine).

D’ailleurs, afin de contrer l’influence indirecte de l’entreprise française via la FIFArgane, les coopératives féminines se sont regroupées en 2021 sous un nouvel étendard, porté par sa présidente Jamila Idbourrous, et qu’elles ont choisi de baptiser Fédération nationale des femmes de la filière de l’argane.

Depuis sa création, la nouvelle fédération professionnelle œuvre à nouer des partenariats avec des organismes nationaux et internationaux : le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), le Centre national Mohammed VI des handicapés, le Fonds Génération Green… Tout porte à croire que ce nouveau regroupement professionnel changera la donne.

 

Argane. Hold-up sur un patrimoine national : divergences d’intérêts (3/4)

La multiplicité des acteurs intervenant dans la filière de l’argan implique des divergences d’intérêts et de hiérarchisation des priorités. Si pour les coopératives féminines et les groupements d’intérêts économiques, le but principal est de permettre aux familles de générer des revenus capables d’assurer des conditions de vie dignes dans les endroits reculés, tout en préservant l’héritage culturel lié à la production de l’huile d’argan, la logique mercantile des entreprises privées privilégie le rendement des capitaux investis.

Il résulte de cette configuration un rapport conflictuel où l’accès à la matière première (Afiache) et les débouchés vers le marché international conditionnent la survie des acteurs de la filière.

Avec la succession des années de sécheresse qu’a connues le Maroc durant la dernière décennie, la quantité d’Afiache produite et collectée s’amoindrit, poussant certains individus peu scrupuleux à cueillir le fruit avant sa maturité pour le revendre comptant sur le marché.

La rareté de la matière première a fait exploser son prix de vente. En effet, un kilogramme de fruits, vendu il y a quelques années au prix de deux ou trois dirhams, s’échange actuellement au prix de 10 dirhams. Un prix que seules les coopératives de grande taille et les entreprises privées peuvent supporter.

La rareté ne fait pas le prix !

Pourtant, avant l’année 2007, le travail de ramassage des fruits n’était pas comptabilisé dans la chaîne de valeur. Jamila Idbourrous, directrice de l’Union des coopératives féminines de l’arganeraie (UCFA), explique : « C’est en 2007 que nous avons pu constater le problème. Ce fut une année marquée par la sécheresse et par une augmentation du prix des fruits. C’est à partir de ce moment-là que nous avons commencé à intégrer le prix de la matière première. »

Jamila Idbourrous, directrice de l’Union des coopératives féminines de l’arganeraie (UCFA).

Malgré cette revalorisation, le prix de l’huile d’argan pratiqué actuellement ne permet pas aux coopératives de dégager du bénéfice. « Les coopératives vendent leur production au prix de revient ou parfois même à perte, car elles ont des contrats avec des clients. C’est le cas à l’Union des coopératives féminines de l’arganeraie : nous avions un contrat avec un client et nous avons été obligées de vendre à perte pendant pratiquement une année », précise Jamila Idbourrous.

Si l’UCFA peut se montrer résiliente face aux fluctuations des coûts des matières premières, c’est d’abord grâce à sa taille − l’Union regroupe plus d’une vingtaine de coopératives réparties dans les six provinces de l’arganeraie −, mais également grâce à son ouverture sur le marché international.

Cela étant, très peu de coopératives ont la possibilité de se fournir de façon régulière en matières premières. C’est le cas de Talilt Aourga, une coopérative de petite taille installée à quelques kilomètres de la ville de Taghazout et qui compte 34 femmes. Sa présidente, Fatima Essaadi, déplore la rareté du fruit en temps de sécheresse. « Je me souviens d’une époque où la récolte se faisait en groupe. Chaque personne ramenait sa collecte pour la comparer à celle des autres. Cela se passait dans une ambiance festive. Aujourd’hui, chacun écoule sa récolte au plus offrant, à savoir aux grandes coopératives et aux entreprises privées qui achètent le fruit issu de notre région. »

Une mainmise française sur la filière

Parmi ces grands acheteurs figure un groupe français, à travers lequel transite le plus gros de l’huile d’argan exportée dans le monde. On estime à 70% la quantité en volume écoulée par ce groupe sur le marché international.

Le contrôle en amont et en aval de la chaîne de valeur confère à cet opérateur français des pouvoirs régaliens sur le secteur, comme le révèle un rapport de l’IPD (le Bureau de la promotion des importations en Allemagne) sur l’exportation de l’huile d’argan vers l’Europe. On peut y lire, sans équivoque, le paragraphe suivant : « Dans le cas particulier de l’huile d’argan marocaine, une part de marché importante est détenue par des importateurs qui contrôlent toute la chaîne d’approvisionnement dans le pays d’origine, depuis la production de l’huile jusqu’à la distribution. Ces entreprises ont une influence importante sur la disponibilité du produit et les prix du marché, et sont des concurrents redoutables pour les petits exportateurs et coopératives. »

Plusieurs indices convergent, laissant planer un sérieux doute sur une présomption d’abus de position dominante. Dans les faits, les grands opérateurs exercent une influence considérable sur le prix des matières premières, menaçant la survie des petites coopératives souvent dépourvues des ressources financières nécessaires à l’exploitation. En effet, de nombreuses coopératives arganières ne règlent la matière première qu’après avoir écoulé le produit final sur le marché, tandis que les grandes structures, disposant de fonds de roulements confortables, achètent directement la récolte chez l’habitant.

Seuls 5% environ de la valeur ajoutée de la filière profitent au Maroc

L’impact de ces grands opérateurs étrangers sur le marché va au-delà de son contrôle des prix des matières premières. « Une fois acheté chez l’habitant, le fruit est remis aux coopératives qui procèdent au dépulpage, au concassage et à l’extraction de l’huile, qui sera ensuite exportée en vrac ou en bouteille », nous explique un employé de l’une de ces entreprises. Un membre de la Fédération interprofessionnelle de la filière de l’argan estime à 15.000 le nombre de femmes qui réalisent ces travaux manuels pour le compte de la société française.

Cette tâche laborieuse, qui demande pour l’extraction d’un litre d’huile d’olive l’équivalent de quatre jours de travail, est rétribuée à hauteur de 75 à 100 dirhams, soit environ 20 dirhams/jour travaillé.

Mohamed Ourais, ancien président de l’Association marocaine de l’indication géographique de l’huile d’argane (AMIGHA), estime ainsi que « seuls 5% environ de la valeur ajoutée de la filière profitent au Maroc. Le reste est réparti entre les intermédiaires et les revendeurs ».

La défaillance du régulateur

Cette estimation prend sens lorsque l’on analyse les tendances sur le marché international : un litre d’huile d’argan pure est vendu jusqu’à 13 fois son prix de vente au Maroc lorsque celle-ci est écoulée en petits lots de quelques dizaines de millilitres.

Les écarts disproportionnés qui font les choux gras des exportateurs et des laboratoires de produits cosmétiques sont loin de permettre l’autonomisation des femmes arganières. Pour ces dernières, la filière de l’argan est réduite à une économie de subsistance.

En cause, l’organisation professionnelle du métier de la filière de l’argan − la Fédération interprofessionnelle marocaine de la filière de l’argan (Fimargane), désormais baptisée FIFArgane. Censée faire barrage à toute tentative de dérégulation du marché, elle ne remplit pas pleinement son rôle, de l’avis de nombreux professionnels rencontrés au cours de cette enquête.

À SUIVRE

Argane, hold-up sur un patrimoine national : dans le désert du Néguev (2/4)

C’est dans le sud désertique du Néguev israélien que l’arbre endémique du Souss est en train de redéployer ses racines. Le kibboutz Ketura, dans lequel l’Institut Arava pour les études environnementales mène ses recherches, est un endroit où les miracles ne sont pas rares. Menée par la professeure Elaine Solowey, une équipe de chercheurs a réussi à ramener à la vie une espèce de palmier-dattier vieille de deux mille ans.

L’arganier pour repeupler le désert du Néguev

C’est dans ce même laboratoire à ciel ouvert, et sous la même direction, que l’Argania Spinoza, cet arbre réputé capricieux et indomptable, a finalement décidé de pousser il y a près de quatre décennies, avec une population de départ de 67 arganiers.

À 250 kilomètres au nord, sur la vallée de Netiv HaGdud en Cisjordanie, la société agricole Sivan SM mène ses expérimentations sur le site Oren Farm ; une sorte de ferme pédagogique où les figuiers côtoient les vignes et les dattiers. C’est ici que la souche baptisée « Argan 100 » a été développée.

Capable de produire dix fois plus de fruits (Afiache) qu’un arbre du Souss, tout en résistant aux différentes maladies du sol, cette variété, qui a été clonée depuis et revendue aux agriculteurs israéliens, a été présentée il y a dix ans comme le spécimen qui détrônera l’arganier marocain.

Bien que les surfaces plantées en Israël restent très limitées et largement inférieures à la superficie qu’occupent les arganiers au Maroc − on compte actuellement 350 hectares en Israël répartis sur plusieurs régions, dont seulement 30 produisent des fruits −, les plantations sont vouées à être généralisées car, en dehors de l’intérêt économique lié à la transformation du fruits de l’arganier, le repeuplement du Néguev et de la Cisjordanie en fermes expérimentales répond à deux problématiques majeures : d’une part, un intérêt politique avec l’établissement de nouvelles colonies et, de l’autre, la lutte contre la désertification à travers la création d’écosystèmes résilients par le biais de la diversification des plantations. Sur ce point, il est important de souligner que l’arganier, habitué au climat aride, est un arbre très peu gourmand en eau.

Optimisation du rendement

Les recherches israéliennes en la matière ne se limitent pas à l’étude des capacités de résistance et d’adaptation de l’Argania Spinoza. En effet, afin de réussir le pari de la généralisation de la culture de l’arganier auprès des agriculteurs stationnés dans des zones arides, il est nécessaire de garantir aux exploitants un rendement suffisant pour encourager leurs investissements dans la filière. Pour ce faire, la maximisation du rendement qu’offrent la sélection et le clonage des meilleurs spécimens s’accompagne d’une réduction des coûts de production de l’huile d’argan.

Les études dans ce sens sont multiples, et les procédés calculés à la seconde et au shekel près. Le processus de transformation passe par plusieurs étapes dont la récolte, le dépulpage, le concassage, la torréfaction s’il s’agit d’une huile d’argan alimentaire, et l’extraction. Chacune de ces étapes est estimée en temps de travail pour donner une évaluation précise du coût de revient. Un professionnalisme qui tranche avec la valorisation peu pertinente que les acteurs opèrent au Maroc.

L’approche comparative des procédés entre les deux pays reflète l’importance de cet écart : au niveau de la collecte ou de la cueillette, les risques encourus par les professionnels du secteur des deux pays ne sont pas les mêmes. Si, en Israël, les arbres sont cultivés dans des fermes surveillées, la cueillette au Maroc est faite sur des zones forestières sauvages durant les mois d’été, exposant les cueilleurs et cueilleuses au danger des piqûres de scorpions ou des morsures de reptiles. Au bout du compte, le fruit est vendu au Maroc à un prix oscillant entre 2 et 10 dirhams le kilo, tandis que le prix de vente en Israël est fixé à 5 shekels, soit l’équivalent de 15 dirhams marocains.

La transformation de l’Afiache connaît à son tour des différences de taille entre les procédés utilisés dans les deux pays, avec un impact considérable sur le coût horaire. En effet, la production de l’huile au Maroc repose sur des procédés semi-mécaniques, où l’intervention humaine, notamment le dépulpage et le concassage, occupe une place primordiale. Dans les kibboutz, la chaîne de production est presque entièrement industrialisée, et les recherches sont perpétuellement en cours pour réduire davantage l’intervention humaine et le temps de travail nécessaire à la production d’un litre d’huile d’argan.

Le dépulpage israélien est réalisé grâce à la transformation d’une éplucheuse à pomme de terre qui sépare la pulpe de la noix. S’ensuit le concassage qui, tel que présenté par l’ensemble des professionnels de la filière marocaine demande une compétence humaine irremplaçable, est effectué en Israël par une machine de craquage, dans laquelle sont placées les noix selon leurs dimensions, par ordre croissant.

Le résidu est ensuite placé dans un tamis pour filtrer les grains de poussière avant de le plonger dans un bassin d’eau salinisée. Sous l’effet de la différence de densité, les noix contenant des bulles d’air et les amendons sont séparés. Ces derniers sont ensuite rincés à l’eau courante et séchés, avant la torréfaction et/ou l’extraction de l’huile d’argan. En définitive, il faut compter 10 heures de travail effectif pour produire un litre d’huile en Israël contre 2 jours et demi au Maroc.

La filière marocaine peu compétitive

En bout de chaîne, alors même que la production artisanale d’huile d’argan s’avère plus laborieuse, sa faible valorisation sur le marché laisse très peu de valeur ajoutée aux producteurs marocains ; l’huile d’argan pure locale est vendue par les producteurs à un prix variant entre 250 et 650 dirhams, en fonction de la qualité de l’huile et du prix de la matière première, tandis qu’en Israël, la même huile est commercialisée à un prix compris entre 200 et 800 dollars le litre.

Même si, pour l’heure, les quantités de fruits produites par les fermes israéliennes ne dépassent pas neuf tonnes par an et sont  loin de concurrencer la production nationale, il est important de prendre au sérieux la menace qui plane. Les producteurs israéliens envisagent de dépasser hebdomadairement la quantité annuelle actuellement produite, rapporte Nadav Solowey, le fils de la chercheuse Elaine Solowey, également responsable au sein du kibboutz Ketura, dans un document produit en février 2022.

La modernisation de l’outil de production devient dès lors une question de survie pour les futurs exploitants et producteurs marocains. Encore faut-il prendre en considération deux éléments : l’importance du mode d’extraction ancestral de l’huile d’argan dans la reconnaissance de l’indication géographique au niveau européen, et la faible valeur ajoutée que draine la filière marocaine, rendant le moindre investissement difficile à réaliser.

Sur ce dernier point, la principale cause de déséquilibre entre la valorisation des produits marocains d’une part, et israéliens de l’autre, est imputable à une mauvaise évaluation en amont de la structure des coûts dans la chaîne de valeur nationale, en plus de la défaillance de la fédération professionnelle en tant qu’organisme arbitral du métier. Une lacune qui profite au principal acteur privé de la filière au Maroc ; une société étrangère qui détient le quasi-monopole sur la matière première, au grand dam des coopératives arganières de petite et moyenne taille.

À SUIVRE

Tomates : dans le Souss, baisse de rendement et hausse des prix après la vague de froid

La vague de froid qui sévit depuis quelques jours dans différentes régions du Royaume impacte négativement les cultures de tomates dans la région du Souss.

Le rendement en baisse…

« Le rendement est en baisse alors que les prix sont en hausse« , apprend-on auprès d’une source de la Chambre d’agriculture Souss-Massa, confirmant les informations dévoilées par Médias24 dans un article précédent.

« Le rendement des cultures de tomates dans la région du Souss, qui couvre jusqu’à 90% des besoins nationaux, est en baisse », nous confirme une source de la Fédération interprofessionnelle marocaine de production et d’exportation des fruits et légumes (FIFEL). « Cette baisse est principalement due à la vague de froid qui sévit dans la région du Souss depuis quelques jours. »

Pour éviter une pénurie et maintenir les prix à l’approche du mois de Ramadan, une réunion a été tenue le jeudi 26 janvier dernier à la Chambre d’agriculture Souss-Massa, en présence des professionnels du secteur (producteurs et exportateurs), du directeur de développement des filières de production au ministère de l’Agriculture, du directeur régional de l’Agriculture, du directeur régional de la Sécurité sanitaire des produits alimentaires et d’une représentante de Morocco Foodex.

La réunion a été consacrée au suivi de la production et de la commercialisation des tomates, dans le but d’identifier les obstacles auxquels se heurte la filière et d’assurer un équilibre entre le marché intérieur et les exportations.

… Et les prix en hausse

« Durant les vagues de froid, le rendement baisse généralement d’environ 70% à 80% par hectare » pour les cultures de tomates, indique notre source à la Chambre d’Agriculture.

« Dans la région du Souss, la superficie occupée par cette culture avoisine les 6.900 ha, avec ses diverses variétés. La tomate ronde reste la plus dominante, et s’étale sur 3.800 à 3.900 ha. Une partie de la production est dédiée au marché national, tandis que le reste est exporté. »

« Lorsqu’elle a démarré vers les mois de septembre et octobre 2022, la saison se présentait plutôt bien. La production était élevée et les prix faibles. La tomate était vendue à des prix inférieurs de 60% à 70% par rapport au coût de revient, mais l’export a aidé le secteur à garder son équilibre. »

« Le kilogramme de tomate coûtait environ 1,68 DH, sortie ferme », confirme la FIFEL. « Ce prix ne couvrait même pas le coût de production, qui s’élève à 4,20 DH/kg. Les agriculteurs vendaient donc à perte. »

« La vague de froid qui sévit depuis quelques jours a réduit le rendement par hectare, poursuit notre source à la Chambre d’agriculture. La superficie dédiée à cette culture est restée la même dans la région, mais le rendement est plus long par rapport au début de la saison. »

En temps normal, « on est sur une production allant d’une tonne à 1,5 tonne par jour de tomates rondes par exemple. Si l’on prend au moins 3.000 ha, nous sommes sur un minimum de 3.000 tonnes produites quotidiennement. La consommation locale s’élève à 1.100 tonnes, voire 1.200 tonnes par jour, et le reste est exporté ».

« Avec la vague de froid, le rendement est passé à 300, voire 400 kg par jour. De plus, il y a une forte pression sur la région du Souss, puisque la production de tomates est à l’arrêt dans les autres régions du pays à cause des basses températures. »

« Cette baisse de production s’est également répercutée sur les prix, qui sont passés à 4 ou 5 DH/kg, sortie ferme. L’agriculteur fait de son mieux pour vendre au prix de revient, mais à cause des intermédiaires, la tomate atteint plus de 10 DH/kg sur les marchés, c’est anormal. Le gouvernement et les ministères concernés doivent prendre les mesures nécessaires pour y mettre fin. »

Inquiétudes pour le mois de Ramadan ?

Notre interlocuteur se montre en revanche rassurant sur l’approvisionnement pour le mois de Ramadan. « Certes, s’il y a une nouvelle vague de froid dans les prochaines semaines, l’impact sera visible sur la production, mais d’ici mars prochain, il y aura certainement des pluies. Les précipitations augmenteront le taux d’humidité, ce qui améliorera la maturité des tomates. »

Une autre réunion est prévue le vendredi 3 février prochain à la Chambre d’Agriculture pour détailler le bilan de la campagne actuelle et présenter les prévisions pour les prochains mois, en tenant compte des conditions climatiques. L’objectif est de prendre les mesures nécessaires pour assurer un approvisionnement normal, notamment pour le mois de Ramadan.

 

Reportage. Sur les traces des agriculteurs itinérants du Souss

Sur la route provinciale menant de Taroudant à Taliouine, en passant par la palmeraie de Tiout, les paysages sont contrastés. Avec en toile de fond les montagnes de l’Atlas, de grands champs agricoles se succèdent : tantôt des méga-serres de bananes, tantôt des champs de légumes ou des vergers à l’air libre.

Ces grandes concentrations agricoles sont entrecoupées de larges étendues de terrains désertiques et rocailleux. Tout le long du lit de l’oued Souss, complètement à sec, on aperçoit de temps en temps la silhouette filiforme d’un acacia à gomme esseulé. Plus souvent, on croise quelques arganiers se desséchant au soleil, victimes de la sécheresse et du surpâturage caprin. Leur aspect trapu et noueux se détache du reste de la flore de la région. Nous sommes dans le piémont de l’Atlas, où va commencer le règne sans partage de l’arbre symbole du Maroc, bien que de plus en plus dégradé.

Les arganiers se dessèchent au soleil.

Les agriculteurs du 44

À quelques kilomètres de la commune de Faide, pas loin d’Aouloz, un pick-up chargé de bouteilles de gaz butane s’engage sur une mince piste poussiéreuse. Sur la carte, aucune localité n’est signalée. Pourtant, la camionnette est chargée à ras bord de bouteilles pleines et s’enfonce loin de la route. Deux à trois kilomètres plus tard, au bout de ce chemin agricole, s’étend un vaste terrain vert contrastant avec les alentours désertiques.

Ce champ de près de 30 hectares est en location pour une durée de cinq ans, nous apprend-on. “C’est un agriculteur issu de Houara qui l’a loué. Ce sont les gens du 44 qui travaillent ici”, nous apprend Ahmed, un ouvrier sur place.

Le 44 fait référence à la borne kilométrique à partir d’Agadir. Une appellation coloniale de la région de Houara qui persiste à ce jour. “Ils sont plusieurs. Ils ont l’habitude de louer des terrains dans la région et de produire pour le marché d’Inezgane.” Le terrain est séparé en deux parties : des parcelles consacrées à la production de courge, et une autre dédiée à la production d’ensilage de maïs, un fourrage destiné à l’alimentation des vaches laitières. On est dans le territoire de la Copag.

Le choix du lieu est bien sûr déterminé par la disponibilité du foncier, mais surtout celle de l’eau. Dans cette zone, la nappe est à moins de 100 m de profondeur « seulement ». On est loin des 300 et 400 m de profondeur où les agriculteurs de Houara trouvent habituellement leur eau.

Un ingénieux système permet de transformer les moteurs en pompe à gaz.

850 bouteilles de gaz par mois

Et c’est là qu’intervient le gaz ! En effet, plusieurs dizaines de grandes bouteilles de gaz sont déchargées du pick-up et entreposées à côté de deux puissants moteurs de voiture.

Un dispositif ingénieux a été mis en place pour faire fonctionner les moteurs de 2,5 l avec sept bouteilles de gaz au lieu de l’essence, afin de les utiliser comme pompe à eau. Ils sont branchés à deux tuyaux d’une quinzaine de centimètres de diamètre enfoncés dans le sol. Deux puits, à une dizaine de mètres de distance l’un de l’autre, ont été forés pour les besoins de l’exploitation. “Les moteurs tournent 24 h/24 pour recharger le bassin”, nous précise Ahmed. Il estime les besoins en gaz à près de 850 bouteilles par mois, achetées au prix du marché.

Un troisième moteur avec le même dispositif, branché au bassin de près de 400 m³, sert à fournir la pression nécessaire pour irriguer les champs.

“Nous irriguons les champs de courge pendant la journée, alors que la ‘Bechna’ (ensilage de maïs, ndlr) est irriguée la nuit. En l’absence de pluie, nous ne devons pas arrêter, sinon les plantes risquent de mourir avant qu’on puisse les vendre”, affirme Ahmed. L’opération dure pendant la saison sèche, du mois de juillet jusqu’à la récolte, au mois de novembre. Comparativement, la quantité d’eau consommée par la culture de pastèque, dont le cycle de culture ne dépasse pas les quarante jours, est anecdotique !

Plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes d’eau sont ainsi extraits de manière industrielle et en toute illégalité durant quatre à cinq mois d’affilée, pendant plusieurs années, jusqu’à épuisement de la nappe. Et ce, sans parler de l’appauvrissement des sols par les monocultures intensives, et de la pollution générée par l’utilisation d’intrants chimique dont on a pu constater les emballages éparpillés à côté du bassin d’eau. Une fois les champs épuisés, d’autres terrains sont ciblés, et bis repetita. Il arrive même que ces investisseurs laissent sur place tout le système d’arrosage largement amorti.

Les récoltes sont le plus souvent vendues sur pied, et c’est l’acheteur qui devra récolter et transporter la marchandise. Celle-ci peut être revendue plusieurs fois à des intermédiaires avant d’atteindre le marché de gros d’Inezgane ou le destinataire final, nous informe-t-on.

Un bassin de près de 400 m3 permet l’irrigation 24 h/24 des champs.

“Aucun attachement à la terre ni au territoire”

“Ce phénomène est assez courant dans la région du Souss et même dans d’autres régions du Maroc. Ce sont des agriculteurs itinérants qui suivent l’eau là où elle se trouve”, indique Zakaria Kadiri, agronome et sociologue ayant mené plusieurs enquêtes de terrain dans la région.

“J’ai également rencontré ce phénomène dans la Chaouia, avec la culture de la carotte, et dans la région de Berrechid, avec des agriculteurs issus de Abda. Une collègue a aussi travaillé sur la question pour la culture de l’oignon dans la région de Meknès”, témoigne notre chercheur.

Pour lui, ces investisseurs détiennent le plus souvent aussi bien une expertise agricole de producteur que d’intermédiaire. “Ils doivent connaître la région, ses acteurs, les cultures qui fonctionnent bien, avoir une bonne connaissance du marché et un bon carnet d’adresses pour pouvoir revendre leur production”, décrit Zakaria Kadiri. Et d’ajouter : “Ils travaillent dans une logique de profit d’une manière intensive parce qu’ils n’ont pas d’attachement à la terre ni au territoire. Le plus souvent, ils se passent même des subventions publiques du Plan Maroc vert, notamment pour l’équipement des systèmes d’irrigation.”

Pour lui, ce phénomène est lié à la déstructuration des campagnes, mais aussi à une très forte monétarisation de l’agriculture. En l’absence du tissu de solidarité traditionnel pour le travail du sol, et avec les changements des habitudes de consommation, la migration des jeunes, etc., les paysans préfèrent louer leur terre et surtout céder leur eau contre un revenu fixe.

On nous informe que les terrains peuvent être loués entre 3.000, 6.000 et même 15.000 dirhams l’hectare/an selon plusieurs facteurs, notamment la proximité de la route et de la nappe, la qualité du sol, la superficie, etc. En plus des dégâts qu’elle provoque, cette agriculture itinérante peut donner lieu à des situations tragi-comiques. On nous a ainsi rapporté qu’une pétition avait été signée par les paysans et riverains contre un de ces agriculteurs “étrangers”. En cause : la surexploitation de la nappe et la raréfaction de l’eau pour les autres cultures. Une fois la pétition arrivée entre les mains des autorités, après enquête, on s’est rendu compte que les initiateurs de la pétition étaient ceux-là mêmes qui avaient loué leurs terres…