Investissements textiles turcs au Maroc : une coopération industrielle méditerranéenne face à l’Asie

Alors que les chaînes de valeur mondiales du textile se reconfigurent sous l’effet des tensions géopolitiques, d’une inflation persistante et d’exigences croissantes de proximité des marchés, la Turquie cherche à développer de nouvelles plateformes de production compétitives.

Le Maroc, nouvelle option stratégique pour les industriels turcs

Comme l’a déjà révélé Médias24, une visite de haut niveau de responsables industriels turcs est prévue en janvier 2026.

Les pistes de coopération entre le Maroc et la Turquie tendent désormais à s’imposer comme une nécessité, dans un contexte où les exportateurs turcs font face, sur le marché européen, à une pression concurrentielle croissante en provenance d’Asie.

Dans ce contexte, des questions se posent : quelle forme de coopération serait la plus utile pour les deux pays, et sur quelles étapes de la production ou sur quels produits devrait-elle se concentrer ?

Contacté par Médias24, Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, estime que de potentiels investissements turcs au Maroc sont tout à fait logiques d’un point de vue business.

« L’Égypte reste aujourd’hui l’un des principaux pôles d’investissement industriel de la Turquie en Méditerranée, notamment grâce au faible coût de la main-d’œuvre. Mais une partie de cet avantage est érodée par une inflation encore élevée, qui pèse sur la compétitivité réelle. À l’inverse, même si le coût du travail est plus élevé au Maroc, le pays offre une inflation parmi les plus maîtrisées au monde, ainsi que plusieurs atouts déterminants dans les décisions d’investissement », explique-t-il.

« Le Maroc dispose de nombreux atouts pour attirer les investissements turcs : proximité géographique et temporelle du marché européen, accords de libre-échange structurants, coûts intermédiaires et potentiel avéré de montée en productivité ».

Pour Redouane Lachgar, il ne s’agit pas seulement d’attirer des implantations, mais de consolider des partenariats industriels créateurs de valeur et capables de renforcer la compétitivité à long terme du secteur textile au Maroc. « L’enjeu réside désormais dans la structuration des écosystèmes industriels, la formation des compétences et la stabilité réglementaire afin de transformer ce potentiel en investissements durables ».

Textile-habillement : de la concurrence à la complémentarité

La coopération avec la Turquie peut être perçue comme paradoxale, dans la mesure où elle constitue un concurrent historique du Maroc dans le textile et l’habillement.

Pour Redouane Lachgar, il est toutefois possible de coopérer tout en demeurant des concurrents. « Face à la domination croissante de la Chine sur le commerce international, aucun pays méditerranéen ne peut rivaliser seul par l’échelle. La réponse stratégique réside dans la « coopétition » : coopérer sur certaines chaînes de valeur tout en restant concurrents sur les marchés finaux, afin de bâtir une force industrielle collective face à l’Asie ».

« La Turquie domine l’amont de la chaîne (filature, tissage, textiles techniques à forte valeur ajoutée) tandis que le Maroc s’est imposé comme une plateforme de confection rapide et ultra-réactive pour le marché européen. La diversification géographique des exportations turques, bien moins dépendantes d’un seul pays que celles du Maroc, renforce l’intérêt d’une implantation productive conjointe ».

Selon lui, la coopération entre le Maroc et la Turquie peut créer une vraie complémentarité industrielle. « Des investissements turcs au Maroc offriraient ainsi un double bénéfice : pour le Maroc, une diversification des débouchés grâce aux réseaux commerciaux turcs ; pour la Turquie, l’exploitation des accords de libre-échange marocains avec l’Union européenne, les États-Unis , les pays arabes et l’Afrique », précise notre interlocuteur.

« Ce modèle permettrait de proposer une offre méditerranéenne intégrée, capable de concurrencer l’Asie non par les coûts, mais par la proximité, la flexibilité, la qualité et la conformité aux normes ESG », conclut-il.

Denim, pull-over, maille fine, textile de maison : les pistes de montée en gamme du textile marocain

Pendant longtemps, le secteur textile-habillement marocain a été présenté, dans les médias comme dans certaines analyses économiques, comme une industrie homogène, un bloc unifié fonctionnant sur un même modèle.

La réalité est toute autre, c’est un écosystème composé de filières aux logiques industrielles distinctes, aux niveaux d’intégration variés et aux dynamiques très différentes.

Cette diversité, longtemps sous-estimée, constitue aujourd’hui la clé pour imaginer un nouveau modèle marocain, au-delà de la fast fashion et de la dépendance à Zara, qui dominent encore une large partie des exportations nationales.

Des segments encore sous-exploités

Sollicité par Médias24, Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, estime que l’idée selon laquelle le textile marocain ne peut faire que de la sous-traitance est trompeuse.

« Le denim est historiquement le segment le plus structuré du Maroc. Il maîtrise l’ensemble du processus industriel, conception, sourcing du tissu, coupe, confection, délavage, broderie, etc. Cette intégration complète permet aux industriels marocains de proposer des produits finis à forte valeur ajoutée, alignés sur les exigences des marchés européen et américain », explique-t-il.

« La filière pull-over (sourcing du fil, tricotage, coupe, confection, broderie, lavage), représente également un véritable savoir-faire, souvent méconnu, et parfaitement adapté aux tendances actuelles du marché », poursuit notre source.

Pour ce qui est du textile de maison, notre interlocuteur indique que le segment est en perte de compétitivité.

« Autrefois dynamique à l’export, cette filière a été distancée par la Turquie, qui a investi massivement dans le renouvellement de son parc machines. Les industriels marocains, quant à eux, ont sollicité une protection douanière de 30%, mais on sait qu’en commerce international, une filière protégée sans modernisation est une filière qui perd en compétitivité », souligne-t-il.

La maille fine est un autre segment en capacité de produire en intégration totale, mais il vit en difficulté, notamment à cause des facteurs de production non compétitifs.

« Quelques entreprises produisent encore en intégration totale des T-shirts, polos ou sweats. Mais la faible introduction de nouvelles technologies et l’absence de compétences jeunes et qualifiées freinent leur montée en gamme », précise notre source.

Concernant la confection minute, notre interlocuteur estime qu’il s’agit du cœur mais aussi de la fragilité du secteur textile marocain.

« Beaucoup d’ateliers marocains travaillent en sous-traitance pure pour des produits basiques et rapides (T-shirts, chemisiers, pantalons, manteaux). Ce modèle est soumis à une pression extrême (baisse des prix, réduction des délais, volatilité des volumes, etc.). Il s’agit d’un modèle devenu structurellement fragile », indique Redouane Lachgar.

Le private equity : une opportunité pour le textile marocain

Selon notre source, les investissements récents des acteurs de private equity dans des segments marginalisés du textile sont un signe fort du potentiel de création de valeur de ces activités et de leur attractivité croissante pour des investisseurs de long terme.

« Longtemps absent du textile marocain, le capital-investissement commence désormais à jouer un rôle majeur dans le relancement du secteur. Récemment, il y a eu plusieurs opérations dans ce sens, à titre d’exemple :

Le private equity apporte le capital pour moderniser les équipements, la structuration managériale, l’accès à des marchés internationaux, l’exigence de performance et de gouvernance ainsi que la montée en gamme et la résilience.

Diversifier pour sécuriser l’avenir

Selon Redouane Lachgar, l’avenir du textile marocain ne se jouera pas uniquement en Europe. Une fenêtre stratégique s’ouvre aujourd’hui en Amérique du Nord, sur fond de tensions commerciales entre les États-Unis et l’Asie.

« Les tensions tarifaires ont profondément remodelé les flux mondiaux du textile. Les surtaxes imposées par les États-Unis ont considérablement renchéri le coût des exportations asiatiques. Cette reconfiguration crée une opportunité historique pour les pays bénéficiant d’un meilleur positionnement tarifaire vis-à-vis des États-Unis, notamment le Maroc », indique-t-il.

« Avec un tarif autour de 10% sur plusieurs catégories vestimentaires exportées vers le marché américain, le Royaume dispose d’un avantage compétitif concret face à des concurrents asiatiques frappés par des droits compris entre 25% et 50%. Cet écart tarifaire, combiné à la montée en gamme industrielle, au renforcement de la traçabilité, à l’essor de l’économie circulaire et à la proximité logistique européenne, positionne le Maroc comme un partenaire crédible et stable pour les donneurs d’ordres américains cherchant à diversifier leurs risques », poursuit-il.La dépendance extrême à Zara, un risque systémique pour le secteur textile marocain« La diversification géographique n’est plus une option, c’est un levier stratégique majeur pour construire un modèle textile résilient et compétitif à long terme. Les données de l’Office des Changes montrent que 65% des exportations marocaines d’habillement, en 2024, sont destinées à l’Espagne. En réalité, il s’agit principalement d’Inditex, et surtout de Zara », conclut notre source.

Source : Office des changes.

Amont textile : des Turcs prêts à s’implanter au Maroc, visite ministérielle en janvier 2026

Dans un contexte difficile où la demande textile européenne se contracte et où la pression concurrentielle fait perdre des parts de marché aux principaux producteurs, le textile marocain se retrouve confronté à des défis majeurs.

Les récentes perspectives de fin d’année tablent sur un niveau d’exportations proche ou égal à celui atteint en 2024.

Cette situation se reflète dans la baisse enregistrée au niveau des exportations du secteur, qui atteignent 37,7 MMDH à fin octobre 2025, en recul de 3,9% en glissement annuel.

Les causes sont bien identifiées. Les nouveaux droits de douane américains visant les exportations asiatiques ont poussé les producteurs de pays très compétitifs, notamment la Chine, l’Inde et le Bangladesh, à rediriger massivement leurs flux vers l’Europe, principal débouché du Maroc.

Dans ce sens, interrogé par Médias24, Anas El Ansari, président de l’AMITH, souligne que le secteur fait face à une concurrence féroce sur le marché européen. Selon lui, le meilleur scénario pour la fin d’année serait de stabiliser les exportations au même niveau qu’en 2024. « Nous pourrions terminer l’année avec un niveau d’exportations équivalent à celui de l’an dernier. C’est le scénario le plus réaliste au vu de la conjoncture, même si la compétitivité actuelle rend la situation très difficile », explique-t-il.

Anas El Ansari insiste sur le fait que la stagnation n’est pas une victoire, mais qu’elle témoigne néanmoins d’une capacité de résistance dans un environnement international défavorable.

Par ailleurs, selon lui, le Maroc résiste mieux que plusieurs concurrents méditerranéens sur le marché européen. « Contrairement à ce que l’on observe en Égypte ou en Turquie, deux acteurs majeurs du textile régional, le Maroc résiste de manière remarquable, en limitant la baisse des exportations et en parvenant, sur certains segments, à stabiliser ses volumes malgré la concurrence asiatique« .

Une visite officielle turque prévue en janvier 2026

Selon El Ansari, plusieurs industriels turcs envisagent désormais de s’implanter dans le Royaume pour préserver leur compétitivité. « Après notre récente visite en Turquie avec le secrétaire d’État chargé du commerce extérieur, et au terme des discussions menées sur place, il s’est avéré que plusieurs industriels textiles souhaitent installer leurs activités au Maroc, notamment dans l’amont textile. La forte inflation en Turquie constitue la principale raison derrière ces choix », précise-t-il.

Par ailleurs, le président de l’AMITH affirme qu’une visite officielle du ministre turc de l’Industrie est prévue début 2026. Selon lui, cette démarche s’inscrit dans la continuité des échanges bilatéraux récents et traduit l’intérêt croissant des industriels turcs pour le marché marocain.

« Une visite du ministre turc de l’Industrie au Maroc est programmée pour janvier 2026. L’objectif est d’examiner les possibilités d’investissements turcs dans le Royaume, notamment dans le secteur textile », conclut-il.

Textile. Un projet de co-traitance destiné au marché américain est désormais en maturation

Le salon du textile « Maroc in Mode 2025 » a été, selon ses organisateurs, exceptionnel. L’événement a réuni des visiteurs et des investisseurs venus de plus de 22 pays et a donné lieu à un avant-projet de co-traitance.

Un projet de co-traitance qui prend forme

Contacté par Médias24, Anas El Ansari, président de l’AMITH, indique qu’un projet potentiel de co-traitance permettant au Maroc de livrer des produits finis aux États-Unis est en voie de concrétisation. « Un projet de co-traitance est en voie de concrétisation, avec des partenaires européens et américains », promet-il.

Le salon s’est tenu dans une conjoncture elle aussi exceptionnelle. Le monde est en pleine guerre commerciale entre les États-Unis et les principaux producteurs mondiaux de textile, à savoir la Chine, l’Inde, le Bangladesh, etc.

La présence des Américains, notamment d’une délégation officielle équivalente à l’AMITH, montrait clairement que leur venue allait bien au-delà d’une visite protocolaire et relevait d’une véritable démarche de prospection.

Selon notre source, le schéma envisagé repose sur une montée en gamme progressive. Le Maroc, en partenariat de co-traitance avec l’Europe, livrerait des produits finis au marché américain tout en réalisant localement la majeure partie de la valeur ajoutée.

« Le schéma du projet prévoit que le Maroc produirait et livrerait des articles finis au marché américain sachant qu’une partie des tissus serait importée d’Europe, la valeur ajoutée principale serait réalisée localement, puis le produit final serait exporté vers les États-Unis », explique El Ansari.

Selon lui, le salon a pu, pour la première fois, réunir autour de la même table des investisseurs chinois, américains et européens.

« Le salon franchit un cap. Il devient réellement international. Pour la première fois, nous avons pu réunir autour de la même table des investisseurs venus d’Asie, d’Europe et des États-Unis », souligne Anas El Ansari.

Un contexte mondial qui ouvre une fenêtre d’opportunités

Les importateurs américains cherchent activement des fournisseurs hors Asie, dans la continuité de la doctrine tarifaire défendue par l’administration Trump.

Il s’agit d’un intérêt mutuel avec un pays comme le Maroc qui, en raison indirecte des droits de douane élevés imposés par les États-Unis aux pays asiatiques, voit ses parts de marché se contracter dans son principal débouché, l’Europe. Sous la pression tarifaire américaine, les exportateurs asiatiques redirigent en effet une partie de leurs flux vers le marché européen, accentuant la concurrence et réduisant l’espace commercial disponible pour le Maroc.

Toutefois, il convient de rappeler que le secteur n’a pas les moyens, à court terme, d’intégrer l’ensemble de la chaîne textile.

Mais un tel accord, s’il venait à se concrétiser, serait un vrai tournant pour le secteur. Il permettrait au textile marocain de créer davantage de valeur ajoutée, de générer des emplois et de développer une production de produits finis plutôt que de rester cantonné à la sous-traitance.

Textile. Le passage à un modèle de produits finis « nécessite un écosystème solide et opérationnel »

Le textile marocain enregistre un recul à l’export. Ce recul est dû à trois facteurs expliqués par Ryad Mezzour au Parlement, dans le cadre des discussions du budget sectoriel lors de l’examen du PLF 2026.

« D’abord, le pouvoir d’achat, puisque notre principal marché est l’Europe, et que le pouvoir d’achat en Europe a quelque peu diminué. Ensuite, la fermeture de certains marchés, notamment le russe qui s’est totalement fermé, contribue à ce recul. Enfin, la disparition de certaines marques avec lesquelles nous travaillions, qui ont elles-mêmes fermé ou fait faillite, en particulier en France, contribue également à ce recul. Deux marques… j’espérais que l’un de nos producteurs les rachèterait« .

Le ministre fait référence à des donneurs d’ordre français, comme Camaïeu, Pimkie ou Naf Naf, dont la faillite a eu des retentissements sur le secteur textile marocain.

« Pour vous donner un exemple : une marque aujourd’hui bien connue, distribuée et vendue massivement au Maroc, était à l’origine une marque française. Elle a été rachetée par des investisseurs d’un autre pays qui la distribuent aujourd’hui dans le monde entier. C’était à l’origine une marque française bien établie. Ces investisseurs fabriquaient déjà pour cette marque, puis ont été sollicités pour distribuer ses produits en Turquie. Quand la marque a connu des difficultés et fait faillite, ils l’ont rachetée et ont commencé à la distribuer dans le monde entier. C’est ce genre de situation qui crée des opportunités ».

« Nous avons essayé de racheter certaines marques, mais nous le ferons encore, inchallah, car cela permet aussi de bénéficier d’un nom commercial fort, ce qui donne plus de poids à la distribution », révèle le ministre.

La marque dont parle Ryad Mezzour n’est autre que LC Waikiki, qui, à l’origine, était une marque française avant d’être rachetée par la société turque Tema Textile en 1997.

Le plus marquant, c’est que l’industrie textile turque a récidivé avec le rachat récent de l’enseigne Naf Naf par le groupe turc Migiboy Tekstil. Ce dernier a offert plus de 1,5 million d’euros pour reprendre l’iconique enseigne française, en redressement judiciaire.

Rompre avec la sous-traitance pour bâtir un secteur à forte valeur ajoutée

Ryad Mezzour estime que « le textile est aujourd’hui le secteur le plus menacé sur le plan industriel, en raison de sa faible productivité ». Il explique que c’est un secteur sur lequel il faut agir avec force et rapidité : « rapidité dans la création, rapidité dans l’intégration du fil et du tissu, rapidité dans la production des accessoires, et surtout rapidité dans le développement de nos propres marques ».

« Jusqu’à présent, nous avons toujours travaillé en sous-traitance, en répondant aux demandes de nos donneurs d’ordres : ‘Faites ceci, faites cela’. Nous avons tout fait : respect des normes de sécurité, environnementales, de qualité, etc. La pression a été constante. Mais nous n’avons pas réussi à en tirer une forte productivité. Aujourd’hui, il faut passer à une maîtrise complète de la marque et de la valeur ajoutée qu’elle génère. C’est pourquoi j’insiste : nous devons maîtriser notre production et nos marques ».

Cette orientation reste toutefois conditionnée à la mise en place d’un véritable écosystème industriel, financier et logistique. À l’heure actuelle, ces conditions demeurent encore loin d’être réunies pour permettre une telle transformation du secteur textile au Maroc.

Dans le même sens, contacté par Médias24, Abderrahmane Atfi, industriel et ex-président régional de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH) pour Casablanca, indique que la productivité reste à des niveaux logiques et n’est pas faible.

« La productivité n’est pas le nœud du problème dans le secteur textile. Étant actif dans la sous-traitance, notre productivité opérationnelle reste remarquable. En revanche, ce qui nous pénalise, c’est la faible valeur ajoutée, et cela est tout à fait normal. La valeur ajoutée demeure faible parce que l’activité textile marocaine repose sur la sous-traitance », explique-t-il.

En d’autres termes, la faible valeur ajoutée est un constat logique tant que le secteur demeure majoritairement tourné vers la sous-traitance.

« On parle de ce sujet depuis plus de trente ans, ce n’est pas nouveau. Tant que nous resterons dans la sous-traitance, la valeur ajoutée demeurera faible. Dans ce modèle, la valeur ajoutée repose essentiellement sur le travail. Il y a très peu de capital engagé, donc mécaniquement, elle reste faible ».

Notre interlocuteur s’aligne sur le constat et les propos du ministre. Le modèle fondé sur la sous-traitance a montré ses limites et n’est plus durable.

« Le modèle actuel s’essouffle. Si nous voulons de vrais résultats et un développement durable, il faut monter en gamme et aller vers plus d’intégration pour livrer des produits finis ».

Selon Abderrahmane Atfi, « deux voies existent. Soit livrer un produit fini entièrement réalisé par des acteurs marocains, soit passer à la co-traitance, où nous coproduisons et captons la part la plus importante de la valeur ajoutée. Dans les deux cas, l’objectif est de livrer un produit fini au client ».

« La co-traitance consiste à se procurer les composants que nous ne pouvons pas fabriquer localement, comme la filature ou le tissu auprès d’acteurs étrangers, puis à assurer au Maroc la conception, la transformation et la production du produit fini avant sa livraison. C’est tout à fait réalisable ».

Financement, formation, écosystème : les conditions d’un vrai saut industriel

Cependant, plusieurs obstacles freinent le passage vers un tel modèle, notamment la situation financière des entreprises du secteur et la formation de la main-d’œuvre.

« Le premier verrou est financier. Pour faire du produit fini ou de la co-traitance, il faut du fonds de roulement. La majorité des entreprises, qu’elles soient petites, moyennes ou grandes, n’ont pas les moyens suffisants. Pour réussir ce basculement, il faut multiplier par quatre à cinq le capital des entreprises », précise-t-il.

« Pourquoi faut-il autant de capital ? Parce qu’il est nécessaire d’abord d’investir dans les usines et les équipements, ensuite d’avancer le coût des matières premières et des composants, puis de financer l’activité en attendant le règlement des clients. En général, les paiements sont effectués entre 60 et 120 jours après la livraison », poursuit Abderrahmane Atfi.

La formation de la main-d’œuvre reste un facteur indispensable pour réussir la transition vers un modèle axé sur le produit fini.

« Il existe une main-d’œuvre qualifiée au Maroc, mais pas sur toute la chaîne nécessaire au produit fini. Les maillons que nous ne maîtrisons pas aujourd’hui, nous pouvons les sourcer à l’extérieur. Cette intégration progressive, en produisant ce que nous savons faire et en achetant ce que nous ne faisons pas encore, permet de construire nos propres marques et de livrer des produits finis ».

Concernant l’idée exprimée par le ministre, consistant à racheter des entreprises en difficulté et à tenter de relancer leur activité tout en développant de nouveaux produits, Abderrahmane Atfi estime que le soutien de l’État est indispensable, ces opérations nécessitant des moyens financiers actuellement hors de portée des acteurs privés marocains.

« Acheter des entreprises existantes, c’est une bonne idée. Mais elle ne peut réussir sans un appui fort de l’État. La majorité écrasante des acteurs n’ont pas les moyens financiers de se lancer seuls dans ce type d’opération », souligne-t-il.

« L’objectif reste de maîtriser la marque, pas seulement de l’acheter. Même si l’on acquiert une entreprise étrangère, encore faut-il être capable de reproduire ses produits avec le même niveau de qualité et les mêmes volumes, tout en développant nos propres gammes. Prenons un exemple concret, une marque française comme Camaïeu compte entre 200 et 300 magasins, et certaines marques en gèrent jusqu’à 800. Sommes-nous aujourd’hui prêts à livrer de tels volumes ? ».

Par ailleurs, Abderrahmane Atfi insiste sur le fait que la réussite d’un tel modèle dépend de la mise en place d’un écosystème complet, cohérent et pleinement opérationnel, couvrant l’ensemble des maillons nécessaires à la production et à la commercialisation.

« Acheter une marque ne suffit pas, il faut tout un écosystème opérationnel derrière, incluant les bureaux d’études, la conception, la logistique, le financement et la commercialisation. C’est pourtant la bonne direction à suivre. Si nous voulons changer de modèle, c’est une nécessité absolue. Le modèle actuel, fondé sur la sous-traitance, n’est plus soutenable », conclut-il.

« Maroc in Mode 2025 » : le Maroc sur le radar des donneurs d’ordre américains

Le salon international du textile « Maroc in Mode (MIM) 2025 » ouvrira ses portes du 5 au 7  novembre, avec l’ambition d’exposer le savoir-faire marocain et de mobiliser l’écosystème national autour d’un secteur en pleine mutation mondiale.

Un nouvel élan international pour le textile marocain

Cette édition se tient à un moment où les chaînes de valeur du textile se redessinent sous l’effet des tensions commerciales, des relocalisations industrielles et de l’exigence croissante de durabilité. Le Maroc a, plus que jamais, l’occasion de consolider son positionnement comme plateforme industrielle compétitive, agile et crédible.

Contacté par Médias24, Anas El Ansari, directeur de l’AMITH, souligne que cette édition du salon Maroc in Mode accueillera une délégation officielle américaine du secteur textile.

« L’événement verra pour la première fois la participation de l’équivalent américain de l’AMITH, qui regroupe des entreprises industrielles et des investisseurs de la filière, à travers une délégation officielle venue explorer le marché marocain, évaluer son écosystème productif et, potentiellement, initier de nouvelles relations commerciales ».
Le nombre d’exposants internationaux est passé de 30 à 159 en un anSelon El Ansari, cette édition se distingue par un intérêt international spectaculaire. L’année passée, seuls 30 exposants étrangers avaient fait le déplacement. Cette année, ils seront 159, issus de 22 nationalités.

« Cette progression, loin de se résumer à un simple succès marketing, témoigne d’un repositionnement du Maroc sur le radar des donneurs d’ordre internationaux. Cet intérêt s’inscrit dans la recomposition accélérée du commerce mondial du textile, sous l’effet conjugué des tensions géopolitiques entre les États-Unis et l’Asie, de la redéfinition des règles commerciales et des stratégies de relocalisation engagées par les grands acheteurs nord-américains », explique-t-il.

Une opportunité réelle à saisir

Une telle présence d’opérateurs internationaux, en particulier américains, constitue une opportunité majeure pour le textile marocain de gagner en visibilité.

« Ce salon, qui mettra le textile marocain sous les projecteurs, représente une opportunité à transformer en partenariats concrets, notamment avec le marché américain », souligne Anas El Ansari.

Le contexte international donne toute sa cohérence à cette dynamique. La Chine est de plus en plus perçue comme un fournisseur à risque stratégique, en raison des tensions géopolitiques et de la multiplication des droits de douane punitifs imposés par Washington. Le Bangladesh et l’Inde, longtemps considérés comme des alternatives naturelles, font désormais face à un durcissement tarifaire, avec des droits fixés à 50% pour l’Inde.

Cette flambée tarifaire bouleverse les calculs économiques des importateurs. Dans ce paysage contraint, le Maroc bénéficie d’un avantage relatif majeur en accédant au marché américain avec un tarif préférentiel d’environ 10%. Cet écart tarifaire, lorsqu’il est exploité intelligemment, constitue un véritable levier de compétitivité.

« Cette arrivée des représentants américains n’est pas un hasard. Elle reflète une prise de conscience sur la valeur ajoutée marocaine, mais aussi une attente. Si nous voulons convertir cette visibilité en contrats durables, il faudra démontrer que le Maroc n’est pas seulement compétitif, mais fiable, réactif et technologiquement aligné sur les nouveaux standards du marché », précise notre interlocuteur.

Cependant, croire que l’avantage tarifaire suffit constitue une erreur stratégique. Les investisseurs américains ne se déplacent pas pour des raisons fiscales uniquement. Ils scrutent la qualité des infrastructures logistiques, la profondeur des capacités industrielles, la flexibilité des chaînes de production et la conformité aux normes ESG.

L’écosystème textile du pays a historiquement été davantage tourné vers l’Europe, notamment grâce à la proximité géographique, aux flux logistiques fluides et aux accords commerciaux établis. Diversifier vers les États-Unis exige un saut qualitatif (délais d’acheminement, exigences de conformité, volumes potentiels plus élevés, etc.).

Le Maroc dispose d’une véritable fenêtre de tir. Le risque serait de s’endormir sur un avantage tarifaire conjoncturel, sans construire une compétitivité structurelle.

Le textile marocain est pris dans la tourmente du commerce mondial

Les exportations textiles à fin août 2025 sont dans le rouge. Interrogée par Médias24, l’Amith estime que la tendance pourrait être renversée d’ici la fin de l’année au regard des carnets de commandes, et avance des prévisions de hausse de 8% à 10% d’ici fin 2025.

D’autres, en revanche, jugent un tel scénario peu probable, en raison de la conjonction de plusieurs facteurs défavorables, tant géopolitiques qu’économiques.

Contacté par Médias24, Abderrahmane Atfi, industriel et ex-président régional de l’Association marocaine des industries du textile (AMITH) pour Casablanca, va dans le même sens. « Penser qu’on puisse inverser la tendance baissière des exportations d’ici la fin de l’année pour atteindre 8% à 10% de croissance me paraît très difficile, compte tenu de la conjoncture actuelle ».Au mieux, les exportations devraient se maintenir au niveau de l’an dernier, sans véritable progressionSelon lui, dans le contexte actuel, « le scénario le plus réaliste, au vu de la dynamique du secteur et des conditions sur le marché européen, serait de terminer l’année au même niveau qu’en 2024 », où les exportations du secteur avaient totalisé 45,9 MMDH.

Un environnement défavorable pour le textile marocain

Pour Abderrahmane Atfi, certains signaux géopolitiques récents pourraient offrir un léger répit au commerce mondial, mais ils ne suffisent pas à inverser une conjoncture profondément perturbée.

« Certes, le cessez-le-feu à Gaza peut contribuer à apaiser les tensions autour de Bab el-Mendeb et redonner un peu d’air au commerce international. Mais les obstacles structurels demeurent, notamment la guerre en Ukraine, la fragilité économique de l’Europe et les droits de douane imposés par les États-Unis aux grands pays asiatiques exportateurs de textile ».

Il souligne également que la baisse des exportations marocaines ne relève pas d’un problème de compétitivité interne, mais d’un contexte mondial défavorable où les grands équilibres du commerce textile se sont déplacés.

« Les grands producteurs asiatiques, notamment l’Inde, la Chine et le Bangladesh, subissent de lourds droits de douane de la part des États-Unis, ce qui pousse leur offre vers l’Europe. Aujourd’hui, près de 80% des importations textiles européennes proviennent de ces trois pays. Or, l’Europe demeure le débouché de plus de 90% de nos exportations. Le Maroc se retrouve donc mécaniquement affecté, non pas en raison d’un déficit de compétitivité industrielle, mais à cause de facteurs exogènes sur lesquels nous n’avons aucun levier ».

Malgré ce contexte difficile, Abderrahmane Atfi évoque une marge de manœuvre sur le marché continental. « L’avenir, à court terme, se joue probablement du côté des marchés africains. Ce sont des relais de croissance potentiels, mais encore limités en valeur », conclut-il.

Selon l’Amith, les exportations textiles devraient clôturer 2025 en hausse de 8% à 10%

Selon les données les plus récentes de l’Office des Changes, arrêtées à fin août 2025, les exportations du secteur textile ont enregistré une baisse généralisée. Le volume global s’est établi à 30,4 MMDH contre 31,8 MMDH à la même période de l’année précédente, soit un recul de 4,2%.

En comparant les huit premiers mois de 2025 à la même période des quatre dernières années, on observe un fait inédit. C’est la première fois que les trois segments du secteur, confection, bonneterie et chaussures, enregistrent simultanément une baisse de leurs ventes à l’étranger.

L’analyse laisse apparaître un essoufflement des performances du secteur. Après une forte progression en 2023, où les exportations ont atteint 32,0 MMDH contre 29,4 MMDH en 2022, la dynamique s’est progressivement affaiblie.

En 2024, les exportations se sont légèrement repliées à 31,8 MMDH avant de reculer plus nettement en 2025 pour s’établir à 30,5 MMDH.

Les explications de l’AMITH

Contacté par Médias24, Anas El Ansari, directeur de l’AMITH, indique qu’il s’agit d’une baisse normale, qu’il convient de replacer dans son contexte mondial.

« Ce qui se passe est tout à fait normal. Les États-Unis ont relevé les droits de douane sur les produits textiles asiatiques, qui varient aujourd’hui entre 30% et 80%. En réaction, les grands exportateurs d’Asie se sont tournés vers les marchés européens. Cela a créé une pression considérable sur la demande européenne, qui est restée globalement stable, tandis que l’offre, elle, a explosé », explique-t-il.

Selon El Ansari, cette reconfiguration a directement affecté les exportateurs marocains, qui se retrouvent confrontés à une concurrence plus dense sur leurs marchés traditionnels.

« D’abord, il faut signaler que 90% de nos exportations textiles sont destinées à l’Europe. La concurrence féroce à laquelle nous faisons face a légèrement réduit la part de marché du Maroc, mais il faut reconnaître que nos résultats traduisent une résilience remarquable. Quand des pays asiatiques redirigent massivement leurs exportations vers l’Europe et que le Maroc ne perd que 3% à 4%, c’est une preuve de solidité du secteur », souligne-t-il.Nous terminerons l’année 2025 avec une progression des exportations textiles estimée entre 8% et 10%

Le président de l’AMITH se montre malgré tout optimiste pour le reste de l’année. Selon lui, toutes les unités du secteur tournent à plein emploi, et le bilan annuel 2025 des exportations devrait se clôturer dans le vert.

« À partir de septembre, tout l’écosystème du textile tourne à plein régime. C’est la première fois depuis longtemps que nous atteignons 100% d’utilisation des capacités de production. D’habitude, nous tournons autour de 80%. Aujourd’hui, certains opérateurs peinent même à recruter, faute de main-d’œuvre disponible », précise-t-il.

« Nous pensons terminer l’année avec une hausse de 8% à 10% des exportations, ce qui serait exceptionnel dans le contexte actuel. Nous constatons que la demande pour les produits marocains s’intensifie depuis le mois de septembre ».

Anas El Ansari note aussi un regain d’intérêt international pour le Maroc comme plateforme industrielle. « Plusieurs sociétés étrangères manifestent leur volonté de s’installer au Maroc pour produire et contourner les droits de douane américains. C’est un signe que le pays gagne en attractivité industrielle ».

Cependant, il convient de noter qu’un tel contournement ferait du Maroc une base arrière pour ces pays, ce qui pourrait créer des tensions ou inciter l’administration américaine à relever les droits de douane sur les produits marocains.

Anas El Ansari reste toutefois confiant. « Cela pourrait soulever quelques sensibilités vis-à-vis des États-Unis, mais les relations entre les deux pays sont solides et pragmatiques. Le Maroc saura gérer cette situation avec intelligence et en tirer profit sur le plan industriel », conclut-il.

Exportations textiles. Pourquoi la demande européenne a baissé  (Abderrahmane Atfi)

Les exportations textiles marocaines accusent un repli de 2,7 % sur les quatre premiers mois de l’année 2025, en comparaison avec la même période de 2024. Cette baisse, bien que modérée, n’est pas une simple fluctuation conjoncturelle : le secteur est en stagnation depuis longtemps.

La dépendance aux marchés européens est à l’origine du recul des exportations textiles

Contacté par Médias24, Abderrahmane Atfi, industriel et ex-président régional de l’Association marocaine des industries du textile (AMITH) pour Casablanca, indique que cette tendance s’inscrit dans un contexte plus profond, marqué par la fragilité des débouchés traditionnels et les limites internes du modèle productif.Le repli s’explique par le remboursement des aides Covid, qui pèse sur la trésorerie des entreprisesSelon lui, la principale cause de cette baisse réside dans le ralentissement de la demande européenne, en particulier en provenance de la France et de l’Espagne, deux marchés historiques pour le textile marocain.

« Ce repli reflète un début de cycle de remboursement des avances de trésorerie octroyées par les gouvernements européens aux entreprises pendant la crise sanitaire. Ces entreprises, aujourd’hui, doivent rembourser les aides Covid, ce qui pèse lourdement sur leur trésorerie et réduit mécaniquement leur capacité d’achat », explique-t-il.

Face à cette contraction de la demande dans ses marchés traditionnels, le secteur marocain se retrouve fragilisé. Une diversification géographique des exportations est certes possible, admet Abderrahmane Atfi, mais elle se heurte à une autre contrainte majeure : les capacités limitées de production au Maroc.

« Même si l’on parvient à diversifier nos marchés et à ouvrir de nouveaux canaux commerciaux, que se passera-t-il si, un jour, tous ces marchés nous sollicitent simultanément ? La vérité, c’est que nous ne pourrons pas répondre. Nos capacités sont insuffisantes pour honorer des commandes en volume important », précise notre source.

Cette situation crée un cercle vicieux : faute de pouvoir répondre à une demande élargie, le secteur reste concentré sur quelques marchés cibles. Mais lorsque ces marchés cibles traversent une période difficile, comme c’est actuellement le cas en Europe, l’ensemble de la chaîne marocaine en subit les conséquences.

Diversifier, oui… mais à quel prix ?

L’exercice s’annonce long, coûteux et incertain.

Pour Abderrahmane Atfi, la situation actuelle met crûment en évidence une faiblesse stratégique : l’absence du Maroc sur des marchés majeurs comme les États-Unis, l’Afrique ou l’Asie.

« Aujourd’hui, nos exportations se concentrent presque exclusivement sur l’Europe, et notamment sur deux ou trois pays seulement. Or, ni le marché américain, ni l’Afrique, ni l’Asie ne figurent parmi nos débouchés structurés. C’est un vrai problème », explique notre interlocuteur.La prospection est un travail de fond, long et exigeant, bien au-delà d’un simple démarchage commercialDans un contexte de repli des commandes européennes, cette dépendance devient risquée. « Il est important de se mobiliser pour prospecter, pour élargir notre champ d’action, pour compenser la baisse de la demande sur nos marchés traditionnels. Mais ce travail ne se fait pas en un claquement de doigts ».

Selon Abderrahmane Atfi, la prospection commerciale à l’international est un processus complexe et exigeant. « Ce n’est pas un simple démarchage. C’est un travail en profondeur : il faut identifier les bons clients, comprendre leurs besoins, leur envoyer des échantillons, négocier, bâtir une relation de confiance. Et, surtout, être prêt à répondre lorsque le marché est mûr. Il faut que le dispositif logistique, commercial et industriel soit prêt à livrer dès que l’opportunité se présente », conclut-il.

Anass El Ansari candidat à sa propre succession à la tête de l’AMITH

Le Comité de suivi des élections (CSE) a annoncé avoir reçu une seule candidature dans le cadre de l’appel lancé le 23 avril 2025 : celle du binôme composé d’Anass El Ansari, dirigeant de CRC Production, et de Aladdine El Bahraoui, de la société Marcotex, pour le poste de vice-président général.

Réuni le 15 mai au siège national de l’AMITH à Casablanca, le CSE a validé la conformité du dossier avec les règles fixées par le règlement intérieur. Le duo est donc officiellement en lice pour le vote qui se tiendra lors de l’assemblée générale ordinaire élective prévue le 29 mai 2025 à 15 h au siège de l’AMITH à Tanger.

Président de l’AMITH depuis mai 2022, Anass El Ansari est ainsi en voie de rempiler à la tête d’une fédération qui regroupe un large réseau d’acteurs du textile et de l’habillement au Maroc.

Salon « Morocco Fashion Style & Tex » : l’AMITH alerte contre une opération qui menace l’industrie marocaine

Dans une lettre adressée depuis la mi-avril au président de la Chambre de commerce, d’industrie et de services de Casablanca-Settat (CCISCS), l’AMITH avait déjà tiré la sonnette d’alarme, demandant la suspension du soutien institutionnel apporté à ce salon. Mais à deux semaines de son ouverture, aucune réponse officielle ne semble avoir été apportée, poussant l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH) à renouveler ses alertes et à appeler les autorités compétentes à intervenir de manière urgente.

La lettre adressée par le président de l’AMITH, Anass El Ansari, au président de la CCISCS, évoque sans détour les risques d’un tel événement : instrumentalisation de la marque Made in Morocco, manque de transparence sur l’origine réelle des produits et affaiblissement potentiel de la filière textile marocaine. L’AMITH demande ainsi la suspension immédiate de tout soutien opérationnel ou institutionnel à ce salon tant que ses objectifs ne sont pas clarifiés et que des garanties strictes sur l’étiquetage, la traçabilité et la conformité réglementaire ne sont pas fournies. Une copie de ce courrier a également été transmise au ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour.

Un salon sous drapeau étranger : confusion autour du Made in Morocco

Selon le président de l’AMITH, l’événement, bien qu’intitulé « Morocco Fashion Style & Tex », est organisé par des opérateurs étrangers, notamment turcs et égyptiens, avec une majorité d’exposants issus de ces deux pays.

« Si le salon est présenté comme une vitrine professionnelle du secteur textile, les acteurs marocains dénoncent l’usage trompeur de l’image du Maroc, notamment à travers l’emploi du label Made in Morocco dans la communication de l’événement. Pour les industriels marocains, cette confusion s’apparente à une véritable usurpation de l’identité industrielle nationale, portant atteinte à la crédibilité des producteurs locaux et à l’ensemble des efforts menés depuis plusieurs années pour structurer et promouvoir un tissu productif compétitif à forte valeur ajoutée locale. Sachant que la vraie vitrine de l’industrie textile marocaine est le salon MIM organisé par l’AMITH sous le haut patronage de Sa Majesté le Roi », explique Anass El Ansari.

Dans le même élan, une pétition signée par un collectif de professionnels du textile marocain a été adressée au président de l’AMITH. Les signataires y expriment une « inquiétude profonde » et une « opposition ferme à l’organisation du salon dans sa forme actuelle. Selon eux, au-delà de la confusion volontairement entretenue autour de l’origine des produits, l’événement favorise clairement l’importation de produits textiles finis, souvent à très bas prix, parfois issus de pratiques commerciales déloyales telles que le dumping ou le non-respect des normes sociales et environnementales.

Les industriels soulignent que ce type de salons met directement en danger des milliers d’emplois locaux, dans un contexte économique mondial déjà difficile, et constitue une entrave flagrante aux efforts de souveraineté industrielle menés par le Royaume.

Le malaise est d’autant plus grand que le salon est organisé avec le soutien implicite de la Chambre de commerce, d’industrie et de services de Casablanca, à travers son président Hassan Berkani.

Selon Anass El Ansari, ce dernier a donné son appui à la tenue de deux éditions annuelles de foires commerciales favorisant la présence de produits étrangers sur le marché marocain.

« Il nous a été donné de constater que Monsieur Hassan Berkani, Président de la Chambre de commerce, d’industrie et de services de Casablanca, apporte son soutien à l’organisation de deux éditions annuelles de foires commerciales à Casablanca, visant à promouvoir exclusivement des produits en provenance d’Égypte et de Turquie. Cette démarche, si elle se poursuit sans encadrement, risque de créer une situation de concurrence déloyale, en facilitant l’inondation du marché local par des produits importés, souvent à bas coût, ce qui pourrait gravement fragiliser nos industriels et aller à l’encontre des orientations stratégiques de l’État en matière de souveraineté industrielle et de valorisation des productions locales », indique-t-il.Aucun pays ne tolérerait qu’un tel événement se tienne sur son propre territoireLa colère des professionnels s’exprime aussi à travers des comparaisons directes avec les pratiques d’autres pays. « Aucun pays sérieux – qu’il s’agisse de la Turquie, de l’Égypte, de la Chine ou de l’Inde – n’autoriserait sur son territoire un événement international servant uniquement à promouvoir l’importation au détriment de sa propre industrie. Pourquoi cela devrait-il être toléré au Maroc ? », lit-on dans la pétition.

Textile. « Le Maroc a une opportunité historique sur le marché américain » (Abderrahmane Atfi)

Les exportations marocaines du secteur textile et cuir ont de nouveau reculé au premier trimestre 2025, confirmant la tendance au tassement amorcée un an plus tôt.

D’après les données relatives aux échanges commerciaux du premier trimestre, les exportations se sont établies à 11.514 millions de DH, enregistrant une contraction de 1,4% par rapport au premier trimestre 2024.

Ce recul, bien que modéré, intervient après une première baisse de 3,9% enregistrée au premier trimestre 2024, soulignant une dynamique d’essoufflement que le secteur peine à enrayer.

Source : Office des changes

Entre le premier trimestre 2019 et celui de 2024, les exportations du textile marocain ont suivi une trajectoire en dents de scie. Après un niveau de 9.396 MDH au premier trimestre 2019, la crise du Covid-19 provoque un net repli à 8.360 MDH au premier trimestre 2020, puis à 7.845 MDH en 2021, sur fond de fermetures globales, de perturbations logistiques et de concurrence asiatique renforcée.

En 2022, le secteur connaît un fort rebond à 10.365 MDH grâce à la reprise de la demande européenne et au repositionnement du Maroc dans les chaînes d’approvisionnement. Cette dynamique se poursuit au premier trimestre 2023, avec un pic à 12.148 MDH, avant de s’infléchir en 2024 à 11.672 MDH, marquant ainsi le début d’un ralentissement. L’année 2025, enfin, vient confirmer cette inflexion.

Une stagnation prévisible, une opportunité à saisir

Contacté par Médias24 au sujet du repli des exportations textiles au premier trimestre 2025, Abderrahmane Atfi, industriel du secteur et ancien président régional de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH) à Casablanca, estime que cette stagnation était prévisible.

« Cette baisse était attendue, au vu de la conjoncture économique en Europe et de la dégradation du pouvoir d’achat. Il était clair que la demande allait reculer en ce début d’année. Et c’est exactement ce qui s’est produit ».

Selon lui, les incertitudes liées aux relations commerciales sino-américaines renforcent cette prudence des marchés européens. « Les rumeurs autour d’une rencontre entre les États-Unis et la Chine alimentent cette incertitude. Les Européens sont dans l’expectative, en attente des résultats de ces discussions, mais aussi de leurs propres négociations avec Washington, notamment sur les taux finaux des droits de douane américains sur leurs produits. Cela crée plus de temporisation, donc plus d’attentisme ».Les relations commerciales sino-américaines ne redeviendront jamais ce qu’elles étaientConcernant les discussions prévues entre la Chine et les États-Unis, Atfi tempère les espoirs d’un retour au statu quo commercial. « Même en cas d’accord, rien ne sera comme avant. L’ère d’avant Trump et celle d’après Trump sont totalement différentes. Beaucoup de choses ont changé. Les relations économiques sino-américaines ne reviendront jamais à leur état antérieur. Et au-delà, c’est tout le commerce international qui entre dans une phase de recomposition profonde », précise notre interlocuteur.

Dans ce contexte, Abderrahmane Atfi estime que le Maroc a une carte majeure à jouer. « C’est là notre véritable opportunité : capter une part du marché américain. Cela doit devenir une priorité stratégique, aussi bien pour les professionnels que pour l’État. Il faut absolument la saisir ».

À ses yeux, la balle est aujourd’hui dans le camp des industriels. « Il revient aux professionnels de faire pression sur les autorités pour relancer les discussions autour de l’accord de libre-échange avec les États-Unis, notamment pour le secteur textile. Vu l’évolution actuelle du commerce mondial, c’est maintenant ou jamais qu’il faut négocier des conditions plus favorables, ouvrir de nouveaux marchés et diversifier nos débouchés ».

Abderrahmane Atfi va plus loin. Selon lui, le Maroc pourrait doubler ses exportations textiles si un accès compétitif à la matière première était garanti. « La confection marocaine est performante et résiliente. Mais si nous pouvions disposer de la matière première comme le font les pays asiatiques, nous pourrions très facilement doubler nos volumes à l’export« .

Par ailleurs, concernant les perspectives, Abderrahmane Atfi évoque avec prudence l’installation de Sunrise au Maroc. « C’est un projet structurant, mais il faudra compter en moyenne deux ans avant d’en ressentir les effets. Il sera sans doute bénéfique et contribuera à la modernisation de la filière, mais l’impact ne sera pas immédiat. Aujourd’hui, l’urgence, c’est de ne pas rater l’opportunité américaine. Elle est là, devant nous. Il faut la saisir », conclut-il.