Saïd Naciri : “Tout l’argent sur mon compte bancaire est allé au Wydad”
Sarcasme et répartie. Ce sont les mots d’ordre de cette audience du vendredi 23 mai, durant laquelle Saïd Naciri a répondu, point par point, aux accusations portées contre lui ; y compris celle relative au trafic de drogue.
Nationalité marocaine pour le Malien, mouvements suspects sur son compte bancaire, transferts d’argent au WAC… Saïd Naciri a livré sa version des faits sur l’ensemble des éléments évoqués à l’audience.
Il réfute toutes les accusations de Hadj Ben Brahim, dément les propos de Latifa Raafat et explique que les millions sur son compte et sur celui de son fils émanent en partie de donateurs au profit du WAC. Voici ses explications en détails.
Le Malien qui voulait devenir Marocain
10h05. Dès le démarrage de l’audience, le président Torchi appelle Saïd Naciri à la barre pour poursuivre son audition. Il commence par une question directe : Avez-vous promis la nationalité marocaine à Hadj Ben Brahim ?
“Non, c’est même inconcevable”, répond Saïd Naciri. Mais devant la police judiciaire, Hadj Ben Brahim déclare qu’en 2013, “il vous a dit qu’il avait besoin de la nationalité marocaine et que vous lui avez répondu qu’il fallait avoir une attestation du cheikh de la zaouia naciria. Et que tout serait réglé dans un délai de 3 mois”.
“Saïd Naciri m’a demandé de l’aider dans sa campagne électorale. J’ai demandé à ma fiancée, Latifa Raafat, de venir avec son groupe musical pour organiser une célébration à Zagora”, lit le président Torchi en rapportant les propos du Malien.
“Il m’a remis un document qui est toujours chez mon ex-épouse, dans un coffre. Lorsqu’elle avait vu le document, elle m’avait dit qu’il ne va pas m’aider. Et c’est bien ce qu’il s’est passé. Pourtant, je lui ai offert une voiture, une Hyundai i10. Et une autre à Z. Naciri (fils de Saïd Naciri, ndlr)”, poursuit Ben Brahim.
Mais selon Saïd Naciri tout ceci est faux. “Ce sont encore des contradictions. Il dit que le document est toujours chez son ex-femme. Il faut que Latifa Raafat vienne et nous dise s’il voulait la nationalité marocaine ou seulement un certificat d’honneur pour attester qu’il a visité la zaouia naciria. Même moi, je suis Marocain et j’ai reçu le même certificat”.
Le président Torchi lui demande alors : Qui a dit au cheikh de la Zaouia que la mère du Malien est marocaine ?
Saïd Naciri : Lui-même.
-Président Torchi : Vous l’avez entendu ?
-Said Naciri : Tout ceci est le fruit de l’imagination de Ben Brahim. Il est aidé dans ce sens par Latifa Raafat (…). Ben Brahim ne fait que parler.
-Président Torchi : Vous aussi, vous ne faites que parler. Tout le monde parle !
Le magistrat lui demande ensuite d’expliquer qui est Redouane N., dont il présente les déclarations consignées dans un PV de la police judiciaire.
“C’est le cheikh de la zaouia naciria”, répond Saïd Naciri.
Selon lui, Said Naciri rend régulièrement visite à la zaouia. “Alors qu’il était encore parlementaire, il est venu au festival avec un citoyen Malien. Il l’a ensuite emmené chez moi pour déjeuner et m’a demandé de rédiger à la main un certificat. Il m’a dit que la mère du Malien est marocaine d’une descendance ‘Naciria’. Le Malien m’a remis une Hyundai i10, sans la transférer à mon nom”, indique Redouane N. à la police judiciaire.
Said Naciri semble mal comprendre ce qui lui est lu. Au départ, il confirme les propos de Redouane N., puis se ravise, après explication du juge Torchi. Lorsqu’il comprend enfin ce qu’a dit Redouane N., il réfute ses propos et affirme ne lui avoir jamais dit que la mère du Malien était marocaine.
10h31. Le président Torchi revient sur le sujet des voitures importées de Chine par la société de Ben Brahim. Certains de ces véhicules ont été saisis en 2015, transportant de la Chira. C’est ce qui a conduit à la chute de Ben Brahim et, par ricochet, à celle des accusés dans cette affaire.
Une autre partie de ces voitures a été entreposée dans le club du WAC. Chose que l’ancien président du club ne nie pas. Cela dit, il assure que c’était pour rendre service à un ami qui a acheté ces voitures de chez Ben Brahim. Ces faits sont qualifiés de recel.
Mais le point qui intéresse le président Torchi aujourd’hui, c’est de savoir si Saïd Naciri est intervenu de quelque manière que ce soit pour permettre l’obtention d’assurances, permettant à ces voitures de circuler.
Le président Torchi lit les déclarations de Taoufik Z., directeur de la société importatrice de ces voitures : “Je me suis rendu à Casablanca pour prendre des attestations d’assurance (W18) de l’assurance Attaoune”.
Saïd Naciri contre-argumente : “Le directeur de l’assurance, Ahmed A. a affirmé que je n’avais rien à voir avec cette histoire, même s’il me connait. Il a même envoyé son salarié Saïd B. pour témoigner. Et selon ce dernier, c’est lui-même qui s’est rendu à Rabat pour remettre ces documents au responsable d’un showroom sur place. Voici le PV de ses déclarations. C’est un document officiel, mais personne n’y a prêté attention”.
Le tant attendu volet du trafic de drogue
10h39. Après avoir permis au greffier de consigner les références de ce document, le président Torchi annonce que l’audition va désormais se concentrer sur un autre chef d’accusation : le trafic de drogue.
Le magistrat commence par rappeler les propos de Ben Brahim. D’après ce dernier, Saïd Naciri occupait le poste de “coordinateur du réseau de trafic de drogue”, assumant le rôle de “responsable n°1 de la logistique et des relations extérieures”. Un vocabulaire aux accents professionnels pour désigner des activités illicites.
Mais pour Saïd Naciri, tout ceci est faux. “C’est encore son imagination qui parle”.
Le président Torchi confronte Saïd Naciri aux données de localisation téléphonique du 15 août 2023, qui indiquent la présence de Abdenbi Bioui, Belkacem Mir et de lui-même à Rabat.
“Oui, j’étais bien avec Belkacem Mir ce jour-là”, reconnaît Saïd Naciri. “Je lui avais demandé de me restituer un chèque. Il m’a même sollicité pour régler une somme liée aux impôts, mais j’ai refusé, car cela ne me concernait pas. Je ne l’avais pas revu depuis 2019. En revanche, Abdenbi Bioui n’était pas avec nous. Peut-être était-il à Rabat le même jour, mais rien d’anormal à cela, puisqu’il y travaille et y possède même un logement”.
Le président Torchi confronte alors Saïd Naciri aux déclarations de Latifa Raafat devant la police judiciaire. La chanteuse affirme s’être rendue à Casablanca avec son fiancé de l’époque, Hadj Ben Brahim.
Celui-ci s’est arrêté pour rencontrer Saïd Naciri, qui leur a “présenté plusieurs alliances”. Latifa Raafat explique avoir refusé, préférant choisir elle-même sa bague de mariage. Elle ajoute que son fiancé a, par la suite, remis à Saïd Naciri un sachet contenant une importante somme d’argent.
Face à ces accusations, Saïd Naciri relativise. “C’est ce qu’elle a déclaré à la police judiciaire, mais devant le juge d’instruction, elle dit tout autre chose. Elle précise ne pas avoir assisté à la scène et que ces faits lui ont été rapportés par son ex-mari. Alors, qui doit-on croire ? Latifa Raafat version police judiciaire ? Celle entendue par le juge d’instruction ? Ou celle qui s’exprime dans la presse, sans être encore venue devant la Cour ? Il n’y aurait aucun mal à ce qu’elle vienne s’expliquer. Si elle se contredit, c’est bien parce que ses propos sont faux”.
Me Jadoui, avocat de Saïd Naciri, demande au président d’afficher les déclarations de Latifa Raafat devant le juge d’instruction.
“Voilà, elle dit n’avoir jamais vu Ben Brahim me remettre quoi que ce soit”, s’exclame Saïd Naciri en découvrant l’extrait à l’écran.
“Elle affirme que je lui ai présenté des alliances… Est-ce que je suis bijoutier ?”, ironise-t-il. “Elle décrit son ex-mari comme quelqu’un incapable de subvenir à ses besoins, et c’est pourtant lui qui m’aurait remis, soi-disant, 2 millions de dirhams à blanchir ?”.
Et d’ajouter : “Hadj Ben Brahim affirme avoir commis des actes et n’en est même pas inquiété”.
108 MDH de mouvements bancaires douteux
11h14. Une pause de dix minutes est réclamée par les juges. Et dès la reprise de l’audience, le président Torchi passe aux choses sérieuses : les comptes de Saïd Naciri.
Les montants sont affichés sur les écrans de la salle 8 (détail ci-dessous). Ils concernent la période allant de 2014 à 2023, durant laquelle un total de 89.910.934 DH a été déposé sur le compte personnel de Saïd Naciri.
Il convient de noter que sur les écrans, il est possible de voir le montant total, la durée examinée (2014-2023) et le détail des montants annuels, sauf pour l’année 2023, faute d’espace sur l’écran.
“Il faut préciser que chacune de ces sommes s’étale sur douze mois. Ce ne sont pas des dépôts directs. Et il ne faut pas oublier que ces chiffres commencent en 2014, mais qu’à l’époque j’avais 45 ans, j’avais déjà mes sociétés, etc. Ce que je dois vous expliquer, c’est d’où vient cet argent et où il va. Et c’est ce que je vais faire. Mais d’abord, je vous présente un document d’un compte bancaire où je suis déficitaire à hauteur de 81.000 DH. Et je précise qu’avant 2014, mon compte était normal”, explique l’accusé.
“Entre 2015 et 2023, j’ai déposé 52 millions de DH sur les comptes de l’association du Wydad Athletic Club. Et puisque la société sportive n’a été activée qu’en 2019, j’ai déposé, entre 2020 et 2025, 32 millions de DH sur le compte de la société sportive. Soit un total de 84 millions de DH”, explique-t-il.
“Tout l’argent sur mon compte bancaire est allé au Wydad. Voici les documents bancaires qui le prouvent…”, poursuit l’accusé, qui est interrompu par le magistrat. Celui-ci lui demande d’abord de préciser “pourquoi ces dépôts ont été effectués sur le compte personnel de Saïd Naciri au lieu du compte de l’association du WAC”.
Aboulghali, Aït Manna, Bendou… 50 donateurs du WAC
“Avant de me présenter à la présidence, la situation du club était connue de tous. Le président sortant avait dit qu’il voulait quitter mais il y avait une lourde dette. Je ne pouvais pas travailler sans argent. J’ai donc rassemblé plusieurs amis, 50 ou 55, chez un autre ami qui a organisé un dîner. Je peux vous donner les noms de tous ceux qui étaient présents. Il y avait Abderrahim Bendou qui m’a remis 250.000 DH”, explique Saïd Naciri.
Le président insiste et demande : “n’y avait-il pas de compte bancaire de l’association en 2014 ?”.
“Il était bloqué en raison des dettes”, indique Saïd Naciri qui enchaîne aussitôt sur la liste de ses donateurs : “Karim N., Salaheddine Aboulghali, Hicham Aït Manna”. S’il n’a cité que ces noms, Saïd Naciri précisera plus tard, qu’ils sont bien plus nombreux. Il indique également qu’ils étaient tous adhérents du Wydad, sauf quelques uns.
-Président Torchi : “Mais quelle est la relation de votre fils avec le Wydad ? Sur son compte, il y a eu 18.546.070 DH entre 2014 et 2023”.
-Saïd Naciri : “J’ai rassemblé tout cet argent lors du dîner. C’est mon fils. Et j’avais un mandat pour gérer son compte. À l’époque, il avait 18 ans et si je ne peux pas avoir confiance en lui, en qui pourrais-je avoir confiance ?”.
Saïd Naciri tente ensuite de justifier les paiements qu’il a effectués personnellement pour le compte du Wydad. Il explique avoir réglé, depuis son propre compte bancaire, des dépenses qui auraient normalement dû transiter par celui du club, en raison de la situation financière délicate du WAC à ce moment-là.
Il s’agit, précise-t-il, de paiements liés au recrutement de joueurs comme Bilal Asoufi (KAC), Noussair Abdellatif (MAS) ou encore Yassine Lakhal. Il évoque également le règlement d’un hébergement à l’hôtel Golden Tulip pour loger un membre de l’encadrement. Pour étayer ses propos, Saïd Naciri présente des justificatifs bancaires à l’appui.
“La liste est longue. Si je devais tout détailler sur cette période, il me faudrait deux jours”, lance-t-il, provoquant un éclat de rire dans la salle.
Interrogé sur la traçabilité comptable de ces opérations, il répond : “Tout a été réglé par chèque. Vous savez, même au restaurant, je paie par carte ou par chèque. Je n’ai jamais remis de cash à un joueur”.
-Président Torchi : “Quelle est votre relation avec Abderrahim Benddou ?”
-Saïd Naciri : “Il m’a fait un don de 250.000 DH pour le Wydad”.
-Président Torchi : “Quelle garantie avait-il que vous alliez réussir ?”
-Saïd Naciri : “Notre amitié ! Nous avons fait beaucoup d’opérations commerciales ensemble”.
-Président Torchi : “C’est par amour du WAC ou parce que vous êtes du même parti politique ?”
-Saïd Naciri : “Benddou est un Rajaoui…”
-Président Torchi : “Laissez le Raja, là on parle du Wydad”.
-Saïd Naciri : “Il y a plus de 2 millions de chèques entre Benddou et moi. Des chèques de 250.000 voire même 500.000 DH par jour”.
-Président Trochi : “Qui est Karim N. ?”
-Saïd Naciri : “C’est le fils d’un ami à mon père. Son père était agriculteur. Il m’a donné 100.000 DH dont 50.000 DH était sous forme de prêt mais il y a renoncé par la suite”.
-Président Torchi : “Quelle est votre relation avec Salaheddine Aboulghali ? Selon ses déclarations, vous lui auriez demandé de se rendre à votre domicile à Casablanca, quartier Californie. Une fois sur place, vous lui avez présenté une déclaration sur l’honneur, comportant son nom, prénom, et le numéro de sa CIN, ainsi qu’une somme d’argent remise en 2014. Vous lui avez ensuite demandé de faire légaliser ce document directement chez vous”.
Saïd Naciri confirme : “Tout cela est vrai. J’ai l’habitude de collaborer avec lui dans le cadre de mon activité. J’ai même servi de médiateur entre lui et Benddou”.
-Président Torchi : “Pourquoi la déclaration sur l’honneur date de 2023 alors que l’argent a été remis en 2014 ?”
-Saïd Naciri : “Car la police voulait connaître l’origine de ces sommes”.
-Président Torchi : “Et quel est son rapport avec le Wydad ?”
-Saïd Naciri : “Il est adhérent du WAC à ce jour”.
“Si j’étais impliqué dans le trafic de drogue, je ne lui aurais même pas répondu”
12h27. Le magistrat présente à l’accusé la retranscription d’un appel entre lui et Hadj Ben Brahim datant du 13 juillet 2021.
Après un échange cordial, vous lui dites “après ce mois”. De quoi vous parlez ?, demande le président Torchi.
“Du transfèrement !”, indique Saïd Naciri qui poursuit : “Vous avez dit qu’il s’agit d’un appel de juillet 2021. Il dit ensuite que j’ai une relation avec le ministre de la Justice, mais les élections ont eu lieu en septembre 2021 et le gouvernement n’a été constitué qu’en octobre 2021. Lui et Fadwa ont composé le gouvernement eux-mêmes !”. Nouvel éclat de rire dans la salle, alors que le ton sarcastique de l’accusé détend brièvement l’atmosphère.
-Président Torchi : “Le 26 juillet 2022, vous avez discuté au téléphone avec une personne inconnue au sujet de Ben Brahim. Mais quelle est votre relation avec lui pour qu’à chaque fois une personne différente vous appelle à son sujet ?”
-Saïd Naciri : “Je lui parlais sans mauvaise intention. La preuve c’est qu’il m’a répété pendant longtemps qu’il devait de l’argent à Abdenbi Bioui, il me parlait de 50.000 ou 70.000 DH et du jour au lendemain, en 2023, il me parle de 3 millions de DH. Vous voyez dans la retranscription de l’échange que ma réaction est spontanée. Je lui ai dit : ‘mais que t’a-t-il vendu ou que lui as-tu vendu pour avoir une dette de 3 millions de DH ?’. Si j’étais au courant, je ne lui aurais pas posé la question. J’ai aussi continué à lui parler alors qu’il avait porté plainte contre moi, sans que je le sache. Si j’étais impliqué dans le trafic de drogue, je ne lui aurais même pas répondu”.
12h55. Le président Torchi lève l’audience et fixe la prochaine comparution de Saïd Naciri au 30 mai.




