Jamais dans le passé, un homme politique n’avait osé dénoncer aussi directement les méfaits de la colonisation de peur de s’attirer les foudres de l’opinion publique et d’une partie de son électorat.
Dans une interview accordée mercredi 15 février à la télévision algérienne Echourouk News, Emmanuel Macron candidat "d’En Marche" pour le futur scrutin présidentiel est revenu sur la colonisation en général et sur la présence française en Algérie qui a duré plus de 130 ans.
Selon lui, "la colonisation qui fait partie de l’histoire française est un crime contre l'humanité. Une vraie barbarie qui fait partie d’un passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l'égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes", en ajoutant qu’il "ne fallait pas balayer tout ce passé".
Hormis l’ancien président Jacques Chirac qui avait condamné dans son discours du 14 juillet 1995 la responsabilité morale de l’Etat français dans la rafle du Vel D’hiv, aucun autre dirigeant n’avait jamais osé faire preuve de repentance sur le passé de la France.
Interrogé par Médias24, l’historien Hassan Aourid pense que ces propos peuvent être qualifiés de révolutionnaires, car si certains politiciens avaient regretté certains dérapages, il n’a jamais été question de reconnaître des crimes contre l’humanité commis par l’ancienne puissance coloniale.
Selon lui, cela aurait contrasté avec la position française du XIXe siècle, encore soutenue par certains hommes politiques, qui considérait que la colonisation en Afrique et en Asie était motivée par une mission civilisatrice et modernatrice.
"Ses propos constituent une vraie coupure épistémologique qui aura des répercussions, car ils ont été prononcés dans un territoire colonisé pendant plus d’un siècle", avance notre interlocuteur.
Interrogé sur les motivations électoralistes ou diplomatiques du candidat à l’élection présidentielle, Aourid affirme que si l’opportunisme est le propre de la politique, il n’en demeure pas moins que ces déclarations feront date.
"Entre l’Algérie et la France, il y a un lourd passif et cette déclaration est une manière d’aplanir les problèmes affectifs entre l’ancien colonisateur et colonisé. Quelque part, cela contribuera à changer radicalement les rapports des deux pays à l’histoire commune compliquée. Ce n’est pas une déclaration anodine sans lendemain; et je pense qu’elle sera suivie d’effet si Macron est élu président".
Le chercheur poursuit que la symbolique de cet ancien département français est très forte car ce pays qui a fait les frais d’une colonisation de peuplement achevée dans la douleur n’a jamais obtenu gain de cause dans ses demandes de repentance de l’ancien colonisateur.
A la question de savoir quelle forme prendra ce changement si Macron est élu président, Aourid affirme que la politique commence toujours par le verbe, mais qu’on ne sait jamais où cela pourra se terminer.
"Je présume donc que cela aura des conséquences dans les rapports entre les deux rives et si cela ne prend pas la forme d’une repentance d’Etat, ce sera au moins un mea-culpa", précise l’historien.
A ceux qui réfutent juridiquement l’utilisation de l’expression "crimes contre l’humanité", non applicable à la colonisation, notre interlocuteur rétorque que plusieurs écrivains de l’époque ont reconnu la politique d’extermination menée par l’Etat français.
"Déjà en 1837, dans De la colonie en Algérie, le chantre de la colonisation Alexis de Tocqueville justifiait les massacres pour amener les tribus indigènes à composer avec les autorités françaises. Les propos de Macron ne sont pas une simple déclaration qui renvoie au passé mais plutôt vers l’avenir. S’il devient président de la République, l’onde de choc de ses propos relancera le débat sur le passé de la France dans la perspective d’apaiser les relations avec les anciennes colonies", conclut Aourid.
La levée de boucliers de la droite et de l’extrême droite française contre des propos qualifiés d’insulte à la mémoire des militaires, des harkis et des rapatriés, montre qu’une bonne partie de la classe politique est toujours incapable de faire preuve de pragmatisme comme l’avaient fait les Américains en présentant leurs excuses au Vietnam, avant de devenir leur 1er partenaire commercial.
Au lendemain de la polémique provoquée par ses propos, l'ancien ministre de l'économie s'est d'ailleurs lancé dans un numéro d'équilibristre en affirmant que la France ne devait pas se dérober devant ses responsabilités, car si la France avait introduit dans les colonies une modernité par effraction, ses propos se voulaient sans repentance ni culpabilisation …