Un rapport que vient de publier le think tank OCP Policy Center rédigé par Abdelhak Bassou, ex-patron des renseignements généraux marocains, revient longuement sur la menace posée à leur pays d’origine par les combattants ayant acquis des capacités militaires de nuisance qu’ils voudraient importer.

Enrôlés volontairement dans les rangs de Da’ech qui se trouve sur une courbe descendante avec la perte de ses principaux fiefs, ces derniers sont de plus en plus nombreux à envisager le retour au Royaume. 

Si de nombreux retours des terroristes étrangers ont été constatés ces deux dernières années, le démantèlement croissant des structures militaires de l’organisation terroriste va accélérer le mouvement. 

Selon l’ancien préfet, les retours se multiplieront dans les deux prochaines années car la perte des territoires et les traitements que ces recrues risquent de subir s’ils sont arrêtés sur place les pousseront à quitter le terrain des opérations pour retourner chez eux ou rejoindre d’autres foyers terroristes.

Pourquoi ces combattants terroristes étrangers sont dangereux

La résolution 2178 (2014) du Conseil de sécurité les définit comme des individus "qui se rendent dans un Etat autre que leur Etat de résidence ou de nationalité dans le dessein de commettre, d’organiser ou de préparer des actes de terrorisme, ou afin d’y participer, de dispenser ou recevoir un entraînement au terrorisme, notamment dans le cadre d’un conflit armé".

Lorsqu'une recrue rejoint l'organisation terroriste, elle est envoyée dans un camp de première préparation qui qualifie le candidat et le prépare à rejoindre les zones de combats.

Il y subit un entraînement intensif qui couvre le maniement des armes (fusils, Kalachnikov, pistolets, explosifs) ainsi que des épreuves sportives et d’endurance.

L’auteur du rapport précise que les combattants entraînés par Da'ech dépassent ceux d’Al Qaeda en termes de barbarie: "Plus que l’Afghan arabe des années 1990 qui était inhumainement violent, le combattant terroriste étranger actuel est inhumain de manière barbare, cruelle et atroce".

Da'ech s’appuie dans sa barbarie sur l’ouvrage du théologien égyptien Abou Abdallah Al Mouhajer intitulé "La jurisprudence du Jihad" (Masa’il min Fiqhi Ljihad) qui légitime la décapitation et l’assassinat de musulmans même des femmes ou des enfants. Cet enseignement a fini par convaincre les recrues de la légitimité et de la légalité de la barbarie qu’ils pratiquent.

Des unités d’élites destinées à exporter la barbarie

Ces commandos font l’objet d’un processus de formation extrême destiné à ébranler l’ennemi en accomplissant des missions terroristes ou suicides à l’étranger.

La première semaine, les candidats passent des heures à courir, à sauter, à faire des pompes, des barres parallèles, à ramper. La deuxième commence l’entraînement avec un fusil d’assaut Kalachnikov. La consigne est de le garder avec soi, même pour dormir, jusqu’à ce qu’il devienne "comme un troisième bras". Ce programme des forces spéciales comporte 10 niveaux de formation.

C’est sur ce genre de combattants que Da'ech compte pour ses opérations spéciales. Si les sources de renseignement affirment que de nombreux combattants sont déjà retournés chez eux, la défaite annoncée de Da'ech accentue le risque.

Où iront ces combattants étrangers une fois Da’ech défait ?

Ils auront le choix entre trois scénarios:

– Mener les combats ultimes: Les succès enregistrés par les coalitions ne signifient nullement que la fin des combats est proche. Si en Irak, Da'ech défend son dernier bastion à Mossoul, sa situation sur le territoire syrien est plus favorable. Dans ces derniers fiefs, Da'ech maintiendra des poches de résistance où certains combattants étrangers préfèreront lutter jusqu’au la mort.

– Rejoindre d’autres pays, des zones grises ou d’autres foyers de tensions: Les Balkans (Bosnie, Kosovo, Albanie), l’Afrique du Nord (Sinaï et Libye); le Sahel infesté de groupes d’Al Qaeda, les foyers asiatiques (Indonésie, Philippines, Afghanistan et peut-être Ouzbékistan).

-Revenir dans leur pays d’origine: plus de cent pays, soit plus que la moitié des Etats du monde sont concernés par ce reflux.

Le retour de combattants étrangers est très préoccupant car plusieurs études révèlent qu’un combattant sur neuf réussit à échapper aux mesures de sécurité et à perpétrer un attentat.

Quel risque pour les pays d’origine?

Leur retour pose la question du traitement qui doit leur être accordé, en particulier celle de savoir si, dans ces pays, les conditions qui les ont poussés à se radicaliser ont changé ou s’ils vont revenir pour revivre dans le même environnement qui a facilité leur départ.

Dans ce cas, non seulement la réinsertion et la réintégration de ces vétérans de Syrie et d’Irak seraient difficiles, mais cela leur donnerait des arguments de radicalisation aux plus jeunes.

Les étrangers qui retournent chez eux ne représentent pas seulement le danger d’attentats, mais aussi de diffusion de messages de haine prônés par les groupes terroristes.

Le traitement de ces jeunes radicalisés à leur retour dans leur pays d’origine serait donc d’autant plus facile que les conditions ayant présidé à leur départ aurait changé.

Cela faciliterait leur réinsertion en les encourageant à se repentir et à priver les inconditionnels qui aurait décidé de continuer l’embrigadement des plus jeunes, des arguments de marginalisation et de précarité qui leur avaient servi auparavant pour recruter les victimes de ces aléas.

Quid des inconditionnels non repentis?

Sachant qu’un combattant sur neuf réussit à échapper aux mesures de sécurité et à perpétrer un attentat, et si l'on considère que les 1.600 jihadistes marocains rentrent tous, cela signifierait que plus de 150 pourraient échapper aux services de sécurité et perpétrer un attentat sur place. Selon un décompte établi par le ministère de l'Intérieur, 147 sont déjà revenus dont 132 ont été présentés à la justice marocaine et 6 personnes ont été arrêtées aux frontières quand elles tentaient de quitter le territoire national en direction de zones de conflit.

Hormis les risques élevés d’attentat, ces retours massifs réveilleront les cellules dormantes qui seront renforcées en nombre d’individus mais également en apport de savoir-faire terroriste.

L’autre menace qui pèse sur les pays d’origine est la diffusion de messages de haine qui constituent un prolongement idéologique de concepts radicaux, extrémistes et haineux. Cela s’exprimera par la conversion idéologique d’un maximum de jeunes qui créeront de nouveaux groupes armés

Quelles mesures pour éviter la contagion extrémiste?

Le plus grand danger encouru par les pays est de ne pas détecter ces combattants à leur entrée. S’ils arrivent à rejoindre les pays de manière anonyme, ils disposeront d’assez de temps pour sombrer dans la clandestinité ce qui les mettra alors de plus en plus hors de portée des services de sécurité.

Une grande vigilance est donc à observer au niveau des postes frontaliers, notamment pour détecter l’usage de documents falsifiés ou contrefaits. Les itinéraires et les techniques utilisés compliquent le travail des services qui nécessite des formations spécialisées et très poussées.

De telles mesures rencontrent des obstacles financiers que ces services doivent mobiliser. Les Etats ne disposant pas de moyens efficaces pour installer des dispositifs de détection d’arrivée ou de départ de combattants étrangers devront donc se faire aider par la communauté internationale.

La question est de choisir entre répression, réinsertion ou combinaison des deux pour des personnes qui peuvent:

– constituer le prolongement du bras armé des organisations terroristes;

– former le corps de missionnaires pour prolonger l’idéologie djihadiste;

– prendre conscience de l’hérésie dont ils ont été victimes et servir à la contre-propagande.

Selon le préfet Abdelhak Bassou, la solution ne peut venir que d'une combinaison intelligente de la répression et de la réhabilitation.

Non seulement les réactions des gouvernements doivent être déclinées en politiques adaptées pour réduire les risques, mais les opinions publiques doivent être sensibilisées pour prendre en considération les différences entre degrés d’implication et ne pas presser les gouvernements à adopter des mesures inappropriées et contre-productives.

Il ne doit cependant pas y avoir de politiques automatiques d’amnistie sur les simples déclarations de repentis des candidats au retour. Cela pourrait permettre aux terroristes usant de la technique de la Taqqia d'échapper aux contrôles qui pourraient déterminer leurs véritables intentions.

Celui qui veut revenir ou qui est intercepté à la frontière devra être conduit dans des centres spéciaux où sa situation sera examinée par des commissions spécialisées (juges, théologiens, imams, psychologues, sociologues, spécialistes du renseignement) qui détermineront si l’intéressé doit:

– être confié à des organismes pour faciliter sa réintégration;

– être confié aux services de renseignement pour débriefing et éventuelle participation à des programmes de contre-propagande idéologique du jihad;

– être confié aux services judiciaires pour instruction de procédures de présentation devant les juridictions compétentes.