En analysant les données du HCP issues des comptes nationaux entre 2014 et 2024, on observe que l’industrie manufacturière, bien qu’ayant enregistré une progression nominale de sa valeur ajoutée, ne parvient pas à accroître sa part relative dans le PIB, ni dans la valeur ajoutée globale de l’économie marocaine.

Une décennie de stagnation

En 2024, la valeur ajoutée de l’industrie s’élève à 243,8 MMDH, contre 153,7 MMDH en 2014, soit une progression de plus de 58,6%. Cependant, sur la même période, le PIB nominal a enregistré une croissance de 59,4%, empêchant ainsi toute augmentation relative du poids de l’industrie dans l’économie.

Pour évaluer le poids de l’industrie dans l’économie, deux approches sont possibles : rapporter sa valeur ajoutée au PIB nominal ou à la valeur ajoutée totale de l’économie (PIB – impôts diminués des subventions). La seconde approche (valeur ajoutée industrielle/valeur ajoutée totale) est la plus rigoureuse, car plus directement comparable et davantage représentative de la réalité.

En effet, la première approche intègre les impôts. Mais les impôts ne sont pas de la valeur ajoutée ; il faudrait donc, pour un calcul juste, ajouter la part des impôts industriels dans la part de l’industrie. Or, cela est impossible, ces chiffres n’étant pas disponibles.

La meilleure manière d’approcher au plus près la part de l’industrie dans le PIB est donc de calculer (valeur ajoutée industrielle/somme des valeurs ajoutées sectorielles). C’est ce que nous avons fait.

Si l’on raisonne en parts dans la valeur ajoutée totale, l’industrie manufacturière a connu une progression marginale sur la période 2014-2024, passant de 16,9% à 17,2%, soit un gain de 0,3 point de pourcentage.

Toutefois, cette légère amélioration masque une tendance récente au repli : la part de l’industrie avait atteint 17,8% en 2022, avant de reculer à 17,5% en 2023, puis à 17,2% en 2024.

Elle enregistre ainsi une deuxième baisse consécutive.

En revanche, si l’on raisonne en part du PIB nominal, une stagnation encore plus marquée se dessine. Entre 2014 et 2024, le poids de l’industrie manufacturière dans le PIB est resté pratiquement inchangé, s’établissant à 15,3% aussi bien en 2014 qu’en 2024. Il s’agit là d’une stagnation dans le sens le plus strict du terme.

Il convient de rappeler qu’arithmétiquement, pour que la valeur ajoutée de l’industrie progresse en poids dans le PIB, son rythme de croissance doit excéder celui de l’économie nationale dans son ensemble. Or, ce n’est pas le cas sur la dernière décennie, selon les données disponibles.

Pourquoi l’industrie stagne-t-elle ? Une analyse sous-sectorielle s’impose

Pour comprendre les causes profondes de la stagnation de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale, il faut confronter le rythme de chaque branche au double étalon : 4,3% de croissance annuelle moyenne pour le PIB et 4,1% pour la valeur ajoutée totale entre 2014 et 2024.

Toute branche évoluant à un rythme égal ou inférieur à ces seuils réduit mécaniquement le poids de l’industrie dans le PIB/valeur ajoutée globale, tandis que les branches plus dynamiques tirent la moyenne vers le haut sans pouvoir, à elles seules, compenser les inerties structurelles.

Entre 2014 et 2024, huit des treize branches d’activité affichent un taux moyen annuel de croissance inférieur à 2%

Voici, pour chaque branche d’activité, le taux de croissance annuel moyen observé sur la période 2014-2024 :

⇒Matériel de transport : 11,5%
Moteur principal de l’industrie, cette branche regroupe l’automobile (véhicules, moteurs, carrosseries, pièces) et l’aéronautique.

⇒Équipements électriques : 8,2%
Constituée de transformateurs, câblages, piles, électroménager et appareils d’éclairage, cette branche profite d’une montée en puissance soutenue par les investissements étrangers, bien qu’elle reste dépendante de l’importation de composants critiques.

⇒Produits chimiques : 7,8%
Englobant les engrais, les produits chimiques de base, les pesticides, les peintures, les encres et les détergents, cette branche bénéficie de l’aval phosphatier.

⇒Ordinateurs, électronique, optique : 6,4%
Cette activité couvre la production de composants électroniques, d’ordinateurs, d’équipements de mesure, de dispositifs médicaux et de matériel optique.

Fabrication de produits alimentaires, de boissons et de tabacs : 5,5%
Cette branche regroupe la transformation de la viande, du poisson, des fruits et légumes, la production d’huiles, de produits laitiers, de farines, de sucre, de boissons (eaux, sodas, alcools) ainsi que le tabac.

⇒Bois, papier, imprimerie : 1,8%
Composée des activités de sciage, de fabrication de panneaux et d’emballages en bois, de production de papier et d’imprimerie.

⇒Produits pharmaceutiques : 1,7%
Comprenant la fabrication de substances actives et de médicaments finis, cette activité progresse lentement et reste dominée par des unités à faible intégration technologique et à forte dépendance aux importations d’intrants.

⇒Textile, habillement, cuir : 1,5%
Incluant la filature, le tissage, l’ennoblissement, la confection, la maroquinerie et la tannerie, cette branche reste centrée sur la sous-traitance à faible valeur ajoutée.

⇒Caoutchouc, plastiques, minéraux non métalliques : +1,4 %
Cette branche comprend les pneumatiques, les emballages plastiques, le ciment, le verre et la céramique.

⇒Machines et équipements : 1,1%
Cette branche comprend les machines agricoles, industrielles, de formage des métaux et les équipements d’usage spécifique.

⇒Autres activités de fabrication, réparation et meubles : 0,5%
Très hétérogène, cette branche englobe la fabrication de meubles, de bijoux, d’instruments médicaux ainsi que la réparation et l’installation de machines.

⇒Métallurgie et ouvrages en métaux : 1,3%
Incluant les aciers, l’aluminium, les tubes, les profilés et les structures métalliques.

⇒Cokéfaction et raffinage : -22,1 %
Constituée uniquement du raffinage pétrolier, elle s’est effondrée après l’arrêt de la raffinerie Samir. Cette disparition a privé l’industrie marocaine d’un maillon stratégique dans la chaîne énergétique, aggravant la dépendance aux importations.

Sur l’ensemble des 13 branches industrielles, seules cinq ont affiché une croissance supérieure à celle du PIB (4,3%) et de la valeur ajoutée totale (4,1%) : il s’agit de l’agroalimentaire, de la chimie, de l’électronique-optique, des équipements électriques et du matériel de transport. Ce déséquilibre structurel explique la stagnation du poids industriel dans l’économie nationale.

Ci-dessous, le dashboard interactif de Médias24 montrant l’évolution des 13 branches industrielles. Vous pouvez sélectionner l’affichage des branches en haut à gauche (sélection multiple).

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