L’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS) a dévoilé ce lundi 23 juin 2025 à Rabat un rapport intitulé « Eau et climat : Le Maroc à la croisée des chemins ? », rédigé et coordonné par Ghalia Mokhtari, sous la direction de Abdelmalek Alaoui, et avec la participation d’Ahmed Azirar, Yasmine El Khamlichi, Meryem Benhida ainsi que d’un collège d’experts indépendants, précise l’institut dans un communiqué.
Le rapport, qui a nécessité la mobilisation pendant plus de quatre mois d’une équipe pluridisciplinaire dirigée par une avocate, Ghalia Mokhtari, spécialiste des sujets d’infrastructure au Maroc, a une portée inédite : c’est la première fois qu’une évaluation indépendante analyse de front les stratégies Maroc vert et Génération Green sous l’angle de leur impact direct sur les ressources hydriques du pays.
Le rapport comporte trois volets : les causes structurelles du stress hydrique, les ressorts de la gouvernance nationale, et les enseignements internationaux.
Au-delà de la sécheresse : le rapport IMIS expose les causes structurelles qui ont fabriqué la crise de l’eau au Maroc
Face aux puits à sec et aux barrages dangereusement bas, il est facile de pointer un coupable unique : la sécheresse. Pourtant, le rapport vient briser cette vision simpliste. Il démontre avec une précision chirurgicale que la crise hydrique marocaine n’est pas une fatalité climatique, mais le résultat d’une série de choix politiques, économiques et administratifs. Le document dissèque « l’origine multidimensionnelle de la crise », révélant comment des décisions prises sur des décennies ont activement construit la vulnérabilité actuelle du Royaume.
Comment en est-on arrivé là ? Le rapport identifie quatre piliers structurels qui, combinés, ont créé une tempête parfaite.
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Le dogme de la productivité : le modèle agro-exportateur comme moteur de l’épuisement
C’est sans doute l’analyse la plus explosive du rapport. L’IMIS met directement en cause le « modèle agro-exportateur », pierre angulaire des stratégies Maroc vert et Génération Green. Si ces plans ont incontestablement modernisé le secteur et dopé les exportations, ils l’ont fait au prix d’une consommation d’eau insoutenable.
Le rapport met en lumière un paradoxe fatal : en encourageant massivement, via des subventions, la culture de produits à haute valeur ajoutée mais extrêmement gourmands en eau (avocats, pastèques, fruits rouges…), l’État a lui-même organisé la ruée vers une ressource qu’il n’avait plus. Cette politique a transformé l’agriculture en principal moteur de la « surexploitation chronique des nappes » phréatiques. Le rapport décrit ce processus comme une véritable hémorragie, où le Maroc a puisé bien au-delà de ses revenus hydriques annuels pour liquider son « capital eau » fossile, un héritage non renouvelable.
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La faillite de la gouvernance : un État aux commandes mais sans pilote
Le deuxième pilier de la crise est institutionnel. Le rapport de l’IMIS dénonce une « gouvernance morcelée » et une profonde incohérence de l’action publique. D’un côté, un ministère de l’Agriculture surpuissant, doté d’objectifs de production clairs et de moyens considérables. De l’autre, des Agences de bassin et un ministère de l’Eau aux pouvoirs limités, incapables de faire contrepoids.
Cette fragmentation a conduit à une « faible activation des organes de coordination », rendant toute vision intégrée impossible. Les conséquences sur le terrain sont désastreuses :
– Un contrôle des forages quasi inexistant : la prolifération de milliers de puits illégaux, pompant sans compter, est la manifestation la plus visible de cette impuissance régulatrice.
– Une tarification déconnectée de la réalité : le prix de l’eau agricole est resté si bas qu’il n’a jamais envoyé le moindre signal sur la rareté croissante de la ressource, encourageant de fait le gaspillage.
En somme, l’État a créé une machine agricole performante, mais a omis de construire le système de freinage qui allait avec.
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La baisse structurelle des ressources : le socle naturel de la crise
Le rapport ne nie évidemment pas la réalité naturelle. Il souligne la « baisse continue des ressources renouvelables » comme une tendance de fond. Les apports en eau de pluie diminuent structurellement, réduisant le « revenu » annuel du Maroc. Cette réalité rend les erreurs de gestion humaine encore plus impardonnables. Alors que les ressources naturelles diminuaient, les politiques publiques ont encouragé une augmentation de la demande, creusant un écart de plus en plus béant entre les disponibilités et les besoins.
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Le changement climatique : l’accélérateur implacable
Le rapport identifie par ailleurs les « effets aggravants du changement climatique » comme le grand accélérateur de la crise. Des vagues de chaleur plus intenses et plus longues, des sécheresses plus fréquentes et une évaporation accrue viennent mettre une pression immense sur un système déjà au bord de la rupture. Le changement climatique n’est pas la cause première, mais il agit comme un révélateur brutal et un multiplicateur de crise, exposant au grand jour les failles structurelles construites par des décennies de mauvaise gestion.
Gouvernance de l’eau : le rapport IMIS expose le grand écart entre la vision royale et les failles de l’exécution
Ce volet du rapport est crucial car il déplace le débat : le problème ne serait pas tant un manque de stratégie que l’incapacité de l’appareil d’État à l’exécuter de manière cohérente et intégrée.
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Une doctrine royale ambitieuse, mais une exécution défaillante
Le rapport salue la doctrine de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a érigé la question de l’eau en » priorité nationale ». Cette vision s’articule autour de trois piliers fondamentaux :
– L’élargissement de l’accès à l’eau potable pour tous, notamment en milieu rural.
– Le soutien à la productivité agricole par une meilleure maîtrise de l’eau.
– Un investissement massif et continu dans les infrastructures hydrauliques (barrages, transferts d’eau).
Cependant, l’IMIS met en garde contre l’illusion que cette vision suffit. Le rapport pointe du doigt « les limites de l’exécution par l’exécutif », identifiant un fossé grandissant entre les objectifs fixés et la réalité sur le terrain.
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Le cœur du problème : une « gouvernance morcelée »
L’expression est au centre de l’analyse : la « gouvernance morcelée ». L’IMIS décrit un système où les responsabilités sont diluées entre de multiples acteurs qui agissent en silos, souvent avec des logiques contradictoires. Typiquement, le ministère de l’Agriculture pousse à une production intensive pour atteindre ses objectifs, tandis que les Agences de bassin hydraulique peinent à imposer des règles de préservation de la ressource.
Cette fragmentation mène à une schizophrénie institutionnelle. L’État subventionne d’un côté des cultures extrêmement gourmandes en eau, tout en tentant, de l’autre, de promouvoir des politiques d’économie d’eau. Cette absence de cohérence rend toute politique de l’eau véritablement intégrée quasiment impossible.
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La paralysie administrative : la « faible activation des organes de coordination »
Pour remédier à ce morcellement, des « organes de coordination » (commissions interministérielles, comités de pilotage) existent sur le papier. Mais le rapport dénonce leur « faible activation ». C’est une manière technique et diplomatique de dire que ces structures sont inopérantes.
Cette paralysie signifie que :
– Les arbitrages nécessaires entre les différents secteurs (agriculture, industrie, eau potable) ne sont pas faits.
– Les décisions, quand elles sont prises, restent lettre morte, faute de suivi et de volonté politique pour les imposer.
– Le pouvoir réel reste concentré dans les ministères sectoriels, empêchant toute autorité transversale sur l’eau de s’affirmer.
C’est ici que la vision stratégique se heurte au mur de la bureaucratie et des intérêts divergents, rendant l’action de l’État lente et décousue.
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Les symptômes de la mal-gouvernance : des « défis persistants »
Le rapport illustre cette faillite de la gouvernance par trois exemples concrets, qualifiés de « défis persistants » :
– La tarification de l’eau : fixer un prix de l’eau qui reflète sa rareté est une décision politiquement sensible qui nécessite une coordination forte. L’incapacité à le faire maintient un signal de « gratuité » relative qui encourage le gaspillage.
– Le contrôle des forages : l’anarchie des puits illégaux est le symptôme le plus flagrant de l’impuissance de l’État. Le contrôle efficace exigerait une action concertée entre les ministères de l’Intérieur, de l’Eau et les autorités locales, une synergie qui fait aujourd’hui défaut.
– La mobilisation de financements durables : attirer des investissements verts complexes (partenariats public-privé, etc.) demande un portage politique unifié et une vision claire. La gouvernance morcelée envoie des signaux confus aux investisseurs potentiels.
La feuille de route de l’IMIS : les dix leviers pour réinventer l’avenir hydrique du Maroc
Après le diagnostic, le traitement de choc. Le rapport ne se contente pas de dresser un constat alarmant. Il propose une feuille de route pragmatique et audacieuse, articulée autour de dix leviers d’action concrets. Loin d’être une simple liste de suggestions, il s’agit d’un véritable plan stratégique intégré, visant à refonder la relation du Maroc à son eau. Pour nourrir la réflexion , l’IMIS a « effectué un benchmark de pays ayant des points de convergence ou de contraste avec le modèle marocain : Jordanie, Espagne et Chili ».
La philosophie de l’IMIS est claire : aucune solution unique ne suffira. La réponse doit être systémique, combinant gouvernance, technologie, finance et un changement profond des mentalités.
>Pilier 1 : Le socle de la gouvernance – savoir, réguler et contrôler
Avant toute action, il faut savoir. Le rapport identifie un manque criant de données fiables et centralisées comme un obstacle majeur. Les premiers leviers visent à construire une base de connaissance solide et à rétablir l’autorité de l’État régulateur.
– Un système national unifié de la donnée hydrique : mettre fin à l’opacité. L’IMIS propose de créer une plateforme unique qui centralise toutes les données sur les ressources disponibles, les prélèvements et la consommation. Cet outil est jugé indispensable pour objectiver le débat, piloter les politiques publiques sur des bases factuelles et permettre une allocation juste et efficace de la ressource.
– Mieux encadrer l’usage agricole et instaurer une tarification équitable : une fois la ressource mesurée, son usage doit être régulé. Le rapport appelle à un encadrement plus strict des prélèvements agricoles, couplé à une tarification de l’eau qui reflète sa rareté. L’objectif n’est pas de pénaliser, mais d’inciter à l’efficience et de mettre fin à l’idée que l’eau est une ressource infinie et bon marché.
– Repenser les incitations agricoles : c’est le corollaire direct de la critique des plans Maroc vert et Génération Green. L’IMIS demande un démantèlement progressif des subventions aux cultures hydrivores pour les « réorienter en faveur de cultures adaptées au stress hydrique ». L’argent public doit cesser de financer l’insoutenable pour encourager la résilience.
– Muscler le contrôle sur le terrain : une règle n’a de valeur que si elle est appliquée. Le rapport insiste sur la nécessité de renforcer les moyens de la « police de l’eau », notamment via la « télésurveillance des forages ». L’usage de la technologie doit permettre de détecter et de sanctionner les prélèvements illégaux qui assèchent les nappes en toute impunité.
– Contractualiser la gestion des nappes : pour sortir d’une logique purement répressive, l’IMIS propose la mise en place de contrats de nappe. Il s’agit d’un pacte de responsabilité entre les usagers (agriculteurs, industriels), les agences de bassin et les collectivités, qui fixent collectivement des objectifs de prélèvement et des règles de gestion pour assurer la pérennité de la ressource partagée.
>Pilier 2 : l’offensive technologique – créer l’eau de demain
Face à la diminution des ressources conventionnelles, le rapport plaide pour une accélération massive du recours aux technologies de production d’eau non conventionnelle.
– Accélérer le dessalement et la réutilisation des eaux usées : ces deux leviers sont présentés comme les piliers de la future sécurité hydrique. Le rapport soutient l’objectif ambitieux de couvrir 50% des besoins en eau potable par le dessalement d’ici 2030. Parallèlement, il appelle à considérer les eaux usées traitées non plus comme un déchet mais comme une ressource stratégique pour l’agriculture et l’industrie, afin de préserver l’eau potable pour la consommation humaine.
>Pilier 3 : le nerf de la guerre – financer la transition
Cette transformation massive a un coût. L’État ne pouvant le supporter seul, l’IMIS propose des outils financiers modernes.
– Mobiliser les financements via les PPP et la dette verte : le rapport préconise un recours accru aux partenariats public-privé (PPP) pour construire et gérer les grandes infrastructures (usines de dessalement, stations d’épuration). Il encourage également l’émission d’instruments de « dette verte » (green bonds) pour attirer des capitaux privés nationaux et internationaux spécifiquement fléchés vers des projets à impact environnemental positif.
>Pilier 4 : la révolution culturelle – l’eau au cœur de toute décision
Les solutions techniques et financières ne seront pérennes que si elles s’accompagnent d’un changement profond des mentalités et des processus de décision.
– Imposer l’empreinte eau comme critère d’investissement : c’est l’une des propositions les plus disruptives. L’IMIS veut faire de l’évaluation de l’impact hydrique (l’empreinte eau) un prérequis obligatoire pour tout projet d’investissement, qu’il soit agricole, industriel ou touristique. Un projet qui n’est pas durable sur le plan hydrique ne devrait tout simplement pas voir le jour.
– Créer une « Académie de l’Eau » et un Observatoire interdisciplinaire : Le dernier levier vise le long terme. Une « Académie de l’Eau » pour sensibiliser les citoyens dès le plus jeune âge et former les futurs professionnels. Et un Observatoire interdisciplinaire sur le nexus eau-énergie-agriculture-écosystèmes pour garantir que les politiques publiques ne soient plus pensées en silos, mais dans une approche intégrée.
En définitive, le rapport de l’IMIS agit comme un révélateur. Il force le Maroc à admettre que la durabilité de son agriculture ne se mesurera plus seulement en tonnes exportées, mais en mètres cubes d’eau préservés. Le succès futur des plans agricoles dépendra de leur capacité à intégrer cette nouvelle réalité, sous peine de transformer les champs fertiles d’aujourd’hui en déserts de demain.
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Voici par ailleurs un chatbot créé par Médias24, qui vous permet d’explorer ce rapport :