Le divorce n’est pas seulement la fin d’un mariage. C’est souvent le début d’un combat inégal, où la femme se retrouve seule face à un système judiciaire lent, parfois partial, et une société encore empreinte de préjugés. Derrière les chiffres officiels se cachent des histoires de vies brisées, de mères livrées à elles-mêmes, et d’enfants qui grandissent dans l’ombre des conflits conjugaux.

Si le Code de la famille, la Moudawana, a été réformé en 2004 pour reconnaître davantage de droits aux femmes, sa mise en application reste problématique. D’où la nécessité de la nouvelle réforme du Code de la famille, récemment lancée par le Roi Mohammed VI, afin d’adapter la loi aux réalités contemporaines et de corriger les dysfonctionnements constatés depuis près de vingt ans.

Les procédures actuelles sont longues, opaques, et souvent influencées par des facteurs lourds, tels que le manque de formation des juges et avocats. Dans beaucoup – trop – de cas, les pensions alimentaires fixées sont dérisoires, difficiles à recouvrer, et ne reflètent ni les besoins réels des enfants ni les moyens financiers des pères. Quant aux violences conjugales, pourtant considérées comme une cause importante des divorces au Maroc, elles demeurent trop souvent banalisées, classées sans suite, ou invisibilisées faute de preuves jugées recevables. Elles sont surtout traitées à côté, séparément du dossier du divorce.

Mais au-delà de l’épreuve judiciaire, il y a aussi le poids social. Une femme divorcée est encore perçue comme « incomplète« , stigmatisée, parfois rejetée par sa propre famille, ses voisins, voire ses collègues.

Dans une série de trois articles, Médias24 donne la parole à trois femmes. Nous les appellerons Malika, Myriam et Amal, pour préserver leur anonymat. Trois parcours différents, trois époques, mais une même réalité : celle d’un divorce qui, loin de libérer immédiatement, plonge d’abord dans un tunnel d’épreuves. À travers leurs récits, c’est tout un pan de la condition féminine au Maroc qui s’exprime, entre souffrance, courage et quête de justice. Voici l’histoire d’Amal.

Prise au piège

Cas n°3 : Amal, procédure de divorce en cours d’appel, avec deux enfants 

« Je me suis mariée pleine de rêves et d’espoir, à 29 ans. J’étais épanouie, accomplie, titulaire d’un master en marketing, et je travaillais dans une multinationale. J’imaginais fonder un foyer heureux. Mais le lendemain du mariage, tout a basculé. Le masque est tombé. Derrière le charme se cachait un pervers narcissique.

« Au bout de trois mois seulement, la violence physique a commencé. Une semaine après, je suis tombée enceinte. La situation est devenue encore pire. À cinq mois de grossesse, j’ai vécu un scandale tel que j’ai failli perdre mon bébé. Après la naissance de mon premier enfant, la violence a franchi de nouveaux paliers, encore plus destructeurs.

« Quand ma fille avait quatre mois et souffrait de reflux gastrique sévère, j’ai commencé une thérapie pour tenter de tenir le coup. Mais je suis retombée dans le cycle infernal : grossesse non désirée malgré la pilule, violence psychologique, financière et morale. Il m’a forcée à vendre ma voiture. Tout était manipulation, dévalorisation, victimisation.

« Au Maroc, divorcer est un combat inégal. La loi ne donne pas la tutelle à la mère. J’ai d’abord tenté un divorce à l’amiable, enceinte, mais le trauma bond – cette dépendance psychologique comparable à une addiction à l’héroïne – m’a retenue. Finalement, à la fin de ma deuxième grossesse, j’ai demandé le divorce.

« La procédure a été une épreuve. Les gendarmes ne m’ont pas écoutée. La violence conjugale a été classée faute de preuves suffisantes. Il a même arraché le disque dur des caméras pour effacer ses traces. J’ai vécu cinq mois dans une guerre psychologique, avec l’impression de cohabiter avec mon ennemi. J’ai connu toutes les formes de violences : psychologique, physique, financière.

« Quand le divorce a été prononcé, ma fille aînée avait deux ans, et la seconde seulement quelques mois. Leur père n’a pas cherché à les voir pendant plus de six mois. Pire encore, il a résilié notre bail sans respecter les délais, me laissant gérer seule. Heureusement, j’ai pu trouver un appartement dans le même immeuble et maintenir un niveau de vie stable pour mes enfants, grâce à mes compétences professionnelles. Mais le poids de la responsabilité est immense. »

« Il reçoit les remboursements médicaux, alors même qu’il n’assume pas son rôle »

« Le jugement m’a accordé la garde, mais la tutelle est restée à leur père. Cela signifie que c’est lui qui reçoit les remboursements médicaux, alors même qu’il n’assume pas son rôle. Il a été condamné à verser un loyer de 5.000 DH et 3.000 DH par enfant. Mais il paie en retard, et uniquement après menace d’huissier. Il a même fait appel pour annuler la pension, tout en continuant à vivre lui-même dans le luxe.

« Je ne vous cache pas qu’il y a une grande injustice. Psychologiquement, j’ai pris très cher. J’ai développé des phobies, des crises de panique. J’ai dû reprendre à zéro, mais j’avance seule avec mes enfants, avec parfois une grande solitude. Ma famille m’aide, mais je reste la seule à porter tout le poids du quotidien. Je n’ai pas toujours les moyens d’une thérapie régulière, mais je tiens, parce que mes enfants ont besoin de moi.

« Et malgré tout, je ne regrette pas. J’ai acheté la santé mentale de mes enfants. Aujourd’hui, ils ne vivent plus dans un climat de cris, de violences, de peur. Quand je pose un vase à la maison, je sais qu’il va rester là. Cela peut paraître banal, mais pour moi, c’est une victoire immense.

« Je suis encore dans la procédure d’appel, fraîchement divorcée. Les séquelles sont là, mais je continue à me battre, à reconstruire ma vie pas à pas ».

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